DISPUTE DE LEIPSICK
eflVayé d'abord de cette comparaison et de ses conséquences possibles. Mais, dans l'ardeur de la lutte, il p:issa outre.
Dans la grande salle du palais ducal où une estrade était réservée au duc et à sa cour, deux chaires étaient disposées aux extrémités, au bas des pupitres pour les secrétaires. Chaque matin les adversaires arrivèrentavecieurs acolytes. Le duc et sa cour ne manquèrent à ai^cune séance, et la foule facilement émue, souvent interrompante, remplit toujours la salle. Il n'y eut qu'une sorte de passe d'armes préliminaire entre Carlostadt et le docteur d'ingoldstadt. 11 s'agissait des indulgences, de la grâce divine, de la liberté humaine. Carlostadt était souvent à court; il s'égaraitdans ses colères, se démontait. « Docteur, disait Jean Eck à celui-ci qui ne trouvait plus ses papiers, vous manquez de mémoire. » Pour lui, adroit et subtil, se rapprochant de s 3n adversaire par ses concessions, il s'appropriaitson opinion pour la tourner contre lui, accommodait la grâce avec la liberté humaine, selon l'école, et triomphait aisément de son adversaire dérouté et hors de lui.
La lutte devint plus sérieuse et toute dramatique quand Luther entra en scène. Les deux adversaires s'entreprirent encore sur les mêmes questions ; mais, comme ils étaient ramenés presque toujours à discuter l'autorité pontificale en matière de doctrine, ils se livrèrent sur ce point capital à une argumentation en règle, et débattirent à fond le caractère, les origines divines ou humaines et les fondements historiques de la suprématie romaine. Eck, logicien exercé, savait avancer, reculer, dans la discussion, comme il allait et venait dans sa chaire; il attirait Luther sur son terrain, l'étourdissait de sa voix puissante et autoritaire, et le prenait parfois tout à coup au défaut des prémisses et de la conclusion, pour le pourfendre d'un argument vainqueur.
Moins rompu à la lulte, le moine augustin n'avait ni autant d'art, ni autant de souplesse; il faisait des fautes, tombait, mais se relevait tout à coup comme un lion. Il procédait par élans, par effusion, par éclairs, et lançait avec ironie et colère les citations bibliques et les plaisanteries acerbes, les apologues pittoresques et les enthousiastes improvisations qui faisaient perdre au thomiste ergoteur tout le terrain qu'il avait gagné. En écoutant le docteur Eck, on admirait, on était ébahi; en écoutant Lulher, on était intéressé, ému, remué, parfois amusé. Jean Eck eut beau jeu à prouver en fait l'autorité pontificale en matière de foi dans les siècles les plus récents et au moyen âge ; il connaissait évidemment mieux le droit canon et l'histoire pontificale que Luther; il le faisait donc reculer de siècle en siècle et l'accula aux premiers temps de l'Église.
L'agitation croissait dans la ville avec l'animation de la dispute. On faisait de la théologie dans les maisons, dans les hôtelleries, dans les tavernes; chacun y voulait voirvainqueur le champion qu'il aimait. On y criait: vicat oupereat Luther ; pereat ou vivat Tetzel. Au moment où Luther avait paru faiblir, il reprit l'avantage. Plus familier avec l'histoire des premiers temps, avec l'étude des Pères et des évangiles, il écrasa le moyen âge sous les foudres de l'Église primitive. Décisions des conciles, décrets des papes, rien ne tenait plus pour lui devant les citations des Pères de l'Église grecque et latine, ni l'autorité de Pierre, du pape, devant la parole du Christ. 11 fit reconnaître à son adversaire que l'Église grecque, n'ayant jamais été déclarée hérétique, faisait partie de l'Église universelle chrétienne, quoiqu'elle ne dépendît plus du pape. Après avoir noyé ainsi l'Église latine dans l'Église universelle, il admit le pouvoir du pape comme pouvoir humain, mais il lui refusa absolument le