L'ALLEMAGNE A LA MORT DE MAXIMILIEN I
d'Autriche, qui grandit du moins pendant que l'empire perdait, paraissait avoir mis le comble à cette ambitieuse impuissance.
Empereur besogneux, il avait fait triste ligure dans toutes les querelles de son temps, porté partout, en Flandre, en Suisse, en Italie, ses armes émoussées par la pénurie dans laquelle le laissaient impitoyablement ses diètes, perdu ritalie et laissé à côté de l'Allemagne grandir la Pologne et la France. Ses projets d'institutions politiques ou judiciaires: conseil de régence, chambre impériale, organisation des cercles, pour l'Allemagne, conseil aulique, en Autriche, n'avaientjamais abouti et laissaient l'Allemagne, àpeu près comme auparavant, sans direction commune, sans gouvernement véritable et, ce qui était plus grave, sans sécurité intérieure et sans paix publique. Il n'avait pu obtenir pendant tout son règne d'être couronné à Rome, par la main du pape, et n'avait pu ajouter au litre de roi des Romains que celui d'empereur élu. Aussi répétait-il avec amertume qu'il n'avait jamais été trompé si souvent que par la cour de Rome ; il parlait de Jules II et de Léon X. 11 avait trouvé, il est vrai, une compensation à ces mécomptes dans son mariage avec Marie de Rourgogne, héritière de Charles le Téméraire, dans celui de son tils Philippe le Reau avec Jeanne la Folle, fille de Ferdinand d'Aragon et d'Isabelle la Catholique, ainsi que dans les traités qu'il avait faits avec la Hongrie et la Rohème, pour la réversibilité de ces deux couronnes dans sa maison; et il voyait déjà avec orgueil l'aîné de ses petits-fils régner à Rruxelles, à Madrid, à Naples, et l'autre peut-être bientôt à Vienne, à Prague et à Rude. Mais il sentait en môme temps que, par là, la maison de Habsbourg devenait plus européenne qu'allemande; et, il ne se dissimulait pas que l'Allemagne, sa patrie, qu'il aimait avec passion, était dis-
posée à prendre d'aulanl plus de précautions contre une famille que les mariages et les traités avaient rendue trop puissante à son gré.
Ainsi gouvernée,^ l'Allemagne était dans une situation difficile à définir, mais dont le malaise n'était que trop évident. L'ancienne unité nationale, quoique bien faible, s'était écroulée avec les grands et puissants empereurs ; et cependant, ni les électeurs ni les princes, États, villes, particuliers même^ n'avaient ni acquis encore une indépendance complète, ni réglé leurs rapports avec le souverain. L'Allemagne n'était pas encore une confédération d'États, ayant un empereur pour président; et elle n'était plus un empire. Les sept princes électeurs, qui étaient à la tête des plus puissants États de l'Allemagne, les quatre laïcs, roi de Bohème, comte palatin du Rhin, mar(}uis de Brandebourg, duc de Saxe, et les trois ecclésiastiques, archevêques de Cologne, de Mayence et de Trêves, prétendaient n'être point soumis aux jugements de la Chambre impériale ; et ceux même qui n'étaient point électeurs, de puissants seigneurs terriens, comme les ducs de Bavière ou de Wurtemberg au midi, le landgrave de Hesse ou les ducs de Brunswick ou de Lunebourg au nord, et les archevêques ou évêques d'Augsbourg, de Constance, de Munster ou de Brème, et les grosses villes libres et impériales, comme Strasbourg, Lubeck, Brème, et les seigneurs châtelains ou chevaliers, dans leurs donjons et derrière leurs fossés, selon leur pouvoir ou leur fortune, sans contester l'autorité de Maximilien, agissaient avec la même indépendance et bravaient, quand ils le pouvaient, le ban impérial et la maréchaussée de& cerc/es. Aussi n'était-ce alors, en Allemagne, que querelles intestines el guerres privées, comme en plein moyen âge : guerre alors du duc de Wurtemberg contre le duc de Ba-
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\ière qui avait tué l'amant de sa femme, un de ses sujets; guerre du comte palatin avec quelques villes de la ligue de Souabe ; guerre de l'archevêque de Worms contre sa ville, etc. etc., sans compter les brigandages des chevaliers sur les grandesroules contre les princes ou contre les villes. Plus d'unité; chacun clierchail son secours en soi ou en son voisin; les villes et les chevaliers avaient plus foi en leurs ligues particulières pour se protéger, que dans le pouvoir impérial. Plus de loi, la force régnait.
Un pamphlet de l'année 1518 ne le dit qu'avec trop de vérité: « L'empereur n'inspire plus ni respect ni crainte. La diète, selon son habitude, passe des mois à délibérer sans jamais rien conclure. Les princes, ennemis de l'obéissance, veulent gouverner et s'en montrent incapables ; ils se jalousent et se font la guerre. Au-dessous d'eux, se regardent avec la même haine la chevalerie dans les campagnes et les bourgeois dans les villes; l'une tout occupée de chasses €t de guerre, souvent de brigandages; l'autre livrée à l'échange de ses richesses contre celles d'autrui. » Et ce qu'il y avait de pis, dans cette anarchie, c'est que l'Allemagne, ne voulant renoncer ni à la gloire ambitieuse de l'empire ni aux avantages de l'indépendance particulière, se complaisait, malgré ses souffrances, dans cet état, cherchait à le garder, à le perpétuer même, voulant avoir des empereurs, mais des empereurs faibles; incapable de renoncer à cette ombre de pouvoir qui faisait sa gloire et décidée à ne point lui donner une réalité qui aurait coûté à son indépendance! Usé par sa lutte continuelle avec les princes Maxirailien était mort, convaincu qu'il n'y avait rien à faire pour remédier à tant de maux.
En désaccord sur les moyens de relever la puissance déchue de l'empire et de sauver l'Allemagne de l'anarchie,
empereur et peuple allemand se rencontraient, à tort ou à raison, pour faire retomber sur la papauté et sur l'Église la cause des désordres et de la faiblesse de leur pays. Ni les empereurs, ni les princes, ni le peuple n'avaient oublié que c'était le Saint-Siège qui avait brisé autrefois le saint empire germanique et usé tous ses grands hommes du moyen âge. Immense service sans doute que la papauté avait rendu à la liberté de l'Europe, mais qui n'empêchait pas l'Allemagne de garder le ressentiment des vieilles défaites et de conserver rancune au puissant adversaire qui lui avait fait perdre l'occasion d'une si haute fortune.
L'oppression morale et financière que Rome faisait peser depuis lors sur l'Allemagne avait toujours entretenu la vivacité de ces plaies. Récemment encore, le roi François I", avait obtenu, après la bataille de Marignan, pour la France, un concordat favorable au pouvoir temporel ; Henri VllI, par son légat Wolsey, disposait presque entièrement, avant son schisme déjà, de l'autorité spirituelle en Angleterre; Ferdinand le Catholique prenait la grand'maîtrise des ordres militaires et religieux de l'Espagne; et, en Allemagne, les papes, peu satisfaits d'avoir substituée la Pragmatique Sanction de Francfort les concordats de Vienne, bien plus favorables à leur pouvoir, avaient repris sur l'Allemagne désunie tout ce qu'ils perdaient dans les pays où le pouvoir monarchique plus fort prenait les intérêts de la nation sous sa tutelle.
Ainsi, en Allemagne, où elle savait toujours faire désirer le couronnement impérial à Rome, où elle pouvait exercer une grande influence même sur l'élection impériale, par sa puissance politique et par la richesse du clergé, la papauté avait changé les annales en une taxe fixe et permanente, gardé par des traités particuliers avec chaque prince, et sous