LA COMMUNAUTE ET LA CORPORATION
tés se trouve dans l'emploi simultané de deux moyens d'action : aborder par l'association les entreprises qui jusqu'alors étaient inaccessibles à l'humanité ; accomplir , par l'initiative d'une seule famille, celles qui ne pouvaient antérieurement prospérer que par une réunion d'efforts individuels. En étendant l'association au delà de ces limites, on porte atteinte à l'activité privée, sans utilité pour l'intérêt public, et l'on retourne sans raison vers le passé.
Pour justifier ces assertions, et pour apprécier le rôle réservé dans l'avenir au principe d'association , je distinguerai les deux séries d'applications qu'on en a faites. Je traiterai, en premier lieu, des communautés^ dont les membres exercent en commun les industries agricoles , manufacturières et commerciales; en second lieu , des ^^^ corporations qui, restSïiï étrangères à ces industries, poursuivent en commun toute autre entreprise utile , où l'intérêt intellectuel et moral domine l'intérêt matériel.
1 Les deux expressions communauté et corporation sont parfois employés indifféremment dans le même sens par nos bons auteurs; cependant je crois avoir constaté qu'ils leur attribuent, dans la plupart des cas , le sens spécial que je leur donne dans le présent ouvrage. Le Dictionnaire de l'Académie semble avoir sur ce point moins de précision que notre littérature, et la même critique peut être faite au sujet d'autres mots, tels que blé, paysan, mhveniions , qui se ra/ta'cltènt aux fondements de Téconomie sociale. Ici, au reste, comme dans les autres cas où j'avais à préciser une idée , il m'a semblé qu'il convenait d'employer, avec un sens restreint, un mot connu plutôt que de proposer un nouveau mot.
222 CHAPJTRE V — L'ASSOCIATION
En ce qui concerne la première série d'associations, j'exposerai, dans les trois paragraphes suivants , les faits complexes qui se rapportent aux communautés de travailleurs et aux communautés de capitaux. Je grouperai ensuite les conclusions que j 'en déduis touchant Y avenir de ces institutions .
:S COMMUNAU
LES COMMUNAUTÉS DE TRAVAILLEURS, FRÉQUENTES AU MOYEN AGE, SONT DE PLUS EN PLUS REMPLACÉES PAR LES ENTREPRISES INDIVIDUELLES.
Les communautés qui subsistent encore en Europe offrent une multitude de combinaisons. I^es unes mettent tout en commun , depuis la possession des instruments de travail et l'achat des matières premières , jusqu'à la fabrication complète et à la vente des produits. D'autres, au contraire , restreignent à un seul détail la propriété ou le travail des associés , et elles attribuent tout le reste à la propriété ou au travail des familles.
Les seules communautés complètes qui se maintiennent en Europe comme institution générale ont pour objet l'exploitation de certaines richesses naturelles : tel est le cas de plusieurs populations du Nord et de l'Orient adonnées à la chasse, à la pêche et aux cueillettes*. Dans l'Oc-
1 Récoltes de végétaux qui se développent sans culture.
cident, cette antique organisation a pris fin , par suite de l'attribution du sol et des eaux à la propriété individuelle. Elle ne se retrouve guère que chez les exploitants du domaine commun qui résiste le mieux à l'appropriation, c^'est-à-dire chez les matelots voués à la pèâiè mâW^imè *. Le régime de la communauté complète se maintient encore çà et là, dans TOccident comme dans l'Orient, à la faveur 'de vieilles traditions municipales, dans une industrie spéciale qui n'exige ni immeubles , ni mobiliers , ni matières preârieres, j et qui se réduit à l'emploi de la force muscu- ^ laire des associés : les Artèles de portefaix grants des grandes villes de la Russie^ compagnie des portefaix sédentaires de Marseille, ofirent de curieux exemples de ce genre d'association.
En France , je n'ai vu appliquer à l'agriculture et à l'industrie manufacturière le principe de la communauté complète que dans deux cas particuliers, et sous l'influence dm sentiments fort opposés : dans les communautés agricoles du Nivernais*, qui, fondées au moyen âge sous l'inspiration du régime féodal , tendent chaque jour à se dissoudre; dans les associations ouvrières de Paris ^, qui seront plus loin (§ 43) l'objet d'une description spéciale.
2 Les Ouvriers des deux mondes, 1. 1«', p. 403. = 3 Les Ouvriers européens, p. 76. = * Ibidem, p. 247.=:: 6 Ibidem, p. 277.
Parmi les communautés partielles qui groupent des associés pour la possession du matériel de fabrication, et pour l'exécution d'un travail confié à des agents salariés à frais communs, je mentionnerai les fruitières ou fromageries du Jura français et de la Suisse ®. Ces établissements ont été souvent cités , comme offrant la réalisation pratique de leurs systèmes, par toutes les personnes qui veulent à tout prix trouver, dans le principe des communautés , les réformes réclamées par notre ordre social. Cependant l'étude de ces curieux ateliers fait tout d'abord découvrir, pour réfuter cette opinion, des arguments décisifs. L'industrie des fruitières françaises ou suisses a pour objet lés énormes fromages dits de Gruyère, dont la production exige la quantité de lait journellement livrée par une trentaine de vaches. Peu.de fermes étant en mesure de nourrir un pareil troupeau, les cultivateurs d'une même localité se groupent en une communauté possédant au moins ce nombre de vaches laitières. Ils construisent a frais communs un établissement pourvu du personnel et du matériel nécessaires pour fabriquer chaque jour au moins un fromage : puis, à la fin de chaque campagne , ils se partagent les produits fabriqués , et ils répartissent les frais de l'atelier proportionnellement à la quantité totale du
6 Lçs Ouvriers européens , p. 247.
lait fournie , dans le même temps , par chacun d'eux.
L'association est ici la conséquence directe de deux faits spéciaux : le morcellement des cultures et l'agglomération exceptionnelle de la matière première ; elle ne dérive nullement d'une propension particulière des cultivateurs, A l'appui de cette explication, il suffit de constater que les associés conservent le régime individuel , toujours pour la production du lait, et souvent pour la vente du produit ; que, d'ailleurs, le principe de communauté ne s'applique jamais, ni dans le Jura ni en d'autres contrées, à la production des fromages de petite dimension.
Les communautés partielles n'ont point, en général, pour objet l'exécution même du travail; et, sous ce rapport, les fruitières du Jura peuvent à peine être citées comme exemple, puisque les associés se bornent à rétribuer en commun un ouvrier. Les associations de ce genre , si nombreuses encore en Europe, ne mettent guère en commun que les instruments de travail, ou quelques détails secondaires de l'industrie , et elles laissent toujours au travail proprement dit son caractère individuel. A cette catégorie appartiennent : les pasteurs nomades' possédant à titre individuel des troupeaux de juments, et exploitant
7 Les Ouvriers européens, p. 49.
à titre indivis les pâturages de TOural et les steppes de l'Asie; les communes agricoles, à partages périodiques% qui restent jusqu'à ce jour le principal élément de la constitution sociale de la Russie^ X^^^^.^^"^ curieuses communautés de fondeurs et de forgerons de la Suède ^, de Westphalie, dupaysbergamasque *^ et du territoire vénitien , qui exploitent simultanément, à titre individuel, des usines possédées dans un régime d'indivision.
On doit encore rattacher aux communautés partielles les populations agricoles si nombreuses en V. Occident qui , exerçant individuellement leurs X^ cultures , tirent certain^ produits accessoir^. tels — que fourrages, coà^bustibles , fruits, litières et matériaux divers , de biens indivis désignés sous le nom générique de oommunaux^'^ , On peut enfin comprendre dans la même catégorie les communes espagnoles ** qui exploitent des ateliers de boucherie et de boulangerie, ou qui se procurent,à frais communs, le service d'un vétérinaire.
Il suffit de présenter cette énumération pour être en droit de conclure que les anciennes communautés, fondées sur l'action directe de tous les associés , avaient un caractère exceptionnel ; qu'elles disparaissent peu à peu, et ne se main-
8 Les Ouvriers européens, p. 59. ^^=^ 9 Ibidmv, p. 97. — Notice sur les communautés de paysans exploitant les petiles forges du AVermland.=: lO ihidem, p. 133. = h Ihidem, p. 117, 147, 234, = 12 Ibidem, p. 187.
tiennent que pour de rares spécialités ^ dans les contrées où la civilisation moderne a peu pénétré. Partout ailleurs, surtout en ce qui touche les msi^^j^ nufactures, elles ont disparu; ou bien elles s'étei\a^^ gnent pour faire place à des coutumes (§ 35, notes) fondées sur le travail individuel et la propriété personnelle.
J'expliquerai plus loin (§ 45) pourquoi ces sortes de communautés, après avoir pris naissance dans un état social moins avancé, se dissolvent aujourd'hui; mais je vais d'abord montrer que lés essais tentés en France depuis vingt-cinq ans , et surtout depuis 1848, pour rétablir cette organisation, confirment la loi que je viens d'indiquer.
LES ENTREPRISES RÉCENTES TENDANT A RESTAURER LES COBfMU- NAUTÉS DE TRAVAILLEURS, ONT ÉTÉ PEU FRUCTUEUSES
Frappés des maux qu'inflige de nos jours à l'humanité le développement du paupérisme , les écrivains qui s'adonnent à l'étude des questions ,^ sociales n'ont guère aperçu les causes acciden- J telles de ce fléau (§ 49). La plupart ont attribué à ■ ^n^actîvîré individuelle, ou, en d'autres termes, à la force qui a créé l'industrie moderne , les désordres qui sont dus en réalité à l'abandon des rapports permanents du patron et de l'ouvrier (§ 50),
c'est-à-dire à l'oubli d'un des principes fondamentaux de toute organisation sociale, Ils ont cru, en conséquence , trouver la gifèWsSn^u paupérisme dans un régime qui, détruisant complètement le patronage, au lieu de l'améliorer, conférerait à des communautés d'ouvriers la propriété du matériel de fabrication, l'exécution des travaux et le partage des bénéfices. Engagés en 4848 dans une révolution dont le but était mal défini, tous les réformateurs furent enclins à voir , dans cette commotion sociale, la justification de leurs tendances. Les partisans de la communauté se distinguèrent particulièrement par leur prosélytisme : ils ne manquèrent pas de signaler les événements qui prenaient la France avjTcfépfeurvu , comme le symptôme d'une inclination spontanée vers leur doctrine.
L'un des traits les plus curieux de la révolution de 4848 est la complaisance avec laquelle la nation entière encouragea l'essai des communautés, que plusieurs esprits ardents et généreux présentaient alors comme un moyen assuré de régénération sociale. Réduits à l'éclectisme par l'insuccès de tant de révolutions , les nouveaux pouvoirs ne se crurent pas le droit de repousser les solutions qu'on offrait de toutes parts pour résoudre les problèmes posés à la suite de la dernière catastrophe. Quant aux masses populaires, chez lesquelles on excite , depuis soixante-quinze ans ,
des désirs d'égalité que repousse la nature de rhomme (§48)\ elles étaient naturellement portées vers des innovations qui, attribuant aux ouvriers la direction des travaux usuels, devaient rendr^ inutile la fonction âociale des patrons. Cé^ant^fiTces diverses tendances , l'Assemblée , constituante de 1848 accorda à ce genre d'entreprises une doîauon*^de 3 millions , afin d'écarter le seul obstacle qui, selon les partisans de la communauté, eût entravé dans le passé le développement de leur principe! Possédant enfin les instruments de travail et assurés de rScueîîîîrUous les profits de leurs entreprises , les ouvriers se livre-t'^*^ raient dorénavant^ à l'industrie manufacturière avec un reâx)ubiement d'intelligence et d'éneri gie, etil leur serait ainsi réservé d'introduire un ' nouveau progrès dans la société. Ces heureux ré- I sultats devaient surtout se manifester dans la fabrique parisienne, -dont les produits tirent leur , valeur principale du travail manuel et du goût de f ^ l'ouvrier.
L'intérêt économique qui semblait conseiller
cette réforme se trouvait corroboré par la pas-
A j ^IfiOi^litiq^® • 1^^ docteurs de cette époque se
V plaiiadl^nt à signaler l'émancipation des ouvriers
comme la conséquence logique des révolutions
qui avaient soustrait le tiers état à la domina-
i L'Organisation du travail, §§ 56 et 59.
tien des classes oisives. Les privilèges des capi- /^ talistes et des patrons devaient être supprimésy^ comme l'avaient été antérieurement ceux de la noblesse et du clergé. En se groupant par communautés, les ouvriers'n'obtiendraient pas seulement le bien-être matériel : ils s'assureraient à leur tour les satisfactions que donne l'esprit de caste; ils compléteraient Fœuvre de 4789 en détruisant l'intervention s^enfe des patrons, ces derniers parasites de, l'ordre social, et en attribuant au travalTâes bras la richesse et l'influence, fl Ad !
Ces théories éj(nurent l'opinion publique , trou- ^ | blée par tant d'événements imprévus, et préparée ■ de longue main au communisme par la loi du Partage forcé (§ 21 ). Une partie de la presse périodique se dévoua momentanément à- reproduire , sous une forme nouvelle , un célèbre pamphlet de la première révolution. Réduits dans le passé à n'être rien, les ouvriers devaient être tout à l'avenir ; uife 'epuï^SSoiTde la société , plus ^ attentive et mieux raisonnée que celle qui fut accomplie par nos pères, devait attribuer désormais la prépondérance aux classes chargées des travaux manuels.
On put voir alors un nouvel exemple de la désorganisation opérée ^puis Louis XIV, dans la société française , par la destruction systématique des coutumes. Aucune tradition établie ne put
faire contre -poids à cette nouvelle erreur, qui parut d'abord envahir la nation entière. Beaucoup de personnes, légitimement placées par leurs talents et leurs lumières à la têtjp du mouvement social, cédèrent à cet elanoer opinion, et elles eussent volontiers provoqué contre ellesmêmes une nouvelle nuit du Quatre août. Qn les vit du moms faire bon marche de 1 action directrice qu'elles avaient exercée jusqu'alors, et tenirTo^ à honneur d'établir qu'elles n'étaient que des ^^r^ ^ ouvriers de la science , de l'éducation ou de la ^ rnoralef^^ >w-w.
Le mouvement imprimé dans ce sens aux classes ouvrières de nos grandes villes n'a pas répondu aux espérances des partisans du nouveau système : cependant les résultats obtenus ne sont pas dénués d'importance, et ils doivent être signalés à l'attention des amis de la science sociale. ""^
Les associations ouvrières de 4848 ont été créées dans des conditions de succès qui se rencontreront difficilement à l'avenir, sous le régime du droit commun. Elles reçurent à titre de pr^é capital nécessaire à leur établissement, au taux de 3 pour 400 pour les sommes inférieures à 25,000 francs. Quant au service des intérêts et au remboursement du principal, elles trouvèrent constamment chez les agents du Trésor toutes les facilités qu'elles crurent devoir ré-
clamer. Enfin , elles furent placées sous le patronage d'un conseil d'eïîcSflï^^^ent qui se dévoua avec ardeur à substituer, dans l'organisation industrielle, l'association au salaire, et à lever autant que possible les difficultés que pouvait offrir l'inauguration du régime nouveau^
La commission chargée de répartir les "S^iillions alloués par la loi du 5 juillet 1848, se trouva tout d'abord en présence d'un grand nombre d'entreprises ou de projets , conçus , pour la plupart, en dehors des conditions fixées par le législateur. -^'ï^^Sur 356 demandes soumises à l'instruction, elle n'en put accueillir que 56 , dont 30 avaient pour objet des associations parisiennes. En 1859, 47 de ces entreprises avaient déjà échoué, et depuis lors 3 autres ont encore été liquidées. Les 6 associations qui subsistent jouissent d'une certaine consistance : 2 d'entre elles ont remboursé, avec les intérêts , le capital qui leur avait été prêté, et toutes ont réussi à compléter, grâce au corrtmirs de personnes bienveillantes et à l'épargne des associés, le capital qui leur était nécessaire.
Les prêts accordés aux 56 associations de 1848 formaient un total de 2,900,000 fr.; ils ont tout d'abord été réduits d'une somme de 300,000 fr., au détriment de 11 associations qui se liquidèrent immédiatement, ou qui n'exécutèrent pas les clauses de leur contrat. Au 31 décembre 1861 ,
l'État avait reçu à titre de remboursement 1,320,000 fr. ; il lui restait, dû , une somme de 1,280,000 fr. Les bonnes creaiufes "étant évaluées au moins à 130,000 fr., la perte sur le principal ne paraît pas devoir dépasser 1,150,000 fr. En y joignant une somme de 100,000 fr. absorbée par les frais d'administration , on arrive à un dé- ^ bourse total d'environ 1,250,000 fr. On ne saurait regretter cette dépense, qui a dissipé de dangereuses illusions, qui a signalé les écueils contre lesquels peuvent échouer les communautés de travailleurs, et qui a enseigné les conditions dans . lesquelles elles peuvent se soutenir.
Outre les 6 associations créées à l'aide des encourageme*nîs donnés par la loi du 5 juillet
1848, il existe des établissements analogues constitués par le seul concours des associés , et quelques-uns d'entre eux semblent jouir d'une certaine prospérité. Une étude faite en 1863 indique, à Paris seulement , 17 de ces associations ; ce chiffre complète un total de 23 établissements.
Sur ce nombre, 13 ont été créés en 1848, 5 en /-
1849, et 2 en 1850; les autres ne remontent qu'aux années 1851, 1857 et 1858. Fondées à Torigine par 350 associés, ces communautés n'en ont pas aujourd'hui davantage. En revanche, elles emploient comme auxiliaires un nombre double d'ouvriers salariés. Ces ouvriers, entièrement étrangers aux bénéfices et aux pertes, sont à
l'égard des communautés dans la situation où ils seraient devant des patrons opérant sous le régime individuel. On évalue à près d'un million et demi de francs le capital actuel de ces 23 communautés de travailleurs , et à 4 millions environ le montant annuel de leurs affaires.
^^tm fte*sa\irait assurément signaler ces résultats comme le point de départ d'une nouvelle organisation sociale ; mais on y trouve une expérience du plus haut intérêt , et plusieurs particularités curieuses sur lesquelles j'insisterai dans un prochain paragraphe (§45).
C'est encore le lieu de rappeler plusieurs tentatives faites avant et après 1848 , en France et aux États-Unis d'Amérique , pour appliquer sur une large échelle le principe de communauté. Il ne s'agissaiïïpïus seulement d'exercer l'industrie manufacturière dans de meilleures conditions économiques , ou de refêver la situation des travailleurs. Les fondateurs ne visaient à rien moins qu'à réaliser l'association dans la vie domestique comme dans le régime du travail, à satisfaire tous les sentiments et toutes les propensions humaines , à grouper tous les intérêts dans un harmonieux ensemble, à réorganiser, en un mot, sur de nouvelles bases, la société tout entière. En étendant le programme de la communauté et en multipliant les points de contact entre les individus et les familles , on n'a point augmenté
les chances de succès. Tous les établissements fondés sur. ce principe n'ont eu qu'une existence éphémère , et leur histou'e n a ete qu une marche rapide vers une ruine irrémédiable. Loin de faire naître entre les associés l'harmonie signalée par la doctrine , les phalanstères de France , comme les colonies agricoles récemment établies dans l'Amérique du Nord% n'ont guèra^produit que la haine et l'antagonisme. S'éc£œmiif^]f)lus que les
2 Voir notamment Fouvrage igUtjjlé : Un Nauft âge au Texas ; ofjservotions et impressions reâteulies pendant deux ans et demi au ' Texas et à travers les États-Unis d'Amérique, par le docteur Savardan; 1 voL'in-12, Paris , 1858. — Cet ouvrage est écrit par un homme deoieîi , partisan oeia communauté , qui a conservé ses convictions après avoir assisté à la dissolution *^i<de de la colonie. Je n'y aperçois cependant qu'une rériitéufln' pratique des illusions qui ont égaré de nos jours tant d'esprits animés d'un vif dévouement pour l'humanité. L'auteur me signalait encore dernièrement, comme symptômes de la réalisation prochaine des aspirations de son école , les communautés ci-après : Conmiunautés mâ^eslfendées par le comte Zinzendorf à Hernhut, près Zittaa (Saxe), et près d'Utrecht (Hollande); le ménage sociétaire de Condé-sur-Vesgres (Eure-et-Loir); les ménages réunis, avec cité ouvrière et école, de Guise (Aisne) ; Funité fraternelle de Ry (Seine-Inférieure), fondée en 1855 par M. le docteur Joanne; la société industrielle dite FException , de Maintié (Vienne), fondée par M. Gauvain; la société de Bauregard, près de Vienne (Tsère), fondée en 1862; les sociétés de capitalisation de Lyon (Rhône) et de Besançon (Doubs); les asiles agricoles de la Suisse; les colonies de Rugsselede et de Berneim ( Belgique ).
Je ne saurais trop recommander l'étude de ces communautés aux amis de la science sociale : pour moi , j'ai' toujours conclu de l'observation d'institutions analogues ayant eu une certaine durée, qu'elles ne répondent qu'à des propensions exceptionnelles du cœur humain , et qu'on ne fondera jamais une organisation de quelque étendue sur l'association des foyers domestiques.
associations ouvrières de Paris, des vraies conditions de la vie sociale, ils n'ont pas même laissé les traces que ces dernières offrent encore aujourd'hui.
Les seules communautés de ce genre qui se constituent ou se maintiennent avec succès, sont celles qui subordonnent l'intérêt des associés à de hautes influences morales. Telles sont les anciennes communautés patriarcales de fermiers qui ont pu se conserver en grand nombre ^^ : les familles de métayers formant la base de notre population rurale du Centre et du Midi, composées de plusieurs ménages issus d'un même sang et dressés dès l'enfance, par l'ascendant des vieux parents, aux devoirs de la vie commune. Telles sont encore les maisons religieuses qui se multiplient sous nos yeux pour remplir, à prix d'argent, certains services parmi lesquels je remarque surtout le soin des malades, l'éducation des enfants et
•i Ces anciennes communautés , qui ont conservé sans altération les sentiments et les habitudes du moyen âge, sont peut-être les monuments les plus curieux de l'histoire de nos rapports sociaux : elles sont fort répandues à l'extrémité méridionale du Morvan , vers la limite commune des départements de la Nièvre et de Saôneet-Loire. Il en existe près de cent, composées chacune de 24 à 30 personnes, dans les quatre cantons de Luzy, d'Issy-l'Évêque ,de Mesvres et de Toulon-sur-Arroux. Dans la seule commune de Luzy, il existe cinq de ces communautés , exploitant plus du tiers du territoire. Elles ont été récemment décrites avec beaucoup de soin par M. Victor de Cheverry, dans une monographie intitulée : Fermiers en communauté du Nivernais. ÇT. V. des Ouvriers des deux mondes, )
§ 44. — LES COMMl NAUTÉS DE CAPITAUX 237
renseignement des métiers. Je n'ai rien à ajouter aux considérations déjà présentées (§ 24) touchant les familles patriarcales; je jugerai plus loin (§46) les communautés religieuses en appréciant, dans leur ensemble, les corporations qui poursuivent un but intellectuel et moral.
Les partisans des communautés de travailleurs ne se dissimulent pas l'instabilité des entreprises tentées depuis vingt-cinq ans pour l'application de leur principe. Ils se fla?ïêmcependant, comme je l'indiquerai plus loin (§ 45), que le progrès des hommes et des choses amènera, à l'aide du temps^^^ la réalisation de leurs idées. Ils se coMrmenir"^ dans cet espoir en constatant les succès actuels d'une classe de communautés qui, laissant les ouvriers sous le régime individuel, ont pour objet spécial l'association des capitaux.
LE DÉVELOPPEMENT EXAGÉRÉ DES COMMUNAUTÉS DE CAPITAUX, DITES SOCIéJé^PAR ACTIONS, EST UNE RÉACTION CONTRE l'IM- PITTSSANCE INDIVIDUELLE, FRUIT DU PARTAGE FORCÉ.
Les associations que j'ai maintenant à décrire ont pour caractère essentiel une combinaison que je n'ai observée qu'une seule fois * parmi les com-
i Sur les deux types de forges des Alpes centrales et sur les communautés de paysans des forges bergamasques. {Les Ouvriers européens f p. 133.) — Ces communautés italiennes sont un des restes les plus curieux des libres coutumes du moyen âge. EMes
238 CHAPITBK V — L^ASSOCIATÎON
munautés de travailleurs de Tancien ou du nouveau régime. Elles représentent la part de propriété que chaque associé possède , au moyen de titres appelés en anglais shares et en français aclions. Ces titres, lorsqu'ils se rapportent à des entreprises dignes de la confiance du public, réunissent des avantages habituellement séparés : ils transforment la propriété commune en une multitude de propriétés libres et individuelles; et, tout en donnant un revenu, ils offrent les facilités de transmission propres à la monnaie.
Les Anglais, en s'aidant des bons exemples de la Hollande, ont réussi mieux que tout autre peuple à tirer avantage des sociétés par actions : ils les ont aboraées dans les conditions qui garantissaient le mieux l'ordre moral; et, à cet effet, ils ont imposé à chaque associé l'intervention personnelle et la responsabilité. En propageant , depuis deux cents ans et surtout dans le siècle présent, cette forme de communauté, ils se sont gardés de la substituer, pour l'exploitation des entreprises anciennes, à l'action individuelle; ils l'ont spécialement réservée pour les entreprises nouvelles qui, à raison de l'incertitude du succès ou de l'importance du capital nécessaire, ne pouvaient être exploitées par des pères de famille prudents. Tel était le cas, au dernier siècle, pour
répondent mieux que celles de Gornouailles (dont il est question ci-après) aux vagues aspirations des communistes français de 1848.
l'exploitation des mines métalliques, et pour la gestion des banques de dépôt.
Les communautés de mines ont commencé à se développer auxvin^ siècle, pour la mise en œuvre ^^^ des riches filons de cuivre et d'étain des comtés de Comouaïlîes et de Devon , et depuis lors elles se sont propagées dans d'autres contrées du Royaume- Uni. Elles se contentent pour la plupart d'un capital modique, et, en conséquence, elles se composent d'un nombre d'associés toujours supérieur à six, jamais supérieur à vingt. Ces associés, établis en général dans le voisinage de la mine, dirigent collectivement l'entreprise , et ils prennent part aux dépenses comme aux profits, en proportion du nombre des actions qu'ils possèdent. Leur premier acte, au début d'une exploitation, estdTrréter un plan de travaux et d'instituer deux agents nommés captain etpurser, respectivement chargés de la direction technique et de la gestion financière. Une comptabilité fort simple leur permet d'établir chaque mois la balance des dépenses et des recettes. Les résultats en sont consignés sur un registre en tête duquel sont mentionnés les noms des associés fondateurs, puis les transferts qui modifient ultérieurement la propriété et la répartition des actions ^ Les associés se réunissent
2 Cest en raison de celte particularité que ce genre de communauté est encore désigpié aujourd'hui sous le nom de Cost^hook . System, ou, littéralement , Régime du Livre de €ompte.
mensuellement, à la mine même, pour prendre connaissance des résultats obtenus depuis la réunion précédente, pour aw^erVes hautes mesures d'administration , pour vérifier les cornas , et enfin pôoir fixer la somme qui doit être demandée ou délivrée à chaque action.
Les sociétés par actions établies depuis longtemps dans les principaux groupes de mines de l'Allemagne, n'offrent pas, comme celles de l'Angleterre, l'intime union des forces dérivant de l'action individuelle et de la communauté. Elles ont toujours délégué le pouvoir directeur à des corporations d'ingénieurs placés sous le contrôle de la province ; et, sous ce rapporT, elles ont moins contribué, par leur exemple, à l'application judicieuse du principe de l'association. Mais elles ont eu l'honneur d'inaugurer, sur le Continent, le f ^ principe d'une organisation industrielle qu'il sera / toujours opplSrf™ d'employer dans les entreprises à chances aléatoires, quand l'esprit d'initiative est peu développé aii sein de^ familles (§36).
Le second genre de communautés s'applique à des entreprises exigeant des capitaux considérables, notamment aux institutions de crédit dites Joint stock banks qui jouaient déjà, au dernier siècle, un rôle important dans l'organisation financière de l'Angleterre et des États-Unis, comme établissements de dépôts et d'escompte. Ces com-^^^ munautés étaient alors toutes fondées sur le
principe de la responsabilité mimitée de chaque associé, principe qui tend maintenant à disparaître, sous l'influence de tendances que je signalerai plus loin. Le capital de i^ouîemfent y est en grande partiefoui^ni par les clients ; mais le capital de gaî^tie ne peut être constitué que par • un nombre d'associés habituellement supérieur à vingt. N'ayant guère le moyen de se recruter dans la localité, les associés ne peuvent plus, comme *ans le cas précédent, diriger personnellement leur entreprise. Mais, tout en déléguant leurs pouvoirs à des collègues dignes de confiance, ils conservent la responsabilité de tous les actes , et chacun d'eux garantit, par sa fortune personnelle , toutes les obligations que la société contracte.
Ces communautés sont particulièrement bienfaisantes dans la basse Ecosse et dans plusieurs États de la Nouvelle-Angleterre ; elles y sont mêlées à toutes les opérations de l'industrie ou du commerce , et même à la vie intime des familles. Etablies, en effet, dans toutes les subdivisions du territoire , elles opèrent avec la connaissance approfondie du personnel de chaque localité , et elles distribuent Ife crédit en ayant égard aux qualités morales aussi bien qu'à la fortune de chaque chef de maison. Elles exercent ainsi un contrôle permanent sur les mœurs privées. Elles forment contre-poids à la liberté extrême laissée
aux entreprises individuelles, et elles dispensent par conséquent l'autorité publique de toute intervention spéciale en cette matière. Enfin, les hommes éminents chargés d'administrer ces grandes communautés à responsabiUté illimitée sont appelés à cette situation par des associés qui payeraient de leur fortune Terreur d'un mauvais choix : ils offrent donc des garanties qui ne se rencontreraient pas au même degré chez des gérants choisis par des actionnaires moins intéressés au succès. Ici, comme au milieu des crises nationales, le sentiment du danger commun triomphe (fe^t'esprit d'intrigue qui égare trop souvent les grandes réunions d'hommes, et il dirige le choix des associés vers les plus capables.
Ainsi organisée, l'action collective développe au plus haut degré le sentiment du devoir et de la responsabiUté, l'inteUigence des affaires et des rapports sociaux , l'esprit de justice dégagé par l'intérêt personnel des iiispirations de l'orgueil et de l'envie, enfin, et c'i^lâ^ce qui donne aux peuples libres leur caractère distinctif, l'aptitude à poursuivre en commun, par une initiative spontanée, les œuvres d'intérêt ^néral. A ce point de vue, on a pu dire^ sans exagération, que l'esprit d'association féqondè toutes les institutions de la race anglo - saxonne .
Même lorsqu'ils possèdent ces quaUtés , les
I i4. — LES O0MMC!<tàntS DE CUtlAUX î«
membres responsables des sociétés par actîoDs restent exposés à des <diances redoutaUes : anssi ne se décident- ils en général à les àBrïâ^^r que pom- les entreprises d'intérêt paUic qui assurent aux fondateurs la reconnaissance de leurs concitoyens. On conçoit donc que ces communautés, avec le caractère privé qu'elles ont eu à Torigine, se soient d^abord développées au seizième siède chez les Hollandais, c'est-à-dire chez un peuple jouissant d^institutîons libres et pouvant récompenser, par ses suÉrages, ce genre de dévouement.
Les gouvernements européens qui ne disposaient pas de cette force, ont cependant voulu stimuler par la conmiunauté les entreprises dépassant les bornes de Tactivité individuelle. Ils ont atteint ce but en recourant à une combinaison ^mployée, dès le seizième siècle, par les Hollandais: Ils ont décharg^'*)^ privilège spécial , les associés de la responsabilité indéfinie qui, chez les peuples animés du sens moral, sera toujours la loi générale des personnes vouées à l'industrie ou au commerce. En Angleterre, par exemple, ces privilèges ont été longtemps conférés, par des chartes royales ou par des lettres patentes émanant du souverain, aux communautés ayant pour objet les canaux, les grandes manufactures, le commerce çtrçuiger et les colonies. Souvent aussi, pour relever davantage le carac-
tère de ces entreprises, le souverain classait leurs actions dans la catégorie des immeubles, c'est-àdire des biens qui , sous la principale coutume ab intestat de l'Angleterre , sont transmis intégralement aux générations successives (§ 54). Dans les temps modernes, cette faveur n'a guère été attribuée que, par des actes du Parlement, aux entreprises de travaux publics.
Enfin depuis 1856, cinq lois spéciales^, inaugurant le système adopté depuis longtemps par les États-Unis de l'Amérique du Nord, ont fait passer dahs^Tfe^roit^ commun le principe de la responsabilité limitée des sociétaires. Elles autorisent toute société composée de plus de sjx personnes à se constituer dans ces conditions, en se soumettant à des prescriptions énoncées dans 197 articles dont plusieurs^ofirent eux-mêmes de nombreuses disposïtîo3fertTette complication est, à plusieurs égards, la critique du nouveau système : elle témoigne de l'embarras où s'est trouvé le législateur sollicité , d'un côté par le désir d'étendre le droit d'association, de l'autre par le devoir de mettre le public en garde contre les inconvénients de l'irresponsabilité des associés. L'opinion qui jusqu'alors avait repoussé ce système conservait encore beaucoup de force : on
3 Acte du 14 juillet 1856 sur les sociétés par actions, complété par les actes des 13 juillet et 27 août 1867, des 23 juillet et 2 août 1858.
alléguait, en effet, que la responsabilité est l'âme du commerce, et que l'abandon de ce principe salutaire réagirait à la longue sur la moralité publique, comme le feraient, dans d'autres genres d'activité , des lois qui dispenseraient les hommes de guerre du courage, ou les clergés du dévouement.
Au point de vue des principes, ces objections sont parfaitement fondées ; cette nouveauté n'a pu s'établir que dans des sociétés où l'on s'exagère les avantages de l'activité manufacturière. On ne voit point, par exemple, comment, sans violer l'équité, on pourrait refuser le bénéfice de l'irresponsabilité à une famille qui ne croirait pouvoir soutenir que dans cette situation la concurrence d'une société par actions. Il semble même que le régime de la responsabilité limitée des sociétés a singulièrement amoindri, dans l'Amérique du Nord, le sentiment de l'honneur commercial. Il est à craindre que le nouveau régime des sociétés par actions ne produise, en Europe, la même décadence morale. Toutefois il est douteux que des particuliers soient jamais enclins à revendiquer l'irresponsabiUté comme un avantage.
En entrant dans cette voie nouvelle, les États- Unis et l'Angleterre ont obéi à un penchant que le perfectionnement des mœurs peut rendre légitime. Plus les nations s'élèvent dans l'ordre intellectuel et moral, et moins il convient que les gou-
vernements imposent, dans les rappQj:ts privés, les règles de la justice. A piusmrle i^on convient-il de moins en moins d'interdire des actes non répréhensibles, en prévision des abus qu'ils peuvent entraîner. Dans les sociétés qui se préservent de la corruption, les pKrïïcu*Iîers sont plus aptes que les fonctionnaires publics à discerner ce qui est juste et licite en matière d'intérêt privé. Dès qu'ils ne se sentent plus en tutelle, leur sollicitude se développe. Ils se tiennent en garde contre les entreprises qui n'offrent pas les garanties nécessaires, et ils se montrent ingénieux à exploiter les champs nouveaux d'activité où il leur est permis de pénétrer. L'Angleterre, parait s'être élevée à cette hauteur ; et, s'il en est ainsi„elle apris en Europe l'initiative d'une liberté feêoncfe. Conformément à l'exemple des États- Unis, elle transforme ses anciennes banques de dépôt len sociétés à responsabilité limitée , sans que la confiance du public paraisse diminuer. Cependant on peut prévoir que, si la corruption envahissait le corps social, les nouvelles sociétés par actions pourraient devenir un actif élément de décadence commerciale.
En France, le nouveau régime était moins justifié par l'état des mœurs, et les sociétés par actions se multiplient au delà des vrais besoins de notre temps. Cependant il faut moins voir dans ce résultat une aberration de nos commer-
çants qu'une réaction judicieuse de tou^ les intérêts contre les conséquences du Partage forcé. Les établissements de famille sont soumis , à la mort du père, à une liquidation fatale (§ 20 et 37) ; tandis que ceux des sociétés par actions survivent, par privilège spécial, aux propriétaires. Il est donc naturel qu'un homme prévoyant fasse appel à ce genre de communauté, même dans les cagnombreux où Faction individuelle serait plus féconde. Mais , en organisant ainsi les sociétés par actions, la France a peu contribué par sa pratique à faire prévaloir les bons principes. Uvo^z__ puissance dont elle a fait preuve doit être surtout attribuée aux institutions et aux mœurs qui, depuis deux siècles , détruisent incessamment chez nous et l'initiative individuelle, et l'action collective indépendante de l'autorité pubUque.
A aucune époque la France n'a pu acclimater chez elle les sociétés à responsabiUté illimitée , créées par la Hollande et l'Angleterre. Les sociétés en nom collecta (art. 20.à 22 du code de commerce) ne réunissent guère en fait que deux ou trois associés , et elles ne sauraient être assimilées, ni aux banques de dépôt de ces deux pays, ni aux sociétés de mines des comtés de Gornouailles et de Devon. Les associations ouvrières qui ont été créées sous l'influence des idées de 1848, et qui ont réussi à se maintenir jusqu'à ce jour (§ 43), ne saïu^aient être non plus considé-
rées corame Téquivalent des sociétés responsables de l'Angleterre. Elles comprennent, il est vrai, un grand nombre d'ouvriers ; mais ceux-ci, n'ayant aucune fortune personnelle, n'ajoutent w^*^ rien aux garanties données par le capital engagé. ^1"^ Elles ont d'ailleurs adopté , pour la plupart , la ^^^^/'^'"^forme de la société en commandite , qui fait retomber exclusivement la responsabilité sur un petit nombre d'associés spécialement chargés de la gestion.
Les sociétés composées d'actionnaires engagés seulement pour le montant de leur mise, et dirigées par des gérantsresponsables, sont une forme nouvelle, mais déjà prévue par le législateur de 4807, de l'ancienne société en commandite (code de commerce, art. 23 à 28 et 38). Elles forment d'excellentes institutions dans les cas , relativement rares, où les gérants offrent, par leur caractère et leur fortune, les garanties désirables; mais elles ont été trop souvent," pour des hommes peu scrupuleux, un moyen de tromper les actionnaires et le public. Par la loi du 17 juillet 4856 , on a voulu remédier aux abus révélés par l'expérience : cependant des hommes compétents assurent que, en faisant intervenir une réglementation sévère et en flrevenaht quelques scandales, on a en même temps entravé beaucoup d'entreprises utiles qui n'ont plus trouvé dans cette forme d'association la liberté nécessaire au commerce.
Nos gouvernements, désirant favoriser la création de certaines entreprises d'intérêt public, ont, depuis le xvi® siècle , à l'exemple des Hollandais et des Anglais, constitué des sociétés privilégiées, dans lesquelles aucun membre n'est tenu au delà de sa mise ; le code de commerce (art. 29 à 37 et 40) en a fait , sous le nom de société anonyme , une institution normale .j En établissant de telles exceptions au droit commun, le gouvernement se réserve toujoiu^s de contrôler , par une surveillance spéciale , dans l'intérêt des actionnaires et du public , la formation et l'emploi du capital : il communique ainsi aux sociétés anonymes un crédit qui ne résulte guère du principe sur lequel elles sont fondées.
Enfin la loi du 6 mai 4863 autorise toute réunion déplus de sept personnes àconstituer, sans autorisation préalable du gouvernement, une société à responsabilité limitée, dans laquelle aucun actionnaire n'est tenu au delà de sa mise, pourvu que le capital social ne dépasse pas vingt millions de francs. Ces sociétés sont gérées par des administrateurs nommés, pour six au plus, en assemblée générale, et devant posséder un vingtième du car pital social ; leur gestion est contrôlée par des commissaires désignés également par l'assemblée générale. Des états trimestriels et un inventaire annuel, dressés par les soins des administrateurs, tiennent le public et les actionnaires au
courant de la situation de la société. Tous les documents émanant de celle-ci rappellent au public que l'institution n'offre pas les garanties propres au régime individuel. Enfin un grand nombre de mesures empruntées à la législation des sociétés anglaises à responsabilité limitée et à celle de nos sociétés en commandite, ont pour but de garantir les intérêts * des actionnaires et des tiers contre l'improbité ou la négligence des administrateurs.
Cette loi établit, entre la France et l'Angleterre, une analogie assez complète , en ce qui concerne l'établissement des sociétés par actions. Ceux qui se persuadent que la principale force de l'industrie moderne se trouve dans l'association des capitaux, pourraient donc être conduits à penser que nos manufacturiers et nos négociants soutiendront désormais à armes égales la lutte établie entre eux et leurs rivaux par le traité de commerce de
L'importance exagérée attachée par beaucoup de bons esprits à ce genre d'association me paraît être une des erreurs dangereuses de notre époque. Malheureusement, cette exagération n'est pas réfutée par l'expérience, comme celle qui se rapporte à l'association des travailleurs; elle semble même , au premier aperçu , être justifiée par les succès qu'obtiennent sous nos yeux plusieurs sociétés par actions. Elle n'en est donc que plus redoutable , puisqu'elle nous endort dans une
fausse sécurité , et puisqu'elle nous cache , en ce qui touche l'organisation du travail, les véritables conditions de la réforme.
D'un autre côté, tout n'est pas illusion ou artifice dans ces entraînements et dans ces succès : l'association des travailleurs et des capitaux, qui a joué un grand rôle dans le passé, ne restera pas complètement stérile à l'avenir. Il me reste donc, pour épuiser ce sujet, à indiquer la part qui sera faite désormais par les nations les plus libres et les plus prospères à ces deux formes de la communauté.
LA COMMUNAUTÉ DOIT, A L' AVENIR , SE RESTREINDRE AUX ENTRE- PRISES QUE LA FAMILLE NE PEUT A^ÔrIjÈr "^^
Pour apprécier sûrement les avantages et les inconvénients des communautés , je dois d'abord rappeler les conditions de succès nécessaires à toutes les entreprises ayant le gam pour objet.
Au premier rang se placent l'énergique application au travail qui augmente les recettes ou les produits, et la solUcitude qui s'inquiète de réduire les dépenses. VienîîSnï^ ensuite l'harmonie qui fait con^^ourir au but commun le chef et ses collaborateurs, puis l'accumulation des bénéfices (lui donne aux générations successives le moyen
de perfectionner leurs méthodes et d'étendre leurs opérations.
Lorsque l'entreprise se raïtache à la petite industrie , ces conditions se trouvent renîplies au plus haut degré par le père de famille opérant avec l'aide des siens , pour son propre com^të^^ sous le régime de la famille-souche et de la Liberté testamentaire. Chacun, en effet, travaillant pour soi et pour ceux qui lui sont chers , est stimulé, par l'intérêt et par Taflection, à développer la plus grande somme 4' énergie et de sollicitude. Le travail, en réglant àiîisi l'emploi du corps et de l'esprit , cimente enco^îr l'union créée depuis l'enfance par l'autorité des parents, les liens dîTsang et les habitudes de la vie commune. Ceux mêmes qui se propbsént*de fonder, dans la métropole ou aux colonies, une nouvelle maison, savent qu'un de leurs principaux moyens de succès se trouvera dans un nom recommandé à la confiance publique par la vieille renommée de la maison-souche. Nul ne reste donc indifférent à la pensée de voir sa famille se p^ër^^tuer et grandir. Les futurs émigrants, tant qu'ils habitent le foyer paternel, sont d'ailleurs intéressés à la prospérité qui doit fournir leurs pi^ôpres moyens d'établissement. Tout contribue ainsi dans ce régime à encourager le travail et l'épargne. Le père, dont la soîlicitude pour la perpétuité de sa maison ne peut se sépa-
rer de rafifection qu'il accorde à tous les enfauts^ réussit mieux que toute autorité à concSîer le succès de l'entreprise commune avec la satisfaction des intérêts individuels. En se réservant d'établir chaque enfant dans la situation la plus conforme à ses goûts et à ses aptitudes, il institue Théritier le plus capable de continuer son œuvre ; et , tant que ses facultés restent intactes, il se dévpue à lui transmettre un capital agrandi, Un outillage plus puissant, des méthodes perfectionnées, une cUentèle plus étendue.
Dans les entreprises appartenant au domaine de la grande industrie , l'équilibre est moins complet, et plusieurs de ces éléments de prospérité ne concourent plus aussi bien au succès de l'ensemble. Le patron doit prendre ses nombreux collaborateurs en dehors de sa famille. Ne pouvant partager leurs travaux manuels, et devant se consacrer à la direction d'affaires compliquées, il appartient en fait à une autre classe de la société. Un certain état d'antagonisme tend donc à se produire entre le maître recueillant seul les bénéfices de l'entreprise^ et des ouvriers enclins à épargner leur peine , quand ils ne travaillent pas au profit exclusif de leur famille.
Cependant cette difficulté, en quelque sorte ^^ organique, des grandes entreprises n'est point* insoluble ; et les patrons ont trouvé , pour la ré- II 8
soudre , d'admirables combinaisons * qui se rencontrent, avec les mêmes nuances , dans toutes les constitutions stables et prospères , malgré la diversité des races, des territoires, des climats et des trav£uïx! Les patrons intelligents laissent la jeunesse entreprenante des familles-souches chercher fortune dans l'armée, la flotte ou les colonies, et ils recrutent leur personnel parmi ceux qui, ne se sentant point capables de s'élever au rang de chefs d'industrie, aiment à s'appuyer au heu natal sur un patronage bienv^eîMbt (§ 50). Ainsi se crée un état de dépendance réciproque qui intéresse les deux parties à entretenir de bons rapports. L'ouvrier donne son concours parmanent , sans câSeî^ a l'appel des patrons concurrents, aux attractions de l'émigration ou aux charmes de la petite industrie. Le patron garantit les familles attachées à sa fortune contre les fâcheuses éventualités qui naissent de l'imprévoyance , des accidents, des maladies, de la mort prématurée des parents, et des grandes calamités publiques.
Cette organisation ne réussit pas toujours à stimuler l'énergie du travailleur , surtout lorsque le salaire n'est pas proportionné au travail accompU; mais elle trouve de larges compensations dans l'emploi de capitaux considérables , dans l'inter-
1 Voir les six pratiques de la coutume des ateliers. {V Organisation du travail, chap. il, §§ 19 à 25.)
vention de machines puissantes, et dans la réduction relative des frais généraux. L'accumulation des capitaux se produit d'ailleurs avec une supériorité irrésistible, lorsque les chefs d'industrie soiiïnisà la loi divine ont toute autorité au foyer et à l'atelier. Dans ces conditions, les patrons transmettent intégralement à un héritier l'édifice créé par les précédentes générations; ils résistent à l'attrait du luxé et à l'influence des capitales ; veillant personnellement à leurs intérêts, ils conservent la simplicité de leurs aïeux, et ils entretiennent avec les populations les rapports d'affection qui sont la vraie cause de leur ascendant et de leurs succès.
Les deux formes principales du travail individuel , convenablement appropriées aux divers genres d'industrie et fécondées par de bons rapports sociaux , réunissent donc toutes les conditions de stabilité et de progrès. Il n'en est pas de même des communautés ; et je vais maintenant expliquer pourquoi elles ne l'emportent sur l'individu ou sur la famille que dans des circonstances exceptionnelles.
Les communautés de travailleurs ayant le gain pour principal mobile , développent peu chez les individus l'énergie qui accroît la production, et la sollicitude qui restreint les consommations ou les dépenses. Le vice essentiel qu'elles présentent
SOUS ce rapport consiste en ce que tout effort extraordinaire de zèle ou d'habileté cHarge exclusivement l'ouvrier qui Taccomplit; tandis que le supplément de produits qui en résulte , étant réparti entre tous les associés, ne lui attribue qu'une récompense insignifiante. Une autre forme de ce même vice organique consiste en ce que chacun profite exclusivement des satisfactions qu'il peut trouver dans l'inaotence ou j'inattention ; tandis que les inconvénients lèsélît^urtout la masse des associés. L'application au travail tend donc à s'affaiblir sous ce régime , par les plus naturelles propensions du cœur humain. Les communautés ont quelquefois réussi dans le passé à stimuler l'énergie des travailleurs,; mais elles n'ont habituellement évité un écuèu que pour donner sur deux autres. Quand elles ont eu recours à une sévère discipline, elles ont abaissé les caractères. Quand elles ont dû exiger le concours de certains sentiments moraux, elles sont devenues exceptionnelles, et elles n'ont pu agir que sur une faible minorité.
Les communautés réussissent plus difficilement encore à maintenir l'harmonie entre les travailleurs associés, ou entre ces derniers et leurs chefs. Elles se montrent encore plus impuissantes dans tous les cas où il serait nécessaire d'imposer l'épargne aux associés , au profit de l'action collective.
s 45. — LE VRAI ROLE DES COMMUNAUTES 257
Ces difficultés sont plus refâomables , pour les communautés qui tendent à se constituer de nos jours , qu'elles ne Tétaient pour les communautés patriarcales et féodales (§42) de l'ancien régime. Ces dernières se sont évidemment formées et maintenues sous des influences qui n'ont point d'équivalents dans les constitutions actuelles de l'Occident. En se reportant aux détails donnés dans un autre chapitre sur l'organisation des communes rurales de la Russie (§65) , on s'aperçoit que l'harmonie sociale y repo^Ç^r des forces dont nous ne disposons plus aujourd'hui.
Le père , le chef de communauté et le seigneur, formant trois autorités superposées et inégalement engagées, s'appliquent tous à comprimer parmi les jeunes gens l'insubordination, l'indolence ou la dissipation, et en général les penchants contraires à l'intérêt commun. Cette hiérarchie d'influences , fondée sur les habitudes du premier âge , se retrouve dans toutes les communautés orientales - créées en dehors de la commune. En France même , lorsque l'autorité seigneuriale était depuis longtemps tombée en désuétude ou formellement abolie, nous avons vu nos vieilles communautés de propriétaires agriculteurs se maintenir avec l'autorité patriarcale , au milieu de populations envahies par les
2 Les Ouvriers européens y p. 76.
258 CDAPITRE V — L'ASSOCIATION
mœurs de la famille instable^! Les communautés de fermiers du Nivernais (§44) n'ayant point été portées, comme les précédentes, à se dissoudre par raj^psrf qu'offrait le partage de la propriété indivise, conservent encore les sentiments et les habitudes de cette antique organisation. Ainsi constituées ,* les communautés européennes imprimaient surtout à la jeunesse l'esprit d'obéissance , condition première de l'harmonie sociale; elles réussissaient moins à développer l'amour du travail et Taccumulation des épargnes. Ces dernières tendances n'étaient marquées que chez quelques individualités éminentes , retenues dans les communautés par des traditions appuyées de règlements restrictifs. Là se trouvaient la principale cause de succès , et en même temps l'un des vices essentiels des communautés patriarcales. Quand le dévouement n'était plus volontaire, n'était-il pas injuste, en effet, que ces natures supérieures fussent obligées d'employer leurs talents au profit de majorités indolentes?
On comprend donc que les anciennes communautés se soient successivement dissoutes , à mesure que l'extension de la propriété individuelle attribuait plus complètement à chaque chef de ménage les fruits de son travail et de sa prévoyance , donnait plus d'indépendance aux tenan-
ii Les Ouvriers européens, p. 247. — Sur les circonstances qui ont amené, en 1846, la dissolution de la communauté des Jaolt.
ciers et aux fils majeurs ou maries , et suggérait à un plus grand nombre d'hommes l'espoir d'arriver, par leurs propres efforts, aux premiers rangs de la hiérarchie sociale. Et il est maintenant facile d'expliquer pourquoi il a été impossible en 4848 de faire , des communautés de travailleurs (§43), une des bases fondamentales de la société. ^
La plupart des associations de 4848 ont été tout d'abord en but*le a (Tes erreurs et à des passions incompatibles avec le succès d'une entreprise commerciale. Le principe d'égalité, qu'on a voulu étendre jusqu'au taux des salaires , a eSarte^l4s meilleurs ouvriers; ou bien il a détruit promptement chez eux la sollicitude et l'énergie. La participation aux bénéfices, que les fondateurs signalaient comme le but principal des nouvelles institutions , n'a guère contribué à stimuler les travailleurs : très-inquiets du présent, peu soucieux de l'avenir, ceux-ci n'ont attaché qu'une médiocre importance à tout avantage qui n'aboutissait pas à une rétribution immédiate. Peu d'associés ont compris la nécessité de constituer un capital social au moyen de l'épargne individuelle ou collective. Ceux qui ont voulu réagir contre cette imprévoyance, et qui seuls auraient été capables de gérer les intérêts communs , sont devenus suspects ou antipathiques à leurs associés. Excitées par l'envie ou l'orgueil , propagées
par l'esprit de chérie, ces répugnances ont fait repousser, dans les élections, les membres dignes du commandement. Enfin ceux-ci, lorsqu'ils ont été momentanément appelés au pouvoir , ont été bientôt découragés par l'ingratitude ou par l'opposition inintelligente de leurs subordonnés *^
Les communautés qui ont d'abord échappé à ces causes de destruction, ont difficilement résisté aux revers qui viennent périodiquement frapper les entreprises commerciales les mieux assises. Ces crises , en effet , ont toujours accru les méfiances réciproques et les dissensions intestines. Les succès assurés aux diverses spécialités industrielles par certaines causes accidentelles de prospérité, ont même été parfois, pour les communautés, des ferments plus actifs de dissolution. Ils ont fait naître des espérances exagérées , et conseillé des partages imprudents ^de bénéfices. Sous ces diverses influences , le lien social s'est relâché : les ouvriers ont été plus enclins. à s'établir à leur propre compte , et les geranfe ont recherché plus volontiers, dans le régime ordinaire, des situations lucratives ou indépen-j dantes.
Les associations ouvrières n'ont pu se main-
4 Depuis 1848, j'ai suivi avec beaucoup de soin les travaux de plusieurs ouvriers qui ont brillé par leurs talents naturels au sein des communautés. En général , ils ont eu à souffrir de Tenvie injustifiable de leurs associés ; tandis qu'ils sont arrivés à la fortune en revenant aux ateliers régis par la Coutume. (Note 1 .)
tenir jusqu'à ce jour, au nombre d'une vingtaine, qu'en réagissant contre la plupart des idées de leiy^ fondateurs, et en faisant contre- poids aux viceë du système par une réglementation sévère. Elles confirment, par leur pratique même, les principes fondés sur la prépondérance croissante du régime individuel. Elles admettent pour la fixation des salaires une inégalité en rapport avec celle des travaux et des aptitudes. Elles imposent la prévoyance aux associés et créent le capital des entreprises , au moyen de prélèvements opérés ou sur les bénéfices , ou sur les salaires. Elles soustraieiit les gérants aux caprices et aux intngues des associés, en donnant une longue durée à leur mandat , et en soumettant les cas de révo-r cation à l'arbitrage des conseils de prud'hommes, c'est-à-dire d'autorités choisies en dehors des communautés. Après avoir éliminé toutes les individualités qui tendaient aies troubler, la plupart des associations , par crainte du désordre , vont jusqu'à interdire presque absolument les nouvelles admissions. Pour combler les vides laissés par la mort ou par la retraite volontaire des associés, elles s'adjoignent, comme je l'ai dit (§43), des auxiliaires salariés, qui ne participent ni aux charges ni aux avantages de la communauté. Enfin, pour conjurer la désertion des associés auxquels les retenues forcées ont constitué un capital , elles en confisquent une partie
2«î CHAPITRE V — ; L'ASSOCIATION
notable, ordinairement 30 pour 100, au profit de la communauté , et elles ne rendent le reste que par petites annuités réparties sur une période qui est rarement inférieure à dix années.
En résumé , les communautés de 1848 ne se perpétuent qu'en adoptant autant que possible les deux caractères essentiels à toute organisation stable du travail : en restreignant à certaines individualités choisies le principe d'association et l'action directrice; en exigeant formellement des associés les habitudes qui font prospérer toute agrégation, l'épargne, la permanence des engagements et l'obéissance.
Les communautés de 1848 sont ainsi revenues , par une voie détournée, aux principes révélés depuis longtemps par l'histoire et par la pratique ^des sociétés prospères. Nous ne devons point regretter le temps et l'argent absorbés par ces essais ; mais nous aurions pu arriver plus directement aux réformes dont tous les hommes éclairés sentent le besoin. Il eût été, en effet, plus judicieux de convier, d'une part les ouvriers à pratiquer ces principes , de l'autre les chefs d'industrie à rétablir les anciennes habitudes de solidarité et de patronage (§50).
Cependant ces tentatives ne seront point , dans l'histoire de la réforme , un incident infructueux. Les associations ouvrières offrent, en certains cas , des chances de durée , et elles fournissent
par conséquent aux amis de la science sociale des enseignements utiles. Elles assurent, en outre, aux associés animés de l'antagonisme social de notre lemps, des satisfactions qu'ils ne trouveraient pas dans le régime ordinaire. Elles n'ont qu'un caractère exceptionnel, puisqu'elles ne conviennent, ni aux masses dépourvues des qualités morales nécessaires à toute action collective , ni aux individualités éminentes qui peuvent prospérer par leurs propres efforts. Elles répondent seulement aux propensions de cette catégorie restreinte d'ouvriers qui, par l'élévation de leurs sentiments , se prêtent à toutes les exigences du travail en commun, sans avoir les ressources , les talents ou l'initiative nécessaires pour réussir sous le régime du libre arbitre^
Les communautés de travailleurs pourraient utilement se multiplier encore, parce que certains ouvriers possèdent déjà ces qualités, ou sont disposés à les acquérir par la pratique même de l'association. Mais, alors même qu'elles devraient rester stationnaires, ces entreprises pourront toujours être citées comme une des plus honorables manifestations de la réforme du XIX® siècle. Les classes dirigeantes ont intérêt à les propager partout où les révolutions et la corruption des mœurs portent les ouvriers à supporter impatiemment l'autorité des patrons. En effet , les ouvriers , abusés sur les prétendus
avantages de la communauté, constateront par leur propre expérience qu'on les engage dans une voie qui ^convient seulement à quelquesuns ; que les masses ne trouveraient pas dans ce régime une meilleure condition , et que les individualités habiles n'y auraient plus le moyen de s'élever dans la hiérarchie sociale.
Quelques personnes paraissent craindre que l'entraïneiSient actuel des ouvriers de l'Occident vers l'association ne contrarie le développement normal qui, chez les peuples libres et prospères , se fonde de plus en plus sur la propi^élé^ individuelle. Cette crainte ne sera point justifiée par les faits. L'entraînement cessera dès que l'harmonie sociale sera rétablie; et, tant que L'antagonisme actuel subsistera, le besoin factice de l'association ne sera que trop tempéré par la nature des hommes. Les sentiments qui faisaient prospérer les communautés de l'ancien régime ne sont pas moins nécessaires aux communautés nouvelles qui tendraient à se former; mais ils deviennent rares au milieu du désordre présent des esprits. C'est ainsi que le respect de l'autorité imposé autrefois à chacun, sous l'influence de la Coutume et des pouvoirs constitués, se détruit de plus en plus dans les cœurs par la rupture des liens sociaux et par les exagérations de l'individualisme.
Plusieurs motifs ont donné et conserveront aux
sociétés par actions , le succès que ne peuvent obtenir les communautés de travailleurs.
En premier lieu, les sociétés par actions, composées de capitalistes qui sont, par rapport à leurs ouvriers, de véritables chefs d'industrie, sont moins soumises que ces communautés aux dissensions intestines. Habitués à diriger pour leur propre compte des entreprises commerciales et industrielles , ou tout au moins à administrer leurs revenus, les associés sont plus aptes que de simples salariés à choisir les gérants de la communauté , et à participer, dans une certaine mesure, à la gestion. Ils se laissent moins éga- / rer par le découragement ou par des espérances exagérées. Enfin, ayant en dehors de ces sociétés beaucoup d'intérêts et de relations, ils laissent plus de liberté aux gérants de l'administration commune : ils cèdent moins souvent à des senti- , ments de rivalité, et ils sont moins enclins à troubler l'entreprise par leurs intrigues ou par leurs passions.
En second lieu , les sociétés par actions sont réellement indispensables aux peuples modernes dans deux cas principaux : lorsque l'entreprise, ayant par exemple pour objet un chemin de fer ou une banque, exige un capital considérable que ne pourrait réunir un seul chef de famille ; lorsque le succès de l'industrie, ainsi qu'il arrive pour les exploitations de mines métalliques
(§ 36), dépend de certaines éventualités qui ne sauraient être modifiées par aucune sagesse humaine, et qui font surgir, d'une somme donnée d'intelligence et de travail , une richesse inespérée ou une ruine irrémédiable. Ces deux genres d'entreprises, dans lesquelles l'association est commandée par la nécessité ou par la prudence , se propageront beaucoup à l'avenir parmi toutes les nations occupant un vaste territoire , sans qu'on puisse attribuer ce résultat à la supériorité intrinsèque du principe. Malgré ses imperfections organiques, la communauté triomphe dans ces cas spéciaux, parce qu'elle se trouve soustraite à la concurrence des entreprises individuelles, qui ailleurs est irrésistible.
Enfin l'utilité des sociétés par actions se reconnaît encore à ce symptôme qu'elles remplacent souvent, dans une nation prospère, les communautés de travailleurs. Il est, en effet, dans la nature des choses que l'association des capitaux se substitue à celle des hommes, à mesure que les plus jeunes chefs ^e^^eriage, réclamant une situation indépendante , prennent la place précédemment occupée par les anciennes autorités patriarcales (§ 24) ; à mesure, en un mot, que les individus deviennent plus capables de commander et moins enclins à obéir.
D'un autre côté, les mêmes changements continuant à s'accomplir au milieu de populations
chez lesquelles rien n'eiilirave Faccumulation des capitaux et le développement des aptitudes , il se produit avec le temps une nouvelle transformation, et certaines sociétés par actions doivent à leur tour céder la place aux entreprises individuelles. Des familles-souches, élevées aune haute fortune par les travaux, les épargnes et les vertus de plusieurs générations , peuvent alors aborder directement, à leur propre compte, les entreprises qui, sous les régimes antérieurs , n'étaient accessibles qu'aux communautés.
Tel est l'ordre des choses qui s'établit de plus en plus en Angleterre , sous l'influence combinée des bonnes mœurs et de la liberté. Les sociétés par actions qui , au commencement de ce siècle , s'appliquaient fréquemment aux industries usuelles, telles que le traitement des minerais métalliques ou l'élaboration des métaux , des bois , des cuirs et des matières textiles, ont été progressivement détruites par la concurrence des familles , et, pour ces spécialités, elles ne se présentent plus guère dans l'organisation britannique qu'à l'état d'exception. La même révolution s'accomplit maintenant, avec des circonstances décrites ailleurs en détail , dans les curieuses communautés de fondeurs des hautes vallées bergamasques ^
Cette transformation est moins avancée chez
* Les Ouvriers européens , p. 133.
nous. Beaucoup d'industries accessibles aux familles sont encore exploitées par des sociétés d'actionnaires. On voit même, contrairement à ce qui a eu lieu en Angleterre, des pères de famille aliéner, au profit de ces sociétés, des industries patrimoniales. Ce mouvement rétrograde de la civilisation est provoqué en partie par nos révolutions politiques, qui introduisent, dans toutes les branches d'industrie ou de commerce, des éventualités redoutables que les Anglais n'ont guère à conjurer que pour l'exploitation des mines métalliques. Il faut surtout y voir une des conséquences les plus funestes de notre régime de succession. L'expérience apprend que les entreprises industrielles ne résistent pas plus de deux générations aux partages qui suivent la mort des chefs de maison. Un homme prévoyant ne peut donc rendre son œuvre perpétuelle qu'en la cédant à des actionnaires. Nos descendants, lorsqu'ils seront revenus en cette matière à la connaissance des vrais principes, trouveront dans l'histoire de cette époque un sujet d'étonnement. Ils auront peine à comprendre que, pendant près d'un siècle, notre loi civile ait refusé à la plus légitime, à la plus bienfaisante des associations , à la famille, la continuité qu'elle accordait à des associations factices et souvent immorales.
\ Plusieurs sociétés par actions ayant pour objet les banques, les mines et les entreprises de
transport, sont parfois administrées avec habileté , et elles jouissent sous ce rapport d'une juste considération. Elles doivent habituellement ce succès à deux causes. En raison de leur importance, elles se présentent par beaucoup de points au contrôle des actionnaires ; et elles se trouvent préservées par là des abus propres aux petites entreprises. Elles donnent à leurs gérants des situations plus lucratives et plus douces que celles des industries privées; en sorte qu'elles peuvent les choisir parmi les hommes les plus éminents. Cependant ces hommes ont presque toujours acquis leur expérience et leur renommée à la salutaire école du travail individuel ; c'est donc à celui-ci qu'il faut attribuer en grande partie les meilleurs résultats du régime collectif.
Ces sociétés exceptionnelles ne sauraient toutefois se garantir complètement des vices inhérents au principe même de la communauté. Ces vices pèsent lourç^emj^t ^ur les entreprises qui tiennent mal à propos la place de l'industrie privée. Ils sont plus redi)ùtables encore pour celles qui ne doivent leur existence qu'aux désordres de notre organisation sociale./
Le sentiment fécond qui porte une famille à s'identifier avec son entreprise, à restreindre ses jouissances personnelles et à capitaliser par l'épargne ses bénéfices , en vue d'étendre ses opérations ou de s'élever dans la hiérarchie sociale,
n'a aucune prise sur une compagnie d'actionnaires. Ceux-ci, préoccupés de leurs propres affaires, renoncent volontiers à l'influence que leur donnerait la direction de la communauté. Ils s'effacent saiis regret devant les gérants , mais n'en tiennent que plus à la seule satisfaction qu'ils aient en vue : il? veulent, à tout prix, obtenir de leur mise le produit le plus élevé. Ils exigent, en conséquence, que les bénéfices soient inTêgralement partagés. Ceux, qui sont pénétrés de l'esprit d'épargne, entendent l'exercer exclusivement dans le cercle de leurs intérêts personnels, en s'aidant de toutes les ressources qu'ils peuvent tirer de leurs capitaux. Ce partage intégral des bénéfices sera toujours, pour les sociétés d'actionnaires, une cause irrémédiable d'infériorité.
Même lorsqu'elles disposent des gérants les plus habiles qu'ait pu former l'industrie privée , les sociétés par actions offrent rarement l'harmonie qui ne peut guère provenir que de l'unité de direction. Souvent le mal vient des assemblées d'actionnaires et des conseils chargés d'exercer les contrôles. Ces pouvoirs se tiennent rarement dans un juste milieu entre l'insouciance (|ui provoque l'abus dans la gestion, et l'empiétement qui y détruit l'autorité. De là, des fraudes ou des dissensions qui ruinent trop souvent les entreprises les mieux conçues.
Mais, ainsi que je Tai déjà fait remarquer, le principal vice des sociétés par actions, comme de toute communauté vouée aux arts usuels, est l'indolence ou Timprobité de la gestion. Aucune influence ne saurait communiquer aux gérants d'intérêts collectifs l'énergie que donnent au père de famille, travaillant pour son propre compte, le sentiment de sa responsabilité et l'aCTection qu'il porte à sa femme et à ses enfants. Bien rarement on voit ces gérants consacrer au travail tout leur temps et toutes leurs pensées. On les voit encore moins conjurer par des efforts extraordinaires l'effet de crises imprévues. Us savent, en effet, que cette vie de dévouement leur assurerait à peine uiî supplément de bien-être , et que leurs efforts profiteraient presque exclusivement à des actionnaires inattentifs ou ingrats. Placé en présence d'une industrie accessible à une famille, tout homme habile et laborieux aimera mieux l'exploiter à son propre compte que se mettre au service d'une société d'actionnaires. C'est ainsi que, dans un ordre social exempt de privilèges et de règlements restrictifs , le travail individuel tend de plus en plus à se substituer au travail collectif.
Un autre vice habituel des sociétés par actions est la multiplication inutile du personnel dirigeant. Gomme chacun peut le constater, beaucoup d'hommes influents se sont créé, aux dé-
pens des associés, de véritables prébendes qui déjà ne sont pas mieux justifiées que ne Tétaient en 1789, après un siècle de décadence, celles de l'ancien régime. ^^.^ i^
On s'est donc complètement mépris en présentant les sociétés par actions comme le type d'une organisation générale qui remplacerait les industries de famille, systématiquement désorganisées par notre régime de succession. Le mouvement imprimé en ce sens par la loi civile, et plus directement par l'institution des sociétés anonymes, est, dans la plupart des cas, instable et rétrograde. Un plus grand développement de ces sociétés tarirait même bientôt les sources de prospérité que plusieurs d'entre elles ont trouvées ,t dans l'intervention d'hommes éminents , formée préalablement à l'école de l'intérêt privé et de la responsabilité personnelle. ^Ëk* pratique de ce régime amènerait d'ailleurs avec le temps la corruption que n'a pu éviter jusqu'à présent aucune agrégation humaine fondée sur un principe autre que celui de la famille. En confiant la plupart des intérêts commerciaux à des gérants et à des employés, on propagerait sans cesse les habitudes d'improbité et d'indolence y au détriment des sentiments d'honneur et de devoir.
Les sociétés par actions ne sont donc point appelées , dans une bonne organisation sociale, à envahir tout le champ du travail. Elles doivent
y rester à Petat d'exception ; et, sous ce rapport, on peut les assimiler aux grandes villes, éparses sur le territoire. Celles-ci, en effet, ne conservent leur bienfaisante influence que si, se présentant de 'loin en loin, au milieu de populations soumises aux salutaires influences de l'agriculture (§34), elles peuvent y recruter incessamment
un personneFïnoral et énergique.
L'impuissance habituelle de la communauté appliquée au commerce et à l'industrie , révèle assez l'erreur de ceux qui espèrent y trouver la guénson' des maux de notre amculture. Selon l'opinion des partisans exagères de ce principe, l'État devrait remédier aux inconvénients qu'offrent nos villages à banlieue morcelée (§ 34) , en les faisant exploiter en communauté par d'habiles ^ T^' ingénieurs éleves^ans les écoles publiques. Après s'être empfô^^é à détruire les domaines' agglomérés que les familles conservent partout où règne la Liberté testamentaire, la loi civile et les pouvoirs publics comprimeraient dorénavant en sens inverse les volontés individuelles, et ils grouperaient d'innombrables parcelles en grands ateliers. Les inconvénients actuels du morcelle- ' ment seraient évités sous un régime qui substituerait l'unité d'action à l'éparpillement des efforts, l'harmonie à l'antagonisme, la science à la routine , des actionnaires enrichis par l'association à des propriétaires pauvres et impuis-
274 CHAPITRE V — L'ASî
sants. Cette perspective doit sourire à ceux qui voient dans le Partage forcé un principe immuable ; mais on chercherait en vain dans toute l'Europe une commune rurale ayant adopté ce régime. Si la communauté appli^uéje aux jndastries manufacturières qui s'y prétérit lé mieux échoue presque toujours, que peut-on en attendre pour Tagriculture 5 qui a été, de tout temps et dans toutes les civilisations, l'aliment par excellence du travail individuel? C'est sur ce point peut-être que mon enquête a été dirigée de la manière la plus soutenue (§ 8) ; et je n'hésite pas à affirmer que l'extension de ce régime aux petites propriétés de paysans ferait perdre aux populations rurales tout sentiment de libre sgrbitre , et frapperait les nations d'un abaissânenT sans exemple.
En résumé, la France se mettrait en contradiction avec la pratique des peuples les plus prospères , si elle continuait à favoriser les sociétés par actions , au détriment deg industries de famille. La loi doit même se mettre err garde contre ces sociétés, non -seulement, comme on a dû le faire récemment, pour réprimer les actes blessant la probité , mais encore pour leur interoire ' certaines entreprises contraires à l'intérêt général. Ainsi, dans le cas otf on accorderait dorénavant toute liberté aux personnes exploitant à
titre individuel les gîtes carbonifères (§ 36), il conviendrait de conserver au moins un régime d'autorisation préalable pour les sociétés par actions qui se livreraient à cette même industrie. L'expérience nous a appris, en effet, que dans les districts carbonifères où les exploitations de famille ne sont point solidement établies, ces sociétés ont le pouvoir d'organiser des monopoles fort oner^x pour le public.
LE YRAI RÔLE DES CORPORATIONS EST DE COMPLÉTER L'ACTIVITÉ INDIVIDUELLE, SANS JAMAIS L'AMOINDRIR
Il en est des corporations comme des communautés : elles se montrent de plus en plus inférieures à la famille, à mesure que les nations se perfectionnent. Elles sont décidémèiitlfîui- / sibles, lorsqu'elles prétendent envahir le champ de l'activité individuelle. Elles deviennent intolérables lorsque, pénétrg^s de l'esprit de l'ancien régime, elles demandeiîTR
nFRnfluence aux privilèges et aux règlements restrictifs.
Cependant les transformations sociales font naître journellement des besoins nouveaux auxquels on ne peut pourvoir qu'à l'aide de corporations : les uns sont le symptôme d'une décadence qu'il feiut réprimer par un effort temporaire ; les
^•autres, au contraire, accusent un progrès que "V doit féconder une institution permanente. Un /examen rapide des principales spécialités auxquelles s'appliquent les corporations, signalera celles qui, correspondant à un état de choses progressif ou rétrograde , doivent être durables ou éphémères.
L'une des nécessités de toute organisation so- . ciale est de secourir ceux qui ne peuvent pour- / voir eux-mêmes aux besoins de leur famille, et surtout d'empêcher que certaines classes de la population ne vivent dans un état habituel de pauvreté. Ce problème est souvent résolu, dans l'orient de l'Europe, par le régime des engagements forcés, et, en Occident, par le maintien des engagements volontaires permanents ^ Chacun trouve le bien-être danjSj'organisation de la famille et dans les bons rapports de l'ouvrier et du patron. Lorsque les mœurs s'altèrent, lorsque la prévoyance ne préside plus à la conclusion des mariages, lorsque les ouvriers perdent le respect et les maîtres l'esprit de patronage, lorsque enfin < la liberté civile permet les écarts du vice et de ' l'imprévoyance, chaque famille dirigeante n'a ni la volonté ni le pouvoir de maintenir l'ordre dans le cercle de son influence. Il faut alors que celles
i Définition des ouvriers et des rapports qui les lient, dans les diverses organisations sociales de l'Europe , aux maîtres , aux communautés et aux corporations. ( Les Ouvriers européens, p. 16 et 17.)
de ces familles qui ont conservé le sentiment du devoir, s'associent pour agir en commun. Telle est l'origine de deux catégories de corporations ayant pour objet, la première de pallier les maux de la pauvreté, la seconde d'en détruire le germe.
Les corporations chargées de l'assistance des pauvres offrent une extrême diversité. Dans la majeure partie de l'Occident, elles sont purement volontaires. En Angleterre et dans plusieurs États allemands, elles sont constituées par la loi ou la Coutume. Tantôt, comme je l'indiquerai plus loin, elles se composent exclusivement de religieux ; tantôt elles n'associent guère que des laïques. Les unes réunissent les deux sexes ; les autres se composent exclusivement d'hommes ou de femmes. Quelques-unes se constituent seulement en vue d'un résultat à obtenir, et n'ont qu'une existence de courte durée. La plupart n'aperçoivent point de limite prochaine à leur activité. Il en est même, et c'est le cas habituel des hQ gitau x et des hospices, dont la perpétuité est assurée par des dotations et notamment par la possession de biens en mainmorte. Ces innombrables corporations réunissent pour la plupart des personnes qui appartiennent aux classes supérieures et qui se dévouent au soulagement des classes souffrantes. D'autres se composent seulement de personnes exposées elles-mêmes aux II 8*
atteintes de la pauvreté. Enfin, certaines corporations, plus ou moins inspirées par une pensée morale ou philanthropique, se proposent en outre de faire un emploi fructueux de capitaux : tel est le cas, par exemple, des sociétés d'assurances sur la vie, qui adoucissent les maux dérivant de la mort prématurée des chefs de famille, et qui forment une transition entre les corporations et les communautés.
Ces corporations offrent, dans leur objet même, encore plus de variété que dans le principe de leur organisation. Elles s'appli^ent avec un infatigable esprit .d'invention à soulager tous les maux qui peuvent frapper les existences , depuis la naissance jusqu'à la mort. Elles dispensent les mères de famille de.s soins réclamés par les jeunes enfants ; elles pfeurvoient à l'instruction primaire et à l'apprentissage des professions ; elles président à la conclusion des mariages et au service < des sépultures ; elles assurent à ceux qui sont dépourvus la nourriture de l'âme et du corps ; elles remédient à toutes les imperfections physiques ; enfin elles combattent par une multitude de combinaisons les divers désordres résultant du vice et de l'imprévoyance.
Ces innombrables entreprises fonctionnent sous nos yeux. Elles sont décrites par une littérature spéciale ; il serait donc superflu d'en donner ici une énumération plus détaillée. Je me bornerai
a résumer les appréciations qui me sont suggérées ^^^ par l'étude de ces institutions et par la fréquentation des personnes qui y dévouent leur temps et leur fortune.
Aucune théorie ne saurait justifier l'abandon de ceux qui souffrent. Toute conception tendant à provoquer T avènement d'un meilleur ordre de choses et conseillant à une nation de rester impassible devant les maux actuels , frapperait les classes supérieures d'une véritable déchéance ^^1 morale. Au risque de compromettre l'avenir et , . à défaut de meilleures combinaisons , il faut d'a-
/.*\>bord panser les plaies sociales avec les moyens
^'^ yqu'on a sous la main. Quelles que soient les con- ' séquences de ce premier mouvement, il faut bé-^^ nir les personnes biellîaïsantés qui se plaisent W^^ à Y céder. Mais s'il est inhumain de oïsserter en S^ présence de misères à secourir , il importe que la ^' pratique de l'assistance ne donne pas le changes^ à l'opinion publique. Ceux qui dirigent le mouvement social ne doivent pas perdre de vue que les corporations vouées au soulagement des malheureux ne sont pas complètement bienfaisantes; que plusieurs d'entre elles viennent même aggraver le mal , en donnant à la pauvreté un carac-
y/ tère endémique , et en masquant les vraies con-
^ / ditions de la réforme.
Il est aisé. de comprendre, en effet, qu'une corporation étrangère aux idées et aux intérêts
des familles à secourir, ne peut produire autant de bien qu'un patron exerçant la charité privée , en faveur des familles attachées à sa maison et soumises, comme lui, à la coutume des ateliers (§ 50). Le pauvre n'a aucun moyen d'acquitter par son respect , par son dévouement ou par des services personnels la dette qu'il a contractée envers des
y bienfaiteurs collectifs ou anonymes. Le sentiment ^e son impuissance lui inflige une humiliation dont la résignation chrétienne ne triomphe pas facilement. C'est ainsi que se brise, entre les riches et les pauvres , le lien moral qui devrait être le principal bienfait de la charité.
Le riche, de son côté, n'est plus attiré vers le pauvre par les sentiments d'affection qui se créent spontanément parmi les générations successives de maîtres et de serviteurs dont tous les membres naissent, vivent et meurent dans le contact le plus intime. Il quitte avec peine les jouissances
i^^' du luxe qui l'entoure pour le triste spectacle du /dénûment. Celui même qui s'impose ce devoir est inhabile à le remplir dans toute son étendue ; car, en présence de personnes inconnues, il ne sau- , . rait trouver les paroles qui centupïenîen pareil cas le prix du bienfait. Les personnes vouées aux ^. services d'assistance constatent bientôt l'impuis-'^ sance de cette intervention , et les plus dévouées, renonçant à intervenir personnellement, se bornent à payer de leur bourse.
§ 46. — LE VRAI ROLE DES CORPORATlOxXS 281. ,
Rarement, d'ailleurs , les corporatipas laissent ^^ l'esprit de charité se développer librement j. l'élan *^^ individuel y est presque toujours coâîî)fîmé par des règlements qui atteignent le but matériel sans créer la solidarité morale. Le mal augmente lorsque , devenant plus riches , elles recourent à Vintervention de forictïorïnaires salariés. Ceux-ci, en effet, tombent trop souvent dans l'indolence, la dureté et la corruption , vices habituels des organisations administratives (§ 63 ). Dans ce cas, ils font naître chez les pauvres des sentiments de haine qui contrastent d'une manière regrettable avec l'esprit de l'institution. Alors même qu'elles échappent à ces vices , les grandes corporations qui gèrent par exemple les hôpitaux, les hospices et les maisons de travail absorbent improductivement une partie des ressources qui devraient être affectées au soulagement des pauvres.
Les corporations qui évitent les inconvénients inséparables de l'intervention des fonctionnaires, et qui imposent à leurs membres les plus dévoués le travail personnel de l'assistance, donnent habituellement contre un autre écueil. Ce service exio-e beaucoup de temps et de sollicitude ; il offre aux âmes d'élite un charme particulier; comme toute autre occupation régulière, il devient à la longue une sorte de besoin ; enfin , il confère' justement à ceux qui le remplissent la considération publique , et souvent même il devient un titre aux
honneurs de la cité , de la province et de l'État. Au milieu des sociétés désolées par le paupérisme, ces mobiles tendent à constituer une classe qui forme de l'assistance publique son unique spécialité; qui, sans être oisive, reste étrangère à tout travail productif; qui enfin perd, dans une certaine mesure, le sentiment des besoins et des rapports essentiels à une bonne constitution sociale. Assurément , cette classe utile et respectable est loin de trouver satisfaction à la vue des misères d' autrui; mais elle touche le mal avec quiétude. Elle vise plus à le pallier qu'à le guérir , et parfois même elle perd toute aptitude à chercher le mieux. D'un autre côté, les gens qui peuvent compter sur ces secours périodiques se dispensent peu à peu des efforts qu'ils devraient faire pour échapper au dénûment.
Ces propensions, en se faisant jour librement parmi les corporations d'assistance publique, étendent sans cesse le domaine de la pauvreté; tandis que, sous le régime de la charité individuelle, elles sont balancées par la nécessité où se trouvent les donateurs de restreindre dans de justes limites les charges de l'assistance.
En résumé, les inconvénients de cette première catégorie de corporations s'exagèrent toujours par l'intervention de l'État, de fonctionnaires salariés et de personnes sans liaison
habituelle avec les familles assistées. Us se réduisent d'autant plus que l'organisation sociale prend mieux le caractère du patronage , et que les secours sont distribués en plus grande partie par ceux mêmes qui en font personnellement les frais. Cependant on n'échappera jamais complètement , en cette matière , aux vices de la corporation. Le vrai principe sera toujours de substituer à la charité administrative, exercée par des fonctionnaires envers des inconnus, la charité privée exercée à titre individuel envers des collaborateurs ou des clients.
Il en est autrement de la seconde catégorie de coiT)orations, de celles qui s'appliquent à détruire le germe de la pauvreté. Tendant toutes à développer les bonnes mœurs et la prévoyance , ou, en termes plus précis, le goût de l'épargne et de la propriété individuelle , elles ne sont jamais nuisibles. Elles ne deviendraient inutiles que dans le cas où les populations seraient élevées à la perfection morale. Les unes, agissant indirectement par la persuasion, combattent l'ivrognerie, le concubinage et les autres vices qui retiennent les masses dans une situation précaire. D'autres, touchant de plus près au but, favorisent le placement et la fructification des épargnes. Enfin les plus fécondes, stimulant un des plus vifs instincts de l'humanité, font naître chez les individus le
désir de posséder rhabitation de famille , avec ou sans dépendances agricoles.
Parmi les corporations qui se rattachent à ce dernier principe , on peut citer avec éloge la corporation des mines du Hartz , la société des Cités ouvrières de Mulhouse , et surtout les Land-Societies de l'Angleterre. On ne saurait trop louer celles qui , restant étrangères à tout intérêt de spéculation et à tout antagonisme politique , acquièrent de vastes terrains à proximité des agglomérations urbaines ou manufacturières , pour les répartir par lots entre les familles laborieuses qui consentent à s'imposer les privations de l'épargne. Plusieurs centaines de corporations pratiquent dans la Grande-Bretagne ce principe, qui parait n'être encore suivi en France que dans la seule ville de Mulhouse (§25). Le relâchement des mœurs privées et des liens sociaux donne aujourd'hui aux corporations de ce genre une opportunité toute spéciale. Les gens de bien, qui sont prêts à se dévouer à la réforme sociale de notre pays , ne peuvent faire une appUcation plus utile de l'esprit d'association.
La troisième catégorie de corporations a pour objet d'assister les familles peu aisées, dans certains cas spéciaux et accidentels où elles seraient atteintes par la pauvreté. Ces corporations groupent, non plus des bienfaiteurs , mais les assistés
eux-mêmes , qui se secourent mutuellement à Taide d'un fonds constitua à cet effet. Quelques corporations subventionnées par des patrons associés ont en partie le caractère des sociétés de bienfaisance. Ordinairement, et surtout en Angleterre, le fonds de secours est constitué en entier par les associés , qui en profitent. En France , on donne à leurs nombreuses variétés la dénomination générale de sociétés de secours mutuels. Leur destination presque unique est d'assurer la subsistance de chaque associé en cas de maladie , et de pourvoir aux frais de ses funérailles. Elles se comptent aujourd'hui par milliers dans chaque région manufacturière de l'Occident. Elles y rendront de véritables services , aussi longtemps que durera le régime de l'indépendance absolue du patron et de l'ouvrier.
Suivant une opinion fort répandue , ce régime envahira de plus en plus les régimes du travail , et les cas nombreux de patronage qu'on observe encore sont les derniers vestiges d'un ordre de choses qui ne saurait se perpétuer. Beaucoup de personnes se trouvent donc disposées à voir dans les sociétés de secours mutuels les germes d'une nouvelle organisation sociale. A leur point de vue, ces sociétés concilieraient la sécurité des familles avec la fécondité du travail individuel. Elles ne feraient d'ailleurs qu'appliquer aux besoins de notre époque un des principes fondamentaux des
286 CHAPITRE V — L'ASSOCIATION f
anciennes corporations d'arts et métiers. Je ne vois pas cependant que Tétude du passé et du présent justifie cette assimilation et confirme les espérances qu'on en déduit pour l'avenir.
Ainsi que je l'indiquerai plus loin , la sécurité des existences individuelles dans les anciennes corporations professionnelles se fondait, non, comme on le répète journellement, sur la mutualité, mais sur le monopole. Les charges de cette isécurité pesaient , non sur les membres des corporations, mais sur le public qui achetait les produits de leurs ateliers.
Quant au présent, les sociétés de secours mutuels apportent assurément un palliatif à certains maux ; mais elles ne tarissent pas les sources du paupérisme. On peut même constater que la multiplication de ces sociétés est un des symptômes les plus sûrs de l'accroissement du mal. Leur impuissance à cet égard est véritablement organique; et l'on s'explique pourquoi elles ne peuvent s'élever au-dessus du rôle modeste qu'elles remplissent. Les principales sources de la misère, notamment l'intempérance et les autres vices de la jeunesse et de l'âge mûr , la vieillesse et les infirmités prématurées , les chômages , les désordres atmosphériques , les épidémies et les autres calamités pubUques ou privées , ne seront jamais palliées par la mutualité.
Pour atteindre ce but, les populations impré-
voyantes devraient se soumettre, dès le plus jeune âge, à une discipline et à des privations qui, jusqu'à ce jour, n'ont été imposées que par le régime patriarcal*, ou parles coutumes de paysans propriétaires ^. Or, peut-on supposer que les jeunes générations des villes manufacturières, abandonnées aujourd'hui sansIG^ëin, dès Tâge de seize ans*, aux appétits les plu? grossiers,, renonceront spontanément à leur impi'évoyan^e liberté ?
C'est en vain que de faux amis font entrevoir aux classes ouvrières la possibilité de s'élever sans l'appui des classes dirigeantes , et en prenant devant celles-ci une situation analogue à celle que la bourgeoisie sut conquérir, dans l'ancien régime, devant la noblesse. Il y a sous ce rapport, entre les anciens bourgeois et les ouvriers de tous les temps, une différence presque ablolue. Les individualités éminentes de la bourgeoisie conquéraient difficilement, parmi les nobles, une situation en rapport avec leurs vertus et leurs talents; en sorte que ces qualités s'employaient forcément à développer la richesse, l'illustration , et, en général, l'influence sociale de cette classe. Les ouvriers éminents, au contraire, ont toujours pu s'élever, sans entrave créée par la loi ou la Coutume , aux premiers rangs de la bourgeoisie : dès lors la
2 Les Ouvriers européens, p. 61. :^:::^ 3 L'Organisation de la famille, livre II. ^= i Les Ouvriers européens, p. 20; p. 146 et 147; P.2e0et26i.
classe ouvrière , par la nature même des hommes et des choses , ne retient guère que les individualités dépourvues des qualités qui assurent les légitimes succès ^ Il ne résulte pas de là que la classe ouvrière doive rester dans la déplorable condition où elle est tombée depuis la révolution dans plusieurs agglomérations urbaines ou manufacturières ^ Il lui serait facile de revenir au niveau qu'elle a conservé dans plusieurs localités de rOccident; et elle pourrait ensuite s'élever plus haut. Ainsi , par exemple , on peut concevoir un avenir prochain dans lequel les ouvriers, ayant repris les pratiques du Décalogue, seraient élevés tous à la dignité de propriétaires, auraient au moins en propre le foyer domestique (§25) avec les dépendances que le moyen âge jugeait indispensables à un chef de maison "^j et ils se trouveraient alors softètraits aux atteintes de la pauvreté. Cette situation, en effet, est déjà acquise aux ouvriers dans des civilisations ^ qui , au point àe vue des ressources physiques et intellectuelles, restent inférieures à la nôtre. Mais ce progrès ne saurait sortir d'un simple mécanisme financier. Il est subordonné à la réforme des mœurs et des rapports privés, et il ne sera accompli qu'à l'aide d'une forte discipline imposée aux jeunes géné-
5 Les Ouvriers des deux mondes, t. IV, p. 387. ^^^^ 6 La Paix sociale. In., vu, 4. =^ 7 L Organisation de la famille, § 11 , 3. =:=^ Les OuvHers européens, p. 50, 87, 104, 110, 116, etc.
ration^ , par les familles-souches (§30), et par des patrons bienveiîTants (§ 50). En résumé, il sejait encore dangereux de donner ici le chgmgè à Topinion sur le rôle de Tassociation. Les sociétés de secours mutuels n'opposent qu'un palliatif à un ordre de choses vicieux ; elles sont l'indice £lutôt que le remède de la misère. Elles décèlent un commencement de désorganisation sociale, quand elles s'appUquent à des femmes cherchant, dans une institution factice , la protection qu'elles ne peuvent dignement recevoir qu'au foyer domes-^ tique (§ 26). Enfin , elles ne peuvent contribuer à l'extinction du paupérisme; et, dès que ce but sera atteint par d'autres moyens (§ 50), ellies deviendront inutiles.
Les corporations de la quatrième catégorie ont été en quelque sorte, au moyen âge, le fondement du régime manufacturier, et elles ont conservé jusqu'au xviii® siècle une situation prépondérante. Dans chaque métier, elles groupaient de petits chefs d'industrie travaillant près du foyer domestique , avec le concours de la famille renforcée au besoin d'aides et d'apprentis. Elles amortissaient la concurrence en limitant le nombre des maîtres et des ouvriers , et donnaient par conséquent à ceux-ci la sécurité aux dépens des consommateurs. Elles sont fort nombreuses encore dans rAJlemagne méridionale , où soi^s le nom d'Jn- H 9
nungen et de Zûnfte^, elles s'appliquent à beaucoup de métiers usuels. Elles sont représentées : en Suède, par les Bergslags^^, circonscriptions de mines où les fonderies sont en nombre limité ; en France , par les corporations de boulangers " de Paris et de Lyon, par les corporations de voituriers , d'agents de change , de courtiers , de ^^r^u^^*^^^ taires , d'avoués , d'huissiers, et de commissso?^^ priseurs, rétablies sous le premier Empire, et parfois avec aggravation du monopole qu'elles exerçaient sous l'ancien régime.
En opposant la détresse qui frappe aujourd'hui les populations manufacturières au bien-être dont elles jouissaient autrefois, on a été parfois conduit à prôn^rîe^ principe des anciennes corporations d'arts et métiers , et même à en proposer la restauration partielle. Rien ne justifie ce retour vers le passé. Une étude approfondie faije récemment sur l'une de nos corporations fermées ^* et, le vote d'un des grands corps de l'État *^ ont mis en lumière l'erreur qu'on a commise en les réta-
9 Les Ouvriers européens, p. 127. — Les monographies mentionnent toujours la date des observations faites sur des institutions qui seront tôt ou tard modifiées. ^= lo Ibidem, p. 92. ==::: il Supprimées, depuis que ces lignes ont été écrites (1862), par le décret du 30 septembre 1863. :=: >2 Rapport, déjà cité, sur les commerces du blé, de la farine et du pain. = 13 la Question tlu pain, ou précis sommaire du passé et de Tavenir de la boulangerie parisienne , à l'appui de la réforme proposée en octobre 1862 par le conseil d'État. Paris, 1862; brochure in-S», chez Victor Masson et fils.
blissant. Au milieu d'une foule d'abus , ces corporations offrent plusieurs vices justement antipathiques à notre époque. Elles exercent un monopole non justifié par l'intérêt public ; elles favorisent une déplorable tendance qui s'est manifestée de tout temps parmi les petites bourgeoisies urbaines , celle qui comprime l'essor des individualités les plus habiles et les plus intelligentes "; elles annulent une des principales forces des sociétés modernes, la liberté du travail; enfin, elles consacrent une idée fausse et pervertissent l'esprit public.
Assurément on rétablirait la stabilité des existences, ce trait excellent du moyen âge, en revenant aux corporations fermées et aux engagements forcés ; mais on détruirait en même temps la li-
ià Les flpyîuiicB élus par les 950 boulangers de Paris, interprètes des passions jalouses de la majorité, et conservant, sous ce rapport, l'esprit des anciennes corporations , trouvaient que la situation de chacun n'était pas suffisamment garantie contre les entreprises d'une minorité trop prospère, par les règlements qui ont limité jusqu'en 1863 le nombre des maîtres et des boutiques. Par une pétiticm adressée en 1860 à M. le préfet de la Seine, ils demandaient , dans les termes suivants , que désormais on limitât, en outre, le nombre des fours : « Les moyens de restreindre « les grandes boulangeries sont faciles à trouver. Il suffira de € faire suivre la délivrance d'un numéro de boulangerie de Tobli- « gation qui accompagne la délivrance des numéros de voitures ; « on donnera à chaque titulaire le droit d'ouvrir et d'exploiter « seulement une quantité de fours déterminée. Sans doute , il y a aura toujours des boulangers plus ou moins habiles, plus ou c moins intelligents ; il se produira toujours des inégalités j mais, « dans ces limites, elles seront moins préjudiciables... »
tn CHAPITRE V — L'ASSOCIATION
berté du travail qui, malgré quelques 'désordres temporaires (§ 49), donne à notre époque une supériorité si évidente sur les temps passés. Il est aussi nécessaire que jamais d'assurer l'existence de la famille ; mais il faut tirer de l'emploi intelligent du libre arbitre le résultat que nos pères obtenaient plus facilement du régime réglemènitaire. Pour atteindre ce but, nous devons avoir sans cesse en vue les deux écueils habituels de toute réforme : nous éviterons l'utopie, en fondant l'agriculture et l'industrie manufacturière ^sur la famille-souche et le patronage volontaire ; nous échapperons à la routine , en repoussant définitivemeiit , avec les Anglais et les Américains du Nord, les corporations fermées.
Parmi les corporations qui ne se rapportent plus, comme les précédentes, à une situation maladive , et qui doivent au contraire se multiplier à mesure que les nations deviennent plus saines, il faut maintenant citer une cinquième catégorie , groupant des hommes éminents , sans préoccupation de gain, pour une multitude d' œuvres libérales. Telles sont les sociétés de savants, de littérateurs et d'artistes qui se dévouent à la recherche et à la propagation du vrai, du bien et du, beau. On s'accorde à reconnaître l'utilité de ces institutions; mais on discute beaucoup slir les règles de leur organisation. Les principes que
l'on prend de plus en plus pour guidés en cette matière se résument dans les termes suivants.
Les corporations dont l'action est la plus bienfaisante, sont animées d'un profond sentiment de tolérance ; tout en aimant la tradition et les vieilles renommées, elles accueillent avec bienveillance l'innovation unie à un certain mérite ; çt dans cette voie elles ne s'arrêtent qu'aux limites posées chez tous les peuples civilisés par le regj^ pect des convenances. Redoutftntpar-dessus tout les doctrines exclusives et les systèmes préconçus, elles ne prétendent point diriger l'esprit humain, et elles se gardent d'ériger en axiome leur infaillibilité. Sauf les cas où elles croient devoir proyoquer, par des recompenses pécuniaires, certains efforts spéciaux, elles évitent en général de porter des jugements qui pourraient propager l'erreur ou cacher la vérité. Leur mission principale est de porter les'^ravaux^qu'on leur présente à la connaissance. du public, qui a seul qu^ïïîe pour jugâ' eiTd^ê^lfë».
Les corporations pénétrées des meilleures tendances évitent ce premier écueil en repoussant les systèmes restrictifs de recrutement qui les abaisseraient à l'état de c'^êrîè^, et elles se font un devoir de choisir leurs membres dans toutes les opinions et dans toutes les écoles. Elles fondent leur indépendance sur les contributions volontaires de leurs membres; en sorte que, pour augmenter autant
que possible leurs moyens d'action, eUesLse trouvent conduites à appeler dans leur ^^ , non-seulement les savants , les littérateurs et les artistes, * mais encore les esprits libéraux qui se plaisent à les fréqïiefflâr et à leur accorder un généreux / patronage. Elles ra^ï^ôcn&mdonc par d'honorables liens de confraternité toutes les classes qui ont intérêt à se réunir. Ainsi constituées , les corporations offrent un haut caractère d'imgai^^^, tialité, et se trouvent par conséquent en mesure ^^ de pressentir le jugement que le public portera déS œuvres de leurs clients. Cette organisation ne les empêche pas de mettre en reîfêé fês hommes éminents qui font la gloire de chaque compagnieJ Ceux-ci, en effet, sont naturellement portés aux^ / honneurs par des élections libres , et ils prisenÇ^^ d'autant plus ces distinctions qu'elles sont, à vrai dire, conférées par l'opinion publique.
Les corporations vouées aux arts libéraux ne sauraient guère , dans ces conditions , donner v " prise aux reproches qu'ont encourus les institutions analogues créées sous l'inspiration de l'ancien régime européen. Loin de décourager ceux qui veulent sortir des voies battues, elles leur offrent le concours de leur publicité, et les mettent en contact avec les juges compétents. Ainsi se trouve écartée, chez les peuples tenant à honneur de récompenser les talents, une cause incessante d'inquiétude et d'agitation ; car on peut
répondre à ceux qui se disent méconnus ou op-' primés que le jugement du public a constaté leur erreur et leur impuissance. Enfin ces corporations ne sont point soumises à l'obsession qu'exercent habituellement les pouvoirs publics sur les institutions placées sous leur dépendance, et elles ne peuvent être soupçonnées de s'ériger en tribunal pour donner appui aux doctrines que l'autorité veut faire prévaloir. Il lem^répugnemTae se faire les agents de la science officielle, c'est-àdire de l'un des fleaux^qui ont le plus entravé le perfectionnement des sociétés. En résumé , elles protègent autant que possible la pensée humaine, elles ne l'oppriment jamais.
Ces principes sont généralement pratiqués par les institutions qui se fondent aujourd'hui ; et l'on peut citer comme un des meilleurs types de cette libérale organisation, l'Association britannique pour le progrès des sciences. Composée de toutes les personnes honorables qui veulent contribuer de leur bourse à ce progrès, elles tiennent chaque année leurs assises dans une grande ville du Royaume-Uni,. désignée a l'avance, où tous les membres affluent avec leurs femmes et leurs filles, où se groupent par spécialités les jeunes talents, les réputations établies et les hautes sommités sociaPes. Chaque jour, des lectures, des^ excursions scientifiques et un banquet, donnent occasion de récompenser par de chaleureuses
ovations les hommes de mérite épars dans le pays, et les utiles travaux accomplis dans le cours de Fannée. Dans ces conditions, la science établit des liens intimes entre les individualités, les plus intelligentes de la nation. Plus féconde sous ce rapport que la religion , qui crée souvent l'antagonisme entre les diverses croyances, plus efficace et plus digne que les distractions futiles de nos réunions habituelles, elle fait contre -poids aux divisions provoquées par la concurrence des intérêts , par la distinction des rangs et par la lutte des partis, L'Association britannique assure, par un recueil Spécial, une large publicité à toutes les œuvres scientifiques qui lui sont présentées, et elle conserve ainsi le souvenir de- ces manifestations annuelles de la vie nationale.
En Allemagne, les corporations de science et d'art n'opèrent point exclusivement, comme l'Association britannique, par la centralisation des travaux, combinée avec le changement du lieu des assises annuelles. Mais, comme cette dernière, elles rapprochent les classes libérales et propagent le mouvement intellectuel dans le corps social tout entier, f n se 'constituant avefc l'appui des influences locales sur tous les points du territoire, puis en se réunissant chaque année en un Congrès.
Les grandes académies créées sur le Continent pendant les quatre derniers siècles n'ont point
§ 46. -r- LE VRAI ROLE DES CORPORATIONS 297
toujours adopté ces organisations libérales ; mais elles ont parfois corrigé par une saine pratique les vices de leur institution. Elles ont pu ainsi, sans blesser r opinion publfque, négliger le progrès des temps et conserver leurs illustres traditions. L'Institut de France estparticulièrement dans ce cas , bien que Toccasion de briser les liens du passé se soit souvent offerte. Détruit avec l'ancien ordre social (1792), rétabli sous le Directoire* (1795), réorganisé sous le Consulat (1803) et sous la Restauration (1816), complété sous le gouvernement de Juillet (1832) et sous le second Empire (1855), il persiste, dans la forme, à procéder de l'ancien régime plus que de l'esprit nouveau. Il échappe à l'intolérance et à la routine par l'influence du milieu social et par le carac* tère personnel de ses membres ; mais son orga- 4-iisation même donne prise à des inconvénients «érieux.
Les cinq académies de l'Institut sont des cor^ porations fermées , comprenant seulement une falBTe partie des hommes qui se. dévouent à la culture des cinq spécialités correspondantes de la science et de l'art. Renouvelant leur personnel seulement à l'occasion de la mort de leurs membres, et ayant le devoir de récompenser par leur choix les plus longues suites de travaux utiles, elles donnent à la vieillesse une influence trop prépondérante. Elles peuvent, surtout en ce qui
concerne les travaux de goût et d'imagination, n'être pas assez accessibles aux idées de la jeunesse. Sans doute, elles puisent beaucoup dé force et de dignité ddns leurs habitudes de libre recrutement; cependant elles ne sont point complètement indépendantes de Tautorité. Le souverain, en effet, s'est réservé sur ladrnission des nouveaux membres un droit de veto. L'État fournit le palais où se tiennent les séances. Il pourvoit aux dépenses, et donne même un subside aux académiciens. Malgré leur modération et leur prudence , les académies de l'Institut ne se refuT "" sent pas toujours à prendre un rôle officiel. Elles interviennent parfois dans le jugement des doctrines, ou dans le choix des hommes destinés à certaines fonctions publiques. Le simple recrutement des membres nouveaux, et la distribution des prix nombreux soumis à leur arbitrage, s'imposent comme des arrêts au milieu des controverses du monde savant. Les académies blessent ainsi, dans leurs intérêts ou dans leurs convictions, beaucoup de personnes qui, ne pouvant lutter à armes égales contre un corps constitué , se déclarant opprimées par l'ignorance , la passion et l'esprit de coterie. Elles semblent hostiles aux talents que ne peuvent admettre leurs cadres inflexibles; et, quand il y a lieu de nommer un nouveau membre , on voit naître entre les candidats, comme entre les juges, des haines violentes.
En ces occasions elles provoquent l^lus stérile labeur ; elles excitent en outre la rancune des individualités médiocres et inquiètes qui, se sentant ecaHèes des honneurs scientifiques par des barrières infranchissables, s'appliquent à denî^rei^^ les plus hautes renommées.,
L'Institut de France donne lieu à une autre objection. Exigeant de ses membres titulaires la résidence à Paris, il exagère au delà de toute limite notre centralisation dans les branches d'activité où elle se justifie le moins. En effet , l®s savants et les lettrés qui doivent leur renommée à des travaux accomplis dans les provinces, au contact des lieux, des monuments et des hommes, se trouvent mis en demeure de renoncer à ces travaux et de s'arracher à leurs relations , ou de rester privés d'une distinction dans laquelle l'opinion voit le couronnement nécessaire d'une grande carrière,^ Il provoque l'appauvrissement intellectuel des provinces, en excitant les hommes éminents à abandonner les localités où ils se ^ont formés, et en les empêchant d*y faire école.
L'Institut est donc moins apte que les institutions analogues d'Allemagne et d'Angleterre à produire les bienfaits qu'on doit attendre des corporations scientifiques et littéraires. Il laisse la jeunesse isolée et hostile, au lieu de la grouper par les liens de l'affection et de l'intérêt autour des n^aîtres et des patrons. Il divise plutôt qu'il ne
300 CHAPITRE V — VASSOCIATIOX
réuîiit les personnes vouées aux professions libérales, et il ajoute ainsi de nouveaux éléments à l'antagonisme développé chez lés classes dirigeantes par nos incessantes révolutions politiques. Enfin il affaiblit dans les provinces le mouvement intellectuel, sans établir au profit de la capitale une compensation complète. Par son principe même, Tlnstitut amoindrit ou entrave les corporations libres qui tendent à propager dans les provinces la culture des sciences, des lettres et des arts ; il contribue donc indirectement, malgré la renommée de ses membres, à faire passer chez certains peuples étrangers la prépondérance intellectuelle dont la France a joui pendant les deux derniers siècles, alors que les souverains de l'Europe fondaient leurs académies avec le concours de nos savants et de nos lettrés.
D'un autre côté , l'organisation de l'Institut de France est en harmonie avec les tendances imprimées par l'ancien régime au génie national; et, comme je l'ai remarqué, les rares critiques qu'on lui adresse s'inspirent de rancunes personnelles plutôt que d'un sentiment élevé d'intérêt public. J'explique ce fait par deux raisons. En premier lieu , la France a été jusqu'à ce jour portée vers la liberté , moins par une conviction réfléchie que par la passion politique : lors donc que celle-ci sommeille , et tel est le cas pour les questions scientifiques ou littéraires, la France
revient aux instincts que lui ont inculqués les quatre derniers règnes de l'ancien régime; elle oublie le droit commun pour retomber dans le privilège. En second lieu, dans ces moments de calme, on aperçoit l'amoindrissement qu'apportent à notre constitution sociale le Partage forcé (§20) et les autres systèmes restrictifs qui empêchent la conservation des grandes individualités; on cherche alors à relever par le privilège les supériorités naturelles que le droit commun abaisse systématiquement.
L'Académie française , 'où doivent être réunies Jes quarante notabilités de la littérature et de l'éloquence, est peut-être l'institution qui tempère le mieux cet amoindrissement des existences , l'un des vices de notre constitution sociale. Plus il devient difficile aux familles de conserver, sous notre régime restrictif, la notoriété créée p^ar d'ik lustres aïeux , et plus l'opinion se raÏÏie' à une corporation qui relève l'ascendant du mérite personnel par l'éclat du privilège et de la tradition. Et quand je compare les trop rares solennités dans lesquelles nous sentons encore vibrer le sentiment national , il me semble que l'admission d'un membre dans cette illustre compagnie est l'une de celles qui se placent au premier rang. Au surplus , les choix de l'Académie française , pouvant être aisément contrôlés par l'opinion, sont ceux qui donnent le moins de prise aux
inconvénients généraux du système; et c'est ici le lieu de remarquer que Fun des vices de l'Institut de France est de confondre dans un moule commun cinq institutions essentiellement différentes.
L'organisation de l'Institut est un nouvel indice du besoin social qui nous a conseillé de rétablir, au moyen d'institutions privilégiées, les grandes situations que nous ne pouvons plus faire ' surgir de la Liberté testamentaire. Nous retrouvons donc ici, sous une nouvelle forme, le désordre que j'ai plusieurs fois signalé. Le même instinct de grandeur qui fondait, en 1806, les majorats, consolidait les académies fermées de l'Institut, l'École polytechnique et les corps savants, en nous écartant de la voie libérale que l'Angleterre suit avec une si louable persévérance, depuis l'époque où la France en est sortie. Mais toutes les réformes se tiennent : la propension qui nous ramène aujourd'hui, avec un sentiment plus réfléchi que celui de 1789, vers les institutions des Anglo-Saxons(§ 53) trouvera encore ici une application utile. La pratique de la liberté , qui doit être si bienfaisante pour la famille, ne sera pas moins féconde pour la science et pour l'art.
Je viens d'expliquer que les corporations vouées aux sciences, aux lettres et aux arts ont devant elles un avenir brillant dans les sociétés pro-
spères; j'ajoute qu'il n'en faut pas exagérer l'importance. Elles sont les réservoirs plutôt que les ateliers du travail : car elles ne peuvent utilement entreprendre une œuvre commune que dans des circonstances exceptionnelles. Leur principale mission consistera toujours à mettre en lumière les travaux soumis à leur patronage. Ici encore le vrai travail se trouve dans l'effort individuel, et non dans l'association proprement dite.
Les corporations vouées au progrès de l'ordre intellectuel et moral ne sont guère fécondes que lorsqu'elles ont un caractère privé; mais celles qui doivent agir en permanence n'acquièrent la stabilité nécessaire que lorsqu'elles disposent de ressources créées par la piété et le dévouement des générations antérieures. Les biens en mainmorte ainsi accumulés doivent être administrés par des hommes jouissant de l'estime publique , agissant avec une complète indépendance , mais sous le contrôle de l'autorité. Les fondateurs qui. assurent le mieux la pureté de leur institution sont ceux qui en attribuent l'administration à leurs descendants assistés par des hommes compétents. Cette organisation est également favorable, et aux œuvres de bien pubUc toujours pourvues de patrons zélés, et aux familles- souches qui se trouvent préservées de la corruption, souvent même excitées à la vertu, par ces majorats d'influence morale. C'est ainsi qu'on voit, en
Angleterre, beaucoup de familles trouver une considération légitime, en même temps qu'une occasion de dévouement intellectuel et moral, dans l'administration d'une fondation utile , due à la générosité de leurs aïeux. Ce cas est fréquent pour les grandes institutions scientifiques et littéraires des Iles Britanniques, aussi bien que pour les institutions religieuses et charitables.
Les corporations que je groupe dans la sixième catégorie ont pour objet la réforme ou la conservation de l'ordre moral. Cette mission est le but principal des sociétés humaines ; toutes les civilisations progressives ont dû y pourvoir. Avec des formes et même des solutions différentes, elles ont toutes trouvé le même moyen, la pratique d'une religion. Chaque communion religieuse pourrait donc être à la rigueur considérée comme une corporation composée de tous les croyants pénétrés des mêmes convictions et soumis à une discipline uniforme. Toutefois , on comprend que les liens religieux , qui réunissent parfois toutes les populations d'un continent, restent en dehors de la définition assignée dans le présent chapitre à l'association. D'un autre côté, les religions se dévouent à la morale avec plus d'ardeur que les corporations précédentes à la science et à l'art, et elles rendent moins nécessaires lescorporations spéciales.
Comme je l'ai indiqué ci- dessus (§11), la Société des Amis offre l'exemple d'une communion religieuse dont tous les membres sont également tenus de concourir à la propagation de Tordre moral. Mais, en constatant le petit nombre d'adhérents que cette association réunit après trois siècles d'efforts continus, on doit conclure, même eh se fondant simplement sur l'expérience^ que toutes les autres communions ont judicieusement agi en attribuant , d'une manière spéciale , cette haute mission à un clergé. Plusieurs religions de l'Asie , et , dans le christianisme , les catholiques grecs ou romains , ont en outre confié plus particulièrement la culture de certaines aptitudes morales à des associations, distinctes du clergé séculier, qu'on peut classer sous le nom générique de corporations religieuses.
Ces corporations ont fourni, depuis la fondation du christianisme, d'excellents moyens de propagande morale; mais elles ont aussi donné lieu à de graves abus. Il serait donc également regrettable de méconnaître ou d'exagérer la part qu'elles doivent prendre à l'œuvre de la réforme.
Les corporations religieuses ont rempli, à leurs époques de ferveur , quatre fonctions principales que je vais successivement rappeler en signalant celles qui, à l'avenir, seront plus utilement exercées par les laïques.
La première fonction des corporations reli-
gieuses est de donner, en dehors des intérêts du monde, l'exemple de la vie chrétienne, etd'ofMr à Dieu les prières qui lui sont le plus agréables , celles qu'inspirent le renoncement individuel , la recherche de la vie future et le dévouement absolu au progrès moral de l'humanité ^^ Toujours exposés à la corruption , comme l'ont été leurs ancêtres, les modernes continueront à tirer un grand secours de ces corporations; mais le personnel consacré désormais à ce haut ministère sera relativement moins nombreux qu'il ne l'était aux temps de saint Jérôme et de saint Benoît. Les hommes qui se complaisent dans la vertu et dans la paix ne sont plus obligés , ni d'aller dans les Y déserts de Ij^TbéMide pour fuir la corruption païenne , ni de se réfugier dans le cïoître'f)our échapper aux violences de la féodalité. Appuyés sur la religion, gouvernant leur foyer domestique en toute liberté , et pouvant par conséquent le défendre contre l'incessante invasion du péché originel (§ 28), beaucoup de chefs de famille de l'Europe occidentale maintiennent aujourd'hui leur race à un haut degré de perfection morale. On n'ajouterait rien à l'ascendant des corporations religieuses en y admettant des personnes qui ne s'élèveraient pas, sous ce rapport, au-dessus du
15 Cette fonction fondamentale des religieux a été décrite en termes éloquents par M. le comte de Montalembert. {Les Moines d'Occident j 1. 1", Intr., eh. ii etiv.)
niveau atteint par ces familles d'élite. Accumuler dans les cloîtres des individualités inférieures à celles qu'on rencontre journellement dans le monde, ce n'est pas, comme le croient des catholiques peu éclairés, faire preuve de dévouement à lareligion; c'est préparer le retour de la corruption monacale ^^, c'est-à-dire de l'un des fléaux dont le monde chrétien a eu le plus à souffrir.
La deuxième fonction est de seconder le clergé séculier dans l'exercice du culte public. Elle a pris une grande importance^ux époques où ce clergé, tombé dans la ^édéurou livré au désordre , devait être rappelé par cette salutaire concurrence au sentiment de ses devoirs. Cette partie de l'œuvre des corporations religieuses a été remplie avec éclat, une première fois au temps de saint Bernard , quand la corruption commença à envahir le régime féodal ; une seconde fois au temps de saint Vincent de Paul , quand les localités, n'ayant plus la protection donnée par ce régime, se trouvèrent exposées, pendant les guerres
16 Depuis 1833, époque où je visitai pour la première fois l'Espagne , et depuis 1838, date de mon premier voyage en Italie, j'ai personnellement observé beaucoup de faits relatifs à ce genre de corruption. Cependant, en me référant aux motifs déjà indiqués ( § ^^) » i^ ^^ crois pas opportun d'en faire ici l'exposé méthodique. M. le comte de Montalembert, dans l'introduction de l'ouvrage cité ci-dessus, a déjà signalé plusieurs causes de ces abus. Mais cette mission ne pourra être complètement accomplie , pour les divers ordres religieux, que par les hommes éminentsqui les ont ramenés de nos jours à leur pureté prenti^re.
308 CHAPITRE V — LUSSOCIATION
civiles , à l'oppression des armées devenues permanentes. Elle est maintenant terminée , en premier lieu parce ^que nos clercs séculiers ont repris des mœurs exemplaires, en second lieu parce que le danger d'une recïïlîîe est conjuré pour eux par l'exemple des protestants et par le^m de la libre discussion (§ 15). Cependant la mission subsiste pour un détail essentiel du ministère eccléî^iastique , pour la propagation de la vérité par . réloquence de la cEaîFe. Cet enseignement est plus que jamais opportun à une époque où il ne s'agit pas seulement de maintenir la pureté du dogme et la régularité de la discipline , mais où il devient urgent de repousser l'attaque dirigée par les sceptiques contre la^lïreuenté tout entière. Depuis que des laïques doués de talents supérieurs s'emploient avec passion à détruire les croyances religieuses , il est nécessaire que plusieurs corporations, débarrassées des soucis qui pèsent sur les chefs de famille ou sur les clercs séculiers , consacrent leurs membres les plus éminents à la défense de la religion. Tant qu'il existera des peuples sauvages dégradés par de grossières superstitions, l'une des attributions des corporations religieuses sera de propager parmi eux la connaissance de Dieu et la pratique de l'ordre moral. Cependant, comme le passé nous l'enseigne , cette propagande , pour être bienfaisante, devra à l'avenir être exempte de contrainte , et
§ 4C. -^ LE \ BAI KOLE DES CORPOflATlONS 309
demander exclusivement ses moyens de succès au dévouement et à l'ascendant moral des missionnaires,
La troisième fonction a pour objet certaines cultures spéciales des sciences et des lettres. Les corporations , après Tavoir longtemps exercée à titre exclusif, ont dû peu à peu la céder aux laïques, et elles ne sauraient viser en à reprendre aujourcP^i le monopole. Cependant elles ont le devoir de maintenir leur supériorité dans la théologie et dans Fhistoire des religions , et par conséquent d'étudier a wnïlefe sciences profeines qui s'y rattachent. Les corporations vouées^ ce vaste ensemble d'études deviennent chaque jour plus indispensables , non-seulement pour former les oriateurs et les écrivains voués à la défense des vefîteâ religieuses, mais encore pour créer le personnel qui, selon les principes exposés aupa-^| ragraphe suivant , doit coopérer , conciffïêmment avec les laïques, à l'enseignement supérieur des connaissances humaines. Lorsque la distinction de l'Église et de l'État sera enfin établie ( § 15) , toute famille enrichie par le travail sera moralement tenue de pourvoir à ce grand intérêt social. Elle devra consacrer une partie de son épargne à la fondation ou à l'entretien de quelques institutions scientifiques et littéraires illustrées par un petit nombre de religieux éminents.
La quatrième fonction enlève les religieux à
leur premier et principal devoir , à la pratique exclusive des vertus du cloître , pour les mêler aux intérêts de la société. C'est ainsi que , dans les premiers siècles du christianisme , les corporations ont dëîrîcné les forêts, cultivé les champs, exploité les mines, exercé presque tous les arts^ usuels ou libéraux (§ 32), et fondé, pour subvenir à ces diverses entreprises, une multitude d'agglomérations urbaines ou rurales. Enfin, lorsqu'elles ne réussissaient pas à assurer , par l'exemple du travail et par une forte discipline morale , le bienêtre de toutes les familles soumises à leur patronage, elles assistaient par l'aumône, ou par leurs services personnels, les indi^nfe, les malades et les infirmes. Dep'CîS qtieles industries agricoles et manufacturières ont été portées à un haut degré de perfection par les laïques, les religieux ne sauraient se flâïïer de concourir, en luttant avec eux , au progrès des sociétés. Les corporations ont sagement renoncé", pour la plupart, à la pratique des arts usuels. Elles n'exercent même plus qu'un petit nombre de professions libérales;
i7 J'ai cependant trouvé chez les catholiques du sud -ouest de l'Europe des religieu]^ qui se livrent à l'agriculture ; j'en ai même vu qui soutiennent leurs boiftrarïfeuvres avec les profits de métiers moins recommandables , tels que la fabrication et le commerce de certaines boissons alcooliques. Ces corporations, vouées au travail manuel et à la vie solitaire, peuvent servir d'abri à des âmes trop faibles pour les luttes du monde ; mais, sous ce rapport, elles seront utilement remplacées par les familles -souches,* soumises à Dieu et à sa loi (§§ 29 et 30).
s 46. — LE VRAI ROLE DES CORPORATIONS 311
et, parmi celles-ci, renseignement de la jeunesse est à peu à près la seule qui emploie toute Tactivité de quelques corporations.
11 s'est au contraire formé , dans ces derniers temps, beaucoup de corporationsreligieuses ayant pour objet de remédier aux déftSlîances provoquées dans Tordre moral par la décadence de notre société. Ces institutions ont surtout pour but d'améliorer la nourriture , Thabitation et le vêtement des pauvres; de les aider dans l'apprentissage ou l'exercice des métiers , et de leur pro- ^^<^ curer certaines satisfactions morales. Elles abordent chaque jour de nouvep,ux devoirs auxquels le zèle des corporations laïques ne saurait se soumettre. Garanties, par le caractère religieux, de la déconsidération qu'impliquent dans l'opinion certaines fonctions serviles, elles se dévouent aux plus humbles travaux de la vie domestique. C'est ^ ■> ainsi que des corporations de femmes récemment instituées se substituent, pour lesiravaux de propreté des ménages pauvres et pour les soins qu'exigent les petits enfants, aux mères de famille employées comme ouvrières dans les manufactures. D'autres commencent même à s'introduira en grand nombre dans les familles riches et instables , pour pallier la désorganisation qui ne permet plus aux membres de ces familles de suffire aux soins qu'exigent leurs malades (§ 29).
Plusieurs de ces fonctions se présentent comme
des nouveautés peu recommandables. Ainsi que je l'ai expliqué (§ 30), la famille-souche a offert de tout temps, et offre encore aujourd'hui à des populations entières les satisfactions du bien-être matériel et la dignité de l'indépendance. Les nations envahies par le paupérisme (§ 49) et par les autres désordres dérivant de l'instabilité des familles , doivent évidemment chercher le remède dans l'éternelle association fondée sur la nature de l'homme, plutôt que dans des institutions artificielles ayant le double inconvénient de ne donner qu'un palliatif et de diminuer, en se perpétuant , les chances de guerison. Pour provoquer la réforme, il faut d'abord faire comprendre l'inefficacité d'une foule d'œuvres qui épuisent la faible dose de dévouement dont dispose notre société.
Je conviens que, en présence des maux actuels^ on ne saurait rester inactif et attendre patiemment l'avenir que nous assurera la réorganisation de la famille-souche. Je reconnais aussi que l'intervention des corporatio-ns religieuses offre moins d'inconvénients que cpUe des fonctionnaires publics; mais iffaut se garder de recourir aux corporations religieuses tant qu'on n'a pas épuisé toijs les moyens d'action que peuvent fournir, d'abord les familles (§ 50) , puis les corporations laïques. Le plus grand tôîtiqu'on puisse causer aux peuples aspirant à la liberté civile et politique est de leur
faciliter les moyens de ne pas faire leur devoir. Les Anglais , les Hollandais , les Suisses , les Allemands du Nord-Est, les Norwégiens et les Américains du Nord, qui offrent aux autres peuples les meilleurs modèles de liberté , sont aussi ceux chez lesquels la société laïque réussit le mieux à réprimer les vices , ou à réformer les institutions troublant Tordre moral. Ils placent leur principal moyen de succès dans Tinitiative individuelle ; mais ils trouvent de plus en plus un utile concours dans des corporations de laïques dévoués à la réforme. Parmi les bonnes œuvres auxquelles ces corporations s'adonnent avec le plus de succès, on peut citer : la répression de l'ivrognerie ^% de la séduction, du concubinag e et de la prostitution; ^>^ la moralisation des condamnés pour crimes et .délits; l'interdiction des actes de cruauté envers les animaux; la répression de l'esclavage , .de la
18 L'usage du tabac à fumer, auquel s'ajoute toujours avec le temps l'usage de narcotiques plus dangereux, a été plus funeste aux Asiatiques que l'abus des boissons alcooliques. Il envahit maintenant l'Europe entière par le mauvais exemple des classes dirigeantes; et je ne vois guère que les clergés de France et d'Angleterre qui repoussent encore cette déplorable habitude. L'opinion ne devrait la tolérer que dans un petit nombre de professions {les Ouvriers européens, p. l'29 et 141); et la formation de sociétés de tempérance tendant à combattre ce désordre dans les autres classes , serait une des plus utiles applications du principe de la corporation. Il est regrettable que les chrétiens se scxient laissé devancer, sous ce rapport, par les musulmans (la secte des Vahabites de l'Arabie), qui considèrent l'usage du tabac comme une des plus graves infractions à la discipline religieuse. "
traite et des autres commerces scandaleux établis avec les races sauvages (§ 51); enfin la propagation de l'enseignement primaire (§ 47) et des institutions qui développent l'épargne, ou d'autres habitudes tendant à assurer le bien -être des classes inférieures. Suivant l'exemple des clergés protestants ou des membres de la Société des Amis (§ 41), qui ont provoqué la foadation de ces bonnes œuvres, les religieux catholiques doivent sans cesse les recommander par leurs discours et par leurs écrits ; mais ils ne devraient y pourvoir eux-mêmes par des corporations spéciales que si le monde laïque, plongé dans une corruption irrémédiable , se montrait insensible à leurs exhortations. Or tel n'est pas le cas pour beaucoup de corporations qui se fondent sous nos yeux, puisque ce sont les laïques qui en font les frais. Les religieux qui se substitpentaipsi aux laïques exercent une action fort dâetere; on doit les redouter autant que les pouvoirs souverains qui s'emparent in(ïumerit du gouvernement local (§ 52). Les chefs de famille ne sont pas , comme ou l'affirme trop souvent, incapables de pourvoir à ces services. Ils ont déjà le mérite de les soutenir par des contributions volontaires ou par l'impôt. Ils sauraient les diriger eux-mêmes,si on ne prenait en leur lieu des initiatives déplacées.
Les quatre groupes de fonctions dont les cor-
porations religieuses peuvent se^dS^arger avec succès sont, comme on le voit, fort importantes , et on ne saurait se flatter de réunir tout le personnel d'élite nécessaire à Taccomplissement d'une si haute tâche. On doit louer, par conséquent, la sagesse des évoques qui, réprimant des tentatives inconsidérées, ne permettent point aux institutions de ce genre d'envahir les attributions qui peuvent être convenablement remplies par les clercs séculiers et par les laïques *^.
A la vérité, les corporations religieuses; tant qu'elles conservent la ferveur de leur création, remplissent leur mission avec un zèle qu'on ne saurait attendre des laïques. Mais on n'a jamais réussi 'à les maintenir dans cet état de perfec-
19 Les catholiques ont évidemment à prenne une grande part au perfectionnement moral des sociétés européennes ; mais ils se privent eux-mêmes de l'influence qu'ils devraient exercer, lorsque, avec d'excellentes Intentions , ils abusent de leurs moyens d'action et de leurs principes. Les catholiques français, qui ne peuvent suffire au recrutement du clergé séculier, s'égarent évidemment en multipliant les corporations que je viens de signaler. Sur ce point , comme sur d'autres , j'ai souvent constaté que la réforme sociale, à laquelle beaucoup d'hommes sont prêts à se dévouer, est retardée aujourd'hui par l'erreur des J'ensMe bien , plutôt que par les entreprises des méchants. Une remarque analogue se présente à l'esprit , quand on recherche les causes de la corruption qui, depuis trois siècles, envahit plusieurs peuples de notre Continent. Les inquisiteurs de Philippe II , qui croyaient être agréables à Dieu en tuant et en dépouillant les hérétiques , ont plus dégradé la grande nation de Ferdinand et d'Isabelle que ne l'eussent fait des malfaiteurs qui , pour violer ainsi le cinquième et le septième commandement, auraient simplement invoqué le droit de la force.
316 CHAPITRE V — L'ASSOCUTION
tion, parce que les conditions premières ne tardent pas à se modifier.
Dès qu'elles ne sont plus contenues dans la ligne du devoir par Turgence même de leur mission et par l'exemple des fondateurs, les corporations commencent à décnouC Lorsqu'une forte organisation appuyée sur la possession de biens en mainmorte leur a permis de vivre sans être utiles, elles ont trop souvent donné l'exemple d'une honteuse dégradation. Les vices qui menacent sans cesse l'humanité et qui se propagent sous certaines influences funestes, ont, en effet, plus de prises sur les corporations religieuses . que sur les familles -souches vouées à un travail assidu. Celles-ci, pour repousser le maï, dis-. posent de préservatifs salutaires qui sont, à vrai dire, d'institution divine. Lorsque la corruption envahit un de leurs membres, elles trouvent, pour le ramener au bien, des trésors d'influence et de dévouement que Dieu n'a accordés à aucune autre association. Si, enfin, une nation entière, glissant vers l'abîme où se sont engloutis tant de peuples célèbres, atteint les extrêmes limites de la sensualité et de l'égoïsme, c'est encore chez les chefs de famille que se rencontrent les dernières traces d'amour et d'abnégation. • Les corporations riches, au contraire, pour peu qu'elles perdent les sentiments, en quelque sorte surhumains, qui animaient les fondateurs,
sont déjà en pleine décadence; car leur constitution né comporte guère un état intermédiaire entre Tharmonie parfaite et le désordre. Chaque individualité n'étant plus contenue, comme elle Teût été dans la famille, par un travail obligé et par les rapports naturels d'autorité, d'obéissance et d'affection, devient impatiente du devoir et de la règle. L association ne laissant en présence que les mauvais instincts de l'humanité, perd son caractère bienfaisant, et devient un foyer de contagion sociale. Beaucoup de corporations religieuses offraient ce caractère, en France, pendant lé xviii« siècle : aussi ont-elles contribué à la désorganisation morale , puis à la chute de l'ancienne société. De leur sein sont sortis des hommes qui ont jeté sur la Révolution une triste célébrité.
Même lorsque la corruption ne s'est point encore produite, les corporations qui sortent de leurs véritables attributions reçoivent une multitude d'individus attirés vers la vie religieuse, moins par une vocation déterminée que par le désir d'échapper aux charges du mariage ou à l'isolement du célibat. Une bonne organisation des familles offre, comme je l'ai expliqué (§ 29), aux personnes de ce caractère un asile plus convenable et une existence plus utile. Les nations libres et prospères s'inspirent donc d'un juste sentiment de prévoyance en s' opposant au développement exagéré des corporations rehgieuses.
Elles se gardent avec raison de les interdire ; mais elles leur refusent, sauf des exceptions que la loi institue, le privilège de posséder des biens en mainmorte , et elles les empêchent ainsi de survivre à l'esprit de leur fondation. Lorsque, malgré leur vigilance, ces nations sont subiter^{„/ ment frappées de quelque calamité troublant l'ordre moral ou physique, elles la combattent avec le concours de clercs séculiers préservés du vice par leur mutuelle concurrence , de patrons bienveillants et de familles-souches unissant leurs efforts au moyen d'associations temporaires. Mais, pour ne point léguer à l'avenir de nouveaux foyers de contagion, elles se privent sans regret du soulagement immédiat qu'elles pourraient demander aux religieux réguliers.
Les corporations religieuses qui prétendent se mêler au mouvement habituel de la société, sont incapables de produire le bien qui résulterait naturellement de la réorganisation de la famillesouche (§ 30). Celles q^i se distinguent par leur ferveur excellent à souïa^f les maux actuels, mais elles sont peu éclairées sur Jes moyens de guerison ; et il est digne de remarque que, parmi les corporations de cette catégorie, il en est peu qui aperçoivent aujourd'hui la nécessité d'une réforme. Cette inaptitude s'explique par les changements survenus depuis l'époque où les clergés dirigeaient en toutes choses les laïques. Les con-
ditions de Tordre moral se sont singulièrement modifiées depuis les origines du moyen âge, parla multiplication des familles-souches, par Fextension donnée au régime du travail et au domaine des sciences physiques, par l'émulation due au contact pacifique des croyants orthodoxes ou dissidents. La connaissance des grands intérêts sociaux n'est plus un monopole. Elle ne s'acquiert plus exclusivement, comme dans l'antiquité et le moyen âge, par les loisirs de la vie pastorale *^, par la tradition des castes ou par les méditations du cloître. La direction de ces intérêts ne peut désormais être bien exercée que par l'entente mutuelle des laïques et des clercs.
Je ne vois même pas que la réforme sociale puisse trouver un concours très-utile dans des associations de laïques tendant à propager leurs doctrines religieuses. Il est assurément fort naturel que des personnes animées des mêmes croyances se réunissent pour accomplir en commun certaines œuvres de bien public. Cependant elles peuvent être alors entraînées à donner contre deux écueils : à envahir indûment le domaine du clergé, ou à compromettre la doctrine en la faisant servir à la satisfaction d'intérêts temporels. En ce qui concerne la religion, les laïques, laissant l'action collective au clergé, doi-
20 Les Ouvriers européens y I, § 5, p. 49. — L'Organisation du trwaiij § 6Sf et spécialement note 3.
320 CHAPITRE V — L'ASSOCfATION
vent, en général, agir à titre individuel, parleurs opinions, leurs écrits et l'exemple de leur vie. En présence de la grande communion de tous les fidèles et de la hiérarchie ecclésiastique, les associations de cette nature, si elles ne sont pas conduites avec une prudence extrême et un désintéressement absolu, auront toujours l'apparence d'un parti ou d'une coterie.
Sous ces divers rapports, les catholiques romains doivent se mettre en garde contre leur propension naturelle et leur tradition. Selon les principes posés dans un précédent chapitre (§ 15), ils doivent employer surtout à l'organisation d'un bon clergé le dévouement qu'ils disséminent trop souvent sur des corporations intervenant mal à propos dans le domaine de l'activité individuelle. Les corporations de religieux, encore plus que celles de laïques, doivent restreindre leur action, à mesure que s'étend celle de la famille et du clergé séculier. L'activité des corporations n'est réellement féconde que lorsqu'elle se concentre sur les intérêts, peu nombreux aujourd'hui, auxquels le clergé et la famille ne sauraient suffisamment pourveir.
L'enseignement de l'enfance et de la jeunesse semble être particulièrement dans ce cas. Pour se rendre compte de la part que peuvent prendre à ce service les corporations laïques ou religieuses, en concurrence avec les familles, les clergés sé-
culiers et les instituteurs J)rivés, je présenterai d'abord au sujet de renseignement quelques aperçus généraux. Cette matière délicate, où la passion et Tutopie se sont souvent donné carrière , fera Tobjet du dernier paragraphe de ce chapitre.
LA GRANDE PONCTION DES CORPORATIONS LIBRES EST L*ENSEIGNE- MENT SUPÉBIEUR DES SCIENCES, DES LETTRES ET DES ARTS
Pour se rendre compte de rorganisation qu'il convient de donner à l'enseignement, il faut d'abord apprécier à sa juste valeur la part que ce service peut prendre au perfectionnement' de la société.
Les personnes qui, dans ces derniers temps, se sont préoccupées de la réforme sociale, ont généralement cité, en tête des moyens d'action, le développement et l'amélioration de l'enseignement. Elles pensent que le procédé le plus sûr qu'on puisse employer pour changer ce qui est imparfait ou vicieux dans la tendance actuelle des sociétés, est d'agir d'abord sur l'enfance et la jeunesse; elles veulent ainsi former à loisir des générations qui, parvenues à l'âge mûr, réaliseront spontanément la notion de progrès que l'autorité ne saurait inculquer aux hommes faits sans soulever des résistances insurmontables. A leur
point de vue, le législateur doit reprendre certaines traditions célèbres de l'antiquité • Pour créer de toutes pièces un nouvel ordre social , il doit : appliquer surtout à renseignement le système de contrainte ; façonner selon sa doctrine des instituteurs, et obliger les chefs de famille à leur abandonner la direction intellectuelle et morale des enfants.
Cette manière de voir repose sur une confusion d'idées ; elle pousse jusqu'à l'erreur l'exagération d'une vérité; et je vais exposer les motifs, fondés sur l'expérience, qui démontrent qu'on n'obtiendra jamais de tels résultats, même de l'enseignement porté au plus haut degré de perfection.
L'expression la plus élevée et la représentation la plus vraie d'une société se trouvent chez les personnes qui cultivent avec supériorité les professions libérales, et chez celles qui, dirigeant avec profit les principales opérations de l'agriculture, de l'industrie et du commerce, ont sous leurs ordres immédiats la masse de la population. Or, si l'on s'aide du concours de ces hommes éminents pour rechercher l'origine des idées justes et de la saine pratique qui font leur succès, on constate toujours qu'elle se trouve dans certaines facultés qu'ils doivent à la bonté divine, et dans le développement donné à ces facultés par le gouvernement de la famille, par l'exercice de la profession et par l'accomplissement des devoirs pu-
blics. Les hommes d'un jugement éprouvé qui ont bien voulu faire devant moi cette revue rétrospective , ont pu rarement reporter à renseignement reçu dans les écoles Tacquisition d'une partie essentielle de leur savoir. En recueillant leurs souvenirs, ils trouvent tous que la véritable utilité d'un bon enseignement n'est pas dans les connaissances immédiates que l'enfant en obtient, mais dans la culture qu'en reçoit son esprit. Il en est des travaux offerts à l'intelligence de l'enfance et de la jeunesse comme des exercices du corps : ils ne se retrouvent guère dans les occupations usuelles de la vie ; mais , en assignant aux facultés naissantes des devoirs simples, en rapport avec la faiblesse des organes , ils préparent les nouvelles générations à remplir les fonctions sociales et à faire un utile emploi de ces facultés.
A la vérité, un bon système d'enseignement assure en outre aux jeunes générations des connaissances spéciales qui ne pourraient être négligées qu'au détriment de la partie productive de l'existence. Je citerai par exemple les méca nismes de la lecture, de l'écriture et du calcul, ainsi que les notions générales de science, de belles-lettres et d'art qui se classent, en quelque sorte, parmi les outils habituels des professions. Mais je prouverai bientôt que le poids et l'utilité du bagage scolaire n'augmentent pas, autant que le croient quelques personnes, avec le perfection-
nement des sociétés ; et qu'en résumé la natui-e des hommes et des choses s* opposera toujours à ce que la jeunesse acquière dans les écoles la vraie science de la vie.
L'infériorité relative du rôle de l'enseignement est même sensible pour l'enfance et la jeunesse ; et si l'on appUquait àla seule vie de l'écolier l'analyse que je viens de signaler pour une existence entière , on devrait placer, au nombre de ses acquisitions les plus utiles, l'initiation aux affections ■de famille, l'amour du lieu natal et de la patrie, les croyances religieuses, les traditions nationales, une certaine intelligence du monde physique, de l'ordre moral et d'une multitude de rapports sociaux : toutes connaissances également acquises à la jeunesse illettrée, et qui, par conséquent, ne dépendent pas essentiellement dé l'enseignement scolaire proprement dît.
En résumé, l'instruction de chacun se compose de deux parties distinctes : l'enseignement scolaire qui a toujours manqué à une portion consi^ dérable de l'espèce humaine, et qui, dans \eh meilleures conditions, n'a jamais dépassé des limites fort étroites; l'éducation^ que reçoivent
1 Cette môme distinction a été faite par beaucoup de penseurs,, qui ont attribué à l'éducation donnée par les parents et par lé monde plus d'importance qu'à l'enseignement donné par le« maîtres. C'est, par exemple, ce que Montesquieu déclare dans les passages suivants : « On est ordinairement le maître de don?- « ner à ses enfants ses connaissances; on l'est encore plus de leul*
tous les hommes pour la pratique de la vie, depuis le berceau jusqu'à la tombe , et qui de tout temps a rendu fameux des hommes dont l'enseignement avait été négUgé. On donne donc le change à l'opinion lorsque, confondant deux éléments aussi distincts , on affirme que les gouvernements, en s'emparant de la direction des écoles, élèveraient très-haut l'instruction générale. Pour atteindre ce but, il faudrait, en outre, s'emparer de la vie entière des citoyens.
Tout en constatant l'impuissance du passé , on pourrait se croire autorisé à prévoir un meilleur ordre de choses, et prétendre, par exemple, qu'une grande impulsion donnée à l'enseignement de l'enfance et de la jeunesse agirait presque indéfiniment, pendant le reste de la vie, sur le progrès de l'éducation. C'est en cela surtout que se manifeste l'exagération de l'idée juste qui porte les hommes de bien à favoriser l'enseignement scolaire. Je crois utile de mettre l'opinion en garde contre ce genre d'erreur ; et je vais montrer que si l'éducation est, pour ainsi dire, sans bornes, l'enseignement a des limites rigoureusement fixées par la nature des hommes et des choses,
donner ses passions. — Ce n'est pas dans les maisons publiques « où l'on instruit l'enfance que l'on reçoit dans les monarchies la « principale éducation; c'est lorsqu'on entre dans le monde que a l'éducation, en quelque façon, commence. » {Esprit des loix , liv. IV, ch. II.)
Il 10
Le domaine de l'enseignement est déterminé chez tous les peuples par les mêmes conditions : il comprend les connaissances qui peuvent être inculquées par les leçons du maître plus efficacement que par la pratique de la vie. Encore faut-il remarquer que F éducation intervient dans ce domaine pour une large part, même en ce qui concerne les connaissances les plus élémentaires; et tel est le cas pour la langue maternelle. Assurément les écoles sont très--aptes à compléter, dans un délai assez limité, Tintelligence du langage. Elles aident même beaucoup à développer l'esprit, surtout quand elles joignent aux premiers éléments l'étude d'une langue étrangère. Mais elles seraient inhabiles à donner au jeune enfant cette première initiation qui est le résultat d'une merveilleuse aptitude de la mère. Et conmie la langue maternelle résume avec une efficacité incomparable les connaissances générales d'une nation, on s'aperçoit que celles-ci restent toujours acquises, dans une certaine mesure, à ceuxlà mêmes qui ne les complètent pas par un enseignement méthodique.
Il n'y aurait guère utilité , alors que cette entreprise serait praticable, à étendre brusquement le domaine de l'enseignement beaucoup au delà des limites indiquées par la tradition générale. Ceux qui entrent dans cette voie se heurtent bientôt contre l'inaptitude ou la résistance des élèves et
des maîtres. Ils dépensent avec peu de fruit une activité qu'ils emploieraient plus utilement dans une autre direction.
La jeunesse est généralement rebelle à la discipline des écoles. Elle se résigne de mauvaise grâce à des efforts dont l'utilité ne lui est pas démontrée. Les enfents opposeront toujours une résistance passive aux théories qui prétendent imprimer par ce moyen une impulsion soudaine à une population. Ils restreignent avec beaucoup de sagacité le cbamp des études scolaires, par une intuition fort nette des convenan-ces propres au milieu social ou ils sont placés ; et, sous ce rapport, ils concourent à la conservation de Tordre traditionnel.
J'ai souvent admiré coinmeflt l' enseignement primaire surgit $ans efforts d'une société dont les occupations exigent impérieusement la connaissance de l'écriture et du calcul; comment, au contraire , les mœurs y résistent , en dépit d'efforts très -soutenus, dans les contrées vouées à l'industrie pastorale, où cette connaissance n'a plus le même caractère d'urgence. D'un autre côté, quand elle n'est pas pervertie par la perspective de jouir dans l'oisiveté des avantages sociaux acquis par le travail des parents , la jeunesse , dès son entrée dans le monde , est généralement impatiente de prendre rang dans la hiérarchie sociale. Elle apprécie tout d'abord son*
infériorité professionnelle devant le maître ou le patron. Elle a hâte de s'y soustraire ; et, sous cette inspiration, elle s'applique avec ardeur à l'apprentissage du métier.
Cette simple remarque révèle déjà une vérité sur laquelle j'aurai à insister plus loin à roccasion de l'enseignement dit professionnel : c'est que les peuples civilisés ne doivent pas prolonger l'enseignement scolaire aux dépens de l'apprentissage du métier. Loin de là, chaque famille et la société tout entière ont un intérêt évident à transformer aussitôt que possible l'écolier indocile en apprenti laborieux. L'infériorité de l'enseignement comparé à l'apprentissage est manifeste dans les exercices physiques et les métiers manuels. On pourrait peut-être , à la rigueur, perfectionner si bien la théorie de la natation, qu'un enfant longuement endoctriné réussirait dès le premier exercice; mais il sera toujours plus simple de l'initier à la connaissance de l'art, en le plongeant dans l'eau où nagent ses camarades. Je montrerai plus loin que des phénomènes analogues se produisent dans l'apprentissage de toutes les professions.
Les limites de l'enseignement scolaire ne résultent pas seulement de la résistance volontaire des écoliers, mais encore de leur inaptitude à comprendre les phénomènes physiques qu'ils n'ont point vus, ou les rapports sociaux auxquels ils n'ont . pas été mêlés. La pratique de la vie supplée plus
tard à cette inaptitude, en sorte que beaucoup de connaissances qui laissent à peine une trace sur Tintelligence de Técolier se classent spontanément dans celle de Thomme fait. Tel qui , dans le cours d'histoire du collège, n'a rien compris aux éternelles luttes de la plèbe romaine contre le patriciat , en prendra une idée fort nette aussitôt qu'il aura été exposé , dans Tatelier ou dans la commune , à l'antagonisme qui divise si malheureusement nos .diverses classes.
Ceux qui espèrent réformer notre société par l'enseignement scolaire n'aperçoivent pas les difficultés qu'oppose à leur système la nature même de l'écolier ; ou bien ils se flattent d'y obvier par l'ascendant du maître. Selon leur thème favori, ce dernier est appelé à réagir sur l'intelligence et les intérêts civils des nations modernes , par un sacerdoce analogue à celui que le prêtre exerce dans l'ordre moral. Mais les faits ne justifient nullement cette assimilation , et l'opinion de tous les peuples dément les espérances qu'on s'efforce d'accréditer.
La doctrine du prêtre a occupé de tout temps la première place dans l'estime des hommes. Elle répond aux aspirations de toutes les conditions et de tous les âges. Seule elle a le pouvoir d'arracher les peuples à la barbarie, et de les maintenir à l'un de ces points culminants que l'histoire nous offre de loin en loin. La connaissance de cette
doctrine est le meilleur moyen de perfectionner le sentiment moral. Ole fournit, en outre, un aliment de premier ordre aux plus éminentes facultés de Fesprit; aussi l'opinion publique classet-elle ceux qui la cultivent aux premiers rangs de la société. Mais le prêtre peut à la rigueur se dispenser d'être savant; et la simple pratique du culte lui communique une supériorité qui impose le respect aux intelligences les plus distinguées comme aux plus communes. Quant à la propagation du dogme , c'est une des plus nobles fonctions qu'il soit donné à l'homme d'exercer ; et l'on ne saurait imaginer une satisfaction égale à celle du prêtre qui, prenant charge d'une population plongée dans la barbarie , réussit , par une vie entière de bons exemples et de dévouement, à lui donner, avec les croyances religieuses, le premier fondement de l'ordre social.
Rien de semblable ne se remarque dans les attributions de l'instituteur primaire chargé d'enseigner les classes les plus nombreuses, celles que les prétendus réformateurs voudraient modifier profondément pour imprimer à l'humanité une impulsion décisive. La doctrine scolaire a le genre de perfection qui lui est propre , dès qu'elle est adaptée aux facultés imparfaites de l'enfant. Elle doit avant tout exercer la mémoire et les organes physiques; elle a moins de prise sur l'intelligence , et elle agit moins encore sur les
sentiments. Ces conditions la relèguent naturellement, au point de vue social, à un rang inférieur.
La doctrine scolaire , améliorée graduellement par la pratique , n'avait donc guère , jusqu'à ces derniers temps , attiré l'attention des écrivains. On pourrait même croire qu'elle a manqué complètement aux sociétés anciennes , si les découvertes récentes de F archéologie ne nous faisaient entrevoir les écoles populaires établies, dans l'antiquité * et le moyen âge ^ , comme elles le sont chez les modernes. Les préoccupations qui dirigent maintenant l'attention des savants vers les plus humbles détails de l'organisation sociale sont assurément dignes d'éloges. L'esprit d'amélioration peut s'appliquer utilement, même avec le bruit qui se fait autour de nous , aux méthodes de l'enseignement élémentaire; mais je ne saurais adopter le point de vue de beaucoup d'hommes de bien sur la portée de ce mouvement. Plus je suis leurs intéressants travaux , et plus je m'assure qu'après avoir donné libre carrière à leur imagination, ils doivent toujours, dans la pra-
2 M. le vicomte de Rouget conclut de ses études qu'à l'époque de Moïse l'instruction primaire était répandue en Egypte jusque dans les classes inférieures. = 3 Dans son bel ouvrage sur les institutions des Alpes du Briançonnais, M. Fauché-Prunelle prouve que les écoles rurales avaient propagé au moyen âge , chez les po • pulations de cette contrée, des notions de lecture, d'écriture, de calcul et de langue latine plus étendues que celles qu'on y rencontre aujourd'hui.
332 CHAPITRE V — L'ASSOCUTION
tique, revenir à l'étroit domaine dont les limites sont fixées par Fimperfection de la première enfance.
L'enseignement scolaire se réduit habituellement à certaines pratiques traditionnelles qui ne sauraient, à aucun titre, justifier l'ascendant social qu'on voudrait conférer à l'instituteur; et le meilleur moyen qu'on ait trouvé de relever sa fonction est de le placer comme auxiliaire près du prêtre pour l'enseignement religieux. Il est même difficile de trouver une plus ingrate fonction * que celle qui consiste à soumettre une jeunesse peu docile à une direction uniforme , qui met en jeu la discipline extérieure et la mémoire plus que la libre volonté , l'intelligence et le sentiment.
Dès qu'on quitte l'utopie pour arriver aux faits , on aperçoit bientôt ce qu'il y a de pénible dans ces monotones rapports scolaires , qui pèsent sur le maître plus que sur l'écolier. Les moindres chefs de métier trouvent, dans la pratique des travaux manuels, une indépendance, un développement intellectuel , et , par suite, des droits à la considération publique qui manquent généralement à l'instituteur primaire des campagnes ; et il n'en est guère qui, en comparant leur situation à celle de ce dernier, n'aient conscience de leur
♦ Les Ouvi-iers des deux mondes, t. III, p. 352.
supériorité. Assurément la situation s'améliore, à mesure que l'instituteur s'adresse à des populations plus cultivées , à un âge plus avancé , à des élèves plus voisins de la condition d'apprenti. Comme je le ferai remarquer plus loin, les hommes éminents, chargés de l'enseignement supérieur des sciences et des lettres, peuvent justement revendiquer une influence qui se rapprocha de celle du^ prêtre. Mais ces instituteurs de haut rang ne s'adressent qu'à une fraction restreinte de la société. Ils restent sans influence sur les masses qu'on prétend relever si haut par les systèmes dont je signale l'exagération.
Il résulte de ces considérations que les gouvernements tenteraient en vain d'imprimer une vive impulsion aux sociétés, en prenant pourpoint d'appui l'enseignement de l'enfance. Leur impuissance à cet égard résulte à la fois de la nature même du service , de la rareté des instituteurs capables d'exercer la haute fonction qu'on leur assigne , et surtout de la résistance passive des écoliers. Mais si l'observation dément les espérances exagérées que certaines écoles politiques et sociales propagent à ce sujet , elle met en évidence les bons résultats qu'une judicieuse pratique peut donner. Et il est digne de remarque que les contrées où l'enseignement primaire se montre le plus fécond, sont précisément celles où l'on n'a jamais tenté de l'élever au-dessus
du rôle modeste que lui attribue la nature des choses.
L'un des bienfaits habituels de renseignement scolaire est la dignité d'habitudes conférée aux familles qui cherchent surtout, dans Texercice de la lecture , les moyens de propager les croyances religieuses, de renforcer le sentiment national , et, en général , de donner aux besoins moraux des satisfactions plus étendues.
Pepuis longtemps déjà ces conditions sont rempUes, çà et là , à un degré remarquable, dans la plupart des États européens. Elles se présentent notamment avec un caractère particulier d'excellence dans des districts entiers des États Scandinaves , de l'Ecosse , de l'Allemagne du Nord et dans plusieurs cantons suisses ; c'est donc à ces pays qu'il faut demander les principes et les moyens pratiques du régime scolaire. Dans ces diverses contrées, l'enseignement primaire , soit qu'il ait été imposé par la loi , soit qu'il ait été abandonné à la sollicitude des pères de famille et des autorités locales , s'est développé sous l'influence de deux préoccupations principales.
Le premier mobile qui pousse ces populations vers l'enseignement est le désir de donner aussitôt que possible aux jeunes générations une connaissance des livres saints ^ plus approfondie que
s On pourrait confirmer ici la justesse de cet aperçu , en montrant que renseignement primaire manque complètement de nos
ne pourrait le faire la simple tradition orale. L'opinion attache à cette connaissance une importance extrême, parce qu'elle y voit la meilleure garantie du bonheur individuel et de Tordre public. Toutes les influences sociales s'unissent pour assurer le succès de l'œuvre : la famille , l'instituteur et le ministre du culte y travaillent journellement; souvent la commune, parfois même la province ou l'État y donnent au moins un concours moral. Les enfants, de leur côté, cèdent sans résistance à tant d'efforts combinés, et recherchent l'enseignement par intérêt ou par amour-propre. Us savent que , dépourvus d'instruction , ils resteraient longtemps exclus de la communion rehgieuse, et ne seraient jamais admis par le mariage dans une famille respectable. Ils acceptent en conséquence les connaissances scolaires comme une initiation nécessaire à la dignité de citoyen. Les populations, sollicitées par cette première préoccupation, se trouvent toutes exercées de bonne heure à la lecture du catéchisme et de la Bible. Elles y joignent presque toujours une bonne pratique de récriture et du calcul. Les clergés, pénétrés de l'esprit national, se dévouent volontiers à propager la connaissance
jours chez plusieurs peuples sédentaires de TAfrique ayant un premier degré de civilisalion, mais dépourvus de code religieux; tandis qu'il s'est propagé partout avec le Khoran , môme chez les tribus nomades. {Les Ouvriers européens, I, § 3, p. 49.)
de rhistoire , de la géographie et des poésies populaires. Ils sont également conduits, pour donner au culte plus de solennité , à initier Tenfance à la pratique du chant et des instruments de musique. Les habitants des districts ruraux, qui se trouvent ainsi portés , sous Tinfluence du sentiment religieux, vers l'enseignement primaire, ne s'y adonnent pas également dans toutes les saisons, et ils n'attribuent pas tous la même importance à l'école proprement dite. Dans les régions polaires ou dans les hautes montagnes de la région tempérée , ce service prend un caractère privé et intermittent, sans devenir moins efficace. L'été est alors exclusivement consacré aux travaux agricoles, et l'enseignement n'est plus donné que pendant les longs repos de l'hiver ^. En Norwége , par exemple, où les domaines agglomérés (§34) et les habitations disséminées ne comportent point le déplacement des enfants pendant la saison des neiges, l'enseignement primaire est donné à chaque foyer et devient, comme les autres travaux d'hiver , une véritable industrie domestique. La mère de famille , les sœurs aînées , les vieux parents , secondés parfois par un instituteur ambulant, toujours par le ministre du culte , y suffisent parfaitement. Les en-
6 Dans les hautes montagnes du canton des Grisons , les exercices scolaires n'ont lieu que pendant l'hiver ; mais tous les enfants y assistent jusqu'à l'âge de dix-huit ans.
fants déjà instruits étant souvent chargés de charmer les loisirs de la famille par des lectures édifiantes , il se produit une intime liaison entre le culte domestique et renseignement primaire. A vrai dire, les enfants y apprennent à lire et y deviennent même des musiciens habiles, par Tapplication de la méthode spontanée qui leur donne partout Tintelligence pratique de la langue maternelle.
Sous le climat plus doux de l'Allemagne et de la basse Suisse , sur un territoire à population plus dense et mieux pourvu de routes, renseignement est habituellement donné dans des écoles par des instituteurs proprement dits ; mais ceux-ci, partout où domine le sentiment religieux , obéissent avec déférence aux intentions des parents et à la haute direction des ministres du culte. La lecture, le chant, les exercices de mémoire et les récréations restent subordonnés aux convenances du service religieux. Un parfait accord de vues est maintenu entre Técole, le foyer domestique et TÉglise. Enfin il est toujours facile de trouver des laïques aptes à remplir les modestes fonctions de l'instituteur. Les catholiques d'Allemagne eux-mêmes, guidés par l'exemple des protestants, ont été peu portés à recourir, pour le recrutement de leurs écoles, aux corporations religieuses.
Le second motif qui amène les populations
à apprécier le bienfait de renseignement, est la création d'industries réclamant des ouvriers pourvus du bagage scolaire , et attribuant à leur travail un salaire exceptionnel. Lorsque cette sorte de prime n'est point accordée aux ouvriers lettrés, et lorsque le clergé se contente d'une tradition orale, la population résiste habituellement à tous les efforts tendant à développer l'enseignement; mais cette résistance cesse aussitôt que la valeur de l'instruction donnée dans les écoles peut être mesurée par le prix de la maind'œuvre. C'est ainsi que la création des manufactures et des exploitations métallurgiques "^ exerce partout une influence décisive sur la propagation des connaissances scolaires. Pour provoquer ce progrès dans une localité où l'on ne veut pas faire appel au sentiment religieux, il faut donc, non pas créer artificiellement des écoles et des corporations d'instituteurs, mais bien introduire des méthodes meilleures dans le régime agricole et manufacturier. Je citerai comme exemple les grandes mines métalliques de l'Allemagne, dont les écoles primaires étaient déjà renommées au xvi® siècle, lorsque ces institutions étaient encore rares et imparfaites dans les districts voisins, exclusivement voués à l'agriculture.
7 Les Ouvriers des deux mondds, t. UI, p. 415.
Ce second mobile devient plus puissant, à mesure que les sociétés se perfectionnent, et on peut déjà observer des localités où les chefs de famille montrent, pour l'instruction primaire, une sollicitude encore plus vive que le clergé le plus habile et le plus dévoué. Cependant, même dans ce cas, le prêtre conserve toujours sur l'enseignement, une action prépondérante; en premier lieu, parce qu'il y trouve le plus sûr moyen d'alléger sa principale tache, la propagation de l'instruction rehgieuse ; en second lieu, parce que, indépendamment de cet intérêt personnel, il est naturellement désigné, par sa situation même, pour aider les chefs de famille à fonder et à surveiller les écoles.
En France, les écoles primaires se sont multipliées partout où l'une de ces deux conditions s'est rencontrée. Elles prospèrent généralement dans les villes et dans les groupes manufacturiers, où la valeur de l'instruction est indiquée par le taux des salaires. Elles abondent dans quelques montagnes où régnent les longs hivers. Elles n'ont pas cessé de fleurir dans les plaines ^ù le clergé ayant associé avec succès, depuis le moyen âge, les études scolaires et l'enseignement religieux, a résisté à la corruption du xviii^ siècle et conservé aux populations les bienfaits du christianisme. Les hautes vallées du Jura, des Alpes et des Pyrénées, ainsi que les collines à
climats plus doux de l'Ouest et du Midi , nous offrent depuis longtemps sous ce rapport les bons exemples de la Scandinavie et de TAllemagne.
Il en est autrement des nombreux districts ruraux dont les populations restent vouées exclusivement à une agriculture arriérée, où le sentiment religieux s'efface de plus en plus ; et tel est le cas des villages à banlieue morcelée, à familles instables et stériles, que j'ai précédemment décrites (§ 34). Malgré les louables efforts de l'État, l'enseignement primaire s'y montre impuissant ou corrupteur, parce que la communauté d'efforts qui devrait régner entre Tinstituteur et le prêtre est depuis longtemps détruite.
On s'est exposé à ces mécomptes en voyant dans l'école autre chose qu'une modeste succursale du foyer domestique et de l'Église, en faisant de l'instituteur un fonctionnaire qui relève de la commune, de la province et de l'État, et en attendant de lui la réforme intellectuelle et morale des populations. Ce progrès si désirable, atteint, comme je l'ai expliqué, avec de faibles ressources par les bonnes écoles du Nord, nous échappera d'autant plus que nous voudrons réagir davantage contre la nature des choses en faisant à l'instituteur une situation artificielle. Il s'en faut de beaucoup, au surplus, que la réalité réponde à nos combinaisons systématiques. Pour se rendre compte de notre erreur, il faut : d'une
part, considérer rinfériorité intellectuelle de la plupart de nos anciens instituteurs ; de l'autre, suivre dans leurs carrières les jeunes gens habiles sortant des écoles normales. Ceux de ces derniers qui conservent leur fonction s'ingénient sans relâche à y joindre toutes les situations lucratives qui s'ofîfrent à leur portée. C'est ainsi qu'on les voit habituellement gouverner les communes rurales sous le nom d'un maire incapable ou indolent, intervenir dans tous les intérêts locaux, parfois même gérer secrètement les affaires privées des notables, enfin quitter leur profession à la première occasion favorable. Et il est presque superflu d'ajouter que ces soins administratifs ou financiers éloignent forcément les instituteurs les plus capables du progrès social qu'on se flatte de voir surgir de l'enseignement de la première enfance. Le mal s'aggrave encore lorsque l'instituteur, se mettant plus ou moins ouvertement en révolte contre l'influence du prêtre, inocule à l'enfance, par son exemple et par ses leçons, le poison du scepticisme.
Une certaine philosophie allemande a attribué, depuis 1^30, une importance exagérée à la pédagogie primaire. Le caractère forcé de son enseignement, combiné avec la perte des croyances, a produit, ça et là en Allemagne, des désordres ^
8 On trouvera, à ce sujet, des faits instructifs dans Touvrage ayant pour titre : de VÈducation populaire de l'Allemagne du Nord,
qui se sont révélés pendant les événements de 4848 : les gouvernements, après avoir provoqué le mal par une intervention déplacée, s'efforcent maintenant de réagir contre ces tendances, au risque de se heurter sur un autre écueil. L'admirable organisation religieuse de certaines écoles primaires de l'Allemagne fait parfaitement ressortir le caractère malsain de ces écoles de libres penseurs.
Notre loi du 28 juin 4833, tout en nous apportant de grands avantages, avait fait trop perdre de vue la connexion nécessaire de l'école et de l'Église. Sous ce rapport, elle a été heureusement amendée par la loi du 45 mars 4850. Mais la vraie réforme, celle qui écartera l'intervention obligée de l'État, deviendra seulement possible,
par Eugène Rendu, 1 vol. in-S», Paris, 1855. L'auteur déclare que ce désordre a particulièrement sévi dans les districts luthériens, et peu dans les districts catholiques. Si, en portant ce jugement, il a su se mettre en garde contre ses sympathies personnelles , il aura démontré une fois de plus que les religions d'État sont soumises à des causes de corruption qui ne pèsent pas sur les cultes dissidents ; qu'en conséquence toutes les religions ont un égal intérêt à repousser ce dangereux patronage. Les catholiques des États luthériens de l'Allemagne devraient leur présente supériorité morale à des causes analogues à celles qui firent la force des protestants français pendant Fodieuse persécution de Louis XIV. J'ajoute que les faits exposés par M. Rendu dans cet ouvrage ne me semblent pas justifier toutes ses conclusions; ils démontrent que l'enseignement primaire doit être intimement lié à la pratique de la religion; mais, comme tous les faits que j'ai observés moimême, ils me paraissent condamner, en ce qui concerne ce service, toute immixtion de l'État non réclamée par les familles.
lorsque tous nos partis politiques auront constaté par l'expérience qu'il est chimérique de chercher dans l'enseignement primaire un moyen de propagande, malgré la nature des choses et la résistance des partis rivaux. Ils s'accorderont alors à laisser les familles prendre soin d'un de leurs intérêts les plus immédiats, et l'école primaire reprendra aussitôt le caractère qui lui appartient. En principe, les familles choisiront des instituteurs pénétrés de leurs doctrines. Les sceptiques qui auraient le courage de faire peser sur leurs enfants toute la logique de leur système, pourront à cet égard se donner libre carrière ; mais, de leur côté, les croyants travailleront, avec un redoublement d'énergie et en toute liberté, à préserver leurs enfants de cette contagion. En fait, les familles confieront habituellement la direction de l'école au clergé. Le ministre du culte, certain désormais de ne plus trouver un ennemi dans l'instituteur, aura intérêt à le bien choisir, et à le former au besoin. Il pourra alors compter sur cet utile auxiliaire pour propager l'instruction religieuse, toujours rattachée par d'intimes liens à l'enseignement primaire.
Si, comme l'affirme une opinion fort répandue en France , le clergé catholique est peu enclin à remplir ce devoir; s'il se refuse, faute de lumières ou de patriotisme, à servir par ce moyen l'intérêt
natioual, il faut le ramener par la raison à de meilleurs sentiments. Mais si Ton persiste à se passer de son concours , si surtout on veut faire de renseignement primaire un instrument de scepticisme, on continuera à échouer dans les districts ruraux qui restent étrangers au mouvement manufacturier. Les succès partiels qu'on obtiendra ne se révéleront guère que par l'accroissement de la clientèle du colporteur clandestin de livres obscènes. Il n'y a point à craindre d'ailleurs que la partie intolérante du clergé trouve, dans l'enseignement primaire , un moyen de propager ses passions : la lecture de la Bible , venant chaque jour augmenter l'ascendant de l'esprit laïque , produira infailliblement le résultat opposé. Les laïques qui, malgré leurs erreurs, triomphent du clergé depuis deux siècles , ne sauraient avoir le dessous dans les luttes où ils défendraient la vérité , et leur succès sera d'autant mieux assuré que les esprits seront plus cultivés. Si donc , comme le craignent quelques-uns, le clergé se dévouait à cet enseignement avec des intentions rétrogrades ou perfides , il serait déçu dans son espoir , et servirait malgré lui la cause du bien public. Cette œuvre ne saurait, à aucun titre, offrir des aliments à l'antagonisme social , et les partis rivaux qui s'y dévoueront sans arrière pensée deviendront, par cela même, des alliés. Lorsque l'État cessera d'intervenir indûment
dans le domaine de l'enseignement primaire , le clergé , par la nature même des choses , prendra peu à peu aux yeux des populations la responsabilité de ce service. Le clergé catholique en particulier y apportera , et une sollicitude qui sommeille trop souvent aujourd'hui, et un esprit plus dégagé de préoccupations étrangères aux intérêts des familles. Dans cette situation , il demandera moins exclusivement le personnel des écoles à ces corporations religieuses qui ne se maintiennent dans l'état de ferveur que par la concurrence immédiate des instituteurs laïques. Les écoles constituées, avec les ressources locales, conformément aux vrais principes , jouiraient d'une complète indépendance. Quant aux écoles qui n'attacheraient pas à cette indépendance un haut intérêt , elles pourraient demander assistance en dehors de la localité. Dans ce cas, des subventions seraient accordées par l'État et la Province , qui continueraient ainsi le régime actuel d'encouragemients, et qui se rattacheraient, sous ce rapport, au système anglais (§ 60). En échange de ces allocations , l'État et la Province revendiqueraient au besoin le droit d'imposer aux localités certaines règles en matière d'enseignement primaire. Les méthodes officielles , comme les méthodes indépendantes , ne se propageraient donc qu'avec le consentement des familles , et elles se perfectionneraient incessamment, comme toutes les
institutions humaines , par une salutaire concurrence.
Nous sommes évidemment loin de Tordre de choses où , selon l'exemple des peuples libres et prospères, Tinstruction primaire se répandrait ainsi , par l'initiative des laïques et du clergé , dans la masse entière du corps social. La passion avec laquelle la plupart des hommes éclairés de notre pays refusent au clergé une de ses attributions naturelles , est un sujet habituel d'étonnement pour les étrangers avec lesquels j'étudie comparativement les institutions et les mœurs de l'Europe. Ces méfiances invétérées , provoquées par la lutte qui a longtemps régné entre l'esprit clérical et l'opinion publique , ne sont plus , en général , justifiées pour le temps présent ; mais elles sont la critique de l'ancien régime qui les a fait éclore. Malheureusement cette disposition de nos classes dirigeantes ne nuit pas seulement à l'influence du clergé ; elle est pour la nation entière une cause de trouble et d'affaiblissement.
Un des projets favoris de ceux qui s'exagèrent le rôle social de l'enseignement primaire est l'établissement d'un régime où l'instruction serait obligatoire et gratuite, sous la direction de l'État.
On ne saurait trop redouter, en France, la propagation de la doctrine qui impose l'obligation de l'enseignement, et il importe de ne pas prendre le change, à la vue des pratiques adoptées en cette
matière par certains peuples que je cite souvent comme des modèles.
Ainsi 5 par exemple , les États de la Nouvelle- Angleterre , où l'enseignement obligatoire est encore en vigueur , ne sauraient offrir , sur ce point, un précédent applicable à nos institutions. Ils ont établi ce système au xvii® siècle , à une époque où la loi civile prescrivait également la pratique du Décalogue et la fréquentation du service divin , et ils le maintiennent par deux motifs qu'on ne saurait invoquerdans notre constitution. Conformément à l'esprit de la race anglo-saxonne, ils se plaisent à conserver cet usage , comme ils conservent toutes les coutumes, même surannées, qui ne blessent point absolument l'intérêt public. Les communes chargées de l'exécution ont toujours joui, pour cette attribution comme pour toutes les autres , d'une autorité souveraine ; par conséquent, elles ont pu , à toute époque, modifier ce régime de contrainte selon le vœu des chefs de famille.
Les Américains du Nord apportent d'ailleurs dans l'application de leur régime d'enseignement des sentiments tout autres que ceux qui font réclamer chez nous l'obligation et la gratuité. Ils s'accordent tous à voir dans l'école primaire un modeste auxiliaire de la religion et de la famille. Ils n'ont jamais eu la pensée de confier ce service à un corps de fonctionnaires permanents , orga-
nisés en hiérarchie à la manière des bureaucraties européennes (§ 63), pourvus d'un fonds de retraite et faisant concurrence aux clergés. Les jeunes instituteurs des deux sexes qui dirigent habituellement les écoles se gardent d'exercer longtemps une fonction qui amortit rapidement les qualités nécessaires au succès dans les autres carrières. Ils ne Facceptent en général que comme un stage, pour s'exercer à la parole ou au commandement , et pour accroître ainsi leurs chances de réussite dans une condition plus relevée. L'exemple des États-Unis n'a donc pas la signification que proclament chez nous certains partis politiques. Si le régime de contrainte condamné par l'esprit moderne (§ 8) règne encore en ce pays, c'est que le vice en a été corrigé jusqu'à présent par la condition transitoire du personnel , par le principe de la souveraineté communale , et en général par la liberté qui féconde toutes les institutions de la race anglo-saxonne.
L'importation de ce système en France serait une erreur et un danger. Une immixtion modérée de la loi dans notre enseignement primaire a singulièrement exagéré le travers d'esprit qui nous porte à multiplier les fonctions publiques , et elle a fait naître des inconvénients qui ne se sont point présentés jusqu'ici en Amérique. Nos instituteurs ne sont pas les utiles stagiaires des professions privées; ils forment déjà une armée per-
manenle de fonctionnaires qui chaque jour renforcent l'action anormale exercée par l'État sur les intérêts locaux. Le mal est déjà grand, et il serait encore aggravé par l'introduction de l'obligation et de la gratuité. Les inconvénients dus à ce nouvel envahissement de la vie privée par les pouvoirs publics ne seraient point compensés par les avantages qu'on a en vue. Il est manifeste que, dans notre régime communal subordonné aux bureaucraties (§ 63) du département et de l'Etat , l'instruction obligatoire prendrait bientôt un caractère oppressif et tracassier.
Aucune nécessité ne nous oblige d'ailleurs de soumettre les populations à ce surcroît de dépendance. L'enseignement primaire reçoit chez nous un développement rapide , partout où les parents constatent qu'il peut rendre plus fructueux le travail de leurs enfants ; tandis qu'il languit dans toutes les localités où cette utilité n'est point encore apparente. Les écoles surgissent spontanément, on ne saurait trop le redire, partout où les méthodes de travail réclament des ouvriers lettrés : les réformes intelligentes seront donc , en cette matière, plus efficaces que la contrainte. Enfin , cette contrainte , peu utile en pratique pour les garçons, et antisociale, comme je l'expliquerai plus loin, pour les fiUes, serait fort dangereuse au point de vue des principes. LareUgion est plus indispensable que l'instruction primaire; l'opi-
350 CHAPITRE V — VASSOCUTION
nion publique , lorsqu'elle sera revenue sur ce point au sentiment du vrai (§ 15), serait dbuc logiquement conduite à rendre le culte obligatoire. On serait ainsi ramené par degrés aux amens régimes sociaux qui prétendaient foiwier sur les prescriptions de l'autorité le règoe de la vérité et de la vertu. Les persQjaoes qiii, avec d'excellentes intentions, réclamant ici le retour à la contrainte, se mettent donc eA contradiction avec l'esprit des sociétés modernes (§ 8); elles cèdent à un sentiment rétrograde d'autanA plus dangereux que l'intérêt à satisfair^e fist plus respectable.
Quant à la gratuité de l'enseignement, .eUe est contraire au principe qui commande aux citoyens de pourvoir par leur propre initiative aux besoins de la vie privée. Elle serait un contre-sens sous le régime nouveau qui leur laissera le ^om de subvenir aux frais du culte. Il ost d'ailleurs inexact d'appeler gratuit un service rétribué p^ l'impôt, et s'il convient , à tous égards , que le ridie .paye volontairement l'enseignement du pauvre , mi ne doit pas permettre que le pauvre , toujours atteint en quelque point par le fisc, co©,tribue malgré lui aux frais de l'instruction du riche. Dans les communes américaines où l'instituteur est rétribué au moyen d'une taxe spéciale levée par les afliciers municipaux , le service de l'eoiseignement n'est pas plus gratuit que ne l'est, en Angleterre ^ le
service du culte payé par la dîme et par la taxe d'église (§ 54).
Quel que soit le régime adopté, pour l'enseignement primaire , dans les diverses régions de l'Europe , les corporations n'y prennent qu'une part assez restreinte : le développement donné en France à l'utile corporation des frères de la Doctrine chrétienne est moins dû peut-être à la nature des choses , qu'aux méfiances qui découragent momentanémentl'initiativeduclergéséculier.Aucon traire , le rôle des corporations grandit , à mesure qu'on s'élève dans la hiérarchie de l'enseignement.
En Angleterre , où l'enseignement secondaire conjure les dangers du déclassement et s'adapte mieux que partout ailleurs aux besoins si variés des familles, les établissements qui préparent les enfants aux professions usuelles du commerce et de l'industrie constituent en général de très-petites entreprises privées. Ce sont, pour la plupart, des externats urbains recevant des enfants vivant au sein de leur famille et parfois même associés déjà à ses travaux. Quant aux pensionnats destinés aux classes plus élevées , ils sont établis à la campagne, et reçoivent un nombre limité d'enfants qui forment en quelque sorte le complément de la nombreuse famille de l'instituteur. Quelques établissements privés du même genre instruisent un petit nombre d'enfants pour les situations
usuelles du droit et de la médecine. Ces professions n'occupent pas à beaucoup près en Angleterre le rang que leur accorde l'opinion sur le Continent; cependant on voit déjà intervenir pour ces spécialités quelques corporations qui possèdent des biens en mainmorte et qui préparent leurs élèves aux cours des universités de Londres, de Dublin, de Glasgow ou d'Edimbourg. Les enfants destinés aux magistratures gratuites des comtés (§ 57), aux grades supérieurs de l'Église , des tribunaux , de l'armée ou de la flotte, aux fonctions élevées de l'administration métropolitaine et coloniale, enfin aux deux chambres du Parlement (§ 60), suivent une autre voie : ils se font admettre dans certains collèges, gérés depuis des siècles par des corporations pourvues de biens considérables. Ces collèges, notamment ceux d'Eton et d'Harrow, sont situés, comme les autres pensionnats anglais, au milieu des campagnes , et ils ont été souvent décrits avec éloge par les écrivains du Continent^. Le caractère commun de tous ces établissements est de substituer par leurs propres ressources, indépendamment de toute assistance de l'État, des comtés ou des corporations urbaines.
Voir, par exemple, l'ouvrage de M le comte de Montalembert : De l'Avenir politique de P Angleterre, p. 172. L'auteur cite luimême avec éloge les travaux publiés sur le même siyet par M. Lorain , ancien recteur de l'Université.
En Allemagne, la plupart des établissements d'instruction secondaire sont exclusivement des externats , et laissent par conséquent les enfants au milieu de leurs familles. Les gymnases prussiens, établis dans toutes les villes de quelque importance, n'ont jamais un caractère privé, et sont toujours subventionnés par les villes et par l'État. Ils réunissent les enfants de toutes les classes et les préparent à toutes les professions. Ils enseignent à la fois les langues anciennes (hébreu, grec et latin), jugées nécessaires pour l'acheminement vers les professions libérales. Ils joignent à cette branche principale de l'enseignement les connaissances plus élémentaires (langues vivantes, géographie, histoire, sciences mathématiques et physiques), considérées comme une préparation suffisante aux moyennes et hautes professions usuelles. Seulement, pour conjurer autant que possible les inconvénients qui naissent de cette réunion de deux enseignements distincts, ils accumulent, au début des six années d'études des grands gymnases, ces dernières connaissances, de telle sorte qu'elles puissent être acquises en deux ou trois années.
Malheureusement, ce groupement artificiel de conditions sociales différentes et d'enseignements hétérogènes dans des écoles pourvues de biens en mainmorte , subventionnées en outre par les villes et par l'État , empêche la création de cette
multitude de petits établissements privés qui, en Angleterre , répondent si bien à tous les besoins spéciaux des familles de la classe moyenne. En fait, les gymnases allemands sont une excitation au déclassement pour les individus, une cause de sacrifices exagérés et de mécomptes pour les familles, enfin une source incessante d'agitation et d'instabilité pour l'État. Ces institutions détruisent de plus en plus , dans la vie privée des sociétés allemandes, la quiétude qui reste jusqu'à ce jour un des traits distinclifs de l'Angleterre. Elles contribuent même à troubler la vie publique, par les causes que je signalerai dans une autre partie de cet ouvrage (§63).
Les lycées et les collèges qui forment, en France, les principaux établissements de l'enseignement secondaire, ne jouissent pas des avantages acquis à ceux de l'Angleterre et de l'Allemagne. Peu pourvus de biens propres, mais fortement subventionnés par les villes et par l'État , ils entravent la multiplication des petits établissements privés dont je viens de signaler, pour l'Angleterre, l'influence bienfaisante. Ils s'accumulent de préférence dans les grandes villes, où ils prennent de plus en plus le caractère de pensionnats. Ils sont créés surtout pour l'enseignement des langues anciennes , et ils rapprochent des enfants de conditions inégales, qu'ils enlèvent temporairement au foyer domestique. Us provo-
quent ainsi le déclassement, en faisant nadtre chez les familles peu aisées des prétentions qui sont rarement satisfaites, puis des déceptions qui agitent sans cesse la société. On n'a point remédié à ces inconvénients en annexant, suivant deux systèmes successifs, l'enseignement des connaissances usuelles à celui des langues anciennes ; on a même aggravé le mal en groupant davantage ce qui devait être plus complètement séparé.
La suppression de toute intervention de l'Etat serait encore ici le point de départ de la réforme. En ce qui concerne l'acheminement aux professions usuelles, on cesserait d'entraver la fondalion des établissements privés qui seuls peuvent s'adapter à une multitude de besoins spéciaux. En ce qui concerne la préparation à renseignement supérieur, une partie des habiles professeurs de nos lycées et de nos collèges créerait avec succès , à titre privé , de petites entreprises urbaines ou rurales. Une autre partie se grouperait en corporations libres dirigeant de grands externats^® qui seraient recherchés, comme en Allemagne, par les familles urbaines, à mesure que se rétabliraient les véritables traditions de la vie domestique (§ 28). Débarrassé des préoccu-
lu Je ne saurais trop signaler, en ce qui touche la suppression des internats, les beaux travaux publiés en 1871 par M. Henri Sainte -Claire Dêville {Comptes rendus de l'Académie des sciences morales), et par M. Tabbé Lescœur (Revue d'économie chrétienne),
pations d'ordre inférieur qu'entraîne la gestion d'un pensionnat, pouvant tenter en toute liberté l'emploi des meilleures méthodes , stimulé d'ailleurs dans l'accomplissement de ses devoirs par l'honneur et les profits du succès, notre personnel enseignant acquerrait bientôt la fortune et l'indépendance qui récompensent en Angleterre les mêmes mérites.
Nos plus habiles professeurs, en groupant leurs aptitudes, réussiraient également à fonder, sous ce régime de liberté, des pensionnats ruraux qui ne le céderaient en rien aux célèbres collèges anglais ; ils se constitueraient aisément en corporations puissantes, avec le concours dévoué des anciens élèves des lycées actuels. Ils perpétueraient ainsi, en leur donnant plus de dignité et d'indépendance, de vieilles institutions dont les quartiers de noblesse valent ceux d'Eton et d'Harrow. Quant aux capitaux nécessaires à ces entreprises, ils seraient abondamment fournis par les sommités sociales sorties de ces lycées. Les deux pensionnats de Sainte-Barbe, établis à Paris et à Fontenay-aux-Roses , montrent déjà combien ce principe d'association est efficace : ils font entrevoir le succès réservé à des corporations laïques qui n'auraient plus à redouter la concurrence de l'État. Le collège rural de Vanves, succursale du lycée Louis -le- Grand, de Paris, prouve également que des établissements dispo-
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sant d'un vaste. parc peuvent réunir, avec toute convenance, les élèves et les familles des professeurs. Intéressées dorénavant au succès, surveillées de près par les pères de famille qui ont fourni le capital, autorisées à recevoir des dons et des legs , pouvant assurer à leurs professeurs la situation la plus agréable, ces corporations laïques offriraient bientôt aux familles les mêmes avantages que celles-ci recherchent dans les corporations religieuses. La lutte des divers établissements s'établirait d'ailleurs en toute liberté, et elle contribuerait à relever pour tous le niveau de l'enseignement secondaire.
La valeur de l'enseignement supérieur qui prépare la jeunesse française aux professions libérales, est habituellement en rapport avec l'importance des villes où il est donné. C'est à Paris surtout que cet enseignement a acquis une juste renommée. Malheureusement les funestes influences qui pèsent sur les étudiants parisiens se développent suivant une progression encore plus rapide que le talent des professeurs. Elles dépassent toutes les limites posées ailleurs par la morale et la raison. J'ai souvent entendu déclarer par les étrangers les plus compétents, j'ai d'ailleurs constaté moi-même en visitant toutes les universités de l'Europe, que Paris est la seule ville où les jeunes étudiants restent exposés sans
surveillance à tous les périls d'une liberté prénoaturée. Il n'existe pas en Europe une autre ville où la corruption ait acquis la même intensité , et Ton n'a permis nulle part à la jeunesse de devenir elle-même le plus actif foyer de la contagion. La comparaison n'est pas plus à l'avantage du système français, lorsque l'on considère la situation des professeurs et la culture même des sciences et des lettres.
Le vice du système se trouve encore ici dans l'intervention de l'État, qui soumet l'enseignement, comme tant d'autres branches d'activité, à une bureaucratie (§ 63), c'est-à-dire à des fonctionnaires ayant seuls le privilège d'allier la réalité du pouvoir à l'absence de toute responsabilité. N'ayant aucun contact direct avec les élèves, ces fonctionnaires ne sauraient les arrêter sur la pente du désordre ; et cependant, en s' attribuant Tautorité, ils déchargent en cette matière les professeurs des devoirs de surveillance. En détruisant par une immixtion inopportune les rapports naturels de respect et d'affection que fait naître cette surveillance, nos bureaucraties universitaires ont, à leur insu, donné à notre jeunesse lettrée un esprit d'insubordination dont la trace ne se retrouve pas dans les universités libres des Iles Britanniques et de la Scandinavie. Elles ont ainsi fourni de dangereux aliments à nos dernières révolutions.
Le reipèd^ est indiqué par la pratiqua de l'Europe entière. Chaque université est une corporation indépendante de professeurs inve3tis par la Coutume .d'une souveraineté paternelle. Elle a charge de la conduite privée comme de l'instruction des élèves , et elle serait bientôt délaissée si elle i;i'of}^ait, sous ç^ double rapport, toute garantie aux p^entp. JLes étudiants eux-mêmes sont réunie pn corporations. Les sentiment? de solidarité, fondés sur de vieilles traditions, spnt entrejte^us parmi eu?: piar J'u^iforaiité du costume , pçgr des solennités annuelles , pçif J^ pratique régulière de certains devoirs, .et surtout par la résidence jd£|iis /des iM9iao^s soumises à \^ surveillance de l'université, A la Içiveur de oes habitudes, ^s e;xercent l'un sur l'autre une influence morale kjuî FW4 l^^ile le contrôle des professeurs W lui ^o^ervwt un caractèrie intima tet awûcal. Le régime de eorporatious sauveg^ardait, 4ans l'univeinsité de Paris ^ ce gr^ud intérêt depuis un temp^ immémorial. En détruisant, dès 4790, cette vénérable institution, la Révolution n'a pas seulement perdu de vue une tradition bienfaisante ; elle a abais,sé 1^ condition des élèves et celle du corps enseignant. Les esprits libéraux qui considèrent notre régime de haut enseignement comme une heureuse conquête, échapperaient à cette erreur en observant les principales universités de l'Europe. Ils le condamneraient sévèrement s'ils
voulaient seulement prendre la peine de comparer, à Paris et à Oxford, la situation des étudiants et des professeurs.
Le meilleur régime des corporations de haut enseignement implique la possession de biens propres et la rétribution directe par les élèves. Il assure donc aux maîtres jouissant d'une grande renommée des revenus comparables à ceux des professions commerciales. Ce légitime succès est interdit par le système français qui, en payant les professeurs avec le produit de l'impôt, doit se montrer économe et rétribuer également les inégales capacités parvenues au même degré de la hiérarchie. De là il résulte que d'illustres étrangers qui , comme au temps de saint Thomas ou d'Albert le Grand, auraient le désir de trouver à Paris la consécration de leur renommée ou d'y développer leurs talents, en sont empêchés par l'impossibiUté d'y obtenir des avantages pécuniaires proportionnés à leur mérite. Telle petite ville d'Angleterre, des États-Unis ou d'Allemagne assure ainsi à certains professeurs une rémunération décuple de celle dont ils auraient dû se contenter s'ils avaient cédé à l'attrait qui les portait vers Paris.
La haute direction de l'État substituée à l'initiative des corporations libres, n'est pas moins funeste à la science et aux lettres. Il est tout naturel que le niveau des connaissanceshumaines s'abaisse
dans les sociétés où Ton paye le moins les hautes notabilités qui les cultivent. Les sciences positives qui font maintenant de si grands progrès tendent de plus en plus à devenir cosmopolites. Elles se concentreront dans de grands foyers d'enseignement chez les peuples jouissant de la meilleure organisation universitaire. Déjà l'ancien état d'équilibre établi sous ce rapport, il y a un siècle, est manifestement dérangé au détriment de notre pays. L'on ne voit plus, comme aux temps de Christine et de Frédéric le Grand , nos savants diriger des académies dans les capitales étran*gères. Ceux qui acquièrent la renommée par leurs premiers travaux sont bientôt arrêtés dans leur essor par notre organisation bureaucratique. Ne pouvant s'élever aux grandes situations que la science procure ailleurs, ils abandonnent leur carrière pour chercher la fortune et l'influence dans la haute administration ou dans la politique. Ce genre d'émigration, spécial à notre pays, cause à la science d'incalculables dommages, sans relever beaucoup les fonctions dans lesquelles affluent ces savants en quête d'une meilleure sir tuation.
La solidarité établie mal à propos entre l'État et la science est également compromettante pour les deux intérêts. L'eiTeur, qui se fait jour si souvent dans les sciences morales , est parfois un acheminement indirect vers la vérité. Elle n'a du H il
moins aucun inconvénient sérieux quand elle se produit sous les auspices d'une corporation libre, que les institutions rivales peuvent librement combattre. Telle était la situation relative des institutions " qui ont formé en France tant d'hommes illustres pendant la première moitié du xvn® siècle. Au contraire, l'erreur prend un caractère réellement dangereux quand elle est subventionnée par le trésor public. En patronnant -les connaissances qui ne reposent pas sur des axiomes, l'État se trouve invinciblement conduit à en faire la police ; mais l'opinion publique , fort ombrageuse sur ce point , se dresse presque toujours contre lui, même lorsqu'il protège la vérité; et ce seul fait suffirait pour condamner le régime actuel. De là les inextricables embarras qui se manifestent dans notre haut enseignement; de là les destitutions qui donnent le prestige de la persécution à de mauvaises doctrines ; de là enfin les tristes débats qui ont souvent aggravé l'antagonisme social au sein de nos corps politiques.
11 II est mortifiant de penser que les passions politiques et les habitudes d'une centralisation exagérée nous empêchent d'apercevoir les vérités qui avaient un caractère d'évidence pour nos grands hommes d'État du xvii« siècle. C'est ainsi que l'opinion du cardinal de Richelieu se trouve nettement exprimée dans les termes suivants : * Puisque la foiblesse de notre condition hu- « maine requiert un contre-poids en toute chose, il est plus rai- « sonnable que les universitez et les jésuites enseignent à Fenvi , « afin que l'émulation aiguise leur vertu. » {Testament politique , l^e partie, ch. ii, section 11.)
Les personnes qui croient que l'État peut prendre utilement le patronage des sciences , des lettres et des arts apercevront le danger de cette erreur dès qu'elles voudront bien observer , sous ce rapport, la situation relative des diverses contrées. Elles constateront bientôt que, dans les sociétés enrichies par le commerce et l'industrie , les universités libres , créées par les dons et legs des particuliers , se montrent de plus en plus supérieures aux universités régies par les gouvernements et soutenues par l'impôt. Pour arriver à cette conviction , il suffira , par exemple ; de comparer la pénurie de plusieurs grandes institutions scientifiques de notre Continent, avec l'abondance des ressources qui affluent chaque année dans les institutions analogues de la petite ville de Boston** (Massachussets).
12 Parmi les sommes attribuées, dans ces derniers temps, par dons et legs, à ces institutions, je puis citer : depuis 1848, au Musée de géologie comparée de l'Université de Cambridge, près de Boston, 1,500,000 fr.; depuis 1859, à la Société d'histoire naturelle de Boston, 5,000,000 fr.; depuis 1860, à Tlnstitut technologique de Boston, 700,000 fr.; depuis 1857, à la bibliothèque de Boston , qui se distingue de nos grandes bibliothèques par les services rendus à toutes les familles de la ville, 2,000,000 fr., etc. A la vérité, les partisans de l'intervention de l'État répètent sans cesse que les particuliers sont, chez nous, incapables de s'associer aux sentiments qui inspirent, hors de la France, ces admirables établissements; mais, en cette matière, ils prennent évidemment l'effei pour la cause. Notre parcimonie actuelle contraste singulièrement.avec la libéralité qui a créé autrefois tant d'oeuvres utiles ; elle est due , non à la race , mais aux institutions qui découragent les généreuses initiatives. Les richesses qui alimentent
En résumé, la seule situation digne pour les sciences ou les lettres, pour les corps enseignants et pour les élèves, est celle qui les place sous l'autorité de corporations libres , jalouses de conserver leur indépendance , intéressées en même temps à se garantir de l'erreur ou du relâchement qui leur feraient perdre la confiance du public, au profit de leurs rivales. Les universités de Cambridge et d'Oxford *^, les quatre universités d'Ecosse et le collège de la Trinité à Dublin peuvent être, à tous égards, cités comme des modèles. Dirigées par des corporations indépendantes , pourvues de biens en mainmorte, ces institutions ont conservé les excellentes traditions que nous avons si imprudemment détruites en supprimant nos vieilles universités. D'un autre côté, elles sont garanties de la corruption par l'aiguillon de la concurrence , et par le contrôle des deux chambres du Parlement.
Un des caractères les plus recommandables des universités anglaises, allemandes et Scandinaves, est le mélange habituel des jeunes gens voués au
sous nos yeux le lourd budget du luxe et de la débauche, se dirigeront de nouveau vers les fondations de bien public, à mesure que celles-ci cesseront d'être soumises au patronage énervant de la bureaucratie (§ 63), et que les classes dirigeantes se dévoueront à la réforme des mœurs.
13 Voir l'éloquente description de ces universités dans Fouvrage déjà cité de M. le comte de Montalembert : De l'Avenir politique de V Angleterre, p. 478.
ministère ecclésiastique , et de ceux qui se destinent aux autres professions libérales. C'est un symptôme de Tharmonie qui règne entre les clercs et les laïques; c'est aussi un moyen de réunir tous les hommes éclairés dans une commune pensée de bien public. L'antagonisme qui règne chez nous, depuis deux siècles, entre la religion, la science et les lettres , a provoqué la séparation des deux catégories d'étudiants , et cet abandon de nos vieilles traditions universitaires est un des indices du désordre social au milieu duquel nous vivons. Le remède se trouvera dans la création de plusieurs imiversités libres , où les professeurs se grouperont selon leurs doctrines. La Belgique nous a devancés dans cette voie en créant l'excellente université de Louvain , presque au contact d'une célèbre université de libres penseurs. Ces universités spéciales et libres, dont les propensions systématiques seront contenues par le besoin de conserver la confiance du public , donneront la prépondérance intellectuelle aux grandes nations qui auront le bon sens de les adopter. Seules, en effet , elles peuvent résoudre, par la libre discussion, l'un des grands problèmes de notre temps, l'accord** de la foi et de la rai-
14 Comme exemple de cette utile influence des universités libres, je signale aux amis de la science sociale l'ouvrage ayant pour titre : De In Richesse dans les sociétés chrétiennes y^taiT Charles Périn, professeur de droit public et d'économie politique à l'université catholique de Louvain; 2 vol. in-S», Paris, 1861.
son (§ 15). Seules aussi elles peuvent constituer la science sociale, c'est-à-dire enseigner aux sociétés humaines les moyens de conjurer la corruption et d'accomplir la réforme. L'opinion publique accueillera les éléments de cette science, dès qu'ils seront propagés par des universités libres se contrôlant l'une l'autre; tandis qu'elle les repoussera , tant qu'ils proviendront de corps enseignants institués par l'État.
Selon les hommes éminents, dont la compétence en cette matière est universellement reconnue en Europe , les professeurs de l'enseignement supérieur ne doivent point recevoir une éducation séparée; car, prenant alors le caractère d'une caste, ils s'isolent au milieu des personnes appartenant aux autres professions libérales. L'Europe intellectuelle repousse donc le principe des écoles normales. Elle laisse les jeunes professeurs se former librement au sein des universités qu'ils doivent illustrer à leur tour. Elle admire l'institution des professeurs privés des universités allemandes , qui permet aux jeunes mérites de se produire en présence des vieilles renommées. Il n'est même pas besoin d'aller , sous ce rapport , chercher nos modèles à l'étranger. Les excès de la centralisation n'ont point encore étouffe toutes nos traditions , et , si le sujet de cet ouvrage était l'éloge plutôt que la critique de nos institutions , j'aurais ici à citer comme exemple la faculté de
médecine de Paris. Le bon sens de nos illustrations médicales et la sagesse de Tadministration des hospices ont heureusement tempéré jusqu'à ce jour le monopole de l'enseignement officiel. Beaucoup de jeunes gens enseignent à côté des professeurs en titre : des hommes éminents font , dans le quartier des écoles , des cours payés , et ces cours sont, en général, suivis plus assidûment que les cours gratuits de la faculté. Ce dernier vestige de la Coutume sera tôt ou tard condamné par la bureaucratie (§ 63), et déjà des logiciens inflexibles ont réclamé cette satisfaction. Mais, jusqu'à présent, la jouissance d'une liberté traditionnelle a maintenu dans l'enseignement , et même dans les rapports mutuels des élèves et des maîtres , la meilleure organisation que j'aie eu occasion d'observer en Europe. Je vois dans ce régime un des signes de la valeur intellectuelle que reprendra notre pays , lorsque les aptitudes n'y seront plus étouffées par une centralisation oppressive.
On a prétendu justifier le principe de notre enseignement supérieur, en affirmant que l'État peut seul propager les connaissances qui ne sont cultivées que par quelques érudits , et qui ne sauraient, sous le régime de la liberté, procurer aux professeurs une rémunération suffisante. La pratique des autres peuples réfute cette justification. Dans les pays où l'État s'abstient, les dons et legs
viennent toujours pourvoir à ces services d'intérêt public; les universités libres s'en chargent d'ailleurs à l'envi, quand l'État ou la province (§ 66) veulent bien accorder quelques subsides spéciaux.
On a souvent signalé comme désirable , on a même tenté de créer en France, sous le nom d'écoles professionnelles , un enseignement qui n'est que l'exagération d'une idée juste et de quelques pratiques convenant tout au plus à l'apprentissage de certaines fonctions publiques. Les professeurs chargés de l'exposition des phénomènes physiques décrivent utilement les applications qu'en font les arts industriels. D'un autre côté, notre gouvernement, qui envahit volontiers, depuis deux siècles, le domaine de l'activité privée (§ 63) , se plfidt à instruire lui-même les jeunes fonctionnaires dont le service est essentiellement technique et réglementaire. De ces précédents on a conclu qu'il serait possible de créer, pour chaque branche d'industrie et de commerce, un enseignement si complet qu'un jeune homme élevé dans l'école spéciale correspondante aurait une supériorité décidée sur tout contemporain de même aptitude ayant fait dans l'atelier même , selon la méthode usuelle, l'apprentissage de la profession. Cette donnée a même reçu déjà de nombreuses applications, parce qu'elle s'adapte à
l'un des vices principaux de notre constitution sociale.
Nos familles instables, dont les chefs prennent, en cas de succès , une prompte retraite , tendent toujours à faire sortir les enfants de leur condition : elles ne sont donc point en mesure de les initier elles-mêmes à la connaissance du métier, comme le font ailleurs les famillessouches (§30); elles acceptent par conséquent avec faveur les perspectives que les écoles professionnelles ouvrent au déclassement. Cette propension des parents s'accorde d'ailleurs avec celle qui porte les jeunes gens à chercher un premier degré d'émancipation dans une carrière où ils se trouvent soustraits à l'autorité de la famille. Mais tous, en entrant dans cette voie, s'exposent à des mécomptes contre lesquels on ne saurait trop prémunir l'opinion.
Un art industriel n'est bien connu que des praticiens éminents qui l'exercent depuis longtemps avec succès. Ces praticiens auraient seuls qualité pour constituer un enseignement méthodique, s'ils n'en étaient détournés par les habitudes de leur vie et par des occupations plus lucratives. Les savants qui se chargent des enseignements professionnels sentent bientôt leur insuffisance, en ce qui concerne le métier proprement dit ; et, pour remplir leurs programmes, ils se rejettent sur les matières de l'enseignement ordinaire qui
s'éloignent le moins de la spécialité. L'utilité que peut offrir cet enseignement accessoire compense rarement la nullité de l'apprentissage; et, trop souvent, le résultat définitif est de fausser pour longtemps l'esprit de la jeunesse.
Les élèves doués d'aptitudes éminentes résistent seuls à cette épreuve. Ils distinguent avec un tact sûr la partie solide et la partie faible de l'enseignement : ils ne s'épuisent pas à approfondir ce qui reste obscur dans l'esprit du maître , et ils arrivent à l'atelier avec un bagage scientifique bien classé , dont ils feront à l'occasion un judicieux usage. Ils aperçoivent tout d'abord avec la même netteté le genre de supériorité qu'ont sur eux les moindres praticiens qui se sont formés dans les ateliers. Ils ne croient pas déroger en s'inspirant de leur exemple et de leurs conseils. Ils s'assimilent sans relâche, parla pratique du travail, la connaissance des rapports sociaux, des faits techniques et des intérêts commerciaux ; et ils regagnent ainsi, en exerçant le métier, l'avance prise par les contempomus qui, ayant préféré l'ateUer à l'école , n'ont plus qu'à compléter leurs connaissances théoriques. En résumé, ils arrivent au but, mais par une voie détournée et plus onéreuse pour la famille que la voie directe de l'atelier.
Il en est autrement des masses admises dans les écoles professionnelles. Faute de travail ou
d'intelligence, elles ne s'assimilent qu'imparfaitement la partie positive de la doctrine , et elles ne savent point établir pour le surplus la distinction nécessaire. Le faux et le vrai, ne pouvant être immédiatement séparés au crible de l'expérience, par le contact des hommes et des choses, se mêlent d'une manière inextricable dans leur esprit. Incapables de se fortifier par l'influence prolongée des idées abstraites , ces écoliers restent privés du développement intellectuel (§32) qu'ils eussent sûrement trouvé dans la pratique de la profession. Les grades et les dipWmes arrachés aux maîtres , par l'importunité des familles et des protecteurs, ne font qu'aggraver l'impuissance de ces élèves ; car , en exaltant leur vanité, ils les détournent des travaux patients et modestes qui pourraient les ramener dans la bonne voie. Ces savantes incapacités échouent dans les entreprises qui leur sont personnellement confiées. Elles forment l'état- major habituel de certaines sociétés par actions (§45), où elles dominent les vrais travailleurs par l'art de parler ou d'écrire. Elles ne se maintiennent dans l'industrie que comme partie accessoire ou parasite d'un mouvement dirigé en fait par des praticiens d'atelier. Il en est enfin qui, poussés au mal par leur instinct, ne se font pas même illusion sur leur inaptitude. Leur séjour à l'école n'est qu'une occasion de dissipation et de débauche. Impatients
de toute autorité, ils ne sauraient désormais prendre rang dans la hiérarchie sociale ; et tel qui fût devenu un citoyen utile s'il eût été d'abord soumis à la discipline de l'atelier et aux devoirs de la vie réelle , reste une charge pour sa famille, et une cause de trouble pour la société.
En résumé, les écoles professionnelles ne réussissent guère à donner plus d'élévation aux individualités éminentes ; tandis qu'elles sont pour les intelligences ordinaires une cause fâcheuse de déclassement.
Le développement qu'on veut donner en France à ces écoles est , comme je l'indiquerai plus loin (§63), la conséquence naturelle du régime de centralisation exagérée qui réclame , chaque année , la formation de nouveaux fonctionnaires. Il n'est pas , comme on le dit souvent , le résultat d'un progrès qui substituerait la science à la routine. L'art des ateliers est, en général, fort supérieur à la partie technique de la science des écoles ; et ce qui le prouve , c'est que ces écoles sont systématiquement repoussées par des peuples qui ne sont pas moins éclairés que les Français , et qui les devancent souvent , tout en continuant à fonder le régime du travail sur l'apprentissage donné dans l'atelier.
Les Américains du Nord, les Anglais, les Hol landais, les Allemands du Nord, aperçoivent nettement les écueils que je viens de signaler. Ils
ont souvent discuté l'opportunité des écoles professionnelles ; et ils se sont toujours décidés à les repousser. Les établissements de ce genre restent chez eux un accessoire des institutions commerciales et industrielles; ils aident la jeunesse déjà admise dans les ateliers , plutôt qu'ils ne l'y acheminent. Au sortir des écoles primaires ou secondaires, les jeunes gens prennent un service actif dans l'atelier; et ils s'y exercent au travail en s'habituant à obéir au maître , à bien vivre avec leurs collègues et à commander aux inférieurs. Tout en se livrant à l'apprentissage, ils cherchent les compléments d'instruction, dont la pratique journalière révèle la nécessité. Comme toutes les institutions qui surgissent spontanément des vrais besoins de la société, ce régime d'enseignement se montre à la fois efficace et équitable. Il rend le travail plus productif, et il met chacun à sa véritable place dans la hiérarchie du travail. Dans ces conditions, les capacités naturelles arrivent plus facilement que chez nous aux situations élevées.
Les agriculteurs et les manufacturiers des contrées que je viens de citer ont contribué , par le spectacle de leurs succès, à m'ouvrir les yeux sur les vices de notre enseignement professionnel, et sur l'efficacité 'de leur pratique. Ils tiennent expressément à laisser la direction des travaux à ceux qui, ayant débuté comme apprentis et se
montrant doués d'aptitudes intellectuelles et morales, ont passé leur vie dans l'ateUer. Ils exigent de ces chefs , non la théorie du travail que prétendent enseigner les écoles, mais la connaissance du métier que celles-ci n'ont jamais donnée.
Apercevant les conditions du succès avec ce tact sûr que donne l'intérêt personnel, ils assurent à d'utiles serviteurs une juste prépondérance, et ils repoussent les dispendieuses bureaucraties (§ 63) qu'organisent toujours l'État et les sociétés par actions (§ 45). Ils évitent ainsi de subordonner les vrais travailleurs à des administrateurs dont le mérite ne se révèle que par des discours , des comptes et des rapports. J'ai retrouvé le même système de recrutement chez beaucoup de personnes habiles , ayant créé avec leurs propres capitaux les entreprises agricoles et manufacturières qui font le plus d'honneur à notre pays; j'ai pu d'ailleurs constater les avantages de leur pratique, en étudiant de près le personnel des principaux ateliers européens.
Les jeunes gens qui se contentent de l'enseignement primaire se consacrent tous aux arts usuels , et ils y apportent, par conséquent, toutes les facultés naturelles que la Providence départ indistinctement aux pauvres efaux riches. Quant aux jeunes gens appartenant aux familles aisées, après avoir reçu l'enseignement supérieur, ils
tendent à se faire admettre dans les fonctions publiques ou dans les professions libérales, et ils s'efforcent de justifier de l'aptitude requise , en subissant les nombreux concours organisés à cet effet. La plupart de ceux qui entrent dans les arts usuels par la voie des écoles ont été exclus de ces carrières plus enviées : ce personnel offre donc moins de capacités que les niasses, plus nombreuses, arrivées aux ateliers par la voie de Tappren tissage. On se tromperait d'ailleurs en se persuadant que le travail des ateliers nuit au développement de ces capacités naturelles : j'ai toujours trouvé chez les chefs ayant cette origine un sens fin et droit qui se rencontre, au contraire, rarement chez ceux qui, ayant mal digéré la science des écoles, ont dû prendre comme pisaller la carrière des arts usuels.
Dans les usines métallurgiques que j'ai particulièrement étudiées, l'exercice des travaux usuels constitue une véritable éducation, trèsfavorable au perfectionnement de l'intelligence. Ces aptitudes éminentes peuvent être cachées, pour des observateurs peu attentifs, sous des formes rudes et incultes ; mais elles se révèlent par d'ingénieuses combinaisons, dès qu'il s'agit de pourvoir,' dans le cours des travaux, à quelque nécessité nouvelle. J'ai même parfois rencontré chez ces ouvriers une perception très- nette de phénomènes physiques et chimiques qui restaient
inconnus dans renseignement professionnel *^. Les Anglais, les Allemands et les Américains du Nord sont donc autorisés à croire que les métallurgistes peuvent acquérir, sans le concours des écoles, les facultés d'intelligence nécessaires à la direction des ateliers.
On est souvent conduit à des remarques analogues en conversant avec les ouvriers intelligents des autres professions usuelles. Il n'est par rare, par exemple, de trouver chez de simples charpentiers des connaissances de la' géométrie descriptive plus étendues et surtout plus nettes que chez les élèves de nos lycées.
On rendrait donc, à divers points de vue, un mauvais service aux arts usuels et aux personnes qui les cultivent, en retardant l'époque de l'apprentissage pour prolonger la durée de l'enseignement scolaire. Cette innovation amoindrirait la dextérité de main et en général les aptitudes spéciales qui forment, dans ces arts, un élément
15 Comme je l'ai indiqué précédemment (§ 32) , la théorie nouvelle de la combustion, que j'ai introduite il y a vingt ans dans renseignement de la métallurgie, et qui est maintenant adoptée dans les traités élémentaires de chimie, m'a été révélée par l'observation des fonderies du Continent et du pays de Galles. (Voir le Cours élémentaire de chimie , par M. V. Regnault, t. lîl, §§ 1070 à 4074; 4 vol. in-12, 4» édition , Paris, 1853.) L'admirable pratique des ouvriers de ces usines repose sur une connaissance complète des phénomènes qui servent de base à celte théorie; et l'on aperçoit le développement intellectuel que cette connaissance donne aux ouvriers, pour peu qu'on trouve le langage spécial à laide duquel on peut pénétrer dans leur pensée.
§ hl. — L'ENSEIGNEMENT ET LES CORPORATIONS 377
considérable de succès. Elle ne donnerait point aux ouvriers, à titre de compensation, une éducation plus substantielle. Enfin elle compromettrait, à un double titre, la situation économique des familles : elle réduirait le salaire dans la même proportion que l'habileté professionnelle , et elle retarderait l'époque où le travail des enfants devient productif. Les familles adonnées aux travaux usuels feraient évidemment fausse route si, en reculant trop les limites de l'enseignement primaire, elles tentaient de s'élever surtout par la science des écoles. On leur ferait souvent un tort irréparable en y attirant leurs enfants par l'appât de la gratuité. Ces familles ne développeraient qu'en apparence l'intelligence de leurs enfants. Elles tariraient les ressources dont elles ont besoin pour conquérir le premier degré de l'émancipation sociale. Elles manqueraient ainsi l'occasion de se constituer en familles -souches, de devenir propriétaires de leur habitation, et de préparer sur ces bases solides de plus grands succès à une génération nouvelle.
Mais, s'il faut éviter de maintenir écoliers ceux qui ont intérêt à devenir apprentis, on peut, sans compromettre l'avenir des familles, relever singulièrement le niveau intellectuel et moral des ouvriers, en complétant l'éducation de l'atelier par un enseignement approprié aux convenances
spéciales de chaque profession. Et c'est ici le lieu d'insister sur une fonction essentielle des classes dirigeantes, plusieurs fois signalée dans le cours de cet ouvrage, celle qui consiste à propager les connaissances humaines au milieu des populations engagées dans la pratique de la vie.
Les personnes qui se dévouent à cette tâche exercent un véritable enseignement supérieur qui prend, de nos jours, beaucoup d'importance. Cet enseignement a principalement pour objet les connaissances qui se rapportent aux branches de travail de la localité ; mais ij comprend aussi la morale, les lettres et les arts qui intéressent tous les hommes. Il convient aux ouvriers comme aux apprentis : il est à la fois, pour tous, un complément d'éducation technique, un moyen de développement intellectuel, une agréable diversion au travail.
L'enseignement supérieur des ateliers, nommé improprement depuis quelques années enseignement professionnel, peut être donné dans chaque localité, et introduit dans les moindres ramifications du corps social. Déjà créé dans quelques ateliers par des praticiens expérimentés, il commence même à fournir des matériaux pour le progrès des sciences technologiques.
Plus féconde que l'assistance concernant les besoins physiques, mieux acceptée que la doctrine religieuse momentanément discréditée (§ 14),
cette assistance morale et intellectuelle rapproche, par les liens de la science, des classes qui se sont trop séparées. Elle rétablit, pour un nouvel ordre de facultés, la hiérarchie qui a fait la stabilité du moyen âge ; car elle exerce les populations à comprendre et à respecter les supériorités intellectuelles. Fort apprécié de ceux qui le reçoivent, l'enseignement supérieur des ateliers n'est pas moins utile à ceux qui le donnent. Il assure aux professeurs la considération publique , et il les fait placer par l'opinion dans la classe dirigeante. Il les initie à l'art de la parole, et il leur communique ainsi l'aptitude, si utile chez les peuples libres, qui aide à faire prévaloir la vérité et la justice dans la commune, la province et l'État (§ 64).
Cet enseignement spontané assure déjà à de nombreuses populations les avantages que quelques-uns proposent de demander à une organisation méthodique émanant de l'État. Il n'impose aucune charge au trésor public , et il peut réussir dans les moindres localités, grâce à l'initiative et au dévouement des individus. Des associations Ubres remplissent également ce service avec succès dans les grandes villes : on peut signaler entre autres les associations polytechnique et philotechnique de Paris, et beaucoup de corporations établies dans les villes manufacturières de France, d'Allemagne et d'Angleterre.
Parmi les associations de ce genre les plus dignes d'éloges et répondant le mieux aux besoins des sociétés modernes, je citerai encore celles qui sont constituées parles ouvriers eux-mêmes, dans quelques groupes manufacturiers de l'Angleterre. Les associés propagent l'enseignement, comme ils conjurent les plus fâcheux effets de la maladie, en s'imposant un subside hebdomadaire ou mensuel. Dans les nouveaux centres de population que créent journellement la houille et la machine à vapeur (§ 37), l'institution a ordinairement pour siège un bâtiment spécial, offrant, comme l'église et l'école primaire, le caractère d'un édifice public. Et il suffit de jeter un coup d'œil sur ces villes naissantes ^^ pour comprendre que cette transmission des connaissances humaines à tous les âges de la vie sera désormais, comme la propagation de la parole divine, un service d'intérêt commun.
Ces établissements sont habituellement nommés, en Angleterre, instituts d'ouvriers (mechanic's institutions). Sous la forme la plus complète, ils comprennent : une bibliothèque et diverses collections de science et d'art; des salles consacrées à l'étude, à l'enseignement, à la conversation , aux récréations , à divers genres de réunions publiques; quelquefois, une salle de
18 J'ai particulièrement ressenti cette impression en visitant, en 1860, la petite ville de New-Swindon, dans leWiltshire.
spectacle où les associés s'exercent à la déclamation, et initient leurs familles à la connaissance des chefs-d'œuvre littéraires; parfois enfin certains établissements hygiéniques que les associés ne trouvent point au foyer domestique. Les classes dirigeantes de la contrée contribuent, avec un généreux empressement, à la création et à l'entretien de ces utiles lieux de réunion. Mais ce genre de patronage est surtout bienfaisant quand il s'ingénie : à se dissimuler discrètement; à communiquer, autant que possible, aux clients le sentiment de leur propre initiative , et à leur laisser la direction complète des intérêts et des actes de la corporation. Il s'en faut de beaucoup que cette sage réserve compromette en rien l'influence légitime des patrons ; elle ne fait que provoquer plus sûrement une reconnaissance qui n'est point imposée ".
Comprenant qu'on n'a pas moins souci de leur dignité que de leur bien-être matériel, les ouvriers s'abandonnent moins qu'ailleurs à la haine et à l'antagonisme. Ils rendent justice aux vertus que développe, sous l'inspiration de l'esprit chrétien et des institutions libres, la possession traditionnelle de la richesse. En voyant leur classe
i"' Je trouve, par Tobservation directe, que cette dissimulation prudente du bienfait concourt à Pharmonie sociale plus efficacement que le patronage officiel, conféré chez nous par le décret du 26 mars 1852, aux sociétés de secours mutuels.
journellement affaiblie par le départ des plus capables, qui s'élèvent à Taide du talent et de la vertu, ils comprennent que les inégalités sociales sont dans la nature même des choses. Ils sentent bien que les masses n'amélioreront leur sort qu'avec le concours de ceux qui, ayant le dévouement, ont aussi la richesse : ils acceptent donc avec déférence et gratitude les enseignements de leurs protecteurs^^. Et c'est ainsi que la science commence à se joindre à la religion pour renforcer le lien moral qui doit unir toutes les classes de la société.
Les considérations précédentes s'appliquent uniquement à l'éducation des hommes ; car la loi d'inégalité qui domine toutes les questions intéressant les deux sexes (§ 26), conduit encore ici, pour les femmes, à d'autres solutions. Les enquêtes multipliées que j'ai faites sur cette matière délicate aboutissent , au surplus , à un principe simple et à une règle uniforme. Chez tous les peuples européens , et dans toutes les conditions sociales où la vertu et le travail sont considérés comme le but de l'activité humaine , les mères prudentes et expérimentées s'accordent à penser
18 En Angleterre , les ouvriers associés témoignent souvent de cette gratitude en plaçant, dans la bibliothèque de leur établissement , les images de patrons fondateurs qui appartiennent aux . familles - souches de la contrée. C'est ce que j'ai oljservé, par exemple , dans la localité citée à la note 16.
que réducation des filles doit être faite exclusivement au sein de la famille.
Pour se rendre capables de gouverner un jour leur propre foyer, les filles doivent, dès le plus jeune âge et à mesure que leurs facultés se développent , seconder leur mère en ce qui concerne l'éducation des plus jeunes enfants, le travail journalier, le soin des malades , la direction des serviteurs et les autres détails de l'administration intérieure. L'enseignement proprement dit se concilie parfaitement avec les devoirs de cette éducation domestique. Donné dans ces conditions, il ne saurait d'ailleurs être trop étendu. Les peuples qui réussissent le mieux à élever, par la propagation des connaissances humaines , le niveau intellectuel et moral des familles , sont, en effet, ceux qui soignent avec une sollicitude particulière l'enseignement des filles. Cette loi est l'une de celles que l'observation met tout d'abord en évidence. Elle se manifeste dans les assises inférieures de la société comme dans les rangs les plus élevés ; et ce phénomène s'explique aisément, dès qu'on a aperçu l'influence extraordinaire que la femme exerce successivement sur l'existence de l'enfant et de l'homme fait.
Comme je l'ai expliqué ci-dessus, la mère est le principal instituteur des jeunes enfants dans ces admirables familles - souches du Nord, où l'habitude des lectures faites en commun et l'ap-
titude musicale donnent tant de dignité et de grâce à l'ensemble de la population. Les plus illustres écrivains de notre temps se sont plu à mettre en relief le concours que les femmes apportent en France, depuis le milieu du xvii® siècle, au progrès des lettres et des arts, et surtout au perfectionnement de ces rapports sociaux que les classes dirigeantes des autres pays se sont efforcées d'imiter pendant le siècle suivant. Et, dans le changement que tous s'accordent à déplorer, j'aperçois un nouveau symptôme de la décadence morale contre laquelle je voudrais voir les gens de bien réagir.
Dans les campagnes , où les filles s'emploient aux travaux du dehors , où les champs soiit à vrai dire une dépendance du foyer domestique , où le respect dû à la femme est garanti par les mœurs , où d'ailleurs les connaissances scolaires ne sont point encore devenues usuelles , l'enseignement doit être donné au premier âge dans de petites écoles mixtes annexées aux moindres hameaux.
Lorsque les clergés et les chefs de famille ne peuvent spontanément organiser de telles écoles, il est à désirer que le canton (§65) ou même le département subventionne les corporations de femmes qui se dévouent en France à cet utile service. Dans les villes , des écoles de filles, organisées avec une sollicitude maternelle, s'adaptent momentanément aux besoins des familles in-
stables et pauvres qui ne peuvent, par ignorance ou par défaut de temps , se charger elles-mêmes de renseignement. Partout les familles-souches de toute condition tendent, au contraire, à instruire leurs filles au foyer. Cette pratique est Tun des meilleurs témoignages de la conservation de Tordre moral dans les rangs inférieurs delà société.
Les classes riches, en particulier, n'ont point d'excuses lorsqu'elles manquent à ce devoir ; et , parmi les symptômes de la corruption qui les envahit depuis deux siècles , on doit signaler le funeste travers qui les porte à confier l'éducation de leurs filles aux couvents ou aux pensionnats laïques. Ceux qui voudront bien recommencer les recherches que j'ai faites sur ce point constateront que les familles qui , depuis cette époque , représentent le mieux notre nationalité , ont toujours élevé leurs filles au foyer domestique. Les corporations et les établissements qui déchargent les familles de ce devoir exercent donc sur la société une action malfaisante ^^.
19 Sans doute , les tilles élevées dans ces institutions peuvent y être d'abord préservées du mauvais exemple de leurs mères; mais, tout compte fait, ce remède est pire que le mal Comme me le disait une femme éminente qui a élevé trois filles, aujourd'hui mères de famille , et universellement admirées pour leur vertu , leur grâce et leurs talents, ce qu'on peut dire de mieux des couvents et des pensionnats de filles, c'est qu'ils permettent aux mères de manquer, sans scandale , à leur devoir.
II u*
Les mères intelligentes et dévouées comprennent ce danger, et elles proscrivent, sous toutes leurs formes , Texternat et le pensionnat. Lorsqu'elles ne peuvent, avec le concours de leurs aînées, suffire à l'enseignement de leurs plus jeunes filles, elles s'attachent des institutrices , ou bien elles se concertent avec des voisin es pour recourir à des professeurs spéciaux admis dans les familles , ou organisant au dehors des cours variés.
Assurément la loi ne peut interdire les pensionnats de filles qui savent mériter la confiance des parents; mais elle devrait en général refuser aux corporations qui les exploitent le privilège de posséder des biens en mainmorte. Elle n'aurait à s'écarter de ce principe que pour les corporations vouées à l'enseignement des filles indigentes et des orphelines.
On peut résumer en quelques principes simples les considérations développées dans ce chapitre.
Les deux catégories d'associations sont soumises à une commune loi : elles ne sont bienfaisantes que dans les branches d'activité où les efforts individuels ne sauraient suffire.
Les communautés de capitaux peuvent recevoir, dans beaucoup de cas , des développements considérables ; mais les communautés de travailleurs ne dépasseront plus des limites fort restreintes.
Les corporations laïques ou religieuses qui tendent au progrès de l'ordre intellectuel et moral , celles notamment qui se consacrent à l'enseignement supérieur, continueront à se placer au premier rang; mais les individus prendront aussi chaque jour une plus grande part à ces œuvres utiles.
Chez les peuples libres et prospères , l'instituteur primaire n'a qu'un rôle subordonné. La véritable éducation est donnée par la famille aidée du prêtre ; elle est complétée par l'apprentissage de la profession et par la pratique des devoirs sociaux. L'enseignement supérieur, qui complète utilement l'éducation, est donné par deux procédés principaux, savoir : aux classes supérieures par des universités libres ; aux autres classes par des hommes éminents qui se dévouent à mettre les connaissances humaines à la portée de tous les âges et de toutes les conditions. L'opinion publique comprend déjà l'importance de ce service : elle attribuera de plus en plus à ceux qui éclaireront les masses par la parole , l'influence accordée autrefois à ceux qui les protégeaient par l'épée.