DISPUTE DE LEIPSICK
caractère divin. Eck citait les paroles fameuses : « Tu es Pierre et sur cette pierre je bâtirai mon Église. » Personne ne peut admettre, répondit Luther, d'autre fondement <iue Jésus-Christ, » et il s'écrie: « Quand saint Augustin et tous les Pères et les conciles diraient que l'apôtre est la pierre dont parle le Christ, moi seul je leur résisterais appuyé sur lautorité de l'Écriture.» Jean Eckavait poussé à bout Luther comme il l'avait voulu et lui réservait le coup avec lequel il comptait finir la discussion. « Mais c'est là, ajoutait-il, suivre les pauvres de Lyon, Wicklif, Jean Huss, hérétiques condamnés. » Ce fut le moment vraiment dramatique de la discussion. Luther se recueillit: — « En effet, dit-il, il y a dans les propositions de Jean Huss, condamnées par le concile de Constance, des pensées toutes clirétiennes et évangéliques. » — Eck se récria: — « Eh quoi, reprit Luther, ne pourrait-on trouver dans saint Augustin quelquesunes des propositions de celui qui a été brûlé à Constance, » et il en rappela plusieurs en ajoutant : « Si c'est là être « hérétique, en effet nous sommes tous Imssistes. Saint Paul « et saint Augustin sont hussites; malheur sur nous qui « avons condamné et brûlé la vérité découverte il y a cent <^ ans. » — « Ah! seigneur docteur, interrompit alors Jean Éck, s'il en est ainsi, je ne saurais plus discuter avec un païen et un pharisien. » — « Mais la rage le pousse » s'écria le duc George, set toute l'assemblée émue, effrayée, comme le duc lui-même qui s'agitait sur son estrade, se leva en tumulte et se dispersa. La dispute des deux docteurs avait dégagé de la doctrine de Luther le schisme qui devait diviser la chrétienté.
Eh! qu'auraient dit les docteurs et les assistants, Martin Luther et Jean Eck, et ceux qui les écoutaient émus et remués, en entendant interpréter de façons si différentes la
parole divine, s'ils avaient pensé qu'un jour l'esprit humain, au nom de la philosophie, douterait de ces mystères du péché originel et de la rédemption qui les faisaient trembler, et que la science, pav des arguments philologiques, exégétiques, discuterait, comme une œuvre littéraire et historique, la valeur, l'authenticité du monument sacro-saint devant lequel il leur semblait impossible de ne point s'arrêter ! Et ces générations attentives, passionnées, qui s'apprêtaient à se précipiter les unes sur les autres, l'injure à la bouche et le fer à la main, au nom de Luther et du pape, pour la foi ou pour les œuvres, auraient-elles bouleversé la terre et versé à flots leur propre sang, si elles avaient pensé qu'un jour le souffle du doute tenterait de dissiper ces brouillards de la théologie et de la scolastique, alors tout chargés de foudre, et que la pointe acérée de l'érudition prétendrait crever cette outre si longtemps pleine de tempêtes.