LA SAINT- HUBERT
Octobre était fini, novembre commencé de l'avant-veille, et le ciel demeurait uniformément bleu. Les peupliers avaient perdu leurs feuilles. Leurs silhouettes, plus minces, laissaient sur les prés, reverdis par les pluies, s'épandre plus de clarté. Les coteaux devenus roux, sous les vignes encore parées de feuilles jaunies, encadraient la vallée de somptueuses teintes d'automne. Et tranquille, onduleuse, la rivière l'égayait de sa belle eau moirée, toute bleue comme le ciel.
Sur la route qui va de Cliinon à Fréteval, charmée par l'automnal décor, mademoiselle de Gelrode allègrement marchait. Elle avait dépassé les dernières maisons de la ville et même colles qui
s'étagent sur la falaise de Saint-Louans, La tour octogonale du château des Souzay apparaissait déjà, dominant de son toit bleu et de ses lucarnes blanches la masse mordorée des frondaisons du parc.
Ce n'était point pour jouir en égoïste des grâces délicates dont l'arrière-saison embellissait encore la vallée tourangelle que Ghislaine quittait aujourd'hui madame de Versenne et ses soldats blessés. C'était pour obéir au désir de Régine qui lui avait écrit : « Vous ne me dites rien de Fréteval rii de nos réfugiées... »
Le reproche était fondé. S'en rapportant à la vigilante direction de madame Xhoffer, la jeune fille avait un peu négligé la petite colonie belge installée dans l'orangerie des Souzay. Elle pouvait trouver à cette négligence quelque excuse. D'abord, les blessés l'absorbaient toute, et, sans son aide, madame de Versenne eût défailli sous le poids de l'œuvre qu'elle avait entreprise. Et puis, elle-même, elle en était venue à l'aimer, sa tâche d'infirmière, à ne plus pouvoir, même pour quelques heures, s'en arracher.
A ceux qui soulïrent s'attachent les cœurs dévoués comme était le cœur de Ghislaine. Mais à des hommes qui, pour leur patrie, ont versé leur sang !... A ces artisans, à ces laboureurs qui sont partis sans hésitation pour défendre contre l'inva-
sion le patrimoine commun, les jeunes filles et les femmes ne doivent-elles pas leurs soins? Ne doivent-elles pas tenir près des blessés la place, hélas ! vide, «des sœurs et des mères?.,. Mademoiselle de Gelrode était loin des soldats de sa patrie. Mais cette patrie, héroïquement fidèle à la foi jurée, s'était sacrifiée pour la France, et la jeune fille pensait continuer l'œuvre glorieuse de la Belgique en se dévouant à des soldats français.
Il avait fallu, cependant, aujourd'hui, répondre au désir exprimé par Régine et ne pas oubher plus longtemps les réfugiées.
Celles-ci virent avec joie arriver Ghislaine. Depuis que la jeune fille les avait quittées, il leur semblait être plus loin de leur pays. Et elles avaient si grand besoin de réconfort, elles aussi, ces pauvres femmes en exil !
Toutefois mademoiselle de Gelrode ne se reprocha pas de les avoir laissées ici pour aller vivre avec madame de Versenne. Tout en étant heureuse de revoir ses compatriotes, elle éprouvait une sensation pénible en se retrouvant à Fréteval sans les hôtes qui, naguère, l'y avaient accueillie. Il lui était désagréable de penser qu'elle était seule, comme chez soi, dans cette maison où, en n'acceptant pas Guy de Souzay, elle avait refusé d'entrer.
Aussi, après avoir passé quelque temps dans l'orangerie, monta-t-elle directement jusqu'à la
LA P.EFUGIEE 1 -J .
rhambre tk* inadaine Xhoiïer, sans oser, par un sentiment de scrupuleuse discrétion, entrer ni dans le salon, ni même dans la pièce que, quelques jours plus tôt, elle habitait elle-même. Elle se disait : « Tout cela ne m'appartient pas ; je n'ai pas le droit de me conduire en maîtresse de ce logis. ^) Et elle montait sur la pointe des pieds les marches, larges et faciles, du grand escalier de pierre. Elle parlait à voix basse à madame Xhofîer comme si elle eût craint d'éveiller les échos de la maison vide.
La dame de compagnie se montrait moins timorée. Elle avait, elle, tout au contraire, la sensation douce et reposante de se trouver chez soi. Avec sa bonhomie et sa franchise, elle ne ménageait point à Ghislaine les exhortations lénilives.
— Vous avez l'air d'avoir peur dans ce château, disait-elle en riant. \'ous devriez bien pourtant rester quelques jours. Cela vous remettrait. \'ous avez maigri chez madame de V'ersenne.
— C'est que je me lève de bonne heure et que je travaille.
— Gela se voit. Ici, nous sommes si calmes ! On dirait le château de la Belle au Bois Dormant.
C'était vrai. Nul bruit" ne parvenait aux oreilles de Ghislaine. Quand madame Xhoiïer se taisait, à peine entendait-on dehors un gazouillis, dans la maison le craquement sec d'une vieille menui-
série, ou dans le fond d'un placard une souris grignotant.
Cependant, tout à coup, un pas d'homme retentit, un peu sourd d'abord sur les marches de pierre, puis plus sonore sur le parquet du corridor qui se mit à gémir.
— On vient dans cette chambre, fit madame XhofTer surprise. Depuis que vous êtes partie, c'est la première fois...
On frappait à la porte.
— Entrez !
Ghislaine, et même la dame de compagnie, pâlirent de saisissement. Elles se trouvaient en face du marquis de Souzay.
— Je vous ai fait peur, dit-il avec un demisourire, plus grave que celui qui d'ordinaire phssait ses lèvres.
Rien ne pouvait plus déplaire à mademoiselle de Gelrode que d'être rencontrée à Fréteval par le maître de céans. Mais ni son usage du monde^ ni son bon cœur ne lui permettaient de laisser transparaître cette préoccupation.
Elle demanda tout de suite :
— Vous n'apportez pas de mauvaises nouvelles, monsieur?
Le même sourire grave reparut sur les lèvres du marquis.
— Au contraire, mademoiselle. Ainsi que Régine
VOUS l'a écrit, mon fils va beaucoup mieux... Heureusement !... Nous avons passé, en arrivant près de lui, de si tristes heures !...
— Maintenant, tout danger est écarté?
— Oui, les médecins l'aflirment. Il est encore bien faible. Ce sera long, très long. Mais il est sauvé.
Les rides creusées aux tempes, le visage aminci, les traits tirés, le cerne tracé au-dessous des yeux battus disaient les angoisses cruelles qu'avait traversées M. de Souzay, angoisses dont Régine, dans ses lettres à Ghislaine, parlait en termes atténués.
Le marquis ne se complut pas à réveiller longtemps ce douloureux souvenir. Il n'aimait guère s'attarder aux sujets attristants.
— Et nos réfugiées, mademoiselle?
— C'est la première fois, depuis votre départ, monsieur, que je viens les voir.
— Vraiment !... Vous n'avez point voulu alors regarder cette maison comme la vôtre?
Elle expliqua :
— J'étais si occupée chez madame de Versenne 1 Ayant quitté la chambre de madame Xhoiïer,
ils redescendirent ensemble vers l'orangerie. M. de Souzay y jeta un coup d'œil rapide.
— Très bien. Très bien. Je vois qut^ rien n'est ihangé, (\\[v personne ici ne soulTi'i- <l<' iiolii' absence.
— Nous pourrez le dire à madame de Souzay, à Régine, car, sans doute, vous retournerez près d'elles, pour achever, avec elles, de guérir votre blessé?
Contrairement à ses habitudes d'extrême politesse, il ne répondit pas. N'avait-il point entendu? Ghislaine avait-elle, sans le vouloir, posé une question indiscrète? Elle se le demandait, lorsque madame Xhoiïer s'étant un peu éloignée d'eux,
le marquis se tournant, tout d'une pièce, vers la
jeune fille, lui dit à mi-voix, très ému à la fois et
très respectueux :
— Voulez-vous me faire l'honneur de m'accorder un entretien, mademoiselle?
Ces mots inattendus frappèrent Ghislaine comme d'un coup de foudre. Elle resta immobile, les yeux fixes, et sans rien répondre.
Pourquoi cet entretien? Que voulait-il lui dire?
La première pensée qui lui vint fut celle-ci : les Souzay comptaient, en l'apitoyant sur le sort du blessé, la faire revenir sur le refus prononcé naguère. Peut-être profitait-on des droits acquis à la reconnaissance de Ghislaine par l'hospitalité qu'on lui avait offerte pour essayer de renouer un projet encore désirable.
Déjà pâle d'émotion, il lui fut aisé de se faire le masque impénétrable et rigide que lui commandaient ces suppositions.
— Je VOUS écoute, monsieur, dit-elle d'une voix brève et d'un ton sec qui, s'il n'eût point trahi de la réserve et de l'émoi, eût pu paraître de l'impertinence.
En même temps, sortant de l'orangerie, elle faisait quelques pas dans l'allée longeant la chapelle. M. de Souzay l'y suivit, et, dès qu'il fut sûr de ne pouvoir être entendu par d'autres, il bredouilla :
— Mademoiselle, vous êtes l'amie de ma fille... de Régine... Elle vous aime... comme une sœur.
— Je lui rends cette affection, monsieur.
— Voulez-vous accepter de lui faire une communication... ^rave... quand elle reviendra? Une communication qu'il faudra faire aussi à ma femme... à mon tils?... Dans son état, il lui faudra des ménagements à lui, vous comprenez.
— Et vous voudriez que je...?
— ; Régine vous aidera. A vous deux, vous y parviendrez...
— De quoi s'agit-il donc, monsieur?
Elle était à demi rassurée. L'entretien ne prenait point le tour qu'elle avait redouté. Mais elle ne comprenait pas du tout ce que le marquis la voulait charger d'annoncer à sa fille, à sa femme, et surtout à son fils. Il lui était désagréable que le nom du jeune homme, au milieu de ces indéchiffrables explications, fût prononcé.
Le père de Régine et de Guy affermit sa voix
qui tremblait. Il avait si peu l'habitude, lui, homme <ie salon, de cercle et de sport, de traiter des questions graves ! Il dit, sans nul accent théâtral, en se raidissant contre son émoi :
— Je suis d'une race de soldats.
Mademoiselle de Gelrode fixa sur lui son regard.
C'était vrai qu'il- y avait dans l'attitude, dans la sveltesse souple et robuste, dans le port de tête, jusque dans les yeux francs et droits, quelque chose de militaire. Il reprenait, encouragé par le silence déférant de la jeune fille.
— Oui, mademoiselle, tous les miens se sont battus !... Je ne trouve pas, en général, qu'il soit très comme il faut de raconter sa généalogie. Mais il y a des moments où ces histoires-là vous reviennent... Arnaud de Souzay, Geoffroy, Lancelot, Landry, Foulques, dont je porte le nom, ont pris part aux croisades... On trouve un Souzay à Bouvincs, un autre à Marignan... Il y en eut un, Guy, — j'ai voulu le rappeler en baptisant ainsi mon fils, — qui partit de Chinon avec Jeanne d'Arc... Et Louis, le marin, compagnon de Duquesne !... Et Armand dont vous avez vu, dans le salon, un si joli pastel, qui sourit sous sa perruque de marquis Louis XV, avec le jabot de dentelle que la (uirîisse même laisse deviner. Il est mort en )i;ml. à h'ontcnoy... Et, bien (|iif l;i Kcvoliition nous ait démolis, mademoiselle, ça a toujours été
la même chose. Un de mes grands-oncles a fait la campagne d'Algérie. Mon père, en 70, bien qu'âgé de cinquante ans, a pris du service dans l'armée de la Loire. Moi, j'étais trop jeune. Mais, mon frère aîné, zouave de Charette, fut tué à Loigny !...
11 s'exaltait. Ce n'était plus le marquis de Souzay, avant tout courtois, élégant, spirituel. Tout semblait aboli de l'homme délicat, façonné, par une vie oisive, à des plaisirs de dilettante. Dans la manière dont sa taille se redressait, dans sa voix prenant un son plus mâle, dans la flamme allumant ses prunelles plus vives, et jusque dans le pli qu'à sa moustache blanche donnait sa lèvre frémissante, revivaient les élans de sa race. Et, s'il souriait encore en parlant à Ghislaine, s'il gardait, sous cette allure nouvelle, quelque chose de sa grâce et de sa politesse, c'était que des ancêtres tout à l'heure cités, il préférait peut-être l'aïeul de Fontenoy.
Il reprit, en eiïet, s'inclinant cette fois devant fa jeune fille :
— Je vous demande pardon, mademoiselle, de cet étalage de souvenirs.
— Mais, monsieur...
— Cela ne s'adressait pas tout à fait à vous. C'était comme la justification de l'acte que je vais accomplir. C'était, à. tout ce que je vais laisser, comme un adieu.
— Vous partez?.,.
— Je m'engage, aux cuirassiers, à Tours.
La voix était redevenue brève, presque cassante. On eût dit qu'il commandait à un escadron : « En avant »...
— Et c'est cela, s'écria Ghislaine, c'est cela, monsieur, que vous me chargez d'apprendre à Régine, à madame de Souzay, à... au blessé?...
La voix du marquis, cette fois-ci, se fit douce, presque caressante, pareille à celle d'une femme.
— Oh ! mademoiselle, ne me refusez pas ! J'ai craint des récriminations, des prières, j'ai redouté surtout de faire mal à mon pauvre Guy... J'ai dit que je venais ici. Je leur ferai croire que j'y suis, jusqu'à ce qu'ils y reviennent. Je vous enverrai mes lettres. Vous les leur ferez parvenir... Oh ! ne dites pas non. Vous me foriez trop de peine !
Comme il était touchant en l'implorant ainsi ! Cet homme de soixante ans passés, ce grand seigneur, fils de tant de héros, devant elle s'humihait. Et pourq'uoi?... Pour que rien ne pût venir entraver son désir d'entrer dans l'armée de la France, à l'heure du danger.
— Mon fils, vous comprendrez cela, mademoiselle, il faut que, là-bas, je le remplace.
11 ajouta, avec une modestie non feinte :
— Malheureusement, je ne le remplacerai qu'à deifii.
LA RÉFUGIÉE lîî5
— CQinment cola?
— Mais, pour deux raisons. D'abord parce qu'il est jeune et que je suis vieux, ensuite parce qu'il était sous-ofRcier, et que je serai simple soldat.
— Simple soldat, vous, monsieur ! s'exclama Ghislaine, en joignant les mains.
Et ce cri était sincère. Elle eût tout de suite promu le marquis général.
— Bien sûr, dit-il en riant. Je n'ai jamais fait de service militaire. En 70, je vous l'ai dit, j'étais trop jeune. Depuis, on n'a pas voulu de moi, au volontariat, sous prétexte que j'avais la poitrine trop étroite.
Il redï^essait, en disant cela, son buste élégant, qui peut-être, en eiïet, était trop mince quand il avait vingt ans.
Madenioiselle de Gelrodo, maintenant, se taisait. Elle cherchait la réponse due à une telle confidence.
Elle s'arrêta, car, tout en causant, jusqu'ici ils avaient marché.
Elle se tourna vers le marquis.
— Puisque je suis la première, dit-elle, à qui vous faites part de votre résolution, permettezmoi, monsieur, d'être la première à vous serrer la main.
M. de Souzay s'inclina. Ce simple geste de la jeune fille lui parut ressembler à l'accolade d'un
chef qui remet, à l'un de ses hommes, la croix deB braves. Et une larme coula jusqu'à sa moustache blanche.
Et puis, tout de suite, un peu honteux de s'être laissé attendrir, il reprit ce ton insouciant et léger, ce ton de causerie mondaine que Ghislaine lui connaissait.
— Vous ne vous ennuyez pas trop, ici, mademoiselle?
— Je n'ai pas le temps.
— C'est vrai. Mais, cette année, le pays n'est pas gai. Acette époque, ordinairement, les chasses...
Il s'interrompit. Un nuage, de nouveau, passa dans son regard, mobile, expressif et clair, comme celui de Régine.
— A propos, reprit-il, avez- vous vu mes chiens?
— Une ou deux fois... Ils sont superbes.'
— N'est-ce pas?
Il sembla hésiter un peu, avant d'ajouter :
— Voulez-vous, mademoiselle, que nous allions ensemble jusqu'au chenil?... Nous n'en sommes plus très loin.
Insensiblement, en effet', ils avaient atteint la partie reculée du parc où, pour qu'elle ne troublât point de ses qboiements sonores les habitants du château, la meute était logée.
La jeune fdle consentit volontiers à faire quelques pns (le plus, et, au bout d'une avenue sablée
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qui, en ligne droite, traversait une pelouse, le chenil bientôt apparut.
— C'est l'heure de la soupe, dit le marquis.
On apercevait, en effet, le piqueur Labroussaille qui allait et venait, affairé, le long du haut grillage, derrière quoi les chiens s'agitaient impatients.
Quant il vit son maître et mademoiselle de Gelrode, il s'avança, respectueux, au-devant d'eux, tenant à la main« sa bombe de velours noir orné d'un ruban aux couleurs de l'équipage.
— Monsieur le marquis désire assister à la soupe? demanda- t-il, après avoir posé, avec l'intérêt affectueux d'un vieux serviteur, des questions sur l'état de santé iu jeune comte.
— Oui, Labroussaille, sers la soupe, et montre à mademoiselle de Gelrode comment tes chiens savent obéir.
— Bien, monsieur le marquis.
Le piqueur se recoiffa de sa bombe et prit son fouet dans la main droite. Il entra dans le chenil, comme un dompteur dans la cage de ses fauves.
— En meute ! commanda-t-il.
La tête basse, les soixante chiens, tous pareils, blanc, noir et orange, et tous de même taille, gagnèrent l'estrade en bois ménagée à l'autre extrémité du chenil. Ils s'y assirent. Ils regardèrent, sans broncher, les lourds quartiers de
viande qu'une femme, remplaçant les valcMs do chiens mobilisés, apportait.
Quand fut pleine l'auge circulaire près de quoi se tenait, imposant, Labroussaille, celui-ci appela :
— Trompette !... Tapageuse !... Ravissante !... Trois chiennes, se détachant de la meute, s'avancèrent, craintives, vers le repas servi.
— J'invite d'abord ces dames, fit le piqueur riant de sa plaisanterie qui n'était pas neuve.
Puis, au bout de quelque temps, renouvelant son appel :
— Ronflo !... Barbaro !... Ravageo !'...
Avec une nuance de gloutonnerie plus masculine, les nouveaux conviés accoururent.
— C'est très curieux, fit Ghislaine amusée. Flatté, le piqueur annonça :
— Mademoiselle va voir quelque chose de plus curieux encore.
Et, de sa voix autoritaire et brève :
— En meute !
Jetant un regard de regret sur le festin commencé, les convives l'abandonnèrent. Seul, Ronflo, s'étant attardé, fut cinglé dans les pattes d'un coup de lanière qui lui arracha un cri aigu.
Le piqueur sortit du chenil, portant son fouet haut et droit, comme un sceptre.
— Je vais aller jusqu'au bout de la pelouse, dit-il." Mademoiselle verra que, pendant ce temps-là >
personne no touchera à la soupe sans ma permission.
Il s'éloigna. Tous groupés sur l'estrade, immobiles, les chiens suivaient du regard Labroussaille et son fouet. A peine si leur désir inassouvi, croissant avec l'attente, se manifestait par un tremblement convulsif des membres et un piétinement sur place, marquant l'impatience. Les oreilles tendues, le museau allongé, le nez frémissant au parfum des viandes, ils attendaient le signal. Leurs yeux brillaient de bestiale convoitise, mais ils restaient soumis.
Tout à coup, parvenu à l'autre bout de la pelouse, le piqueur abaissa son fouet. Ce fut un éclair. Les chiens, courant vers l'auge, s'y ruèrent comme à la curée. On ne vit plus bientôt que la houle des queues, battant l'air, joyeuses, tandis que claquaient les lippes gourmandes, et que les mâchoires s'acharnaient sur les os broyés.
— Très joli, n'est-ce pas, mademoiselle? dit, d'un air triomphant, le piqueur qui revenait.
— Très joli, Labroussaille !
Vantard, il renchérit :
— Ah 1 c'est rien ça. Si mademoiselle les voyait après un dix-cors I Mais, cette année...
— Ils ne chasseront plus jamais, dit subitement d'un ton grave et résolu M. de Souzay.
Le piqueur fixa sur son maître ses yeux éton-
nés, grosses boules de loto dans la face tannée et rougeaude que deux doigts de favoris grisonnants encadraient.
— Monsieur le marquis veut rire.
— Non.
— Allons donc !
Il avait son franc-parler de domestique, depuis trente ans dans la même maison. Il continua :
— Quand les Boches seront déterrés de leurs tranchées et ficheront le camp comme des lapins, faudra bien qu'on recommence à chasser le cerf.
— Nous verrons ça, répondit évasivement M. de Souzay. En attendant, mon vieux Labroussaille, je pars. C'est un secret, mais je peux te le confier. Je vais à la guerre, moi aussi. Je ne reviendrai peutêtre pas tout de suite... peut-être jamais... Et puis, en ce triste temps, trop de gens souffrent. Je ne veux pas me passer la fantaisie de nourrir soixante chiens pendant ce temps-là. Alors, tu comprends, tout à l'heure, à Ghinon j'ai donné des ordres. •Demain, quand je serai parti, on viendra.
— Qui? demanda le piqueur devenu blême.
— L'équarisseur.
II y eut un silence. Labroussaille demeurait atterré, les yeux fixés au sol. M. de Souzay, pour ne pas voir la poino de son vieux serviteur, détournait la tète. Et les chiens, voraoes, continuaient de manger.
Soudain, le vieux piqueur regarda son maître en face. Il demanda :
— Monsieur le marquis a soixante ans, n'est-ce pas?
— Soixante et un.
— Moi, je n'en ai que cinquante-six... C'est dans la cavalerie que monsieur le marquis part?
— Je m'engage aux cuirassiers, à Tours.
— Eh ! ben, moi aussi, s'écria Labroussaille.
— Toi?
— Oui, monsieur le marquis. Je suis encore solide en selle. Je ferai la chasse aux Boches, C'est un gibier comme un autre. Et, puisque mes chiens...
Il se retourna vers eux. Les bras croises, ne lâchant point son fouet, arc-bouté sur ses jambes que l'habitude du cheval avait rendues cagneuses, qu'enserraient une culotte et des houzeaux de velours, il regarda longuement les bêtes maintenant repues, dont quelques-unes, retirées dans un coin et achevant un os, aflirmaient, d'un grognement sourd, leur droit de propriété sur ce relief du festin.
Revenant vers le château, M. de Souzay et Ghislaine laissèrent le vieux piqueur à sa muette douleur.
Derrière les futaies le soleil descen<lait. Dans le ciel, d'un bleu plus pâle, se dessinait déjà le grand
disque d'argent d'où tomberait, cette nuit, une pure et froide clarté.
— Il faut que je rentre tout de suite à Chinon, dit la jeune fille. Les jours sont si courts, maintenant!
— Ah! répliqua le marquis, c'est aujourd'hui le 3 novembre.
Et mademoiselle de Gelrode se rappela que, quelques semaines plus tôt, le comte Clermault avait dit à Régine : « Vous verrez que nous fêterons gaiement la Saint- Hubert ! »