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COSMOPOLITISME D'ERASME

temple de Pœstiim. Il entend tout à coup prendre à témoin les dieux immortels et voit sortir du même bloc un Moïse et un Satyre, un Christ et un Endymion et du même pinceau une Sainte Vierge et une Vénus. Les cardinaux ne veulent plus lire le latin de saint Jérôme, pour ne pas gâter leur langage cicéronien, et ils dissertent savamment sur l'âme des bêtes et des hommes. La philosophie ancienne coule à pleins bords. Aristote et Platon ont leurs écoles rivales; mais Épicure règne sur tous les cœurs. L'équilibre, aux yeux de l'homme du Nord était rompu au profit des païens. Et puis, quel spectacle! le pape Jules II, prince temporel est un conquérant, un César, qui entre dans les villes, le glaive temporel en main, par la brèche; les cardinaux, grands seigneurs ou beaux esprits sous la pourpre, poussent leur fortune, remplissent les ambassades et bâtissent des palais. Tout ce monde romain qu'Erasme voit passer, après une victoire guerrière de Jules II, sous les arcs de triomphe de Bologne et de Rome, mène de front les affaires de la religion et de la guerre, le gouvernement des âmes et celui des beaux-arts. Otfusqué, choqué de ce brillant spectacle, mal à Taise même au milieu des ■ avances et des caresses faciles de la cour pontificale, l'homme du Nord adresse, dit-on, au guerrier Jules II, un éloge de la paix. Le pontife lui donne audience, le complimente sur la grâce de ses pensées et le tour élégant de son style, mais il le renvoie à ses livres et à ses commentaires; et Érasme, en effet, plus etfaré que satisfait, plus ébloui qu'édifié, s'enfuit à Venise dans la riche bibliothèque et dans l'imprimerie savante et active d'Aide Manuce, oîi, pendant deux ans, occupé et heureux comme un homme qui ne vit que dans les livres et par les livres, il compose ou édite ses ouvrages nouveaux qui vont répandre, plus loin encore, sa réputation et ses

2o-4 LA RENAISSANCE AVANT LA RÉFORME

idées. C'est en 1509, dans le cours du voyage qui devait leramener dans le Nord, que notre philosophe, ayant perdit la bibliothèque dont il était toujours accompagné, écrit au jour le jour, pour se distraire, sur des feuilles volantes, l'ouvrage qui le rend tout à fait populaire et recommande encore aujourd'hui son nom à la postérité distraite et mondaine, VÉloge de la folie. Que de villes, de contrées, d'hommes, de' mœurs diverses n'avait-il pas vus; combien étudié de livres et sondé de doctrines! Le monde lui était connu; il croit pouvoir, en spectateur déçu et sceptique, en dépeindre les défauts et les travers et essayer de le corriger en le raillant.

La folie, l'idiotisme, qui naissent des misères de la barbarie, delà grossièreté des mœurs, des vices de l'ignorance, de l'abâtardissement des corps et des esprits, était certainement une des plaies dont le moyen âge exposait le plus fréquemment le spectacle hideux, bien fait pour exciter le rire convulsif, impitoyable et amer. Les portails, les saillies, les niches des cathédrales, aux xiv= et xv^ siècles, se couvraient d'images grimaçantes, de monstres repoussants, de scènes burlesques ou terribles où s'étalaient toutes les folies, toutes les maladies morales et physiquesdes époques malheureuses et mauvaises. Parmi ses cérémonies populaires, l'Église avait sa fête des fous, sa fêtedes ânes qui, à certains jours, comme un mystère honteux et terrible, poussait jusque dans le sanctuaire, près de l'autel du plus sublime et du plus glorieux Mort, ses cris sauvages et mimait ses hideuses contorsions. Point de souverain, petit ou grand, qui n'eut alors, à sa cour, ses fous pour lui rappeler les misères qu'il ne connaissait pas ou lui dire les vérités que la flatterie rampante ne fait pas entendre ! Louis XII, alors roi de France, avait deux nains^

deux fous célèbres (^u'il Iransmil, avec la royaulr, j^arrai ses biens meubles, à son successeur François ^^ La Nef des fous, de Sébastien Brandi, avait déjà dépeint dans un poème burlesque ce monde bariolé de la sagess(; dLV''nue folie el de la folie érigée en sagesse, pour le piaisir de ses compatriotes. C'est surtout ce vin allemand du Rhin qu'Érasme, pour tout le monde lettré, s'avise de faire pétiller dans l'eau limpide de son latin de la Renaissance, en écrivanLl'J^/o^/e de la folie.

La folie, née hors mariage, de Plutus et de la jeunesse, aux îles fortunées, voilà la reine du monde! Escortée de l'Ignorance, de l'Ivresse, de la Volupté, de l'Ambition, elle dispense à chacun le bonheur qu'il envie et règne ainsi sur l'univers. Jusqu'où ne s'étend pas son empire? Qui peut se flatter de ne pas compter parmi ses sujets! Fous, les soldats, les hommes d'armes, les capitaines! Ils s'entr'égorgent pour un homme qu'ils ne connaissent point ou pour un vain son qu'ils appellent la gloire. Fous, les marchands ! Ils s'étiolent dans leur arrière-boutique ou s'égarent aux extrémités du monde, pour assurer quelques écus à leur vieillesse rachitique et édentée. Fous, les astrologues ! Ils mesurent la distance de la terre au soleil, recherchent la cause des vents et des orages et ne peuvent faire une lieue sans fatigue ou porter remède au dérangement de leurs entrailles. Fous, les poètes! Ils font miroiter des mots ou alterner des sons au bout de leurs vers et se querellent les uns les autres quand leur ventre crie la faim. Fous, les théologiens, mais fous dangereux ! Us regardent avec dédain les autres mortels; tout bardés de définitions magistrales, de propositions implicites el explicites, de conclusions el de corollaires, ils recherchent par quels canaux le péché originel a infecté le genre humain, el ce que c'est

qu' ubiquité, formalité, eccéité, quiddité ei le reste. Fous, les moines! Us rivalisent de couleurs, de coupes de vêtements et de momeries, restent comme des éponges au fond de leur cloître ou, comme des ânes, braient des psaumes qu'ils ne comprennent pas. « Arrière, s'écrie Jésus, quels sont ces nouveaux pharisiens ! Je ne connais que ma loi et aucun n"en parle. J'ai promis, en langage clair et sans paraboles, l'héritage de mon Père aux œuvres de toi et de charité, et non à des capuchons, à de petites oraisons, à des abstinences. Vous vous croyez plus saints que moi! allez dans le paradis de iMahomet, ou bâtissez-vous-en un autre si vous préférez vos institutions aux miennes. » Jésus a beau parler. Les fidèles dupés, au lieu de leurs bonnes œuvres, comptent le nombre des prières qu'ils ont faites par jours, par semaines, par années, par lustres et additionnent les indulgences, les pardons qu'ils ont achetés, pour s'assurer de l'entrée du paradis, le plus lard possible! Ne tombent point sous l'empire de la folie les princes de la terre, temporels et spirituels, les rois et les empereurs, les archevêques et les papes ! Ceux-là, Érasme les ménage ou plutôt les accable de son ironie. Bien fous, en effet, seraient ces rois, s'ils coimaissaient les lois, se souciaient du bien public, méprisaient les voluptés et s'acquittaient de la royauté comme d'une fonction sérieuse. Dieu soit loué! Les courtisans et les tlatteurs les préservent de celle folie; ils les entraînent à la chasse, aux guerres inutiles ou injustes qu'ils disent glorieuses, ou les endorment dans les plaisirs. Pour les soins du gouvernement, c'est l'affaire de leurs ministres, qui les abandonnent à leurs commis, et ceux-ci à leurs palefreniers. Mais les souverains pontifes, les papes au moins, sont peut-êlre assez fous pour suivre la loi de Dieu et pour renoncer au monde afin de le mieux

corriger! Oh! saint Pierre et saint Paul sont là pour les soulager de leurs travaux; leur Sainteté, leur Béatitude se contentent, sur le théâtre de leurs cérémonies, de donner les bénédictions et de lancer l'analhèilie. N'est-ce pas assez ! Faire des miracles'Me temps en est passé ! Instruire le peuple? cela donne de la peine! Expliquer l'Écriture Sainte, c'est l'affaire de l'école! Prier, c'est perdre du temps ! Pleurer, c'est bon pour les femmelettes ! Vivre dans la pauvreté, c'est s'exposer au mépris. « La croix c'est le gibet. » Et d'ailleurs, les soins de la religion, les papes les ont bel et bien remis aux cardinaux, et les cardinaux aux évéques, et les évêques aux curés, et les curés aux diacres, et les séculiers aux réguliers, et les franciscains aux dominicains et ceux-ci aux chartreux qui les ont remis aux exorcistes et aux portiers? Et c'est ainsi que la Folie a pris le gouvernail du monde et le garde.

Imprimé bientôt à vingt-sept éditions et traduit dans toutes les langues, le livre fit retentir dans toute l'Europe les grelots de la folie et, sur le dos du monde qui finissait, souhaita la bienvenue à celui qui allait venir. Ce que le style apprêté et abstrait d'Érasme laissait encore à deviner des mœurs, des costumes, des couleurs, des gestes et des plaies de la folie, le célèbre Holbein le mil en relief de son dessin vigoureux et la gravure, aussi multipliée que le livre, donna h contempler, comme dans la danse macabre qui est aussi de ce temps, cette foule de tètes couronnées, mitrées, encapuchonnées, ces cuirasses et ces camails, ces épées et ces crosses, ces hommes et ces bêles, ces rires et ces pleurs, ces gambades et ces grimaces, à une foule même ilhittrée qui ne l'oublia plus.

Érasme n'avait-il pas aussi, comme disait Léon X, un grain de cette folie dont il décrivait le règne? C'était alors

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