‹ La réfugiéeChapitre 11 sur 17 · LE BLE SSE · texte numérisé non relu

LE BLE SSE

M. de Souzay était parti. Ainsi q-u'il l'avait annoncé, son fidèle Labroussaille l'avait suivi. Depuis le jour de leur départ, tous les chiens étaient morts. On n'entendait plus, dans les profondeurs du parc de Fréteval, ni l'harmonieux concert de la meute tout entière, ni la basse puissante de Ronflo, soliste se plaisant à répondre, vers le soir, à l'aboi lointain d'un chien de ferme rageur, ni Trompette, ni Ravissante, hurlant, rêveuses, à la lune. Plus rien. Dans le chenil à l'abandon, croissaient l'herbe, les chardons et les ronces. La femme du jardinier, voulant profiter de cet utile enclos, y avait parqué, — oh ! dérision, — des lapins de chou5c et des poules.

Depuis le départ du marquis, mademoiselle de Gelrode n'était retournée qu'une fois à Fréteval, mais elle faisait régulièrement parvenir à Limoges les lettres «que, de Tours, il écrivait aux siens. Personne, — ■ même pas madame de Versenne, — n'était au courant de cette supercherie à laquelle Ghislaine regrettait maintenant de s'être prêtée, de même qu'elle s'effrayait d'avoir à dévoiler à madame de Souzay, à Régine et à Guy le secret qui lui avait été confié. Aussi était-elle très troublée d'apprendre, par les lettres qu'elle recevait de son amie, que le blessé, reprenant des forces, pourrait être bientôt transporté à Fréteval.

Trop préoccupée du bonheur des autres pour n'être pas contente de savoir en voie de guérir le frère de Régine, elle attendait cependant cette arrivée avec une anxiété chaque jour grandissante. Qu'allait-il se passer? Ne lui reprocherait-on pas d'avoir joué là un rôle à quoi rien ne l'autorisait? Ce rôle, comment avait-elle pu l'accepter? Elle n'eût pas su le dire. îllle avait cédé au communicatif enthousiasme du marquis, à la supplication si touchante de cet homme qui s'était abaissé devant elle, lui capable d'un tel renoncement et d'une telle bravoure. Mais de cet entraînement, p.ir trop irréfléchi, sa conscience aujourd'hui ne l'absolvait pas. Et, dans des transes pénibles, vWo.

se disait que ni madame de Souzay, ni Régine, ni Guy ne pourraient lui pardonner.

Chose étrange, elle qui était si craintive devant la marquise, et qui pouvait redouter de porter au blessé, en lui apprenant le départ de son père, un coup fatal, c'était surtout à Régine qu'elle s'inquiétait de tout avouer. Elle songeait : « Que m'importe la colère de madame de Souzay?... Je ne suis pas, non plus, responsable du mal que cette nouvelle peut faire à son fds... Mais, dire que j'ai manqué de confiance et de franchise envers mon amie, qu'elle peut, d'un regard de surprise et de douleur, me faire sentir que j'ai trahi notre amitié ! »

Puis elle se ressaisissait, elle se voulait contre soi-même défendre. « Mais ce secret n'était pas à moi. Que pouvais-je faire? Empêcher, moi, monsieur de Souzay de partir?... »

Cet essai de justification cédait devant le remords qui revenait plus tenace : «Je n'aurais pas dû, en acceptant de renvoyer les lettres, faider à les tromper. »

Vainement elle s'efforçait de se calmer, en n'y pensant plus, en s'absorbant, davantage encore, dans sa tâche d'infirmière. Toujours se faisaient plus aigus le lancinant regret et l'insurmontable elïroi.

Pourtant le jour appro<3hait où il allait être

possible de ramener le jeune comte de Souzay. Régine écrivait : « Il serait, à la rigueur, transportable. Les médecins nous l'ont aflirmé hier ; mais tout en conseillant d'attendre encore un peu. » Elle ajoutait, affectueuse : « Quel bonheur de penser que je vous reverrai bientôt, ma chère Ghislaine, et qu'au plaisir de retrouver notre home, se joindra celui de vous retrouver, ma petite amie ! »

Plus elles étaient confiantes et tendres, ces lettres de Régine, plus Ghislaine se troublait, plus elle voyait avec terreur arriver l'heure du retour.

Cette heure sonna enfin. Accompagnée de madame de Versenne, la jeune fille se rendit à la gare pour accueillir les voyageurs. Déjà stationnait dans la cour une automobile de louage, retenue pour transporter plus vite le blessé à Fréteval.

— Vous n'aurez pas la place de vous loger làdedans cinq, en plus du chauffeur, lit observer M. d'Arzilly qui, prévenu de l'arrivée, se trouvait là, lui aussi, afin de serrer la main du fils de son vieil ami,

— Comment... cinq? demanda Ghislaine.

— Mais oui, mademoiselle, comptez. Vous me disiez tout à l'heure que votre amie vous a demandé de retourner aujourd'hui avec elle à Fréteval. Et les Souzay sont quatre.

Il compta drôlement sur ses doigts :

— Le père... la mère... la fille... et le fils... Encore ce pauvre Guy prendra-t-il probablement un peu plus de place que les autres... avec sa jambe !...

Ghislaine avait pâli. I^lle venait de comprendre que, dès l'arrivée du train, allait se produire un imbroglio, madame de Versenne et M. d'Arzilly s'attemlant à voir descendre du wagon le marquis de Souzay, tandis que sa femme, sa fdle et son lils le chercheraient tout de suite, des yeux, sur le quai.

Elle se tut. Il convenait que Régine fût la première avertie de ce qui s'était passé. Il ne fallait pas, non plus, achever d'embrouiller les événements par un mensonge ; d'ailleurs les lèvres de Ghislaine n'en proféraient jamais. Sa scrupuleuse franchise se reprochait assez de s'être, par son silence même, prêtée à une tromperie qu'il fallait maintenant avouer.

Une sonnerie électrique retentit.

— Le train part de Ligré- Rivière, annonça M. d'Arzilly. Il sera ici dans douze minutes. Nous ferions bien de passer sur le quai.

Ces douze minutes parurent longues à Ghislaine. Heureusement l'obscurité, tôt venue en cette saison, ne laissait pas voir son visage pâle ni ses traits tirés.

L'obscurité eut aussi l'avantage de faire moins

apparente, quand le .train stoppa et que les voyageurs descendirent, l'absence du marquis.

Ce fut Régine qui s'en aperçut la première, au moment qu'elle appelait les hommes d'équipe pour transporter son frère hors du compartiment.

— Mon père n'est pas là ! fit-elle, surprise.

— Comment ! répliqua, stupéfait, M. d'Arzilly, mais nous pensions tous qu'il arrivait avec vous.

Madame de Souzay, à son tour, s'étonna. Mais Ghislaine avait attiré à part son amie.

— Je vous en supplie, chuchotait-elle, rassurez votre mère et votre frère. Je vous l'affirme, il n'y a pas lieu de s'effrayer de cette absence...

— 11 ne lui est pas arrivé de malheur? Il n'est pas souffrant?

-^ Non. Il s'agit d'une résolution grave qu'a prise monsieur votre père, que je suis chargée de vous faire connaître... C'est...

— J'ai compris, interrompit Régine.

Elle courut à sa mère et, à mi-voix :

— C'est ce que nous supposions : il est parti.

— Ah ! mon Dieu ! s'exclama madame de Souzay.

Puis, tout de suite, se ressaisissant, elle mit un doigt sur ses lèvres :

— Surtout, rien devant Guy. Cela lui ferait trop de mal.

De cette scène rapide le blessé n'avait rien vu.

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Comme tout homme atteint d'une infirmité qui l'empêche de se mouvoir Hbrement, il était très préoccupé d'un déplacement de sa personne, et, à cette heure, la pensée de sortir du wagon, de gagner l'automobile, l'absorbait tout entier.

Cependant, pour être plus sûre de lui éviter l'émotion qu'elle-même et sa fille avaient eue, madame de Souzay se retourna vers l'intérieur du compartiment :

— Une petite contrariété, Guy. Ton père est allé passer quelques jours à Tours, pour une affaire.

Ghislaine n'entendit pas le jeune homme répondre. Mais elle le vit apparaître, soutenu par les deux employés qui étaient montés le prendre dans le wagon. Il était nuMonnaissable. Une barbe noire, pas assez longue encore pour pouvoir être soyeuse, et déjà trop épaisse pour ne pas accentuer l'aspect cadavérique de sa figure hâve, transformait complètement la physionomie dont mademoiselle de Gelrode avait gardé le souvenir. Dans la face émaciée, les yeux, jadis rieurs, avaient une expression d'infinie lassitude, et le bleu de l'iris, s'étant comme aiïadi, les faisait pareils à des fleurs qui s'étiolent.

La lampe du wagon, l'éclairant d'en haut et d'une lumière crue, faisait plus saisissants encore ces changements.

En voyant la jeune lîlle, il essaya de sourire. Ce sourire, dans la barbe, se perdit. Une expression de souffrance le remplaça tout de suite. Et puis un effort le re.nouvela.

— Vous voyez que je ne reviens pas bien ingambe, mademoiselle.

— Au contraire, je suis étonnée... Après de pareilles blessures, et... si glorieuses !

Spontanément, ces mots, elle les avait trouvés dans son instinct consolateur, dans sa pitié.

Il la regarda, d'un regard qui voulait dire merci. Et loyalement modeste, comme ils sont tous :

— Oh ! glorieuses !... J'ai fait mon devoir, tout simplement.

Le ton de ces paroles était très simple aussi. En les prononçant, Guy avait atteint la portière ; aux parois du wagon, maintenant, il se cramponnait pour s'aider à descendre.

Une fois sur le quai, il salua presque gaiement madame de Versenne, M. d'Arzilly, quelques personnes çà et là reconnues. On le pressait de questions.

— Pas trop fatigué du voyage?

— Un peu. Plus de douze heures, vous comprenez. Et puis, ce sont les changements. Au Dorât, à Poitiers, à Port-de-Piles...

— Ne parle pas trop, mon enfant, et partons. Tu as besoin de repos.

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Il se laissa porter jusqu'à l'automobile. Quelques minutes plus tard, on était à Fréteval.

La communication dont le marquis de Souzay l'avait chargée était cause que Ghislaine n'avait pas pu refuser de venir là prendre gite ce soir. Pour pouvoir donner les explications nécessaires, et tant redoutées, à la marquise et à Régine, il avait fallu accepter de les accompagner jusque chez elles et abandonner madame de \'ersenne. Mais la jeune fille était maintenant bien rassurée par l'accueil qu'avaient fait aux quelques mots déjà prononcés la mère et la sœur de Guy. De tous les reproches qu'elle avait craints, aucun, certainement, ne lui serait adressé. Bien plus, ces dames semblaient presque s'attendre à la fugue héroïque du marquis.

— Oui, nous nous y attendions un peu, avoua Régine, dès qu'elle et Ghislaine furent réunies dans sa chambre.

Et elle raconta combien son père, qui parvcuait malaisément à dissimuler ses impressions, avait laissé souvent transparaître, depuis le commencement de la guerre, le tiésir de s'engager.

— Tant que mon frère se battait, nous étions arrivées, ma mère et moi, à lui persuader de rester. Tant qu'il vit Guy en danger, il ne songea pas à nous quitter, mais quand, la convalescence commencée, il partit, nous eûmes l'intuition que ce n'était pas seulement pour venir ici. Les lettres qui

nous parvenaient par votre intermédiaire confirmèrent notre soupçon. Mon pauvre père, qui ne sait pas mentir, s'y contredisait si souvent !

— Alors vous ne m'en voulez pas, Régine, d'avoir?...

Mademoiselle de Souzay lui répondit par un baiser.

Moins tendre, la marquise ne manifesta pas de la même manière ses sentiments. Mais, loin d'en vouloir à Ghislaine, elle parut lui savoir gré d'avoir joué un rôle dans ce départ de son mari, dont elle était attristée, à la fois, et fière.

En cette occasion, mieux que jamais, mademoiselle de Gelrode fut à même de pénétrer le caractère complexe de cette femme, raide d'aspect, douée pourtant d'un cœur excellent. Point de larmoiements, ni sur la résolution prise par 'M. de Souzay, ni sur la santé précaire de son fils. « Tous deux ont fait leur devoir, voilà tout », semblaient exprimer son masque énergique, ses yeux secs, et ce je no sais quoi de viril et de résolu qu'avait l'ensemble de sa physionomie. A côté de cela, dans son regard soudain lixe, dans un pli qui barrait son front, dans un mot qui lui échappait, on devinait une anxiété d'autant plus vive peut-être qu'elle était mieux cachée. Elle n'avait pas le charme souriant de madame de Versenne ; les deux amies ne se ressemblaient guère, mais toutes

les deux, avec leurs natures différentes, étaient, par leur abnégation et par leur courage, de vraies femmes françaises. Ghislaine le comprit, à partir de ce jour, parce qu'elle vit comment la mère de Régine savait lutter et souffrir.

Une seule chose lui gâtait encore cette figure d'épouse courageuse, de mère dévouée : le souvenir de la scène discrètement douloureuse dont elle avait été le témoin, lors de la dernière visite du comte Glermault. Pourquoi madame de Souzay semblait-elle favoriser ce projet de mariage à quoi Régine, comme à un devoir pénible, se résignait? Ah ! Ghislaine avait bien surpris quelque inquiétude danr les regards maternels que, plusieurs fois, la marquise avait jetés sur le volontaire holocauste de sa fille ; mais elle ne l'en jugeait que plus coupable de vouloir que celle-ci se sacrifiât.

Y avait-il donc, au fond, chez les Souzay, cette gêne dorée qu'avait fait pressentir l'industriel allemand, dont s'était effrayé M. Van den Berghe, et dont la pensée revenait torturer l'esprit de Ghislaine? Pour avoir été déraisonnables et prodigues, en était-on réduit, ici, à se A'ouloir vendre?... Cette interrogation se dressait, toujours troublante, nuisant à l'esîime que, de plus en plus cependant, pour la mère do son amie, la jeune fille sentait grandir.

Cédant aux instances de Régine et de madame

de Souzay, Ghislaine était revenue s'installer à Fréteval. Madame de Versenne elle-même l'y avait engagée, craignant qu'à, partager sans trêve le dur labeur que le soin des blessés exigeait, elle ne se fatiguât. Et puis, Régine voulait aller, à son tour, remplir le rôle d'infirmière. Les deux jeunes filles maintenant se relayaient. Chacune d'elles, tous les deux jours, partait le matin pour Ghinon et n'en revenait que le soir.

Madame de Souzay ne quittait pas son fils. La fièvre, une fièvre assez violente, avait succédé aux fatigues du voyage. Depuis, elle avait fait place à une faiblesse plus grande, et le blessé ne sortait guère de sa chambre.

Cette situation avait contribué à faire accepter par mademoiselle de Gelrode le nouvel arrangement contre quoi elle avait d'abord protesté. Le jeune comte de Souzay n'était pas assez souffrant pour que sa sœur fût retenue près de lui ; il l'était trop pour que Ghislaine eût à redouter de se trouver souvent en face de cet ancien prétendant et d'être exposée à ce que fussent rappelés de gênants souvenirs. C'était un infirme, un malade. A peine si, quelquefois, il se faisait descendre dans la salle à manger, à l'heure du déjeuner, et passait ensuite une partie de l'après-midi au salon. A peine si, profitant des derniers beaux jours, il faisait avancer, do temps à autre, sa chaise-longue sur la large

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terrasse exposée au midi. Et, ces jours-là, après avoir, durant une demi-heure, une heure au phis, contemplé le <harme automnal des choses, frileux, il demandait à regagner sa chambre. Il y restait jusqu'au lendemain ; souvent plusieurs jours s'écoulaient sans que la jeune fille le revit.

Dans les rares instants qu'elle l'apercevait, ils échangeaient quelques paroles banales sous quoi nulle arrière-pengée ne se cachait. Lui n'avait l'air ni étonné, ni mécontent, ni très satisfait non plus qu'elle fût là. Il lui témoignait cette indifférence polie que doit, à une jeune fille, un jeune homme bien élevé. Il la traitait comme il devait traiter une amie de sa sœur. Du projet de mariage autrefois ébauché, du refus formulé par elle, à coup sur il ne gardait nulle gène, nulle rancune. S'en souvenait-il seulement? Il avait vu, ressenti, souffert tant de choses, depuis !... Pourtant cet oubli semblait si total que la jeune fille, peut-être, en eût été piquée, si elle avait pu avoir pour Guy de Souzay un autre sentiment que celui qu'elle témoignait à tous les autres soldats blessés, ce sentiment presque maternel permis aux âmes virginales, qu'est la pitié.

Depuis qu'à la gare, en arrivant, madame de Souzay avait dit à Guy : u Ton père est allé passer quelques jours à Tours pour une affaire ", le jeune

homme avait paru se contenter de cette explication. Il n'avait, sur le marquis, interrogé personne. Il ne témoignait aucun étonnement que celui-ci tardât à revenir. La mère et Régine s'inquiétaient, pourtant, d'avoir à faire durer cette supercherie dont il ne pouvait être dupe bien longtemps. Chaque jour elles s'en préoccupaient davantage. Ghislaine, mise au courant de leur émoi, le partageait, en s'eiîorçant de les rassurer.

— Tout s'arrangera peut-être plus facilement que l'on ne pense, disait-elle. Je me suis tant tourmentée, moi, d'avoir à vous apprendre cette nouvelle !

On lui répliquait :

— Il est si faible encore !

— Et très impressionnable.

— Il aime tant son père !

A la crainte que la communication qu'il s'agissait de faire au blessé pût lui être funeste s'ajoutait cet effroi qu'ont souvent les femmes, quand elles doivent faire part à un homme d'une nouvelle qui le peut troubler. Presque toutes, à ces heures-là, vis-à-vis de leurs maris, de leurs fds ou de leurs frères, éprouvent, avouée ou non, une peur un peu servile, — quel que soit, d'ailleurs, en d'autres cas, leur pouvoir.

Ni madame de Souzay ni sa fille ne s'étaient encore senti lo courage de faire connaître à Guy

le vrai motif de l'absence du marquis, lorsqu'un matin, de bonne heure, mademoiselle de Gelrode entendit frapper à sa porte un coup sec, impérieux. Ce n'était pas ainsi que Régine, plus douce en ses mouvements, s'annonçait. Et, en effet, quand Ghislaine eut répondu « Entrez », ce fut la marquise qui parut. Très pâle, elle tenait à la main une lettre qu'elle venait d'ouvrir. C'était une lettre de son mari, annonçant que, sur sa demande, il devait, le surlendemain, quitter le dépôt du régiment pour cette « destination inconnue » qui, souvent, est le champ de bataille.

— Vous comprenez, je ne puis pas le laisser partir sans le revoir. Je veux que Régine le revoie aussi. Pendant ce temps, Guy, qui ne sait rien... Oh ! je vous en prie, remplacez-nous près de lui, durant cette courte absence... que je vais lui expliquer comme je le pourrai... je ne sais encore comment... Mais pendant -que nous serons à Tours, — un jour, deux jours au plus, — n'allez pas chez madame de Versenne. Voulez-vous?... Je serais très inquiète de le savoir seul ici.

— Je vous promets de rester, madame, répon-. dit sans hésiter la jeune fille.

Elle resta.

Avant de quitter Fréteval, madame de Souzay et Régine lui racontèrent que Guy n'avait fait aucune réflexion en apprenant leur départ.

— Est-ce une sorte d'apathie que la faiblesse a causée?... Se doute-t-il de quelque chose, et veut-il ne pas comprendre pour éviter de s'émouvoir?... Il est un peu, hélas ! comme un vieillard que plus rien ne trouble, ou comme un enfant dont les impressions se succèdent, éphémères.

— -Je crois qu'il a surtout, rectifia Régine, l'inconscient égoïsme de celui qui souffre, et pour qui rien n'existe en dehors de son mal.

Ces appréciations, échappées à la mère, à la sœur du blessé, n'étaient certes pas pour rassurer Ghislaine sur la tâche qu'elle allait avoir à remplir, que spontanément elle avait acceptée en face du désarroi dans lequel madame de Souzay lui était apparue ce matin. Mais elle n'eut guère que quelques instants d'anxiété. Le malade, ce jour-là, ne sortit point de sa chambre. Elle n'eut qu'à s'occuper de lui faire porter régulièrement par les domestiques les remèdes, les boissons ou les légers repas qu'il avait coutume de prendre.

Le lendemain seulement, les voyageuses n'étant point de retour, le jeune comte de Souzay fit •demander à mademoiselle de Gelrode s'il lui serait désagréable que, pour le déjeuner, on le transportât dans la salle à manger. Elle ne pouvait qu'acquiescer à ce désir. La présence de madame Xhoffer supprimait, d'ailleurs, la gêne qui, peutêtre, eût résulté d'un tête-à-tête.

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Toutefois, le in pas fini, durant lequel ne s'étaient échangées que des banalités polies, la dame de compagnie se retira, pour aller, comme elle en avait l'habitude, s'occuper de ses compatriotes logées dans l'orangerie.

Dès que Ghislaine et Guy furent seuls, le jeune homme demanda :

— Mademoiselle, je vous supplie de me répondre avec franchise. Mon père a pris ma place, n'est-ce pas?... Il est parti, après avoir fait tuer lés chiens que je n'entends plus aboyer?... Ma mère et ma sœur sont à lui dire adieu, aujourd'hui?...

Et, comme la jeune fille se taisait :

— Pourquoi ne voulez- vous pas me le dire? Je l'ai deviné depuis longtemps. Mais cela nreùt fidt plaisir de rapprendre de vous. Ma mère et Régine craignent pour moi les émotions. Je ne pouvais pas en éprouver de plus douce que de vous entendre m'annoncer : « Votre père est un brave. » Pourquoi ne voulez-vous pas?...

Ghislaine saisit tout de suite ce qu'il y avait, dans ces paroles, de fierté liliale, et, pour elle, de discret et délicat hommage.

Elle répondit :

- — C'est vrai, j'ai eu tort, monsieur, de ne pas comprendre que vous êtes d'une race où, quoi qu'il en coûte, on est toujours heureux quand les siens accomplissent un acte héroïque.

Il inclina la tête. Une flamme passa dans son regard ému. Puis, retrouvant très vite son sourire d'autrefois, spirituel et un peu railleur :

— Oh ! nous ne sommes pas des héros, nous sommes de braves gens, voilà tout.

— Oui, approuva Ghislaine qui sourit, elle aussi. Vous avez raison. Le héros est exceptionnel. Et vous représentez, vous, une vertu commune dans votre pays, où tout le monde est brave.

— Dans le vôtre aussi, ma'demoiselle...

Quand, une heure plus tard, madame Xhoffer revint, tous deux parlaient encore de la Belgique et de la France.

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