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Sans doute, les chiffres précédents font ressortir de sensibles variations du chômage que l'on a souvent attribuées à des changements dans [la politique monétaire. Mais en admettant même, ce qui n'est pas prouvé, que ces fluctuations aient eu un tel motif, il n’en reste pas moins que dans la période la plus favorable, le second trimestre de 1924, le chômage atteignait encore le pourcentage élevé de 7.2 % qui correspondait à près d’un million de chômeurs. Donc, alors même, quand la politique monétaire tendait soi-disant à diminuer la crise, cel-
le-ci subsistait, moins sensible, il est vrai, néanmoins considérable.
S'il en est ainsi, si, comme nous croyons l'avoir prouvé, la crise récente n’est que le prolongement d’une crise plus ancienne, le rétablissement de l’étalon-or ne peut en être entièrement responsable. Elle doit avoir d’autres causes, les mêmes précisément qui agissaient déjà avant le retour à l’or. Ces causes ne nous semblent pas difficiles à découvrir.
Ce sont celles qui, quatre ans auparavant, déclenchaient, de par le monde, une crise économique aux proportions inouïes. On sait que cette crise, en dépit d'affirmations trop souvent reproduites, n’a pas été provoquée par la politique monétaire de tel ou tel gouvernement, mais par l'impossibilité où se sont trouvés les peuples à absorber une surproduction que l'inflation avait encouragée. Après les quatre années de guerre, où l’industrie mondiale s'était ingéniée à produire et à surproduire pour détruire, l’appauvrissement général éclatait, d’autant plus formidable qu'il avait été un instant masqué par l’augmentation d’un pouvoir d'achat mis à la disposition des individus par des gouvernements besogneux.
La crise de surproduction de 1921, qui rappelle par son processus les crises de surproduction d’avantguerre, les dépassait toutes en ampleur, Ceci explique qu’à leur différence, elle ait duré plus longtemps, Tandis qu’à la baisse des prix succédait autrefois ras pidement une stabilisation et une reprise des affai-
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res, il semble que, dans le cas actuel, celle-ci n’ait pas encore eu lieu. La prospérité qui s’est manifestée dans certains pays du continent, sous Île stimulant de la dépréciation de leurs devises, n’est qu’une prospérité factice ; loin d’être véritable, elle cache un malaise plus profond. Quant à la prospérité réelle des Etats-Unis, elle répond à des conditions exceptionnelles : l’énorme marché intérieur dont ils disposent, qui, loin de souffrir de la guerre, n’a fait vraisemblablement qu’en profiter, suffit à nos yeux à expliquer qu'ils puissent connaître une période prospère alors que Île reste du monde se plaint d’une dépression.
À l'inverse des Etats-Unis, la Grande-Bretagne est extrêmement sensible à l’appauvrissement du monde. C’est la conséquence fatale de son évolution. Déjà. en 1815, à la suite des guerres napoléoniennes et des ravages qu’elles avaient causés sur le continent, l'Angleterre avait profondément pâti de la disparition de ses anciens marchés. Pourtant, elle n’était alors qu’à demi industrielle. Maïs, depuis la suppression des Corn Laws, depuis que, selon l’expression de M. André Siegfried, « Sir Robert Peel a tourné la page de la vieille Angleterre agricole et féo-
dale », son indépendance économique n’existe plus.
Sa prospérité dans la seconde moîïtié du r9° siècle est faite de la prospérité mondiale et de l’établissement du libre-échange. Et c’est en vain qu’aujourd’hui protectionnistes et impérialistes s'efforcent de ressusciter le passé. L’autarchie de l'Empire Britan-
nique est un mythe (4). La Grande-Bretagne ne peut se passer du monde.
Cette solidarité qui la lie à l’ensemble des autres pays fait qu’à la différence de la plupart d’entre eux qui ne souffrent que de leurs maux propres, l'Angleterre souffre des maux de tous. Que.des troubles éclatent en Extrême-Orient, qu’une saison défavorable détruise la récolte aux Indes, plus même, qu’un client de l’Inde, en réduisant ses commandes, provoque là-bas la mévente, les industriels de Lancashire en pâtissent.
Ainsi s'explique, à notre sens, que la Grande- Bretagne ait particulièrement ressenti les effets de la crise d’après-guerre. Le coup a été d’autant plus grave pour elle qu’en appauvrissant le marché européen il lui enlevait un de ses meilleurs débouchés. L'Europe figurait avant 1914 parmi les premiers clients de l'Angleterre. Mais la guerre a fortement diminué sa. puissance d'absorption. Certains marchés ont presque entièrement disparu : c’est le cas de la Russie Soviétique ; d’autres, comme les succes-
(4) I est intéressant de noter que la part de l'Empire dans le commerce extérieur de la (Grande-Bretagne est inférieur au tiers quant aux importations et qu'elle ne dépasse par 40 0/0 pour les exportations. En outre, si cette part va en croissant, elle augmente moins vite que le commerce ides Dominions. Si bien par exemple que la part de la Grande-Bretagne dans le commerce d’importations du Canada qui était de 21. o/o 8m 1913 n’est plus que de 17.7 o/o en 1925. Pour l'Inde, les chiffres sont respectiement de 64.2 o/o et de 52.3 o/o. Et Je phénà mène est général pour les autres Dominions (Voir l’Economist du 30 oct. 1926, p. 714).
seurs de l’ancien empire austro-hongrois, en s’entourant de barrières douanières, ont rompu les courants traditionnels du commerce européen ; d’autres enfin, ont trouvé une protection particulièrement efficace dans la dépréciation de leur change. Tous ou presque tous ont vu naître des industries nationales qui cherchent à concurrencer la production britannique.
Les considérations précédentes nous ont fourni une des causes principales de la crise qui accable l'Angleterre : l’appauvrissement du monde. Voici la seconde : le niveau trop élevé des prix anglais. Certes, nous l’avons vu dans Île chapitre précédent, ils ne sont pas sensiblement plus hauts que les prix américains, ce qui explique -que la livre ait pu revenir et se maintenir au pair du dollar sans entorse à la
théorie de la parité des pouvoirs d'achat. Mais ils
sont notablement supérieurs aux prix pratiqués sur le continent. D’après des estimations, sans doute discutables, de l’Economist, le niveau des prix aurait été, en mai 1926, de 145 en Angleterre contre 123 en Allemagne, 112 en France, 129 en Italie, 136 en Tchécoslovaquie. Des calculs plus récents, faits par le professeur Bowley et par M. K. C. Smith donnent des résultats à peu près analogues : 145 pour l’Angleterre, 129 pour l'Italie, 124 pour l'Allemagne, 104 pour la France.
Ce niveau élevé des prix a évidemment sur les industries britanniques une influence déprimante : il décourage les exportations d'objets manufacturés
vers le continent et stimule les importations de produits étrangers. Mais si la répercussion économique des hauts prix anglais est facile à analyser, leur cause est plus obscure. On a surtout voulu y voir une raison de prix de revient élevé, dû en partie à un outillage défectueux, mais causé principalement par les hauts salaires payés aux ouvriers anglais. Et il est indéniable que ceux-ci ont en effet une certaine influence. Il nous semble, toutefois, que cette influence a été exagéré. Si l’on cherche à déterminer la mesure dans laquelle les salaires se sont élevés depuis 1914, on voit que leur hausse a rarement dépassé la hausse du coût de la vie. Le quotient des chiffres de l’index-number des salaires que le professeur Bowley a dressé par les chiffres correspondants du coût de la vie tels que les donne le Board of Trade s'éloigne fort peu de l’unité. Dans les années qui nous intéressent particulièrement, les quotients trimestriels sont :
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Ainsi, le salaire réel est à peu près Île même qu’en 1914. Plus même, dans certaines industries,” il est notablement inférieur. D’après des évaluationss de l’'Economist, comparant ce qu'étaient les salaires
dans diverses industries en 1909-1913 et en septembre 1925, le pourcentage d'augmentation aurait été le suivant :
Manœuvres o/o GRÉMINSNAE PER RS Se NE ER 150 Bâtiments issus ecee DA se nt 5 129 TOC UTIC LUE RE ARE NS RER AA AMEN Ac 120 ChaïDONTHABES VAE ANIME EAU 80 Constructions navales ,5:,...,.,.:.,.., 75 à 80
Spécialistes LE ASIE En D 2 À OM 5 M CAE NPD PNA ARE ICE 129 Tmnrimepié sans pin Nine 110 à 130 CHatsSSUuLes Le QUE T ER S RNATS S NUA RE 100 à I10 dE UN à ANS dE LEE AA (MAL EEE AE ER EREESNS FSS EE 110 à 119 Gharbaonpages 14. uasna tn. pri tas à 67 à 68 Constructions navales te MR ataoo
On voit, par ce tableau, que, dans les charbonnages et dans les constructions navales, deux des plus importantes industries britanniques, les salaires sont proportionnellement moins élevés qu'ils ne l'étaient avant la guerre. Aussi est-il excessif, à notre avis, de faire dépendre toute la crise britannique du taux élevé des salaires et de chercher avec M. Rueff (5), une relation directe entre les variations du rap-
salaires port —————— et du chômage. Bien que les courprix bes concordent d’une manière satisfaisante, rien ne
(5) Voir notamment le compte rendu d’une discussion à la Société d'Economie Politique de: Paris, dans l’'Economiste Français du 19 décembre 1925, et un article de M. Rueff, dans la Revue Politique et Parlementaire, 1929, p. 426.
prouve, comme l’objecte M. Pigou (6), qu'il y ait entre les deux phénomènes une relation de cause à effet. Ils peuvent varier simultanément sous l’action d'un troisième facteur.
Il nous semble, d'autre part, l'influence des salaires sur les prix ayant été ramenée à une juste mesure, que l’on ait insuffisamment analysé le mode par lequel cette influence s’est exercée. À nos yeux, les hauts salaires ont agi sur les prix, non pas tant par le coût de production que par le plus grand pouvoir de dépenses qui a été mis avec eux entre les mains du peuple anglais. On sait que la classe ouvrière est celle dont les besoins augmentent le plus vite avec les disponibilités, pour laquelle le pouvoir d'achat gardé inemployé est le plus réduit ou, ce qui revient au même, pour laquelle la vitesse de circulation de la monnaie est la plus grande. Si nous reprenons notre équation du chapitre précédent
P — RME PEUR la conséquence des hauts salaires K+RK
sera de rendre les prix élevés, moins par l’augmentation de N que par la diminution de K. Ainsi s’affirme encore cette vérité qui nous était déjà apparue du rôle important et trop souvent oublié de ce dénominateur dans les mouvements des prix.
Il convient même d'y insister. Car là réside à nos yeux, la cause essentielle du coût élevé de la vie. de:
. (6) Voir un article du Professeur Pigou, dans The Economic Journal, septembre 1927, p. 3.
en Angleterre et sans doute aussi le remède. Si les prix anglais sont trop hauts, ce n’est pas que N est trop grand, c'est que K et que K’ sont trop petits. Ge n’est pas que l’Angleterre n'ait point fait assez de déflation, c’est que les Anglais dépensent trop, que tous, ouvriers, paysans, petits fermiers déguisés en gentilshommes ruraux, bourgeoisie, classes aisées, exigent un standard of life au dessus de leurs moyens. L'Etat lui-même n’est pas exempt de ce reproche. Son administration, surtout les branches locales de son administration, lui coûtent trop cher.
Ce qui rend cette hypothèse plus vraisemblable encore, c’est le contraste que l’on ne peut s’empêcher de noter entre les industries qui travaillent pour le marché intérieur et les industries d’exportation : les unes en pleine crise, les autres dans une relative prospérité. On aboutit toujours, en définitive, à cette image d’une Angleterre prodigue, en face d'un monde appauvri.
Et c’est pour cela qu’à notre avis il ne sert à rien de prêcher à l'Angleterre la déflation. La cause du malaise dont elle souffre n’est pas essentiellement monétaire. C’est une cause morale. C’est ce luxe, legs inévitable des inflations, auquel faisaient allusion déjà les économistes du XV/ siècle, lors de la grande hausse des prix. C’est le mépris pour l'épargne qui fut la force du siècle dernier.
Pour sortir de pareille crise, la Grande-Bretagne n’a qu'à revenir à son passé. Comme le lui conseil- Jait Sir Felix Schuster à l’Asemblée annuelle de la
National and Provincial Bank, elle n’a qu’à suivre l'exemple de l’Angleterre de Disraëli et dé Victoria, cette Angleterre « dont il est de bon ton de se moquer maintenant », avare peut-être, mais toujours victorieuse.
Les considérations qui précèdent nous ont quelque peu éloigné de la réforme monétaire anglaise. Mais elles étaient indispensables pour nous faire toucher du doigt que la crise économique dont a souffert l'Angleterre, après l'adoption du Gold Standard Act, n'est pas la conséquence directe du retour à l’étalon-or. Est-ce à dire que ce retour n'ait eu aucune part de responsabilité dans la crise ? Là n’est pas notre pensée. Nous ne pouvons pas nier l’évidence. Or les statistiques nous ont montré que si la crise existait avant la réforme, celle-ci l’avait certainement aggravée. Îl nous reste à examiner brièvement par quel mécanisme Cette aggravation s’est produite.
L'explication nous paraît double, selon que nous considérons les industries travaillant pour l’exportation et celles produisant plutôt pour le marché intérieur.
Dans le premier cas, le rôle joué par le facteur monétaire est très simple. La réappréciation de la livre, dans les mois qui ont précédé le retour à l'or impliquait, nous l'avons vu, pour que la réforme
le
réussisse, une réadaptation des prix britanniques au niveau des prix américains. Tant que cette réadaptation ne s'était pas produite, les prix des marchandises anglaises, exprimés en or, étaient plus élevés que les prix des produits américains, à plus forte raison que ceux des produits continentaux. L’exportation était découragée; le chômage accentué.
Dans le second cas, le rôle du facteur monétaire, s’il est indiscutable aussi, est d’une analyse un peu plus délicate. Ici, ce n’est pas la disparité d’entre Îles prix anglais et les prix mondiaux qui provoque principalement le chômage, bien qu’en favorisant les importations d'objets étrangers, elle l’accentue indirectement. Dans ce cas, la cause essentielle de la dépression et dé la crise, c’est l'attente d’une baisse des prix (7). Le consommateur sait que le retour à l’or sera suivi nécessairement d’une réduction des prix. Il s’abstient d'acheter le plus possible. Il préfère garder de l’argent qui se réappréciera plutôt que des marchandises dont Ila valeur baissera. Le négociant fait de même. Cette attitude des consommateurs, en même temps qu'elle provoque un arrêt de la production, entraîne la baisse des prix, par l’augmentation de pouvoir d’achat liquide que les individus gardent alors disponible. La crise dure tant que les consom-
(7) Nous adoptons ici l'explication que M. Keynes fournissait déjà en 1924 devant le Congrès de l’Association britannique pour la Société des Nations (Bureau International du Travail, Etudes et Documents, série G, Chômage, n° 9).
mateurs ont la conviction d’une baisse plus profonde. Dans les deux cas, le résultat est le même.
C'est bien ainsi que les choses paraissent s’être passées en Angleterre dans les années qui nous occupent. L’aggravation de la crise par le facteur monétaire a duré de la fin de 1924 au début de 1926, tant quelles prix anglais et les prix américains étaient sensiblement différents et que les consommateurs anglais pouvaient espérer une baisse des prix. En avril 1926, elle était presque terminée. La grève générale, en provoquant une nouvelle hausse des prix anglais et une nouvelle disparité, l’ont fait rebondir jusqu'aux premiers mois de 1927. À l'heure actuelle, l’action d’aggravation du facteur monétaire nous semble avoir complètement cessé de se faire sentir.
Il est temps de nous résumer en peu de mots.
Les statistiques du commerce extérieur et du chômage, l’état de production des principales industries anglaises montrent que l'Angleterre a traversé, pendant les deux ans qui ont suivi le retour à l’étalonor, une crise économique grave. Mais cette crise n’a pas été essentiellement provoquée par la réforme de la monnaie. Elle avait des causes plus anciennes et plus profondes, notamment l’appauvrissement du monde et le train de vie trop élevé de la plupart des classes de la société britannique. Le retour à l’étalon-or a pourtant eu pour effet d’aggraver cette crise. Cette aggravation a duré tant que les prix anglais n'ont pas été réadaptés aux prix mondiaux. *
En somme, et quelque douloureuses qu’elles
aient pu paraître sur le moment, les répercussions économiques de la réforme monétaire anglaise ne semblent pas avoir été telles que les avantages indéniables d’un retour à l’or aient pu être balancés par les inconvénients qu’il a causés. C’est l’opinion que Ricardo formulait déjà il y a cent ans, dans des circonstances analogues, et c’est celle que partage aujourd’hui encore l’inimense majorité du peuple anglais.
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