JEAN TETZEL
Lutte de Lullier contre Tetzel, les lliéologiens et les légats romains. — Dispute de Leipsick
L'université de Francfort-sur-i'Oder releva le gant. Le doyen, Conrad Wimpina, contera les litres de licencié et docteur en théologie àJeanTetzel qui se déclara prêt à soutenir contre tout venant cent-dix-neuf contre-propositions. « Pour les indulgences, il distingua entre la satisfaction due par le pécheur et sa justification qui ne pouvait être due qu'aux mérites du Christ. Le pape pouvait opérer la première, sinon la seconde. Les indulgences n'absolvaient pas du péché, mais des peines temporelles encourues.» La différence alors n'était plus bien grande. Mais Tetzel, audelà de cette querelle d'école, avait bien compris que la doctrine de Luther n'allait à rien moins qu'à ébranler l'autorité du pape, seul alors arbitre des choses de la foi, audessus de l'Église universelle, et à lui substituer l'autorité de l'Écriture interprétée au gré de chacun. C'est pourquo 11 s'attaqua encore plus à l'homme qu'à la doctrine; et opposant la parole même du pape au pauvre moine, il traita d'hérétique téméraire, blasphémateur et calomniateur, celui qui osait blâmer les actes pontificaux. C était changer habilement le terrain, transporter la querelle des obscures subtilités de la théologie au grand jour d'une lutte entre le pape et un pauvre moine, entre l'autorité et la liberté. Excités par leurs maîtres, les étudiants de Francfort jettent aussitôt au feu les thèses du moine augustin. En Allemagne, les dominicains prennent parti pour Tetzel. Enfin, Jacques Hogs-
tralen, de Cologne, prieur des dominicains, grand maître de la maligne hérésie, croyant voir là une belle occasion de prendre sa revanche de l'affaire de Reuchlin, dénonce l'hérésiarque aux autorités ecclésiastiques et séculières.
Martin Luther fut d'abord atterré des proportions inouïes que l'affaire avait prises. « S'il avait prévu cela, il y a des choses qu'il eut omises, et d'autres qu'il aurait plus sûrement affirmées. 11 n'aimait pas cette gloire, le chant lui paraissait trop haut pour les paroles. » Son supérieur, i'évéque de Brandebourg, ne blâmait pas ses thèses au fond, mais il le suppliait, par amour pour la paix, de ne pas écrire sur ce sujet. L'électeur de Saxe, Frédéric, homme prudent, craignait de voir son 'université compromise par cette témérité. Dans son ordre, Luther surprenait les expressions d'une timidité naturelle ou de craintes intéressées. Seul, dans l'Église, en face du pape qui avait fait trembler les peuples et les rois, il tombait dans des abattements et des désespoirs qui se trahissaient par ses lettres souvent contradictoires. Mais, des lettres d'adhésion nombreuses ne lui manquaient pas non plus; et puis, cette doctrine, c'était son œuvre, sa foi, toute sa vie. [1 avait aussi l'orgueil de l'esprit et du cœur. 11 l'avoue presque et s'en défend fièrement. « Si l'humilité elle-même, dit-il, voulait hasarder quelque nouveauté, ses adversaires crieraient à l'orgueil. Jésus n'a-t-il pas été traité d'orgueilleux conterapteurde la sagesse du temps? » Si ses adversaires s'étaient tu, Luther nous dit qu'il n'aurait peut-être pas recommencé. Mais on l'avait malmené; il rendit coup pour coup. En signant dans une lettre à Jean Lange, Luther e/ea^Aerms, Luther libérateur, il envenima la querelle. Les étudiants de ^Yitlemberg l'envenimèrent encore davantage, pour répondre aux étudiants de Francfort, en brûlant les thèses de Tetzel. Un
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combat, un duel Ihéologique avec son adversaire pouvait seul satisfaire Luther.
« S'il y a. disait-il, quel((ue inquisiteur qui prétende « mâcher du fer et faire sauter en l'air du rocher, je lui « fais savoir qu'il y a un sauf-conduit pour se rendre à « Willemberg, portes ouvertes, table et logement assurés, « grâce à la générosité de sa magnificence le duc électeur t< de Saxe; moi, le docteur Martin Luther, étant prêt à répondre; » mais, en même temps, fds encore obéissant de l'Église, n'ayant pas la pensée d'être une occasion de déchirement et de schisme, dans une lettre au pape, il proleste de sa soumission. « Saint Père, je me jette à vos pieds; « donnez la vie ou la mort, approuvez, désapprouvez, « absolvez, condamnez, je reconnais votre voix pour la « voix du Christ qui parle en vous. »
A la cour de Rome, on ne s'était pas inquiété d'abord; « Jalousies demoines, » avaitdit négligemmenlLéonX, et il aurait même ajouté : « ce docteur Martin est un beau génie. » L'ébranlement de l'Allemagne tirait Rome de cette quiétude. Le premier, Sylvestre Prierio, maître du sacré palais et sénateur romain, exprima la pensée du Saint-Siège sur les thèses de Luther. C'était, comme on disait, un ardent thomiste : il opposa magistralement à Luther l'infaillibilité pontificale, établie par les arguments de l'école. « Quiconque, dit-il, ne s'appuie pas sur la doctrine de l'Eglise romaine et du pontife romain, comme sur la règle infaillible de la foi, dont l'Écriture Sainte elle-même tire sa force et son autorité, est un hérétique ; >i et il ne ménagea pas les malveillances et les insultes à Luther. On ne pouvait rompre plus droit en visière. Luther ne recula pas cette fois, malgré ses tremblements, il répondit avec saint Paul :
«Si (juelqu'un vous annonce un autre Évangile que celui
que nous VOUS avons annoncé, quand ce serait nous-même ou un ange du ciel, qu'il soit anattième! » L'autorité infaillible et la libre interprétation, le pape et la Bible, interprétée par Luther, étaient déjà en présence. Toute l'Allemagne fut aux prises et retentit de la querelle, pendant l'année 1518. Le savant Reuchlin et le juifPfefrerkornavaientagité, divisé le monde universitaire et clérical. L'objet nouveau du discord était autrement émouvant et populaire. Un docteur et chancelier de l'université d'Ingoldstadt, dans la Bavièie, aussi renommé dans le midi que Luther dans le nord, Jean Ëck, prit parti pour le pape. C'était un ancien ami de Luther, un théologien distingué ; il accusa le docteur de Wittemberg d'être atteint de l'hérésie bohémienne. Le midi et le nord se dressèrent l'un contre l'autre. Les thèses se croisèrent, sous les noms les plus bizarres, astérisques contre obélisques, conclusions contre propositions, sans compter les injures, qui étaient le langage du temps, et les noms échangés d'âne, de porc, de théologastre, de minotaure, de rhadamantotaure. Luther n'était jamais en reste. « Dieu, « s'écriait Érasme, a donné aux hommes un médecin qui « tranche dans les chairs, parce que sans lui la maladie « serait devenue incurable. »
Luther avançait en effet au milieu de la lutte et par la lutte, laissant, dit-il, les choses qui sont derrière lui pour que ses adversaires aboient contre elles, et poursuivant celles qui sont devant lui pour qu'ils aboient contre cellesci à leur tour. « Le pape est un homme qui peut faillir, ditil. Dieu est la vérité qui ne faillit pas. » Et il affirma plus nettement que jamais sa doctrine, en distinguant la rémission de la peine qui est au pouvoir de l'Église, de celle de la faute qui ne dépend que de Dieu. « La rémission de la faute, dit-il, n'est au pouvoir ni du pape, ni de l'évêque, ni
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du prêtre; elle repose uniquement sur la parole du Christel sur la foi en lui. « Mais il a suili que Jean Eck ait prononcé lenomde bohémien, pour que Jacques Hoj,^straten requierre déjà contre l'hérétique la peine du feu. « Meurtrier en délire, répond Luther, as-tu soif de mon sang? Mon plus sincère désir est que tu te gardes bien de m'appeler chrétien et que tu me traites d'hérétique. Crois-tu m'effrayer! si l'on me tue, le Christ vit; le Christ, mon seigneur, est le seigneur de tous. » Et Luther allait prêcher hardiment à Erfurlh et jusqu'auprès du Rhin, à Heidelberg où il enlevait, ravissait ses auditeurs, entre autres un dominicain lui-même, Bucer, qui devait être plus tard le réformateur de Strasbourg.
La cour de Rome, pour étouffer l'affaire, nomma une commission. Malheureusement, on lui donna pour président Sylvestre Prierio déjà juge et partie. La commission cita le moine récalcitrant à comparaître à Rome. Luther écrivait alors ses Résolutions, où il cherchait à apporler la plus grande modération, mais où il maintenait fermement son dire, après y avoir affirmé sa foi. « Je ne m'embarrasse pas, disait-il, de ce qui plaît ou déplaît au pape. C'est un homme, comme les autres hommes. Je m'étonne de la simplicité de ceux qui disent que les deux glaives de l'Évangile représentent l'un, le pouvoir spirituel, et l'autre le temporel. Oui, le pape tient un glaive de fer et il l'offre ainsi à la chrétienté comme un tyran, mais non comme un père. Dieu irrité nous a livrés au glaive que nous avons voulu, et nous a retiré celui que nous avons dédaigné. » 11 avait des paroles doucereuses pour Léon X, ce pontife aimable et bienveillant. « Mais le siècle, disait-il, ne mérite plus que des Alexandre VI ou des Jules II, » et il ajoutait: « Je dirai les choses hardiment. L'Église a besoin d'une réformation. Mais elle ne peut être l'ceuvre ni d'un seul
homme comme le pape, ni de beaucoup d'hommes comme les cardinaux; ce doit êlre celle du nionde entier ou plutôt de Dieu seul! » Le mot était prononcé; la querelle grandissait en effet en importance. Luther ne s'en prenait plus aux indulgences, mais à l'Église, au pape lui-même. L'empereur Maximilien, rélecteur de Saxe, et quelques princes, obtinriint que Luther vînt se détendre devant le légat du pape, cardinal Caïelano de Vio, envoyé alors auprès d'une diète qui devait se tenir à la fin de l'année, dans la bonne ville libre et impériale d'Augsbourg en Bavière. C'était faire de la cause de Luther une affaire d'empire, au milieu de l'Allemagne effervescente. « S'il rentre en lui-même, écrivait Léon X, et demande grâce, nous vous donnons le pouvoir de le recevoir dans notre Sainte Mère l'Église. S'il refuse, invoquez le bras de notre fils en Jésus-Christ, l'empereur Maximilien. »
L'empereur Maximilien avait réuni celte diète à deux fins, d'abord pour obtenir des princes l'élection de son petit-fils Charles d'Autriche, fils de Philippe le Beau et de Jeanne la Folle, déjà roi d'Espagne et de Naples, comme roi des Romains, ensuite pour lever, en effet, de concert avec le pape, la dîme el le vingtième des biens destinés à la guerre contre les Ottomans, qui, sous le sultan Selim, après la conquête de l'Egypte, menaçaient les frontières de la chrétienté. On profiterait de la réunion pour examiner l'affaire de Luther. Mais des désaccords entre le pape et l'empereur pouvaient éclater dans celle dièle.
Sur la question d'élection, si l'un pensait achever tout ce qu'il avait fait pour sa maison en assurant l'empire à son petit-fils Charles, l'autre craignait pour l'Italie et lapajjauté une si grande puissance ; si la cour de Rome était prête à sacrifier Luther, l'empereur, à l'instigation de ses conseil-
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lers et de quelques princes, n'y était pas aussi disposé. Pape et empereur n'étaient pas éloignés de s'entendre pour tirer de l'argent de l'Allemagne. Mais ce fut justement sur ce point qu'avec étonnement ils trouvèrent la diète, c'està-dire les princes et les députés des bonnes villes, tout à fait récalcitrants et prêts à mal recevoir surtout le légat de la cour de Rome.
Luther ne représentait qu'un côté de l'opposition de l'Allemagne à la cour de Rome et ce côté ne paraissait pas même des plus importants. La querelle des humanistes contre les dominicains faisait encore beaucoup de bruit et ceux-ci hésitaient à confondi-e leur cause avec celle d'un moine même récalcitrant. « 11 s'est élevé récemment, » disait l'un deux, « à Wiltemberg, une vive querelle entre les moines. Les uns défendent, les autres attaquent les indulgences pontiticales. Des deux côtés on combat avec véhémence ; on vocifère, on écrit, on vend propositions, corollaires, conclusions. J'ai répondu à l'un d'eux qui m'a mis au courant du débat : « Frères, use7-vous, dévorez-vous les uns les autres!. » Si les lettrés s'intéressaient aux études, les âmes pieuses ou simples aux indulgences, les grands, les puissants, à la politique, princes et députés des villes, élargissant la question, trouvaient de plus en plus lourd le joug que la papauté, avec ses exactions et ses abus de toutes sortes, faisait peser sur l'Allemagne entière. Us prêtaient moins l'oreille aux arguties sur les indulgences qu'aux attaques de certains pamphlets contre le pouvoir que Rome s'arrogeait dans l'empire ; et la publication faite alors par un certain chevalier poète du fameux écrit de Laurent Valla-, contre la fausse donation de Constantin au
1 Huit, op., t. II, p. 428.
2 Huit, l. II, 401.
Saint-Siège, base historique sur laquelle la papauté prétendait faire reposer ses droits à la possession d'une partie de l'Italie, même à la domination de l'Occident, intéressait plus les États de l'Allemagne que les discussions sur la grâce et les œuvres. C'est ce que fit éclater surtout la présence du légat du pape à la diète d'Augsbourg, en 1518.
Le cardinal Caïetano était entré jeune dans l'ordre des dominicains; il s'y était fait connaître comme un commentateur zélé et convaincu de saint Thomas. Dans l'Église, il avait soutenu récemment, à Pise et à Milan, que le pape seul avaitdroitde réunir un concile. Il était devenu ainsi général de l'ordre des dominicains. C'était un homme savant, pur de mœurs; mais il aimait un peu le faste et l'éclat. Il était venu brillamment escorté, dans un équipage princier; à Augsbourg, il campait sous une tente blanche brodée de velours écarlate, et donnait ses audiences dans une robe de chambre de satin cramoisi. Il avait pris au sérieux le dicton de la cour de Rome que « les légats doivent être au-dessus de tous les rois. » Cette manière fastueuse de demander la dîme déplut à la diète. Elle ne se contenta pas, à la presque unanimité, de refuser ce qu'on lui demandait, par cette raison que l'argent du commun peuple n'était que trop souvent sans profit tiré hors de l'Allemagne; elle saisit l'occasion pour s'élever avec force contre les annales, contre tous les frais de la chancellerie romaine, les bulles, palliums, contre l'accumulation des bénéfices ecclésiastiques dans des mains étrangères, les violations incessantes des concordats, etc. etc. Mais l'opinion publique, à l'époque de la diète d'Augsbourg, s'exprima encore avec plus de vivacité dans des pamphlets qui, bien qu'avec exagération, nous la font parfaitement connaître.
Dans l'un d'eux intitulé Inspicientes (les Spectateurs),