LIVRE XVIII
llinER ET LA THÉOIOGIE
Une réforme de l'Église et de la société politique, dans laquelle elle se développait, avait été tentée par Jean Huss, mais dans un pays trop étroit, trop excentrique pour qu'elle pût réussir dans la chrétienté. L'Allemagne elle-même, que son état politique, littéraire, semblait y 'préparer, avait repoussé les Hussites comme des hérétiques, des ennemis; et les nouveaux empereurs de* la maison d'Autriche, Albert II, Frédéric III, Maximilien, occupés des soins que réclamait leur puissance patrimoniale, avaient laissé aller les choses, sans souci du devoir qui semblait imposé à celui qui portait le titre de chef du saint Empire romain, de prendre en main la cause de la réforme de l'Église alors corrompue et en décadence. C'était cependant en Allemagne qu'allait éclater avec le plus de force la puissance de l'explosion révolutionnaire qui devait remuer tout le XVI» siècle dans ses profondeurs. Une université de fondation récente, voisine de celle de Prague, devait en être
aussi le foyer; un clerc sorti aussi de TÈglise, l'interprèle; et c'était une tradition ancienne dans le christianisme, une interprétation de la doctrine évangélique qui remontait à saint Paul, à saint Augustin et à la secte des Albigeois pour arriver jusqu'à Wiklif et à Jean Huss, que les novateurs allaient invoquer pour ébranler l'Église romaine et la hiérarchie établie. Les grands réformateurs du xvi* siècle, Luther, Zwingle, Calvin ne sont que des disciples, des continuateurs, mais plus puissants; le terrain était préparé, les aliments de l'incendie tous prêts, la révolution mûre, en Allemagne surtout. Luther n'avait qu'à paraître.
Jeunesse catholique de Luther, ses méditations Ihéologiques
Une famille de paysans de Mœra ou Mœrke, petit village perdu dans les hauteurs de la forêt de Thuringe, émigrait, pour chercher sinon une vie plus facile au moins plus de labeur et de ressources, au pays boisé des mines de Mansfeld quand Martin Luther naquit en route, à Eisleben, de Jean, son père, et de Grœthe, sa mère, sur la place du Marché, le 10 novembre 1483. L'enfant vif, remuant et revêche, grandit à l'air libre et fortifiant de ces montagnes, sous la crainte de ses parents, rudes gens qui revenaient du travail, le père avec la hache et la pioche de bûcheron sur les épaules, la mère avec du bois sur le dos, et tous deux sous la crainte de Dieu. Une fois, sa mère le battit jusqu'au sang pour une noisette dérobée ; son père était si dur pour l'enfant que celui-ci n'osait l'approcher; le maître
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de l'école de Mansfeld, tenu à donner l'enseignement religieux où on l'envoya, le fouetta quinze fois dans une matinée. Le Dieu dont ce maître et le curé du village lui parlèrent était un Dieu sévère qui menaçait les désobéissants de tous les tourments de l'enfer, et qui se laissait difficilement fléchir même par le repentir, à cette époque de vie difficile et dure. A l'âge de quatorze ans, le jeune Martin partit pour l'école des Franciscains de Magdebourg et ensuite pour celle d'Eisenacli un peu plus avancée dans les voies nouvelles. Sans ressources, sans recommandations, confié à la charité des bonnes âmes, il mendia, quêta de porte en porte, panem propter Deum, et chanta des Noëls pour exciter la pitié et la dévotion.
La révolution intellectuelle qui agitait les sommités littéraires de l'Allemagne ne pénétrait pas encore dans les lieux écartés, comme Eisenach. Le vieux Donat, le grammairien du moyen âge, et, pour les autres arts, les misérables abrégés d'alors, quelque teinture aussi de l'enseignement nouveau de la poésie latine, apportée là par un certain Jean ïreboiiius, servirent à l'instruction secondaire du jeune Martin. La religion, il continua à l'apprendre dans les extraits et récits légendaires dont l'imagination enfantine du moyen âge ou la pédanterie de la scolastique avait illustré les livres de prières et avec les rosaires composés pour chaque saint, pour chacune des douleurs de la Vierge Marie, des plaies du Christ ou des onze mille Vierges de Cologne, avec toutes les pratiques, invocation des saints, adoralion des reliques, pèlerinages, etc. etc., qui étaient alors en honneur dans l'éducation populaire.
La Vierge Marie, le cœur de l'indivisible Trinité, se montrait encore alors, disait-on, dans le diocèse de Constance, l'année même où l'on retrouvait sous l'autel de Trêves, en
1512, la fameuse tunique sans couture. Des miracles se faisaient encore, assurait-on, au tombeau de saint Bruno en Misnie. Les bourgeois de la vieille et impériale Nuremberg venaient de porter à leur hauteur actuelle les tours de Saiut- Sebald leur vénérable et saint patron. Un des portails de la maîtresse cathédrale de Strasbourg et le choeur de la charmante église gothique de Fribourg-en- Brisgau étaient alors achevés. L'art chrétien, dans les derniers temps du gothique flamboyant, au milieu de la luxuriante végétation des broderies et des feuillages qui ornaient les portails, les arceaux, les voûtes, les corniches des cathédrales, multipliait par la main de Schaffner ou de Martin Scliœn, en les sculptant en pierre, en bois ou en métal, tous les actes de la vie des saints et surtout les événements miraculeux de la vie de la Vierge, ses joies, ses angoisses, le salut des anges, son voyage sur la montagne, sa délivrance sans douleur comme sa conception sans péché et son ascension. On voyait là, aux portiques des cathédrales, avec les représentations du paradis ou de l'enfer le commentaire imagé de tout ce qu'on trouvait longuement raconté dans les livres de théologie et de piété de ce temps. C'était la bible imagée des humbles et des ignorants.
Une bonne âme d'Eisenach, Ursule Colta, la Sunamite du futur Elisée, comme on l'appela plus tard, assura au jeune Martin le pain de cha.»iUe jour et le couvert, le mit à même d'apprendre là musique qu'il aima avec passion, de jouer du luth au milieu de ses études, et ouvrit son cœur endurci par les premières atteintes de la vie à la tendresse, à la mysticité qui étaient alors un des traits de l'âme allemande,, ordinairement rude et pratique. Son père, un peu plus à son aise, ayant chez lui deux fourneaux de forge, l'envoya,, à l'âge de dix-huit ans, en 1502, à l'université d'Erfurth,
pour y suivre Tétude du droit qui menait souvent à la considération et à la fortune, dans ce pays litigieux, tout rempli de petites principautés rivales et hérissé de contestations. Dans cette ville située plus au couchant, du côté du Rhin, il tomba entre les deux courants d'études qui se disputaient alors les jeunes esprits.
Sans goût pour Jodocus, un thomiste qui ne jurait que par Aristote, encore le roi de l'école, et n'exceptant de son horreur pour les scolastiques que le nominaliste Okkam, en revanche, il s'attacha à Emser, un élève de Reuchlin, qui lui expliquait Cicéron et Virgile, et surtout à l'enseignement d'un moine Augustin qui lui fit goûter les œuvres du grand docteur qui présidait à son ordre et vantait le courage du bohémien Jean Huss, qu'il appelait tout haut un martyr. Imagination ardente et caractère à la fois indépendant et timoré, commençant chacune de ses journées de travail par la prière, mais capricieux, dans ses préférences et ses travaux, étudiant moins le droit que tout le reste, Martin passait ses loisirs dans la bibliothèque d'Erfurth. Au milieu de lectures singulièrement mêlées, il revint souvent à la Bible déjà publiée et traduite, quoiqu'on en ait dit, mais alors peu recommandée surtout aux laïcs. Le cantique d'Anne, consacrant son fils Samuel, pour tous les jours de sa vie, à l'Éternel, fit impression sur lui. L'histoire de ce peuple choisi de Dieu et vivant sous sa verge impitoyable devint la lecture favorite de cette âme toujours tremblante devant l'autorité du maître. Passé bachelier en philosophie, maître es arts, au reste gai compagnon pour tous ses camarades, au moment où le maître forgeron de Mansfeld espérait le voir entrer dans une carrière lucrative, Martin tout à coup entra au couvent par oii il devait arriver aux orages.
Plus préoccupé d'étudos mystiques que juridiques, le jeune Martin se souciait plus de son salut éternel que des besoins de la vie présente. S'il voulait être fort, c'était contre Satan, encore l'épouvante des âmes de ce temps. Malade, la crainte de n'être pas prêt à mourir augmentait sa fièvre. Bien portant, l'effervescence de la jeunesse lui suggérait des visions, des tentations qui prenaient corps et le terrifiaient sous forme d'apparitions sataniques. Un jour, un de ses jeunes amis est assassiné ; s'il était mort lui aussi Martin dans l'état où il savait Alexis? Les ardeurs et les tristesses, les emportements et les langueurs, qui font le tourment et le charme d'une jeunesse forte et passionnée, tenaient chez lui, de sa nature et de son temps, un alliage de violences, de superstitions et de mysticité aujourd'hui presque inconnues. Un jour, de retour d'une visite à Mansfeld, qui avait ravivé les premières impressions de son enfance, il s'était égaré aux environs montueux et boisés d'Erfurth, dans une de ces promenades solitaires, agitées, rêveuses, que connaît la vingtième année; un orage éclate tout h coup, le tonnerre gronde, s'approche ; l'éclair déchire la nue, la foudre tombe à ses pieds; il invoque Sainte Anne, le nom de la mère de Samuel; et « tout enveloppé des angoisses et de l'épouvante de la mort », il fait vœu de se consacrera Dieu. Le lendemain, après un repas gai encore avec ses amis, il frappe à la porte d'un couvent des Ermites de Saint-Augustin. Quelques-uns de ses professeurs, de ses amis, une lettre assez rude de son père essayèrent de l'y relancer, de l'ébranler; il persista; il appartenait à l'Église.
Entré au couvent aveci'âpre désir d'y faire son salut, Martin Luther était cependant de la génération nouvelle; il était venu avec un Virgile et un Plante sous le bras: un poète rCveur
et un mordant satirique qui convenaient à son génie. Il s'astreignit à toutes les obligations du noviciat: ouvrir la porte, balayer, mendier, à toutes les observances, à toutes les mortifications. « Si jamais moine avait pu gagner le ciel par la moinerie, dit-il, à coup sCir il l'aurait gagné. » Il croyait alors à la justification du pécheur par les œuvres ; mais, quoi qu'il fît cependant lui-même, ou à quelque obligation religieuse qu'il se soumît, il ne se croyait pas rassuré s'il n'apaisait pas les remords de sa conscience. Une doutait pas de l'autorité de l'Église, ni de ses commandements, ni de rinfaillibililé pontificale. « 11 eut renié, disait-il volontiers, ceux qui n'y croyaient point. » Mais, en même temps, il continuait avec fièvre ses éludes tournées vers la théologie; il reprenait la Bible, la feuilletait, retournait, méditait, commençait à apprendre le grec et l'hébreu pour la mieux comprendre, lisait les œuvres de Pierre d'.Ailly, de Gerson. Il en oubliait quelquefois le boire et le manger, ratrappant la nuit les pratiques et les oraisons souvent omises, et s'exerçant dans la campagne à prêcher les paysans qu'il groupait autour de lui. Consacré prêtre, il dit en tremblant, pâle comme la mort^ sa première messe. Ces rudes labeurs d'une vie de méditation, d'abstinence, de pratiques, sous la justice de Dieu, n'apaisaient point chez lui les tentations et les tourments de l'esprit et de la chair. « Mon Dieu, s'écriaitil, comme dans le psaume, pourquoi m'as-tu délaissé! Je suis pourtant juste et innocent. » Délire du sang qui bouillonne, de l'esprit qui fermente, « aiguillon de Satan qui frappe des poings* ! Un jour, qu'on lisait l'évangile oii Jésus chasse le démon du corps d'un muet, Martin tombe à genoux en criant d'un ton lamentable : Ce n'est pas moi! Ce n'est pas moi! Toujours humblement docile à la
foi qui lui était imposée et voulant cependant se rendre compte, souvent absous de ses doutes et de ses péchés, et cependant toujours remordu par ses péchés et ses doutes, au point d'en venir à haïr, à détester, à injurier ce Dieu vengeur du péché, qui ne lui laissait point de trêve. Plusieurs fois ses compagnons du cloître l'entendirent s'écrier avecdouleur: « Mes péchés ! Mes péchés ! » On pénétrait de force dans sa cellule pour le réconforter, et on le trouvait haletant, exténué, évanoui ; il fallait le faire revenir, le calmer avec les chants et le son de la harpe qu'il aimait comme autrefois Saiil.
Un jour le vicaire général de l'Ordre des Augustins à qui il confiait ses misères du couvent, parmi les réconforts et les consolations qu'il cherchait à apporter à cette âme angoissée, l'exhorta à moins se tourmenter de ses péchés et à croire davantage à la miséricorde, à la grâce de Dieu et à apprendre surtout à aimer celui qui l'avait aimé le premier, en se sacrifiant pour lui; et il le renvoya encore aux épîtres de saint Paul et aux livres de saint Augustin. « Ce n'est pas Dieu, lui dit-il, qui est irrité contre toi; c'est toi qui es irrité contre lui. La pénitence commence par l'amour de Dieu et de sa justice. » Ce fut pour le jeune prêtre, nous dit-il plus tard, un trait de lumière; il se mit à méditer avec confiance, avec espoir, les Épitres aux Romains, aux Éphésiens ; les Actes des Apôtres^ et, lisant avec sa passion plus qu'avec sa raison, se jetant dans un autre extrême, il se prit à regarder toutes les œuvres de l'homme comme entachées, par son origine même, de péché, et lui-même comme incapable du bien par ses propres forces.
La foi en Jésus, la foi qui donne l'amour, lui parut seule pouvoir rendre l'homme capable d'œuvres vertueuses et par conséquent de le rendre juste, de le Justifier; mais
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c'était pour lui une justification toute de grâce et de miséricorde; i'horame n'y avait pas droit par ses propres œuvres, par ses mérites; c'était un effet gratuit de la bonté divine. La justice de Dieu n'était plus sa colère, mais sa miséricorde. Il sembla à Luther, nous dit-il, qu'il entrait en paradis. « Les paroles du Christ jouaient autour de lui, en lui souriant au lieu de l'épouvanter. » Sa conscience timorée était sur le chemin de la doctrine de la grâce, et il s'y avança davantage tous les jours au gré de son imaginalion mobile et passionnée. 11 puisait une vie nouvelle dans ce nouvel évangile, comme il l'appelait, vers 1508, quand le vicaire général Staupitz, en même temps doyen de l'université de Witlemberg dans la Saxe, l'y appela pour lui confier une chaire de philosophie, quoiqu'il y fût peu propre et l'attacher comme prédicateur à l'église des Augustins. La prédication c'était la vocation même de Luther: « Je n'y tiendrai pas trois mois » dit-il pour se défendre ! « A la bonne heure, » dit Staupitz, « Dieu a aussi besoin là-haut d'hommes dévoués et habiles. »
Le vicaire général avait deviné ce qu'il fallait à cette âme ardente et inquiète: la vie active, occupée, la lutte. Dieu, disait Luther plus tard, « me donna alors par ses chers anges une grande consolation : celle de combattre et d'écrire. » L'université de Witteraberg était d'ailleurscomme le théâtre prédestiné du nouveau docteur. Fondée, en 1502, par Frédéric le Sage, sous l'invocation de saint Augustin et avec le concours des moines de cet ordre, elle n'avait pas seulement pour doyen de théologie le vicaire général Staupitz, mais Martin Paulich, partisan desnouvelles études, et, disaiton, disciple de saint Augustin. Nouvelle vie et bien remplie pour Luther; esprit original, il enseigne et il prêche, et
partout il remue et étonne. 11 s'éloigne sur son pupitre et TuME VII. 19
dans la chaire de la voie battue ; docteur en philosophiez attaque avec ironie la vieille scolastique ; prédicateur, il insiste, selon ses dernières méditations, plus sur la foi du pécheur et la miséricorde de Dieu, pour le salut, que sur les œuvres et pratiques recommandées par l'Église ; cœur passionné, il accompagne le tout de ces mouvements éloquents de la passion que donnent les orages intérieurs; on sent que cet homme pénètre jusqu'au cœur de la noix et à la moelle des os. Les écoliers affluent en nombre à Wittemberg : c'est un nouveau Jean Tauler. Il procède de saint Augustin; il met la foi, l'amour au-dessus des pratiques,, l'esprit au-dessus de la lettre ; « le juste vit de sa foi. »
En Tannée 1512, Jean Staupitz envoya ce jeune homme^ avide de voir et d'apprendre, à Rome ou régnait alors le pape Jules II; c'était pour les affaires du couvent. Mais on pouvait être sûr que cette imagination exaltée, inquiète^ rapporterait autre chose de l'Italie qu'une décision pontificale, lie moine allait donc voir la mère féconde des lettres, et surtout cette Rome, trois fois sainte, qui était la pierre angulaire de l'édifice catholique, cette maison de salul, ce successeur de l'apôtre, qui tenait les clefs du trésor incomparable des mérites de Jésus-Christ, interprète de sa parole et dispensateur de sa grâce.
On sait l'effet produit alors par les raffinements d'une société cultivée, d'une civilisation corrompue, toute cette exposition du paganisme antique tout à coup ressuscité, sur leshommes du nord, simples, pauvres, austères, qui venaient alors souvent en Italie puiser aux sources de l'érudition nouvelle et du savoir, ou retremper leur foi douteuse aux fontaines apostoliques du Vatican. Dans la Rome du xvi« siècle, ils ne retrouvaient plus ni la Rome républicaine de Tite-Live, ni la Rome chrétienne des Catacombes!
« J'ai VU, )> disait l'un d'eux, « les murailles à moitié détruites de la ville ausonienne où Dieu se vend avec tout ce qui est sacré; j'ai vu le grand pontife et le sacré collège, la longue suite des princes cardinaux et la tourbe inutile des scribes, cavalcade caparaçonnée de pourpre flottante; j'ai vu ceux qui commettent le mal et ceux qui le souffrent, vivant dans l'orgie, jouant les Curius, et ceux qui négligent de dissimuler leur mauvaise vie, riant des bonnes mœurs et sifflant les gens honnêtes ; toute cette populace de Romaines, je ne dirai pas de Romains, abîmée dans le lucre et les obscènes plaisirs. Le magicien Simon y pourchasse l'apôtre Pierre, et les matériaux amassés sur la place de la future église, qui sort à peine de terre, émigrent vers les palais luxueux qui s'achèvent. Après les Curius, les Pompée, les Métellus, après les Pierre et les Paul, voilà ce que Rome renferme. Cesse, ami, de vouloir visiter la sainte ville. Où fut Rome, il n'est plus rien de romain. »
Cette impression fut celle du pauvre et passionné moine de Wiltemberg. Reçu dans un splendide couvent de Milan qui jouissait de 36,000 ducats de revenu, assis à des tables de marbre richement servies, il demande pourquoi on n'y fait pas maigre le vendredi. Accoutumé à se nourrir de pain noir et de hareng salé, à méditer des heures entières sur un passage de saint Paul, il trouve les repas des prêtres italiens trop longs et leurs messes trop courtes. Il entend de la bouche des clercs, des moines, des conversations licencieuses, des blasphèmes qui le font trembler, et surprend des mœurs qui sont comme des blasphèmes à la nature. On lui conte, sur la malignité du climat et des Italiens, des contes fantastiques auxquels il ajoute foi. A Rome où il arrive malade et fiévreux, même surprise, même scandale ! Jules II est bien aussi, pour lui, « ce guerrier recouvert d'une
armure et la barbe et la chevelure hérissées, achetant la terre par la fraude et vendant le ciel qu'il ne possède pas. » Au milieu des dieux et des déesses rendus au plein jour de la Renaissance dans Rome, Luther visite les églises; et lui, qui prêche du liaut d'une chaire de bois mal jointe et dans une chapelle aux murailles lézardées et sans toiture, vraie crèche deRethléem, il est choqué de voirie marbre briller aux chapiteaux des colonnes, les peintures étaler leurs formes humaines et charnelles aux murailles et l'or éclater au plafond des basiliques. En montant, comme le plus fidèle des croyants, pour gagner une indulgence, l'escalier de Pilate miraculeusement transporté à Rome, il croit entendre au fond de son cœur une voix qui lui crie déjà : « Le juste vit de sa foi. »
Sans doute, il y avait au fond de ces impressions communes aux visiteurs de Rome, venus des froides et grossières contrées du Nord, et particulièrement de l'Allemagne, une secrète et instinctive aversion de la pauvreté contre la richesse, de la barbarie contre la civilisation, une rancune des vieilles rivalités de l'empire allemand du moyen âge contre l'Italie et contre la papauté, enfin l'inintelligence des secours que l'Église romaine pouvait emprunter aux arts pour agir sur des âmes qui donnaient moins de prise à un texte de la Bible ou à un sermon sur la grâce. Toujours est-il que Luther revint à Wittemberg encore moins confiant pour sa propre édification dans les secours de l'Église que dans ceux de la Bible, dans les pratiques extérieures, dans les œuvres, que dans la grâce, dans le chef visible de l'Église, que dans son chef invisible lui-même. « S'il y a un enfer, répôta-t-il, Rome est bâtie dessus. C'est l'abîme d'où sortent tous les péchés. y> Et plus tard il ajoute : « Pour cent mille florins, je ne voudrais pas ne pas avoir vu Rome.
Je serais dans l'inquiétude d'avoir fait tort au pape. » Le cœur de Luttier ressentait déjà contre ce qu'il avait cru, vénéré, une sourde colère.
Appelé, à son retour, de l'enseignement de la philosophie qu'il n'aimait pas, à celui de la théologie, Luther se défend, se plaint, hésite et accepte enfin ; singulier mélange d'audace et de timidité, d'ardents désirs et de minutieux scrupules. Fait docteur en la Bible, doctor biblicus,\\ abandonne alors Aristote « ce maître endiablé », saint Thomas, «ce jongleur )>, études finies, pour se plonger dans l'étude pure de la Bible. On eût dit qu'il n'avait passé par l'enseignement de la scolasliquc que pour la détruire. Il s'établit dans la Bible, pour la relever, fait même bientôt école et entraîne à sa suite ceux qui l'approchent. Rien de terrible comme l'homme d'un seul livre: Timeo hominém unius lilri. Des querelles éclatent autour de lui, celle des scolastiques et des humanistes. Il s'y intéresse, sans y prendre part. L'occasion lui a manqué, dira-t-il plus tard. En réalité, c'est le goût, la volonté ; son cœur n'est point là. Un homme domine encore le siècle, Érasme. Luther le lit, lui écrit. Mais il ne s'enrôle pas sous ce maître. « Je lis Érasme, » écrit-il, «mais il perd de jour en jour de son crédit sur moi. Je crains qu'il ne rende pas de grands services à la doctrine de Jésus- Christ. » Cédant cependant à sa timidité ordinaire vis-à-vis des puissants, il dit lui-même qu'il cache ce sentiment. Luther est un novateur théologien. C'est le doetor biblieus; il ne s'enrôle que sous le Christ. Ses déclamations populaires recueillies alors et qu'on a réunies plus tard font suivre comme pas à pas la marche de son esprit qui recule de la théologie du moyen âge aux Pères, à Jésus-Christ, et l'évolution de sa conscience qui, du sentiment de la faillibilité originelle de l'homme, arrive à douter déjà delà puis-
sance de sa liberté, et à ne croire, à n'avoir recours qu'en la grâce.
C'est là le vrai et pur évangile, pour Luther, le point cardinal, le commencement de toute vraie réforme. « Les pontifes et les prêtres qui ne s'en préoccupent point ne sont point comptés parmi les pasteurs, mais parmi lesloups. Devant Dieu ce sont des idoles et non des minisires de Jésus. » La sagesse de la croix, voilà le seul texte que Luther prêche et veut voir prêchera L'Église s'attachait, on le sait, aux bonnes œuvres, même aux pratiques. Luther ne trouve déjà bonnes que la justice, la sagesse qui viennent de la grâce.
« La justice ne consiste pas, dit-il, dans Tes œuvres de l'homme, mais dans la foi. L'homme ne peut avoir par luimême une pensée, une volonté bonne. Dans l'homme où il n'y a point de volonté règne la volonté de Dieu, qui est la meilleure de toutes^. Par lui-même l'homme serait incapable d'accomplir la loi. Mais l'Évangile apporte au désespéré les secours et le remède. « Venez à moi, dit le Seigneur, vous « tous qui êtes accablés, je vous relèverai. » Vous étiez incapables de satisfaire à la loi; mais, voici le Christ qui a satisfait à la loi. Il n'est plus nécessaire de l'accomplir, mais seulement de s'attacher à celui qui l'a accomplie. Jésus, voilà la justice, la sanctification, la rédemption. » C'est bien là, même déjà bien exagérée, la doctrine de saint Paul, la foi qui abolit la loi, la grâce qui sanctifie les œuvres et qui seule justifie : Fides impetrat quod lex imperat.
Déjà quelques-uns des disciples de Lullier allaient plus loin, et il les applaudissait. L'un d'eux, Feldkirchen, soutient, dans une thèse, que la volonté de l'homme n'est pas
1 Déclamations populares indecalogum.
2 Ibid. annis 1513, 1514, 1516, opéra latina, 1, p. f,7, 235, etc.
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libre, mais esclave, esclave de son propre gré. Et ce n'était pas une école seulement que le docteur biblique fondait à Witlemberg, c'était une direction qu'il donnait, une influence active qu'il exerçait autour de lui. En 1516, il est chargé, à la place du vicaire général des Augustins, de visiter quarante couvents de la Misnie et de laThuringe. Pendant celte tournée, il inspire, il réforme, il destitue et nomme les prieurs, il gourmande, il réconforte et console, w Ne vous •attachez pas à Aristote, dit-il, ni aux docteurs d'une philosophie trompeuse, lisez assidûment la parole de Dieu. Ne cherchez pas votre salut dans vos forces et dans vos bonnes <Buvres, mais dans les mérites du Christ et dans la grâce. >» Pasteur et prédicateur, directeur des études, vicaire du prieur, lecteur de saint Paul, commentateur des Psaumes, orateur à table, il parle et il prêche, ildiscuteet il dirige, il s'agite et agite, dans toute la joie de la vie et de l'action. En juillet 1317, il va prêcher à Leipzick, à la cour du duc Georges de Saxe où il passionne et divise les esprits. {Quelques dominicains qui se trouvaient là, s'inquiètent, s'irritent, le défient; il accepte le combat et, de retour à Wittemberg, au mois d'août, malgré la peste qu'il ne veut pas fuir, il propose de soutenir dans une thèse que « la liberté est incapable de faire le bien comme le mal, puisqu'elle n'est pas libre, et que l'excellente, l'unique préparation à la grâce c'est l'élection et la prédestination éternelle de Dieu ». Il envoie sa thèse à Erfurth, a Heidelberg, à Ingolstadt, aux principales universités de l'Allemagne. Puissant agitateur qui se démenait dans les limites de l'Église, avant la lutte, et à qui il ne manquait qu'une occasion pour en sortir. L'occasion se présenta.
Les indulgences
On s'est étonné, h tort, que la grande querelle qui a divisé la chrétienté ait éclaté à propos d'une vente d'indulgences promulguée en Saxe, novembre 1517, par le pape Léon X, pour l'édification de Saint-Pierre de Rome, et indécemment faite à travers l'Allemagne par un moine effronté, comme si ce n'était pas la même cause qui avait suscité Jean Huss. Mais, à y regarder de près, n'était-ce pas attaquer l'édifice catholique tout entier que de s'en prendre au pouvoir qu'exerçait l'Eglise de remettre les péchés et de relever l'homme de ses fautes par les pratiques qu'elle avait instituées depuis des siècles. Il n'est pas besoin d'être très grand clerc pour s'en rendre compte.
Ce qui avait fait la puissance de la papauté et de l'Église au moyen âge, c'est la position dominante que le dogme lui avait faite dans la société. Mis en possession, par la doctrine catholique et la foi des fidèles, de renouveler, dans la messe et d'une manière invisible, le sacrifice accompli une fois visiblement sur le Calvaire, et de faire participer par la communion tous les croyants au bénéfice de cette grande Hostie, le sacerdoce était devenu le véritable médiateur entre le ciel et la terre, entre Dieu et l'homme. Sacerdos constituitur médius inter Deurn et populum, dit saint Thomas d'Aquin. Dépositaire et dispensatrice de ce trésor de miséricorde et de grâce, qui avait coulé à flots par les plaies du Sauveur et par celles des martyrs, des saints, comment l'Église ne serait-elle pas devenue la Maîtresse des Ames ; comment n'eùt-elle point fait la loi à cette humanité qu'elle proclamait déchue et à laquelle elle ouvrait les portes
du ciel? Sans doute, on pouvait admirer cette sublime association de secours mutuels entre le monde visible et le monde invisible, entre les vivants et les morts, les pécheurs et les saints, et l'imputation aux vertus et aux volontés indigentes des uns, de la surabondance des mérites des autres. Mais, pour l'Église en possession de celte richesse, ce pouvoir n'était-il pas difficile et délicat à exercer? Placé comme entre le ciel et la terre, le sacerdoce ne devait-il pas se garder de trop élever ni de trop abaisser sa mission toute de grâces, s'il voulait continuer à agir sur l'humanité qui lui était soumise. Faite pour mener au ciel, sans doute il ne fallait pas que l'Église se perdît dans les hauteurs idéales où l'on ne pouvait la suivre; mais il était encore plus à craindre que, en conservant des attaches trop étroites trop intimes avec la terre, avec la chair, elle ne perdît l'esprit de son institution et n'eût plus le ciel en vue.
Ainsi, dans la dispensation du trésor des mérites de Jésus-Christ, ne devait-elle, ni décourager la faiblesse par une parcimonie trop rigoureuse, ni encourager le mal par une coupable complaisance. Ce qu'elle devait redouter surtout, c'était de faire servir sa mission divine à ses intérêts mondains et d'exploiter le ciel au profit de ses ambitions et de ses passions terrestres. Or, à cette époque, l'Église, après avoir gouverné de haut le monde par ses vertus, ne s'étaitelle pas abaissée jusqu'à lui pour l'exploiter ou le tyranniser mieux encore? En affirmant plus haut que jamais dans leurs décrets l'infaillibilité de l'Église, et prêts à la défendre par l'inquisition dominicaine, un Alexandre VI, un Jules II, un Léon X, chacun, mêlant leurs passions, la politique et les nouveautés humaines aux choses religieuses, n'avaient-ils pas fait trop souvent du gouvernement spirituel un instrument d'ambition, de cupidité ou de luxe.
A la suite, toute l'Eglise, maîtresse et propriétaire de tant de biens, en Allemagne et ailleurs, ne s"élait-elle point aussi trop engagée dans les intérêts mondains aux dépens des spirituels! Et, dans le gouvernement spirituel même, après avoir augmenté le trésor de Jésus, des miracles de la Vierge, des vertus surérogatoires des saints et des martyrs, pour avoir à dispenser de plus grandes richesses de miséricorde et d'indulgence, pour les prodiguer non seulement à la pénitence et au repentir sincères, mais à des pratiques trop faciles, à des confessions fréquentes, à des pèlerinages, à des jeûnes, à des indulgences, ne compromettait-elle pas alors son pouvoir, en même temps que la moralité des âmes qui étaient commises à sa garde. En un mot, l'administration du culte, la loi n'étouffait-elle point la religion et la foi elle-même? c'est ce que des écrivains catholiques même ont reconnu, ce que l'Eglise aussi a avoué en essayant de se réformer plus tard au concile de Trente.
Vn excès engendre ordinairement un autre excès, dans un sens contraire. Dans la pralitiue même de la foi. l'Eglise devenait matérielle, séculière, vénale. Elle se mettait à la place de la religion spirituelle, pure, désintéressée. Comment s'étonner que quelques Ames pieuses ou outrecuidantes, et en même temps timorées, mystiquement éprises surtout de l'idée du sacrifice fait bénévolement par un Dieu de son propre Fils pour racheter l'humanité déchue, préférassent devoir leur salut à cette grâce même et non à ses dispensateurs, à Jésus et non à ses serviteurs, à la foi et non à la loi?
Or, tandis que l'Église élevait l'éditice de sa puissance, constituait son culte, rendait ses décrets ou canons, établissait ses pratiques, et faisait, sous l'inspii'ation de
4'Espi'it Saint dont elle croyait avoir conserve le privilège, l'humanité même à son image, cette direction particulière, discrète, qui attendait le salut du Sauveur et non des hommes, de la grâce et non des œuvres, avait transmis de siècle en siècle dans le christianisme comme une protestation latente mais toujours redoutable contre la puissance croissante de la tradition victoi'ieuse. Commencée par saint Paul qui était venu détruire la loi et les pratiques en les- , -quelles les anciens Juifs mettaient trop de contiance, pour annoncer que c'est la foi qui sauve; continuée par saint Augustin dans le livre oij il développe la pensée de Paul, que c'est la lettre qui tue et l'esprit qui vivilie, cette protestation contre l'excès des observances pieuses et le matérialisme d'une sorte de justice extérieure qui ne change pas le -cœur, avait eu au moyen âge pour interprètes, après les Albigeois en France, Wicklif en Angleterre et Jean Huss en Bohême. Elle se réveillait plus puissante alors que jamais à la fin du xv= siècle, sous l'influence de la lecture de la Bible et des Pères de la primitive Église et par réaction contre la sécularisation corruptrice de l'Église de ce temps. Jean de Wesalia, le théologien d'Erfurth, qui était mort en iiS'I dans les cachots de l'Inquisition pour avoir loué Jésus- Christ et méprisé le pape et les conciles; Jean Wessel, « la lumière du monde, » qui disait : « celui-là se justifie qui croit et espère en la bonne nouvelle; » et, à cette époque même, Capito et Œcolampade, théologiens novateurs des èords du Rhin, attaquaient déjà vivement dans leurs sermons quelques-unes des pratiques de l'Eglise.
Et, quel abus plus grand de la part de l'Église que de prodiguer aveuglément et à la légère la précieuse richesse qu'elle avait à sa disposition, au risque de relâcher la volonté par une facilité compromettante, et de livrer surtout ce
trésor divin de sacrifices, de dévouements, de vertus, trésor spirituel entre tous, au prix de la richesse terrestre et mondaine, et d'ouvrir le ciel, non plus aux justes, mais aux riches ! Voilà ce qui pouvait, paraîli'e la dernière, la plus scandaleuse des sécularisations, à une époque où l'on accusait surtout l'Eglise de tourner au siècle, de n'être plus qu'une institution politique et séculière. Et voilà comment attaquer les indulgences, c'était attaquer le tout. La promulgation d'une vente d'indulgence, pour l'éditication de Saint-Pierre de Rome dans la capitale de la chrétienté, dans la résidence du pape, n'avait rien en soi d'insolite, d'extraordinaire. Mais, depuis le commencement de ce siècle, on s'était accoutumé aussi à voir, dans les pontifes les plus récents, des princes séculiers et pas toujours des meilleurs, des plus pacifiques. Ils avaient des États, les agrandissaient, les défendaient, attaquaient leurs voisins et entretenaient une cour qui ne se contentait pas toujours d'être riche et brillante. Le prétexte des indulgences, du salut des fidèles, ne cachait il pas un vrai système d'impôts, de taxes, destinés à augmenter surtout la puissance et l'éclat du prince romain? Le roi d'Angleterre Henri VIII, alors très attaché à l'Eglise, et le cardinal Ximénès, ministre de Ferdinand le Catholique, François I'^'", qui avait eu à combattre Léon X, mais dont on ne peut contester l'orthodoxie, arrêtèrent chez eux par des motifs politiques la vente des indulgences, sans que la cour de Rome songeai à réclamer. Mais l'empire, dans l'Allemagne, était bien faible comme pouvoir central, et Maximilien I", comme souverain, plus faible encore. Les concordats de Vienne, qui avaient, en 14.48, remplacé la Pragmatique de Mayence, livraient sans défense aux abus romains l'Allemagne tout entière. Un moment, Maximilien, qui se plaignait de voir le pape tirer de
l'Allemagne dix fois plus d'argent que lui-même, avait eu l'idée de profiter du concile de Pise réuni sous Jules II, en 1511, pour porter remède à cet état de choses. Il avait été impuissant là comme dans tout le reste.
La papauté, dans cette naïve et grossière Allemagne, si mal défendue, croyait donc encore avoir table ouverte. Les vieilles luttes de l'empire contre Rome, elle les avait oubliées; elle avait oublié que Pie III, quelques années auparavant, sur le point de retirer les concessions faites aux Hussites, avait été arrêté par la crainte du renouvellement de la guerre. Trop confiante dans ces princes d'Église, archevêques, électeurs, évèques, abbés, qui possédaient près des deux tiers de l'Allemagne, dans ces princes laïcs faibles ou jaloux de l'empereur, dans ce peuple qui peinait et payait toujours, elle avait conservé ses anciens errements. L'an 1515 déjà, un moine dominicain, Arcimbold, avait parcouru les Pays-Bas, la Bourgogne, les provinces rhénanes, et il avait rapporté à Rome d'honnêtes profils mais bientôt épuisés. Léon X, en 1516, s'en prit à l'Allemagne elle-même et cette fois s'en repentit.
Il y avait alors à Mayence, pour archevêque électeur, un prince de la maison de Brandebourg, du nom d'Albert, frère du margrave de Brandebourg lui-même, l'un des princes les plus puissants de l'Allemagne du nord-est. Il était âgé de vingt-quatre ans, spirituel, libéral, mais léger et dissipateur; il connaissait les abus de l'Eglise que son chapelain et confesseur Capiton lui glissait dans l'oreille ; mais il était peu disposé à y porter remède. Récemment élu, et si jeune, il devait à la cour de Rome 45,000 thalers. C'était le prix du pallium, insigne de la charge qu'il avait reçue de Léon X, somme considérable pour le temps et pour le pays électoral! Le pape Léon X lui fit proposer un
moyen de s'acquitter aisément en faisant en commun la vente des indulgences. On traita avec de riches banquiers d'Augsbourg, les Fiigger, qui prirent l'indulgence à ferme et en avancèrent déjà les produits probables à Mayence et à Rome. H fallait un agent habile et siàr. On avisa un certain Tetzel, dominicain, inquisiteur de la méchanceté hérétique, qui avait déjà composé un traité sur la matière. Il avait la théorie, le talent de l'emploi. Il laissait un peu plus à désirer pour la prudence pratique.
Tetzel réussit d'abord. Le cortège indulgencier, avec la croix et la bannière, parcourut l'Allemagne de ville en ville, la bulle pontificale de grâce et de pardon portée respectueusement sur un coussin de velours. A son arrivée tout le clergé, prêtres, moines, nonnes, écoliers, compagnons des métiers, campagnards, arrivaient au son des cloches, au bruit de la musique. « On eijt dit que Dieu même faisait son entrée » K Tetzel apportait au moins le pardon de tous 1 es péchés, il est vrai, après confession, communion et contrition, le droit de choisir un confesseur, la participation à toutes les œuvres, à tous les mérites de l'Église, la délivrance des âmes des parents en purgatoire. « Oyez, disaitil, écoutez les morts, au milieu du feu, qui vous crient: pitié, miséricorde ! Accourez, pécheurs, n'aurez-vous point pitié de vos parents, pitié de vous-mêmes. Le ciel est ouvert, et pour une faible aumône, vous refuseriez d'y faire entrer vos parents, d'y entrer vous-mêmes. » On était moins choqué de ces scènes de tréteaux que nous ne pourrions le croire aujourd'hui quoique cependant le goût commençât déjà à se raffiner. Quels spectacles fantasques, grotesques, accompagnés de cris et de grimaces, l'Église ne
* Laischer's reformationis acten., I, p. 48. — Tet:ielii, sermo se cundus.
LES INDULGlîNCES 305
donnait-elle pas encore alors elle-même dans ses mystères etjusque dans ses fêtes, en plein sanctuaire, à certains jours. Les bonnes âmes ébahies, tentées, accouraient, donnaient selon leurs moyens, et, confessées, s'en retournaient plus légères. On se scandalisait parfois seulement de voir Telzel et les siens s'ébattre ensuite à la taverne voisine. Tetzel arriva ainsi en Basse-Allemagne, dans i'éleclorat de Brandebourg, jusqu'à Francfort-sur-l'Oder, une ville où llorissait une université récemment fondée sous le patronage et avec le concours des dominicains. C'était sur la frontière de la Saxe à quelques milles de i'augustinienne Wittemberg. « Je ferai un trou dans le tambour de Tetzel », s'écria, à cette nouvelle, le docteur de la grâce et de la Bible, Martin Luther!
Le docteur de la grâce était certainement en Allemagne celui qui pouvait être le plus vivement blessé par ces scandales de la pénitence. Sans doute, il y avait rivalité entre les dominicains et les augustins, rivalité d'ordre, rivalité de capuchon. Mais la doctrine de la justification gratuite n'était-elle pas bien l'antipode du trafic des pardons ? Avant Luther, Érasme et d'autres encore, en même temps que lui, théologiens ou clercs, Capito, yEcolampade, sur les bords du Rliin, le curé de Zurich, Zwingle, qui devint le réformateur de la Suisse, s'étaient élevés aussi contre les indulgences. Mais Luther y arrivait le plus logiquement, le plus irrésistiblement de tous. Nul doute qu'il n'y eût aussi en lui cet amour de la dispute qui était alors familier aux écoles, et cette ardeur du sang qui pousse en avant. Il le disait lui-même: « Jesuis un jeune docteur, sorti récemment de la forge, ardent et joyeux dans la parole du Seigneur. » Toutes les circonstances concouraient. L'électeur de Saxe, le fondateur de l'Université de ^Yittemberg,
Frédéric le Sage, prince pieux et éclairé, fait chevalier du Saint- Sépulcre, dans un pèlerinage à Jérusalem, avait récemment fait venir de nombreuses reliques de saints pour en sanctifier l'église collégiale qu'il avait relevée ; mais il aimait l'Écriture et la méditait ; il avait interdit à Tetzei l'entrée de son électoral. Mais ce prince n'oulrepassait-il pas ses pouvoirs, en se mêlant de choses religieuses? Luther vint défendre son maître.
Ce fut d'abord par un sermon prononcé en octobre sur rindulgence et sur la grâce que Luther commença. 11 voulait, en diligent pasteur, avertir son troupeau. « Le péché dit-il, dans ce premier sermon, ne se remet pas, mais se répare ; » et il faisait briller la pure lumière de la grâce d'en haut, au milieudes ténèbres trompeuses des vendeurs d'indulgences ^ Mais bientôt, après avoir écrit à son évêque et à l'archevêque de Mayence, le 31 octobre, 1517, il affiche, à la porte de l'église de Tous-les-Saints,en promettant de les soutenir envers et contre tous, par des raisons tirées des Écritures, ces quatre-vingt-quinze propositions qui commencèrent la grande lutte^. Dans ces propositions, Luther, sans nier la doctrine des indulgences, en réduit singulièrement l'efficacité. « L'indulgence, pour lui encore, est bonne, si l'on n'y met pas toute sa confiance; rien de plus nuisible si elle diminue la piété. La repentance perpétuelle, inlérieure, mortifiante et féconde, voilà la vraie réparation. Luther a soin de distinguer le pape Léon des effrontés marchands de pardon, pour lesquels il réserve ses colères. Il définit et limite cependant le pouvoir du pape dans la matière. « Le pape, dit-il, ne peut ni ne veut remettre aucune autre peine que celles qu'il a imposées conformément à ses canons ; il
' Sermon von ablass und der Gnade. Reinhard, t. I. ^ Prop.Luth., 1, 2, 3, 5, 36, 37, 33, 62.
n'ôte pas le péclié en lui-même, il ne prononce pas l'abolilionde la peine que la seule vraie repentance mérite. Sans doute il n'y avait là, semblait-il, que des subtilités, des distinctions scolastiques. « [l ne faut pas mépriser, disait-il, la distribution et le pardon du pape; mais son pardon n'est qu'une déclaration du pardon de Dieu. « Mais la forme chez Luther était violente, et l'audace des paroles déjà grande. « Espérer être sauvé par ces indulgences, c'est une espérance de néant, quand le pape lui-même y mettrait son âme en gage. Le pape a plus grand besoin de prières que d'argent quand il envoie ses prédicateurs. » La hardiesse de la doctrine perce aussi. On peut deviner déjà qu'elle élèvera autel ■contre autel et que le schisme peut sortir d'un point si mi nime en apparence : ;< Chaque chrétien, disait-il, mort ou « vivant, a part à tous les biens du Christ ou de l'Église, par .< le don de Dieu et sans lettre d'indulgence. » Voilà l'homme ■qui veut s'abreuver, sans médiateur et sans dispensateur, à la source de l'infinie miséricorde divine, et avoir part de lui môme au céleste trésor. Mais l'Église ne risquait-elle pas de descendre alors de cette région supérieure, entre le €iel et la terre, à laquelle la théologie du moyen Age l'avait -guindée?
<c Le secours et les prières de l'Église ne dépendent, disait « Luther, que de la volonté et du bon plaisir de Dieu ; le « véritable et précieux trésor de l'Église est le saint évan- .( gile de la gloire et de la grâce divine. » Une autorité plus sacrée apparaissait ainsi au-dessus de l'Église établie.
Comment s'étonner, ainsi que Myconius le raconte, que •en quinze jours, ces thèses fussent répandues dans toute l'Allemagne, et que, en un mois, elles arrivassent aux limites de la chrétienté, comme si les anges mêmes en eussent été les messagers. Depuis les conciles de Pise, de Cons-