L'ÉGLISE ALLEMANDE A LA MORT DE MAXIMILIEN I
différents prétextes, sous les noms de réserves, cas, exceptions, expeetatices et autres, la disposition d'un plus grand nombre de bénéfices que partout ailleurs. Le pallium y était vendu aux archevêques et évêques et toutes les bulles à un prix exorbitant; les indulgences y avaient toujours été d'un débit facile et lucratif. Et quelle charge onéreuse et fréquente que ces bulles d'institution et ce pallium! Une ville épiscopale était en deuil quand mourait le titulaire de l'évêché. Quelque fût le nouveau seigneur, il commençait par mettre un nouvel impôt pour payer sa dignité. L'archevêque de Mayence avait acheté la sienne 20,000 florins. Malheureuse ville, trois archevèi^ues y étaient morts coup sur coup: 1505, 1508, 1513. L'un d'eux avait pleuré à sa mort, sur ce pauvre peuple qui avait payé, pleuré à son avènement. Et pourquoi tout cet or que l'on supputait avait-il passé au-delà des Alpes? « La chrétienté, disait-on, avait perdu depuis un siècle deux empires, quatorze royaumes, deux cents villes. » Les sueurs de l'Allemagne servaient au luxe de la cour romaine, aux neveux, nièces, favoris des pontifes, ou se dissipaient en monuments fastueux et en entreprises poliiiques funestes à la chrétienté, et le plus souvent contraires aux intérêts de l'empire.
L'Église allemande elle-même partageait aux yeux de la nation le discrédit de Rome. En possession de près d'un tiers des biens féodaux de l'Allemagne, c'était là qu'elle était Iç plus riche, qu'elle possédait la plus formidable puissance seigneuriale. Les archevêchés ou abbayes étaient de véritables États. L'importance politique des trois grands archevêques-électeurs du Rhin dépassait de beaucoup leur importance ecclésiastique. L'évêque d'Eichsta^dt, vertueux prélat, portait une lourde cote de maille et une longue épée bavaroise dont le manche était fait d'un crâne
d'homme. Les possessions ecclésiastiques étaient considérables sur le Rhin; on appelait ce magnifique fleuve la route du grand village sacerdotal. Aussi, se les disputait-on comme des souverainetés séculières. Les barons allemands s'irritaient contre ces étrangers, ces Italiens, qui s'abattaient sur les bénéfices allemands, et se les arrachaient parfois, de vive force, pour en pourvoir leurs cadets, leurs amis, dans la pensée d'agrandir leur influence politique. L'électeur de Brandebourg, par son frère Albert, alors archevêque de Mayence, archevêque de Magdebourg, évêque de Kalberstadt, dominait une partie de l'Allemagne. Ainsi, l'Eglise se trouvait mêlée à toutes les complications politiques, à toutes les querelles des petites principautés germaniques. Ajoutez-y, par suite de privilèges de toutes sortes et de rivalités bien explicables, mille conflits de limites et surtout de juridiction, entre les princes laïcs et les ecclésiastiques, entre les municipalités bourgeoises et les ordres qui ne voulaient point se soumettre aux règlements civils, et vous aurez à peine une idée de ce chaos inextricable de contestations, de querelles et de colères. Pour les délits ou les crimes même de droit commun, tant qu'un clerc était revêtu du caractère sacerdotal, il ne pouvait être dégradé que par l'autorité ecclésiastique. De là l'impunité de maint « malfaiteur tonsuré ». « Le plus grand mal de l'Allemagne, dit encore le pamphlétaire déjà cité, c'est le nombre^ la richesse, l'influence, la corruption du clergé. Il y a presque autant de pasteurs que de brebis et plus de la moitié de l'Allemagne leur appartient. Pour que l'Allemagne redevienne une et forte il faut qu'elle amende ses mœurs et que le clergé donne l'exemple. » Expression un peu vive peut-être, mais assez fidèle, de ce qu'un contemporain, dès avant Luther, appelait « le scandale, la
iiaiiie, le murmure du peuple allemand contre tout le clergé; seandalum, oclium, murmur popuU in omnem clerum >: .
Election de Charles-Quint (1519)
Dans ces circonstances, jamais on n'avait attendu avec autant d'anxiété le choix que les électeurs avaient à faire, en 1519, du successeur de Maximilien. L'opinion s'était accréditée de bonne heure que ce n'était point assez d'un prince, d'un duc ordinaire, pour faire face aux difficultés extérieures et intérieures de l'empire. Un puissant souverain, qui ajoutât au prestige de son titre les ressources d'États considérables, le pouvait défendre seul contre les Turcs, rétablir l'ordre au dedans, et la prépondérance allemande au dehors. Le roi François I" de France, récemment illustré par la victoire de Marignan, auteur du concordat, maître du Milanais, Charles [<"• roi d'Espagne, roi d'Aragon et de Castille, de Naples, prince des Pays-Bas, étaient les deux souverains qui attiraient surtout les regards. 11 fut un instant question du roi d'Angleterre Henri VllI ; celui-ci même y pensa; mais il était trop étranger à l'Allemagne. Homme positif d'ailleurs, ce souverain réfléchit bientôt que la couronne impériale ne lui rendrait pas toutes les peines et tout l'argent qu'il dépenserait pour l'acquérir; « rayon de soleil, disait-il, qui illumine une maison princière, mais ne laisse rien dans la main quand on veut le saisir. » Le roi de France et le roi d'Espagne restèrent seuls concurrents et résolus à tout faire, à tout sacrifier. François était le plus bril- ToME vil. 22
lant alors des deux. Charles, élevéetgiiidépar desminislres d'expérience, rétléclii, patient, ferme dans ses résolutions, avisé dans sa conduite, était déjà le plus habile, quoique le plus jeune. Les Allemands ne se dissimulaient pas que le choix d'un de ces souverains pourrait faire courir de bien grands périls à leurs libertés particulières, à leurs privilèges ; mais, dans l'abaissement, dans le désordre où on était tombé, ils paraissaient décidés à faire à la puissance et a la gloire, à la -paix de leur patrie elle-même, le sacrifice de leurs intérêts.
Les sept électeurs, trouvant leur intérêt à céder à l'opinion publique qui leur interdisait cette fois le choix d'un empereur condamne à l'impuissance, étaient entrés déjà, en 1518, du vivant de Maximilien, en négociations avec Charles et avec François, qui poui-raient d'ailleurs mieux les payer ; car ils avaient surtout souci, de leur intérêt personnel etdeleur avidité. A l'exception peut-être d'un seul, ils étaient résolus à tirer le plus de profit possible de leur voix. La couronne impériale, par voie diplomati(iue, fut donc réellement mise à l'encan. Les deux votes les plus importants étaient ceux de l'archevêque électeur de Mayence, Albert, et du marquis .loachim I" de Brandebourg, tous deux frères et l'ésolus à ne point se séparer sur cette importante question, mais surtout à se décider selon les avantages (lu'on leur assurerait. Du vivant de Maximilien, ils avaient déjà reçu de l'argent et des promesses des deux mains, mais ils étaient grands marchandeurs. L'archevêque de Trêves, Richard de Greilïenklau, allié du duc de Gueldre, du duc de Lorraine Antoine IV, de Robert duc de Bouillon, penchait vers la France et était gagné à François l". On avait fait briller à ses yeux le titre de chancelier de Gaule et du royaume d'Arles; et il avait reçu 20,000 florins. Il servit de
procurateur, de commissaire et de garantie auprès des autres électeurs. Le roi de Bohême appartenait par les traités précédents à la maison d'Autriche. L'archevêque de Cologne, Hermann de Wied, esprit indécis; le comte palatin Louis V, qui n'était pas encore investi par l'empereur, étaient décidés à se faire acheter, et, recevant déjà de l'argent surtout de Charles, suivraient la majorité. La voix de l'électeur de Saxe, Frédéric le Sage, beau-frère du duc de Lunebourg, oncle du duc de Gueldre, avait une grande force morale, parce qu'on le savait incorruptible. La voix de la Bohême appartenait à un enfant sous la tutelle du roi de Pologne et de la maison d'Autriche, à qui le premier avait promis son vote. 11 y avait moins à s'en préoccuper.
Ce fut auprès de la maison de Brandebourg que les deux concurrents tirent la principale enchère. Après la mort de Maximilien surtout, l'Allemagne ressembla pendant quelque temps à un marché et à un camp. Les ambassadeurs, les courriers la traversaient, venant de France, des Pays-Bas, d'Espagne, et s'abattaient avec force argent et promesses dans les petites cours. L'amiral Bonnivet et le président au Parlement de Paris, Gaillard, vinrent à Coblenlz, chargés des pleins pouvoirs du roi de France. Gaillard, avant de partir voulait promettre de n'employer dans sa mission que des moyens honnêtes: « Ce serait bon, lui dit François I", si nous n'avions affaire qu'à des gens d'honneur, mais c'est tout le contraire. » En eiîet, derrière les plénipotentiaires français marchèrent huit cents archers, portant les espèces sonnantes dans leurs ceinturons et escortant les tonneaux d'or destinés aux électeurs, à leurs conseillers, à leurs juristes, à leurs valets. Us dirigeaient partout de Coblentz leurs courriers et chargés de pouvoirs. Une fille de Maximilien, Marguerite, qui lit dans cette occasion l'apprentis-
sage de la diplomatie oîi elle devait être si habile, était de sa personne dans la bonne ville d'Augsbourg, d'où elle travaillait pour son neveu Charles d'Espagne. Accréditée d'ailleurs auprès de la puissante maison de banque des Kugger, par les mains de qui passait tout l'argent qui allait d'Italie en Allemagne, le comte de Nassau, Henri, et le diplomate Amerslorff étaient ses principaux agents. Il ne manquait pas non plus dans les campagnes d'émissaires et de courtiers des deux adversaires qui levaient des lansquenets et des reîtres, pour le cas oij l'on aurait besoin de recourir à d'autres moyens.
Parmi les dignités, pensions, charges, alliances, promises aux électeurs, Charles d'Espagne et François 1" se faisaient fort d'avoir pour l'archevêque de Mayence le titre de cardinal légat soit de la Gaule, soit de la Germanie et un quatrième évêché ajouté à ceux qu'il avait déjà, A Joachim, qui se vantait d'être bien avec les lys et qui recevait des Autrichiens plus d'argent qu'ils n'en dépensaient pour l'empire, Charles promettait la main d'une princesse espagnole, Catherine d'Aragon, pour son fils, et François I«'' celle de Renée, fille de Louis XII. Mais Joachim tenait surtout à la dot et chacun l'augmentait. « Il fallait gorger, dit l'un des diplomates français, ce père de toute avarice. » « Je n'ai jamais vu, écrivait un diplomate autrichien, de gens plus cupides que nos princes; je veux espérer que, vendant leur honneur pour de l'argent, ils n'achètent pas en même temps la verge avec laquelle eux et leurs biens seront flagellés. » Pour la première fois, l'opinion du pape eut peu de poids dans l'élection. La papauté, en devenant une monarchie temporelle elle-même, avait beaucoup perdu d'intluence sur les couronnes temporelles. Léon X, encore sous le coup de la bataille de Marignan, était d'abord pour François I". Il
^'araiilil par IcUres les promesses de celui-ci aux électeurs. Quand son légal cependant essaya de rappeler à ceux-ci, réunis à Wesel d'abord, qu'une constitution de l'Église, signée de Clément IV, interdisait la réunion sur la même tête de la couronne d'empire avec celle des Deux-Siciles, il fut rudement malmené; on échangea des paroles aigres. François !«'' parut un instant l'emporter. La reine-mére, Louise d'Angoulême, avait déjà commandé la robe dans laquelle elle devait figurer au couronnement, quoiqu'elle eût, disait-elle, peu de confiance dans la bonne foi des électeurs. Le vainqueur de Marignan promettait d'entrer à Constantinople avant trois ans, comme il était entré à Milan. Les deux voix de Brandebourg lui paraissaient acquises et eussent certainement entraîné l'archevêque de Trêves et le palatin. Peut-être François 1" voulut-il ajouter des arguments plus décisifs à ceux qu'il avait déjà employés. Le margrave de Brandebourg et le comte palatin le conseillaient et promettaient de lui prêter main-forte. Une occasion s'offrait : un des princes allemands ses alliés, le comte Ulrich de Wurtemberg, encouragé et payé par lui, attaqua, avec quelques-uns de ses soldats, des Suisses, et son argent, la ligue de Souabe, son ennemie séculaire, alliée d'ailleurs du duc de Bavière; et il s'empara de la petite ville de Reutlingen. Le margrave de Brandebourg gagné alors par François I" se vantait au landgrave de Hesse de mettre trente mille hommes sur pied. Cette imprudence rappela à l'Allemagne que le roi de France, maître chez lui, avait su plier noblesse et bourgeoisie à une obéissance au pouvoir royal, qui n'était guère de mise en Allemagne. Charles rappela dans ses lettres aux électeurs que, issu du plus noble sang germanique, fils d'empereur, élevé en Allemagne, il était le plus à même de porter secours à la chrétienté
menacée par les Turcs. Le diplomate autrichien Amersdtorf fit un dernier etïort sur l'archevêque électeur de Mayence; il essaya sur lui, dans une conférence secrète, de tous les arguments tirés de la nationalité de Charles-Quint et des avantages de l'Allemagne; l'archevêque ne se rendit point; le diplomate lui fit honte de vendre ainsi l'Allemagne à un roi étranger, lui promit toute autorité sur la chambre impériale avec droit d'en nommer le vice-président; l'archevêque, demanda deux millions de plus que n'avait offert François 1". « J'ai honte de sa honte, » écrivait le diplomate à son souverain. Il consentit cependant à payer. Albert revint à l'Autriche; il s'engagea, par une lettre du 6 juin 1519, et réussit, à lui rendre aussi la voix de son frère Joachim, auquel on fit entrevoir, outre une dot plus forte pour la fiancée de son fils, la lieutenance peut-être de l'empire. Les chances revinrent à Charles. Le pape Léon s'en aperçut et, fidèle à la politique pontificale, il changea à temps. Il avait dit, le 10 avril encore, qu'il ferait tout pour le roi très chrétien (far ogni cosa en favor del re christiano) et il agissait encore pour lui. Mais, le 24 juin, il envoya aux électeurs, décidés à s'en passer, son consentement pour l'élection du roi de Naples, c'est-à-dire de Charles, à l'empire.
La corruption décida cependant moins l'élection que l'opinion publique qui trouva une singulière expression alors dans la classe commerçante des villes et dans la petite noblesse, la chevalerie des campagnes, où l'on n'envisageait la question que du point de vue national. Charles, prince autrichien, bien que roi d'Espagne, était petit-fils du populaire Maximilien et, s'il ne parlait pas l'allemand, il était plus national que le icelehe François I". Ses possessions autrichiennes étaient le boulevard de l'Allemagne contre les Turcs qui étaient toujours un objet d'effroi; sa
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royauté de Naples et de Sicile rappelait le temps où les empei'tnii-s, ayant un pied en-deçà et aii-delii des Alpes, domiiia'ciit Rome et l'Ilalie; Charles semblait aux imai^inations populaires le plus capable de relever, et au profit de l'AUoniagne, cette monarchie universelle, rêve ([ui faisait à la fois son toui-nient et sa sloii'C et auquel elle ne voulait pas renoncer. Les bonnes et riches villes allemandes d'Augsbourg, Ulm, Nuremberg firent donc savoir aux banquiers d'Augsbourgqu'elles et leurs citoyens cesseraient toute relation linancièrc avec eux s'ils garantissaient les promesses, traites et lettres de change du roi François l". Les Fugger, en ctïet, pour conserver leur crédit en Allemagne n'endossèrent que les billets expédiés, par Charles-Quint, d'Anvers et de Matines. Pour les chevaliers, sur les bords du Rhin, ils déclarèrent sans détour aux électeurs réunis à Wesel, qu'ils s'opposeraient à l'élection d'un W'elche. Parmi les recruteurs de soldats et gens de guerre de l'Allemagne, le plus puissant alors était Franz de Sickingen, sorte de condottiere germain qui avait son manoir, ses châteaux et ses relations entre la Moselle et le Rhin. Il avait à ses ordres plus de six mille cavaliers ou piétons, une bonne et redoutable petite armée; après s'être fait marchander aussi de part et d'autre quelque temps, il céda au mouvement national, ne voulut plus entendre parler que du roi Charles; entîn, il prit parti pour les villes de Souabe contre Ulrich de Wurtemberg, partisan de François l", le battit dans un engagement, et, sur l'ordre de Marguerite, garda ses soldats, puis revint victorieux et menaçant, au moment où se rassemblait décidément la diète électorale, sous les murs de Francfort, pour faire face aux troupes que François I" rassemblait aussi sur la frontière de l'empire. Les sept
su LA POLITIQUE
électeurs votèrent réellement sous la pression de la banque des Fugger et des lances de Sickingen.
Le 28 juin 1519, selon le cérémonial usité, les électeurs, au son do la cloche de la ville, en manteaux d'écarlale, entrèrent dans l'étroite et sombre chapelle du chœur de l'église de Saint-Barthélémy. Tout était décidé à l'avance. Au dernier moment, on avait pensé à sortir de la difficulté en élisant un simple prince allemand et on avait songé à Frédéric de Saxe. Mais celui-ci était Agé, prudent, et savait qu'il n'avait pas assez de puissance pour servir utilement son pays. 11 refusa. L'archevêque do Trêves lui-même, ayant à opiner le premier, prononça un discours à l'éloge de l'archiduc Charles d'Autriche, prince de Bourgogne, roi d'Espagne. L'archevêque de Trêves essaya, mais faiblement, de défendre François I«^ On passa au vote ; Charles fut élu. François I" n'eut pas une voix. Avant de proclamer l'éleclion, les princes imposèrent seulement aux fondés de pouvoir de Charles une capitulation, pour exiger du nouvel empereur l'engagement de n'introduire aucun étranger dans les emplois et dignités de la cour impériale, de ne convoquer aucune diète hors du territoire de l'empire, de ne faire usage que de la langue allemande dans les affaii'os de son administration, enfin de ne lever aucun homme, aucun impôt, de ne déclarer aucune guerre et de n'introduire aucun soldat étranger en Allemagne, sans le consentement de la diète. Ainsi sortit de l'unanimité des voix électorales cette nouvelle tentative de monarcliie universelle qui prit, au xvp siècle, le nom de Charles-Quint.