LE NOUVEL EMPEREUR
couronne de Ferdinand et d'Isabelle en Espagne el sa domination menacée par les Français en Italie. » A celle époque des grandes ambitions de l'esprit, où chacun croyait pouvoir s'adresser aux souverains, l'homme du siècle, avant Luther, le philosophe Érasme, risqua aussi d'envoyer son avis à l'empereur. C'était celui d'un politique. Il lui conseillait de tenir en respect l'Allemagne par l'Italie, et l'Italie par l'Allemagne, en se servant de l'une et de l'autre, el d'opposer Luther à Rome et Rome à Luther, pour affermir et augmenter sa puissance entre les deux, et opérer une réforme de l'Église qui touchât plus aux mœurs et à la discipline. C'était le sentiment du sieur de Chièvres, des conseillers bourguignons du jeune prince, même de son confesseur Glapio. Mais, au milieu des passions en émoi, l'avis était plus facile à donner qu'à suivre.
Par.une singulière rencontre^ dans un moment d'effervescence toute nationale et religieuse, l'Allemagne s'était justement donné l'empereur non seulement le moins fait pour se préoccuper exclusivement de ses intérêts, de ses sentiments, mais celui qui pouvait en être le plus distrait par la complexité môme de sa puissance en Europe. Prince tout cosmopolite, on comprend que Charles-Quint, flamand, autrichien, espagnol, ne pût envisager la situation de l'empire, comme un souverain national, d'un point de vue tout allemand. Mais, il avait bien d'autres obligations qui se jetaient à la traverse. Roi très catholique au-delà des Pyrénées, pouvait-il faillir au catholicisme en Allemagne? Koi de Naples, au midi de l'Italie, suzerain de la Lombardie, sur laquelle il voulait rétablir les droits de l'empire, en expulsant les Français qui, en étaient maîtres en ce moment, il devait ménager, dans Léon X, le pape et le prince italien? Empereur, il était tenu de défendre l'Allemagne et
la chrétienté contre les Turcs ottomans. Souverain d États éparpillés aux deux extrémités de l'Europe, ayant envers chacun des devoirs spéciaux, soucieux surtout de ne compromettre nulle part son autorité, il ne pouvait avoir d'autre politique que celle de l'intérêt de sa maison et la conservation des couronnes nombreuses et des immenses possessions qu'une fortune heureuse avait mises entre ses mains ! Mais sa lâche réclamait un homme habile ou bien conseillé. Était-ce le cas de celui qui, après s'être fait solennellement couronner à Aix-la-Chapelle, selon l'antique coutume, se rendait à Worms.
Diète de Worms (1521)
Le 28 janvier lo'Jt, le jeune empereur ouvrit la diète par un discours, où il exaltait la gloire de l'empire qu'il faisait remonter à Charlemagne, et promettait de lui rendre bientôt toute sa puissance. Pour bien comprendre sa conduite, à ce moment, il faut se rappeler que les troubles des communeros, suscités par son avènement en Espagne, étaient à peine apaisés, et que le roi de France, désappointé de son échec en Allemagne, s'apprêtait assez ostensiblement à lui faire la guerre. Pouvait-il se mettre à la fois sur les bras Luther, c'est-à-dire une partie de l'Allemagne, et le pape qui était encore en négociations avec François l"'. L'empereur se montra donc plein de condescendance pour les désirs des princes réunis en diète, particulièrement en ce qui concernait les affaires politiques. Il acquitta religieusement les promesses qu'il avait faites, paya les dettes de son élection,récompensasesplus dévoués partisans et mit seulement au ban de l'empire son seul ennemi déclaré, Ulrich de Wittemberg déjà expulsé de ses États par Franz de Sickingen, et il transmit à son frère Ferdinand les duchés autrichiens
LA DIKTK DE ^VORMS (1521) 3(3
avec ses droits sur h Honj^frieclla Bohême, pour ne pas trop ■effrayer. Au dehors, il parut tout animé d'intentions pacifiques qui n'étaient au Fond que le désir de ne point se mettre trop d'affaires sur les bras. Ainsi, il ménfigea une trêve entre le grand maître de Prusse et lo roi de Pologne sur le point d'entrer en guerre, et il céda la souveraineté impériale sur le Holstein à son beau-frère le roi de Danemarck. Mais les intérêts de TAllencagne étaient-ils bien là?
A l'intérieur, entre la diète et l'empereur, il y avait eu un •continuel contlit pour l'exercice du gouvernement, sous Maximilien. La probabilité des fréquentes absences de -Charles-Quint, souverain de tant d'États, devait faire encore plus désirer aux électeurs et aux princes d'avoir une plus grande part à la gestion des affaires. Ils demandèrent donc avec instance l'établissement d'un conseil de régence qui pût obvier aux inconvénients de l'absence impériale ; et Charles-Quint tomba sur ce point d'accord avec eux. Mais le dissentiment commença sur le degré d'autorité dont il fallait investir ce conseil. La diète voulait qu'il eût pleine autorité, l'empereur même présent; Charles-Quint, même pendant son absence, prétendait rendre ses attributions presque insignifiantes. Des nouvelles arrivées du dehors aidèrent à ménager un arrangement. Le roi François I" avait dit en b)'iguant la couronne impériale:" Nous faisons tous les deux la cour à la môme maîtresse, mais le vaincu n'en voudra pas au vainqueur.» Au lieu de cela, le roi de France commençait de tous côtés la guerre contre son rival. Robert de la Marck, vassal de Charles-Quint, mais poussé par FrançoisI",venaitdéclarerla guerre à l'empereur en pleine diète, tandis qu'une armée française traversait les Pyrénées pour entrer en Navarre. On fit un compromis pour sauvegarder l'honneur de l'empereur et les intérêts des princes. Com-
posé de vingt-deux conseillers, dontliuilà la nomination de l'empereur, le conseil de régence, en l'absence de Charles- Quint, eut pouvoirde traiter de toutes lesafïaires intérieures et extérieures, sauf ratification impériale ; lui présent, ses fonctions durent cesser. Pour l'administration de la justice entre les États et le maintien de la paix publique, la Cham'ire impériale et les dix cercles furent maintenus tels qu'ils étaient ; le tribunal seulement et les chefs des cercles reçurent de plus grands pouvoirs et leur traitement fut augmenté et assuré. En retour, la diète accorda à Charles-Quint, pour son expédition de Rome, la levée de 10,000 hommes répartis entre les différents États, d'après un registre matricule qui servit désormais de règle. On négligea seulement de tenir compte des réclamations de la petite noblesse et des villes.
On s'était facilement entendu ainsi, parce que le grand intérêt était maintenant ailleurs. En se faisant des concessions sur les alïaires politiques, Fempei'eur et les princes se réservaient pour la grande affaire religieuse. Là, se donnaient rendez-vous toutes les passions. La cour pontificale, justement effrayée des dispositions de l'Allemagne, était décidée maintenant à agir contre Luther, et les deux légats demandaient purement et simplement l'exécution de la bulle de Léon X. Ils s'agitaient et répandaient l'argent de tous côtés pour réussir. Charles-Quint et ses ministres étaient loin de se faire scrupule de sacrifier un hérétique ; mais ils voulaientau moins par là s'assurer, pour les affaires de Franceetd'Italie, de l'alliance du pape Léon X. « Comme le pape se conduira envers l'empereur, avait dit une fois au légat le ministre de Charles Quint, l'empereur se conduira envers lui. S'il nous crée des embarras en Italie, nous lui en créerons en Allemagne. » En même temps qu'il fit enta-