LE TRIOMPHE DE CAPNION ET DE LA RENAISSANCE
encore, mit entre le moyen-âge et le scepticisme du xviip siècle toute la distance du protestantisme, et donna ainsi à la doctrine spiritualiste le temps de naître obscurément et de grandir entre des excès contraires, en tenant compte de la philosophie ancienne et de la morale chrétienne, pour essayer de les remplacer au xix^ siècle.
Érasme avait entendu retentir les éclats de cette querelle qui était la sienne, et tout en se tenant un peu loin des coups échangés, avait parfois été atteint des deux côtés. Il avait regretté la violence des dominicains, mais condamné les excès de leurs adversaires. Pour lui, c'était le combat de la superstition et derincrédulité,deux extrêmes qu'il redoutait également. Était-ce servir la cause de la religion que de vouloir proscrire les belles lettres et les bonnes études par la censure et par la terreur? Etait-ce servir les progrès de la raison que d'user de telles armes et de prendre de pareilles revanches. Quand le prieur des dominicains, Hogstraten, poursuivit encore la vieillesse de Reuchlin, au milieu de luttes plus terribles, il prit avec éclat sa défense. Quand Reuchlin mourut, il lui décerna l'apothéose, le mit au rang des saints, le compara aux apôtres, le loua d'avoir comme eux reçu le don des langues. 11 se défendit lui-même en le célébrant.
Mais une bien autre tempête éclatait en Allemagne et la remuait dans ses profondeurs. D'autres, comme on le dît bientôt, couvaient les œufs qu'Érasme avait pondus. Le fils d'un paysan saxon transportait dans la religion môme la lutte que l'enfant d'un bourgeois de Rotterdam avait commencée dans les lettres ; le terrain de la bataille étaitchangé. Une théologie nouvelle ou renouvelée se dressait tout à coup dans une petite ville allemande contre la foi romaine, le dogme était atteint, les fondements mêmes de l'éditice
catholique ébranlés, et l'émotion passait du public des universités au peuple des villes et des campagnes. Il ne s'agissait plus de ce que les lettrés devaient lire, étudier, mais de ce que le peuple devait croire et pratiquer. On ne voyait plus école contre école, mais église contre église. La querelle de Reuchlin et des dominicains de Cologne n'avait été que la préface d'un conflit plus terrible, d'une vraie révolution. Le restaurateur de l'antiquité et de l'Évangile était dépassé, débordé. Les lettres cédaient la place à la religion, la Kenaissance à la Réforme, Érasme à Luther.