Tome VU
2o8 LA RENAISSANCE AVANT LA RÉFORME
un homme de quarante-neuf ans environ, maigre, souffreteux, déjà usé par la maladie et par le travail, l'œil mobile et perçant, le nez effilé, la bouche ironique, toujours enfoui dans des fourrures et la tête couverte d'un bonnet de loutre. Mais, dans ce corps qui digérait à peine les aliments et qu'il fallait défendre contre toutes les incommodités et les intempéries des saisons, la flamme était toujours la même. Elle emportait son esprit à toutes les audaces, tandis que son corps laissait trembloter sa volonté pusillanime à tous les vents menaçants. Il rêvait le repos et le bonheur partout et il ne savait se fixer nulle part. Comme beaucoup d'écrivains de ce temps qu'on trouve toujours errants de ville en ville et qui ne choisissent que sur le tard une résidence durable, il n'avait pour patrie que la république des lettres. De 1510 à 1520, ce grand cosmopolite est au comble de la gloire. Pas de souverain qui ne lui offrît pour le garder chez lui des dignités, des pensions. Le roi Henri Vlll le retient deux ans en Angleterre oi^i il devient le favori des universités d'Oxford et de Cambridge. Mais le climat d'Angleterre est bien froid. Quand Léon X monte sur le Saint-Siège, Érasme pense à se fixer à Rome et écrit au nouveau pape. Celui-ci le recommande au roi d'Angleterre, ce dont il n'avait pas besoin, et,, un peu plus tard, lui offrira, dit-on, un chapeau de cardinal. Mais c'est là un poids bien lourd pour la tête d'Érasme ; il n'est pas si fou. Le roi de P>ance, François P^ et le jeune Charles d'Autriche, alors seulement roi d'Espagne, se disputent la gloire de le posséder. La France le tente ; c'était une vieille connaissance; elle lui plaît pour la liberté de ses mœurs. Mais il avait querelle avec la Sorbonne, toujours disputeuse et revêche. Le climat chaud de l'Espagne lui fait peur et plus peur encore l'Inquisition. Dans son pays, l'universilé de Louvain se reproche d'avoir réchauffé ce serpent
dans son sein. Charles d'Autriche se pare enfin du nom d'Érasme, en lui conférant le titre de conseiller, avec une pension de 400 florins, sans l'obliger à la résidence.
Malgré les fatigues des déménagements, Érasme va de ville en ville, dans les Pays-Bas, en Allemagne, en Suisse. Ces voyages le fatiguent sans doute, mais ce sont autant de triomphes. Arrive-t-il, les bonnes grosses villes envoient pour le recevoir des députés ; les poètes lui adressent des vers ; les beaux esprits lui débitent de longues harangues comme à un prince ; les érudits viennent admirer leur maître ; les princes, les évêques mêmes le comblent de présents ou le proclament le plus érudit de l'Allemagne^ « son Cicéron, son étoile, son ornement ». L'un de ses adorateurs en voudrait faire un Dieu. A défaut d'encens on lui offre ces banquets interminables, « ces mangeries et beuveries » tout allemandes auxquelles Érasme fait mauvais estomac mais bon visage. C'est un malin vieillard ; il coquette avec tout le monde, avec les souverains et avec lespeuples. L'âge venant, il se fixera enfin dans la ville de Bàle. Il y a là un imprimeur intelligent, savant, généreux,, le célèbre Frobcn, et une imprimerie ; c'est la vraie ruche oîi aime à vivre, à travailler, à régner celte abeille de la Renaissance européenne. Bâle, d'ailleurs, alors « la résidence des muses », est à portée de l'Allemagne, de l'Italie, de la France, les trois pays oîi s'agitent les destinées du monde intellectuel ; et, en même temps, c'est une ville allemande. Or, si Érasme appartient à une nationalité particulière, dans un temps oii maîtres, écoliers, humanistes, érudits, lettrés de toutes les universités, formaient en Europe une sorte de nation, de république cosmopolite, cet européen, ce latinisant, universel par l'esprit, par la langue elle rôle, est un allemand pour la patience et l'érudition. De Bâle, comme
plus tard un autre roi de ropinion, au xviii^ siècle, de Kclil ou de Ferney, Érasme sera-t-il à portée d'exercer sa domination sur le monde.
Avec un peu de courage ou d'ambition de gouverner les hommes, souverain intellectuel de l'Allemagne, Érasme aurait pu être l'auteur d'une révolution plus philosophique, plus aristocratique que celle qui suivit. Mais la prudence est sa qualité maîtresse. Il n'est pas seulement un ami de la vérité, mais un ami du repos ; il n'a pas seulement la philosophie de l'esprit, mais aussi celle de la pratique. Si l'on suspecte sa foi, il se justifie avec une pointe d'ironie; il s'ex- .plique, il commente, il embarrasse ses adversaires, sans les -foudroyer. Maître de lui, il a souci de sa paix, de ses loisirs que troubleraient le tracas des grandes affaires et le tumulte -des passions populaires. C'est pour le travail qu'il est fait. Il aime à voir au-dessous de lui la mêlée, à l'exciter même, mais non à descendre dans la lice. A lui d'écrire des feuilles volantes ou de lourds i,n-/olios ; amis, tonner du haut de la chaire ou fulgurer de son cabinet n'est pas son fait. Une imprimerie voilà son milieu ; non uneéglise,une assemblée. Dans sa coirespondance surtout, aimable, caressant et flatteur, fertile en demi-mots et en rélicences, il plie, il ménage, il manège. Il s'accommode, concilie, concède. Il n'abandonne point son terrain, mais il se dérobe, il assure sa retraite ; habile à diriger, à avancer, à reculer, à jouer sa partie, il a choisi une position inexpugnable. S'il se sert de la raison, c'est pour chercher la vérité et en faire hommage à la foi.
LE DOCTEUR REUCHLIN 'iGl
Le docteur Reuchlin et les dominicains. — L'anlisémitismo
Mais quand on sème le grain, on ne prévoit pas toujours quelle sera la récolte ; et, dans une révolution, qui donne le plus fort branle n'est pas toujours capable de Tarréter. En Allemagne, ces querelles d'écoles, dans les nouvelles universités, prenaient un caractère de gravité et presque de fureur fort alarmant. L'Italie avait son souverain intellectuel, Léon X. François l" et la Sorbonne, en France ; Henri VIII, et les deux grandes universités d'Oxford et de Cambridge en Angleterre, conservaient encore la direction des esprits. En Allemagne, où la papauté n'était pas aimée, où l'Empire était faible, les partisans des anciennes méthodes et ceux des nouvelles études semblaient combattre pour la vie, surtout aux bords animés du Rhin.
Là, dans la ville de Cologne, l'université était la citadelle de la scolastique. Un Westphalien, du nom d'Ortuinus Gratins, un Arnold, natif de la ville de Tongres, y tenaient ferme le drapeau de la Mystique. Le prieur de l'ordre redoutable des dominicains, Jacques Hogstraten, leur prêtait main-forte. Mais, des universités voisines, et d'Erfurth surtout, la guerre aux scolastiques était sans trêve comme sans pitié. Cette ville se piquait d'être « le lieu de naissance de Minerve » ; un certain Crotus Rubianus y voulait substituer le culte des musesà celui de lascolastique. Adorateurdes poètes païens, il chantait dans le rythme et avec des figures tirées' d'Ovide les rapports de Jésus et de Madeleine et il disait que la messe était une comédie. Plus grave, un Mutianus faisait dériver le christianisme des sources grecques et latines autant qu'hébraïques et il révélait, sous les légendes
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et les pratiques du culte, comme aux mystères d'Eleusis, une doctrine secrète ! Enfin, tandis que, se disant « fils de Bacclius et de Vénus >>, les poètes de langue latine ou vulgaire qui appartenaient à la Société rhénçLne, un Eoban Hesse, un Murner, agaçaient de la pointe de leurs vers l'ignorance monacale ou la routine scolastique, dès 1512, des théologiens novateurs, un Pellican, un Capito, un CEcolampade qu'on trouvera plus lard parmi les disciples du Réformateur, ne ménageaient point la discipline et discutaient déjà quelques points du dogme. Armes sérieuses de la science, traits d'ironie, caricatures même, répandues par la gravure, tout était bon dans cette guerre nouvelle. Et ces novateurs comptaient déjà avec eux quelques membres du clergé. Bien mieux, ils accaparaient les faveurs, les pensions des princes et des villes, ils devenaient leurs ministres, leurs conseillers. Ils entouraient l'empereur Maximilien ; ils étaient au pouvoir.
L'ordre des dominicains, depuis longtemps, cherchait une occasion de combattre l'esprit nouveau, quand celle-ci se présenta d'elle-même. On n'était pas précisément d'accord dans lesuniversités sur la mesure à apporter dans l'étude de la littérature hébraïque. Le docteur Reuchlin, en latin Capnion, par exemple, compétent dans la matière, la trouvait nécessaire pour la connaissance même du christianisme. Mais un certain Pfefferkorn, juif récemment converti, professeur à l'université de Cologne, déclarait dangereux pour le christianisme lui-même quelques ouvrages de cette littérature, comme par exemple les Commentaires du Talmud et la Kabbale qui, par l'enseignement d'une sorte de magie, menaient aux sciences occultes !
Or, il existait à cette époque, com.me presque toujours en Allemagne, une haine latente contre les Juifs, manieurs d'ar-