DIÈTE D'AUGSBOURG
le Soleil et le Phaéton fixent leurs regards sur une ville allemande toute pleine de tumulte, oii tout un peuple d'hommes d'armes et d'hommes de robe va, vient, s'assemble, se disperse, boit à pleins verres et discute longuement au milieu du bruit. C'est l'assemblée des princes et des députés de l'Allemagne, à Augsbourg. Us paraissent ne pas se conduire autrement au conseil que sur le champ de bataille, car on en voit seulement quelques-uns à l'air austère et grave, parés du titre de docteurs, tenir le langage de la raison et ils ne sont écoulés que lorsque les autres sont à jeun.
Mais, voici une pompeuse procession de personnages vêtus de pourpre et d'hermine que la foule suit à longs tlols. Le légat Caïetano marche en tète ; son visage, ses yeux, son port, tout en lui annonce l'onction et la piété. D'où vient donc cependant que le peuple le regarde de travers? C'est que le légat est encore venu demander la dîme des biens d'Allemagne et que le troupeau se lasse enfin d'avoir un pasteur qui ne songe qu'à faire tondre ses brebis et non à les faire paître. Aussi Caïetano a-t-il l'air d'un enfant à qui l'on a ôté le pain de dessous la dent. Il est venu les poches grosses d'indulgences et de dispenses; pour la première fois, il s'en retournera la bourse vide. Voilà (jui remplira bien d'effroi les Romains. Ils n'auraient jamais attendu cela des Allemands, ces barbares, comme ils disent.
« Le peuple le plus pur et le plus fort a cependant été livré ainsi à merci, jusqu'à ce jour à la faiblesse et à la ruse de l'autre ; et il n'est pas encore bien sûr que le légat Caïetano se résigne et n'invente pas quelque supercherie nouvelle pour tromper la bonne foi de l'Allemagne. L'état des choses ne s'y prête que trop. L'empereur n'ins-
pire plus ni respect, ni erainle; la diète, selon son habitude, passe des mois à délibérer sans jamais rien conclure. Les princes, ennemis de l'obéissance, veulent gouverner et s'en montrent incapables; héréditaii'es et élecliFs, laïcs et clercs se jalousent et se font la guerre. Au-dessous d'eux se regardent avec la même haine, la chevalerie dans lescampagnes et la bourgeoisie dans les villes; l'une encore rude, brave et pauvre, isolée, dispersée dans ses châteaux selon la vieille coutume germaine, mais fidèle gardienne de l'antique loyauté, ennemie des mœurs étrangères, toute occupée de chasse et de guerre, souvent même de brigandage; l'autre molle, paresseuse, enrichie, ramassée dans un même espace entouré de murs, infidèle à la vieille simplicité qui proscrivait les denrées exotiques et l'or étranger. »
« Mais le plus grand mal de l'Allemagne, c'est le nombre,, la richesse, l'influence, la corruption du clergé, naturel allié de Rome contre ses rivaux. 11 y a presque autant de pasteurs que de brebis, et plus de la moitié de l'Allemagne leur appartient. Tandis que les frères, chevilles ouvrières de la tyrannie, enchantent la simplicité du peuple, se rendent maîtres par la confession de sa conscience, et, par l'absolution de sa bourse, les chefs de l'Église, archevêques, évêques et abbés, oisifs, efféminés, au sommet de la hiérarchie, oublieux de leurs devoirs et de leur mission sainte,.. sacritient à leurs dieux nouveaux : la gourmandise et la volupté. Pour que l'Allemagne redevienne une et forte, il faut qu'elle amende ses mœurs et que le clergé donne l'exemple. »
Arrivé à cette conclusion, Hutten termine par une hardie bouffonnerie de Fastnachtspiel. Le légat, ayant aperçu le Soleil, à la faveur d'une éclaircie de nuages, a fait un crime au dieu de ne lui avoir point ménagé, en Allemagne, une
I»IETE D'AUGSBOrRG 1518 817
température semblable à celle de l'Italie. Le Soleil pré- ^texte Findiscrélion des astrologues, le désir officieux de ne point éclairer les intrigues pontificales; puis, le légat se montrant peu satisfait, il s'étonne qu'un homme ose lui commander. Caïetano objecte son pouvoir qui embrasse le ciel et la terre; sur un doute du Soleil qui refuse cette puissance à un mortel, il prépare ses foudres et, sur une raillerie du dieu, l'excommunie ipso facto. Phaéton, furieux, reprend les rênes en prodiguant l'insulte au légat et prédit à Rome une révolte de l'Allemagne et à Caïetano une fuite honteuse.
Le dialogue Inspieientes est, comme on le voit, pour l'état politique à peu près ce que fut pour l'état littéraire de l'Allemagne la satire des Epistolœ obscurorum virorum. La toute-puissance de l'Église, ses usurpations dans tous les sens, paraissent aussi à charge à l'humaniste qu'au patriote allemand. C'est là qu'il voit le mal de l'Allemagne, celui auquel il faut apporter le plus prorapt remède. Ses lettres sont plus explicites encore que ses écrits. « Si l'Allemagne veut m'écouter, écrit-il au comte de Nuenar (avril 1518), en lui rappelant les persécutions contre Reuchlin et les exigences du Saint-Siège: avant de commencer contre les Turcs une guerre aujourd'hui nécessaire, elle portera d'abord remède h. ce mal intestin. Car à quoi bon arrêter l'ambition des Ottomans qui nous menacent au dehors, si nous conservons chez nous cet ennemi. »
Auprès de ces attaques véhémentes qui avaient des échos dans la diète, les opinions théologiques dont le docteur Luther venait répondre devant le légat du pape à Augsbourg semblaient de bien peu d'importance. L'entrevue du cardinal romain et du docteur de Wittemberg, pendant les débats de la diète, montre cependant quelle part la théo-
logie devait prendre dans le formidable concert d'opposition qui s'élevait en Allemagne contre Rome.
Caïetano avait ordre d'obtenir la rétractation du moine ou de le faire appréhender au corps, sous peine d'interdit, pour l'amener à Rome. Le proviseur des cordeliers avait dit à Luther avant son départ : « Vous trouverez à Augsbourg de subtils antagonistes, je crains que vous ne puissiez défendre contre eux votre cause. Ils vous jetteront au feu. » Aussi, chemin faisant, avait-il été en proie à celte mobilité qui lui était innée et qui se peint si bien dans ses lettres; tantôt abattu, tantôt bravant ses ennemis, véritable jouet de la tempête. Arrivé dans la ville, il fut réconforté par la visite de Conrad Peulinger, le célèbre conseiller de l'empereur, des premiers magistrats de la ville, même de quelques chanoines et de quelques religieux. Quelques habitants le prièrent de prendre la parole et de prêcher. Il s'y refusa avant d'avoir vu le légat. Le cardinal qui pouvait lire à Augsbourg les pamphlets écrits contre lui et entendre même les invectives de la populace, avant d'aifronter Luther, en diplomate habile, fit escarmoucher autour du terrible ergoteur, par un de ses affidés, Sierra Longa. Celui-ci avertit le docteur que Son Éminence ne venait point à Augsbourg pour argumenter avec un simple moine, mais pour le recevoir à pénitence, et le renvoyer avec les bénédictions pontificales. Luther s'attendait à être éclairé, réfuté, convaincu. « Est-ce que tu t'imagines, reprit Sierra Longa, que Sa Grâce l'Électeur prendra les armes et s'exposera pour toi à perdre le pays qu'il a reçu do ses pères? — Dieu m'en garde. — Abandonné de tous, oij te réfugieras-tu donc ? — Sous le ciel ! »
Arrivé en présence du légat, Luther se prosterna à ses pieds : « Très digne Père, dit-il, je viens à vous comme un
fils soumis, disposé à me faire instruire. » Mais le cardinal croyait dangereux de compromettre dans une discussion l'infaillibililé pontificale. Il chercha à prendre le moine par la douceur, la bienveillance, à l'amener ainsi amiablement à se rétracter. Luther l'entraîna peu à peu k un commencement de discussion. Mais il était difficile de s'entendre. L'un ne produisait que des textes tirés de l'Écriture. L'autre répondait avec des canons, des décrétâtes. Luiher résistait à cette autorité. « Mais le pape n'a-t-il donc pas pouvoir sur toute chose, reprit Caïelano? — Sur tout, répartit Luiher, excepté sur l'Écriture. — Je ne suis point venu pour discuter avec toi, dit enfin le cardinal, rétracte-toi ou sois prêt à subir les peines que tu as méritées. » A la seconde entrevue, le légat essaya de la discussion, cita avec autorité, et comme sans appel, les décrets pontificaux, parla longtemps, laissant à peine à son adversaire le temps de répondre. Luther se débattait sous cette parole vive et ce ton de commandement; il ne parvenait que de temps à autre à jeter en frémissant quelques textes de la Bible ou quelque citation des Pères. Les deux adversaires étaient mal à l'aise. « Cet homme, disait le légat, a « dans la tête des yeux profonds et d'étonnantes spécula- « lions. » Poussé à bout, il s'écria enfin : « Si lu restes, rétracte-loi, ou ne viens plus. » Luther profita de l'occasion et sortit sans prononcer un mot. La résistance de ce moine à un cardinal de l'Église romaine était cependant un fait plus grave que les plus violentes diatribes contre la papauté. C'était un combat corps à corps entre les deux doctrines; et les deux personnes en jeu lui donnaient un intérêt dramatique plus fait pour frapper les esprits que l'échange des plus violents arguments. Le surlendemain, après quelques pourparlers inutiles, Luther fit affi-
cher sur les portes de l'église d'Augsbourg un solennel appel du pape mat informé au pape mieux informé et, favorisé par les magistrats d'Augsbourg, il sortit de grand matin de la ville et, à peine habillé, trouva un cheval qui lui avait été préparé exprès et prit à la hâte, comme un fugitif, le chemin de Wittemberg. En confondant sa résistance particulière avec celle de l'Allemagne, il n'en avait pas moins lié sa cause à celle même de son pays; et le docteur biblique allait bientôt, sans s'en douter, devenir, pendant quelque temps, le chef de l'opinion nationale, le plus ardent contre Rome et le plus puissant, parce qu'il prétendait opposer la parole de Dieu à celle de l'Église.
Luther rentra en effet comme en triomphe dans Wittemberg; le peuple, les étudiants, tous les jours plus nombreux, accoururent au-devant de lui. 11 se retrouva entouré de ses amis : le conseiller intime même de l'électeur, Georges Spalatin, hommeéclairé, qui servait delien entre sonmaître et le docteur; le vieuxStaupitz, toujours plein de tendresse et parfois d'elfroi pour son ancien élève ; un théologien ardent et passionné, toujours en avant, Carlostadt ; enfin un jeune professeur, élève chéri du vieux Reuchlin, plus savant et plus sage qu'on ne l'est ordinairement à son âge, Philippe Melanchton qui venait d'être appelé à l'université, pour y enseigner le grec, et dont Luther s'éprit d'une affection toute paternelle. Groupés autour de Luther, inspirés par lui, ils s'eftorcèrent, en feuilletant la Bible et les Pères, de soutenir aussi par leurs écrits tout ce que cet audacieux génie leur avait inspiré. « A l'université de Wittemberg, écrit alors Luther, nous sommes actifs comme les fourmis. » La ville devenait le foyer, la capitale de la Réforme ; mais la parole de Luther n'appartenait plus seulement à lui, à ses