COSMOPOLITISME D'ÉRASME
gagne-pain des moines, les miracles contemporains que le peuple perce à jour et les pèlerinages qui donneraient à croire que Dieu n'est pas partout. » En homme qui a failli •être lapidé pour avoir mangé du poulet dans le carême, Érasme voit une loi d'hygiène humaine dans l'interdiction ■des viandes pendant certains jours de la semaine. Voilà la polémique qui commence à devenir inquiétante, à inspirer des doutes aux lettrés et à ébranler la foi chez les simples, sans cependant dérober encore le terrain sous leurs pas.
Cosmopolitisme d'Érasme. — L'éloge de la folie
En quelques années Érasme avait conquis une réputation européenne. Vrai cosmopolite, par sa langue, il excitait partout l'admiration ou le scandale. Parmi ses puissants protecteurs, l'archevêque de Cantorbéry l'attire en Angleterre et lui fait une rente de 20,000 livres sterling. On l'appelle, en 1504, dans les Pays-Bas, pour y prononcer l'éloge du nouveau gouverneur Philippe le Beau, fils de Ferdinand le Catholique; il le compare à Hercule pour la force, à Philippe de Macédoine pour la prudence, à Alexandre pour le courage, et il en reçoit en présent cinquante belles pièces d'or. Mais, d'autre part, il en est qu'Érasme inquiète et qui commencent à récriminer. Quel est cet esprit turbulent dont la parole et l'exemple troublent les consciences? L'Eglise allait-elle être obligée de partager avec les laïcs, avec les païens, l'éducation de la jeunesse ?
Une protection toute puissante serait bien utile à un tel novateur. Dans cette vue Érasme compose un petit traité pour l'éducation d'un prince; il l'adresse au gouverneur
des Pays-Bas, où il y avait alors à éleverdeux jeunes princes, Charles d'Autriche, plus tard Charles-Quint, et son frère Ferdinand, petit-fils de Ferdinand le Catholique, roi d'Espagne, et de l'empereur d'Allemagne Maximilien l<'^ Au milieu des préceptes moraux destinés à éloigner de la jeunesse d'un prince les flatteurs et les corrupteurs, l'auteur dresse un programme d'éducation qui offre un habile mélan^fe de sentiments chrétiens et d'idées antiques. Il recommande à la lecture du prince les biographies de Plularque, à sa méditation le traité des Devoirs Ap, Cicéron, la Politique d'Aristote. L'histoire, moins chargée de noms, de dates et de généalogies, mais vivifiée surtout par la peinture des personnages, par l'exemple des grandes . actions, et éclairée par cette logique intime des causes et des effets qui explique la succession des événements, voilà sa vraie maîtresse. La Renaissance voudrait disputer à l'Eglise même l'éducation des princes. La tactique est habile. A cet esprit curieux, indépendant, hardi, dont la réputation était déjà bruyante, la cour des Pays-Bas préfère un homme vertueux et un savant modeste, Adrien d'Utrecht, qui devint plus tard, grâce à Charles-Quint, son élève, le pape Adrien VL
Érasme part, en 1506, pour l'Ilalie et pour Rome. On sait l'étonnemont, presque le scandale que l'Italie brillante, lettrée et sceptique du xvi' siècle causait trop souvent aux natures froides, sobres et contenues du Nord. Érasme n'y échappe point. Cette intelligence souple, étendue, compréhensive, en associant le sacré et le profane, faisait à chacun sa part; elle ne les confondait pas. Le voilà qui tombe du pays de la barbarie scolastique en plein paganisme, comme s'il passait de la voiite surbaissée du sombre cloître de Louvain sous le portique noyé dans la lumière du