T0.ME VII
tellement altéré etcrucifié, que je ne sais trop, je vous le dis à l'oreille, si le pape n'est pas l'Antichrist lui-même ou l'apôtre de l'Antichrist. » Et bientôt, quoi qu'il retienne encore sa colère, à cause de l'électeur de Saxe et de l'université de Wittemberg, il ne doute plus. « Le pape, ditil, a substitué sa grâce à la grâce divine. 11 s'est mis à la place du Christ; c'est pourquoi il l'appelle liardiment l'Antichrist. » Et cependant il ne se sentait pas sans angoisses en se séparant de l'Église: « Hérétique, non, je ne le serai jamais. Mais quoi, ne serait-ce pas devenir hérétique que de rétracter la foi qui m'a fait chrétien '. »
La mort de l'empereur Maximilien, le 5 janvier 1519, tira l'électeur Frédéric le Sage et Luther de leurs incertitudes. Selon les lois de l'empire, Frédéric devenait régent, pendant l'intérim, et devait présider aux opérations de l'élection nouvelle. La cour de Rome sentait la nécessité de ménager ce prince alors tout-puissant et Frédéric aimait à ménager Luther. Le pape avait envoyé en Saxe un de ses chambellans, Charles de Miltilz, de race saxonne, homme d'esprit, vaniteux, bon vivant, fait pour plaire à ses compatriotes, avec mission d'offrir à Frédéric le Sage le présent mystique d'une rose d'or qu'on ne donnait qu'aux souverains et, selon l'occasion, d'agir de sévérité ou de douceur envers le moine augustin. Miltitz, ayant flairé les dispositions de l'Allemagne, s'attabla avec Luther, le cajola, letlatta, plaisanta avec lui, l'adoucit, le gagna un instant. « Je le déclare en présence de Dieu et des hommes, écrivit Luther au pape (3 mars), Je n'ai jamais voulu, je ne veux point nuire à la puissance de l'Église romaine ni à celle de Votre Sainteté. Je reconnais que rien dans le ciel ni sur la terre ne peut être
iLuUi., Ep, lo9, 193, 1«5.
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misau-rlessus de VotreSainteré, si ce n'est Jésus, le Seigneur de tous. »
Mais, dans la vacance de l'empire, la parole, l'action était aux ardents, aux docteurs. Or, il y avait dans le midi de l'Allemagne, à l'université toute scolastique d'Ingoldstadt. un docteur, Jean Eck, qui avait déjà eu maille à partir avec ledocteurdeWittembergetque les succès de celui-ci empêchaient de dormir. Il avait échangé des arguments et des injures avec Cariostadt, un disciple, et avait obtenu de se mesurer avec lui dans un débat théologique. Mais cela ne lui suffisait pas. C'était au maître qu'il voulait avoir affaire. Il brûlait d'éprouver la bière bavaroise contre la bière saxonne. Sous couleur de poser ses thèses contre Cariostadt, il publia tout à coup une attaque à fond contre les doctrines de Luther, sans le nommer. Le docteur biblique n'y tint pas : « Les hommes faisaient de vains projets, s'écriet-il, mais le Seigneur s'est réveillé pour juger les peuples. Dieu ne me conduit pas ; il me pousse, il m'enlève. Je ne suis pas maître de moi. Je voudrais vivre dans le repos, mais je suis lancé au milieu des troubles et des tempêtes. Dieu règne, il sait ce qu'il veut fai,re sortir de cette tragédie. » Kt se retournant vers son adversaire Jean Eck, avec l'ardeur du lutteur et la violence grossière de langage qui est toute de ce temps: « A moi Eck, homme fort, ceins ton épée, sophiste frauduleux, superbe et braillard, mangeur de paille, lu veux me commettre en public et me vouer aux fureurs pontificales; je te fournirai l'occasion de triompher de la Saxe et de la Misnie et d'être à jamais appelé glorieux et juste. » Les prudents, le conseiller Spalatin entre autres voulurent l'arrêter. « 0 mon pauvre Spalatin, il m'est impossible de parler avec Eck de l'Écriture et de l'Église sans irriter ce monstre. N'espèrejamais me voir en repos à moins
que je ne renonce à la théologie. Rome brûle du désir de me perdre, et moi, je me morfonds à me moquer d'elle. Le monde s'agite et chancelle. Dieu sait ce qui en arrivera. Veuille son Eternité avoir pitié de nous. »
Les assemblées, les tournois tliéologiques même étaient une coutume du moyen âge. L'Eglise n'en avait pas toujours banni la discussion. Sur ce terrain avait vécu à ses risques et périls la liberté delà parole. Ainsi s'étaientélaboréesdes croyances, des doctrines ; ainsi étaient nées et avaient succombé les hérésies. Le duc de Saxe, Georges, cousin et rival de l'électeur, comptait sur le triomphe de celui qui avait déjà désarçonné tant d'adversaires en Hongrie, en Lombardie, en Autriche; il avait offert avec plaisir Leipsick, sa capitale, et son palais ducal de Pleissembourg pour champclos. Jean Eck y arriva le premier, 21 juin, avec ses amis et fut reçu avec joie et acclamation par le curé, les docteurs elles moines de la ville. Luther vint ensuite avecCarlostadt, Mélanchlon, traîné dans un carosse découvert, avec une escorte d'étudiants de Wittemberg, armés de piques et de hallebardes, la mine haute et provocante. La discussion sur laquelle toute l'Allemagne avait les yeux fixés, et dont plusieurs secrétaires recueillirent tous les détails, eut lieu d'abord entre Carlostadt et Jean Eck, puis entre celui-ci et Martin Luther, au milieu de l'agitation brûlante de ia ville même '. Pour comprendre jusqu'où la discussion poussa Martin Luther, il faut rappeler qu'il reçut en octobre 1519 deux lettres de prêtres bohémiens qui le félicitaient d'être pour l'Allemagne ce que Jean Huss avait été pour la Bohême et de ne pas craindre d'être traité d'hérétique. Il avait été
« Disput. excell. theolog. Joh. Ecc. el D. Mart. Luth, quse Lipsix cœptafuil. IV. D. Jul. aan.lolQ. Op. Luth. Jen. l., 23.