‹ La réfugiéeChapitre 9 sur 17 · GUY · texte numérisé non relu

GUY

Il n'y avait pas d'illusions à se faire. Cette brièveté, l'écritilre révélant le tremblement de la

main, l'absence de toute phrase rassurante, cet appel « venez me voir », premier cri jeté à l'adresse des siens par l'homme en détresse, tout cela prouvait, à ne s'y pas tromper, que le jeune comte de Souzay était atteint d'une blessure grave ; tout cela pouvait faire craindre que ses jours mêmes ne fussent en danger.

Nul ne s'y trompa, ni le marquis, ni sa feiiiiiic, ni Régine, et, à la réceptionne la triste nouvelle, succéda un silence de mort.

Ce fut, au bout de quelques instants, M. de Souzay qui le rompit. Mais son agitation des jours derniers était tombée. Incapable de supporter l'incertitude d'une muette et longue attente, il se retrouvait admirable de sang-froid, d'énergie, de courage, en face de l'épreuve connue. Il faisait mieux que de Taccepter, il avait pour elle, non l'indifférence stoïque, mais l'accueil noblement résigné de qui sait souffrir. Il n'était point homme à faire des phrases. Il dit à peine quelques mots.

— Guy a fait son devoir. Faisons le nôtre. Soyons calmes. J'ai confiance que Dieu le guérira.

Et, tout de suite, il s'occupa des préparatifs du voyage.

— Nous irons à Limoges tous les trois. Nous partirons dès aujourd'hui.

D'instinct il avait pris, à l'heure de ce drame

familial, l'initiative et le ton du commandement que semblait d'ordinaire s'arroger sa femme.

Celle-ci, ralme et digne aussi dans sa douleur maternelle, approuva :

— Vous avez raison, Foulques ; il vaut mieux que nous y allions tous les trois. Ce pauvre enfant sera heureux de voir sa sœur. Et pour Régine ellemême... Et puis...

Elle n'acheva pai^ On ne se résigne jamais à formuler la crainte d'une catastrophe, surtout alors qu'elle se présente possible. Comme son mari, madame de Souzay chercha, dans l'organisation matérielle que nécessitaient les circonstances, un dérivatif à ses souffrances morales. Ce fut à Ghislaine qu'elle s'adressa.

La jeune fille avait suivi, avec une croissante émotion, les phases de la scène, à la fois simple et tragique, qui venait de se dérouler sous ses yeux. Maintenant elle s'efforçait de consoler Régine, comme Régine naguère l'avait consolée. A mivoix, elle suggérait à son amie des pensées de réconfort, d'espoir.

— Voudrez-vous, durant notre absence, nous remplacer ici, près de vos malheureuses compatriotes, et, chez mon amie de Versenne, près des blessés qu'elle nous a priées d'aller soigner? demanda madame de Souzay.

— Si je pouvais être utile, certainement, répon-

dit sans hésitation Ghislaine. Mais j'agirai mieux encore, il me semble, en m'enquérant d'un autre gîte. Je ne puis continuer de vous donner, par ma présence et par celle des autres réfugiées, de tels tracas. Vous quittez cette maison pour quelque temps, peut-être ; vous y reviendrez avec monsieur votre fils, alin d'y achever sa guérison. C'est une tâche qui vous doit suffire, chère madame. Souffrez que j'aille ailleurs avec mon lamentable cortège...

Régine et son père se joignirent à la marquise pour interrompre,, pour protester. Chacun à sa manière s'ingéniait à démontrer à mademoiselle de Gelrode qu'elle rendrait de réels services en restant à Fréteval. Mais tous se heurtaient à une répugnance que la jeune Belge ne dissimulait pas. Ce n'était déjà point sans scrupules qu'elle avait accepté l'hospitalité des Souzay. Demeurer chez eux en leur absence, s'exposer à y revoir, quand ils l'y ramèneraient, le jeune homme dont elle avait refusé de devenir la fiancée, ou, dans le cas d'un malheur, se trouver au milieu de ceux qui le pleureraient, cela lui paraissait tout à fait inacceptable.

Madame de Souzay, perspicace comme toutes celles qui observent et réfléchissent plus qu'elles ne parlent, devina que Ghislaine ne céderait pas. Elle chercha, et trouva sans retard un moyen de tout arranger.

— Je comprends, ma chère enfant, concéda-

t-elle, qu'il vous soit pénible de rester seule ici. Voici ce qu'il faut faire. Allez occuper la chambre qui resle libre chez madame de Versenne. Vous serez à cette excellente amie, dans l'agencement de sa formatiqu sanitaire, une aide très précieuse. Gela, vous ne pouvez le refuser.

Et, de son ton péremptoire :

— C'est entendu, n'est-ce pas?

Mademoiselle de Gelrode dut s'avouer vaincue.

Elle questionna seulement :

— Que deviendront madame Xhoffer et... les autres?

— Elles resteront ici. Madame Xhoffer dirigera tout. Si vous le permettez, je lui donnerai, avant de partir, mes instructions.

Il n'y avait rien à dire. Ghislaine sentait qu'en n'acceptant pas, elle eût froissé madame de Souzay, qu'elle eût même d'une certaine manière accru sa peine en apportant quelque entrave à l'exécution de ses plans. Car la marquise était l'une de ces personnes autoritaires que l'on fait réellement souffrir quand on contrarie leur volonté.

Régine, d'ailleurs, aux instances de sa mère, joignait les siennes, non moins persuasives. Elle semblait oublier son chagrin, — bien vif pourtant, car elle aimait passionnément son frère, — pour s'occuper de ne point laisser son amie courir à la recherche d'un autre abri.

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Et le marquis lui-même s'en mêlait. C'était toujours en s'eflorçant de faire croire, avec cette délicatesse qui, dès le premier jour, avait touché Ghislaine, que les siens et lui devaient à la jeune Belge une vraie gratitude. Il fallait l'entendre affirmer :

— Si vous ne nous laissiez pas vos compagnes d'(^xil, mademoiselle, nous serions obligés d'accueillir d'autres réfugiés, et nous pourrions avoir, avec ces inconnus, des ennuis que vous nous évitez.

Sans autre discussion, sans qu'il fût même possible de tâcher à récriminer, tout fut donc ainsi résolu. D'ailleurs le temps pressait. Quelques heures plus tard, mademoiselle de Gelrode accompagnait ses hôtes à la gare. Avec eux, en attendant le train, elle allait et venait sur le quai, le long de la laide bâtisse grise dont on a voulu, pour plaire aux touristes, avec quelques arbustes et quelques bancs de jardin, agrémenter les abords. Le regard de Ghislaine allait plutôt, soit vers la rivière toute proche, soit vers la sombre entrée du tunnel ouvert dans le coteau. Les teintes de l'automne, pour embellir les choses, se joignaient au charme du jour finissant. Par leur mélancolie, et la saison et l'heure s'harmonisaient avec, la tristesse des âmes, en ce douloureux départ.

Monsieur et madame de Souzay restaient muets, tous deux accablés par cette même pensée : « Dans quel état allons-nous le retrouver? »

A mi-voix, Ghislaine et Régine causaient.

— Vous rappelez-vous, il y a quelques semaines, providcntidlement je vous rencontrais là.

— Et maintenant, c'est vous qui fuyez, pauvre amie.

— Notre fuite ne peut se comparer à la vôtre. Vous avez tout perdu, vous, Ghislaine, votre famille, votre pays. Tandis que, j'en ai l'espoir, nous serons exaucés, mon frère reviendra.

Un roulement sourd semble ébranler le coteau, se répercute aux échos du tunnel. De sa gueule béante sort un nuage de fumée, puis le train qui s'avance, funèbre, lent et lourd.

— Au revoir, Ghislaine.

— Au revoir, Régine.

Elles s'embrassèrent comme deux sœurs. Dans un élan qui ne lui était point coutumier, madame de Souzay, pour la première fois, posa ses lèvres sur le front de Ghislaine. D'un geste, qui allait à sa courtoisie chevaleresque, le marquis s'inclina et lui baisa la main.

Jusqu'à ce que le train s'ébranlât, elle resta sur le quai, immobile, les yeux fixés sur les yeux dv Régine, tandis que celle-ci, penchée à la portière, lui souriait toujours, d'un sourire mouillé de larmes.

Quand, enfin, ils partirent, après le long arnM voulu par la lenteur commandée en temps d*i guerre, mademoiselle de Gelrode sentit que, dan^

son cœur, quelque chose se brisait. L'envoi d'un baiser fut son geste d'adieu.

Puis elle regarda le train s'engager tout de suite sur le pont métallique qui franchit la rivière. Elle écouta décroître le tapage qu'il faisait. Lorsqu'il ne fut plus qu'un point noir, là-bas, très loin, sur l'autre rive et tout près de se cacher derrière les coteaux bleus, elle revint tristement, toute seule, vers la ville.

Nous ne comprenons bien, qu'à l'heure qu'ils s'éloignent, ce que sont pour nous des êtres chers. 11 faut souffrir dans nos affections pour les mesurer.

En marchant à pas lents vers la maison de madame de Versenne, la jeune fille se remémorait les providentielles circonstances qui l'avaient conduite ici, l'accueil que lui avaient fait les Souzay. Elle se plaisait, maintenant qu'ils étaient partis, à évoquer la figure de chacun d'eux, à se dire qu'en les jugeant, quelques mois plus tôt, sur de simples apparences, elle s'était, pour le moins, à demi trompée.

Toutefois l'analyse qu'elle essayait de faire du caractère de M. de Souzay ou de celui de sa femme, même du caractère de Régine, qu'elle croyait mieux connaître, ne lui expliquait pas qu'elle se fût, en si peu de temps, attachée à eux et à leur hospitalière demeure. Ce ne sont pas les sentiments les plus vifs et les plus profonds dont on parvient

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le plus aisément à démêler les causes. « Le cœur a ses raisons... » Mille liens invisibles enlaçaient celui de Ghislaine. Elle ne les pouvait pas mieux saisir qu'elle ne saisissait le charme enveloppant du pays ehinonais et de la petite cité blottie au bord de la Vienne.

Accoutumée à l'austère monotonie des plaines flamandes, à l'aspect tourmenté des paysages du val de Meuse, se rappelant les façades dentelées et les vieux beffrois tout embués des brumes du Nord, elle subissait, sans se rendre un compte exact de cette sensation, la douceur caressante de la molle vallée, des coteaux lointains, de la ville où les ruines mêmes n'ont rien de farouche.

Nulle couleur trop vive, nulle ligne trop accentuée ne heurtait son regard. Autour d'elle flottait la grâce un peu voilée des contours et des nuances, nuances légères, nuances fondues, qui, en s'estompant, s'harmonisent. Le ciel était bleu, mais d'un azur pâli par mille blancheurs vaporeuses. Les frondaisons, grâce à l'automne, jaunissaient mais en prenant un ton délicat d'or fané. Le couchant empourpré n'avait point de splendeur tragique. Ses rayons, réfractés au clair miroir de la rivière, ne faisaient que l'égayer de leurs scintillements. Le soleil, épandant une lumière fine et douce, n'était obscurci d'aucun nuage et pourtant demeurait (iiscrel, même pour mourir.

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Le lendemain, la jeune fille s'éveillait dans la blanche maison de madame de Versenne. Sous sa fenêtre, elle retrouvait la Vienne limpide, la vallée lumineuse et les peupliers blonds. Toutes ces choses se paraient de grâces rajeunies par une aube tardive et par l'air, plus vif, du matin.

— Avez-vous bien dormi, ma chère enfant?

La maîtresse du logis venait maternellement à elle dès son réveil. Déjà, la veille au soir, les blessés endormis, elles avaient passé ensemble deux charmantes heures, et, mieux que jamais, Ghislaine avait pu voir que les Souzay possédaient, en madame de Versenne, la meilleure des amies. Car, tout naturellement, les habitants de Fréteval avaient fourni le sujet de la conversation. Il n'en était guère d'autre sur quoi la jeune lille belge et la vieille damechinonaise eussent pu s'entretenir longtemps. L'une et l'autre semblaient trouver le même plaisir à deviser sur ces amis communs. Les jugements de madame de Versenne, justes autant que bienveillants, étaient d'ailleurs tout à fait conformes aux impressions de Ghislaine, et trente années d'intimité lui permettaient de confirmer les conclusions que la jeune fille tirait de sa vie à Fréteval durant quelques semaines. Toutes les deux se trouvaient d'accord pour admirer h's qualités chevaleresques du marquis, le dévouement et la bonté que madnme de Souzay cachait sous

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d'assez rébarbatifs dehors, enfin et surtout le charme de Régine, aussi séduisante par la grâce primesautière de l'esprit que par la déhcate tendresse du cœur.

Oh ! comme elles s'entendaient pour l'apprécier et pour l'aimer, la vieille et la jeune amie ! Comme, pour faire l'éloge de l'absente, leurs cœurs et leurs voix étaient à l'unisson ! Il n'y eut entre elles qu'un instant de gêne, ce fut quand Ghislaine tout à coup demanda :

— Pourquoi Régine, si charmante, consent-elle à ce mariage?...

Elle n'acheva pas. La physionomie de madame de Versenne, sereine d'ordinaire, avait subitement changé. Son doux et fin visage avait pris une expression douloureuse. Elle soupira. Puis, Ghislaine continuant de se taire, elle dit, la voix un peu haletante, et presque bas :

— Régine consent?... Vous en êtes sure?...

— Mais, madame, je ne sais pas, je ne sais rien... j'avais cru voir... On ne m'a fait aucune confidence, répondit, rougissante et très troublée, la jeune fille.

A ce moment, dix heures sonnaient à l'église Saint-Maurice.

— Si vous le voulez bien, avait dit alors madame de Ver.senne, en reprenant son sourire et son ton habituels, nous allons monter dans nos chambres^ Je me lève de bonne heure et..,

Quelques paroles banales avaient achevé de clore le pénible incident. Mais, cette nuit, mademoiselle de Geirode l'avait revécu dans ses rêves. Elle avait vu Régine, en robe blanche, sortant de l'égHse au- bras du comte Clermault. Derrière un piher de la nef, une vieille femme pleurait : c'était madame de Versenne. Sur le parvis, un gros homme, à la barbe rouge et aux lunettes d'or, s'écriait : « Fous foyez gue che ne me dromhais bas. » Derrière la figure, à la fois grotesque et cynique de M. Reichenbach, se dressait, taciturne, Otto von Rodnitz, en uniforme allemand. Il s'avançait à pas lents, comme un spectre. Il rappelait à Ghislaine le « oui » qu'elle avait prononcé. Mais, sous un grand manteau gris, au collet de velours, et qui rappelait le manteau du kaiser, il cachait ses mains obstinément. « Montrez-les ! Montrez-les ! » lui criait la jeune fille. Il les montrait enfin : elles étaient pleines de sang. Et tout, alors, s'évanouissait : le cortège de mariage, l'église, les deux époux mal assortis, madame de Versenne éplorée, l'ex-industriel de Cologne, obséquieux et grimaçant, et jusqu'à l'image fantastique d'Otto. Des flammes s'élevaient. Dans l'air sifflaient des balles. Au milieu d'un champ de carnage, Ghislaine se retrouvait à genoux entre deux hommes étendus. A l'un ses soins ne pouvaient être utiles, c'était son oncle déjà méconnaissable et

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raidi dans la mort. L'autre, mutilé, râlant, mais qu'elle voulait sauver, était le frère de Régine...

— J'ai fait un mauvais rêve, madame..

— Tant d'émotions, n'est-ce pas?.,.

Madame de Versenne avait dit vrai, hier au

soir : elle se levait de bonne heure. La jeune fille remarqua que, sur les cheveux gris, lissés en bandeaux réguliers, un chapeau, dès ce matin, avait été posé, qui, çà et là, un peu, avait aplati la coiffure. Elle vit, sur les bottines, une fine couche de poussière. Elle ne crut pas indiscret de demander :

— Vous êtes déjà sortie ?

— Cela vous étonne, répliqua la vieille femme en souriant. C'est que mes journées sont très remplies. Je les commence par la messe. L'église est si près ! Et il faut bien prier pour la France, pour mes lils... Ensuite, les provisions. Je n'^ que Marceline, vous savez. Et j'ai vingt blessés à nourrir... Tenez, je vous quitte pour aller préparer les petits déjeuners.

Mademoiselle de Gelrode demeurait interdite. Elle avait beaucoup admiré la générosité des Soiizay la recevant elle-même et recevant les autres réfugiées. Rien cependant, à Fréteval, où une vi(^ plus large facilitait toutes choses, ne se pouvait < omparcr au sacrifice discrètement et gaiement

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consenti par madame de Versenne. Elle sacrifiait tout, elle : non .seulement une partie de ses revenus, qui, pourtant, devaient être modestes, mais encore ses aises, sa tranquillité, son repos. Cette femme qui, par sa naissance comme par son mariage, appartenait, — Régine l'avait dit à Ghislaine, — aux familles les plus distinguées et les plus anciennes du pays, qui avait eu jadis, dans toutes les villes de France où son mari avait tenu garnison, un salon recherché à cause de la grâce de son esprit et de Tamahilité de son accueil, à cause aussi de sa beauté, la voilà qui faisait aux plus vulgaires des besognes le don complet de soi.

Elle courait, dès l'aube, au marché. Elle y coudoyait les femmes de ménage et les cuisinières, les petites bourgeoises en robe de chambre dont un fichu cache les papillotes et qui, dans un filet, entassent leurs provisions. Elle se gardait seulement une demi-heure, prise sur son sommeil, pour sanctifier rhumble tâche en l'offrant à Dieu.

Et tout le jour, — Ghislaine put bientôt le constater, — c'était, comme pendant cette dure matinée, l'exercice d'une bienfaisance sans trêve. Madame de Versenne devenait la servante de sa propre servante pour mieux soigner les blessés, les malades ou les convalescents dont sa demeure était pleine. Elle faisait leurs lits, elle aidait à préparer leurs repas. Elle balayait les pièces mises par elle

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à leur disposition. Ello les servait à table. Et, quand rinfirinière brevetée, ou une religieuse, venait pour faire les pansements, elle tenait, dans ses mains diaphanes, la jambe ou le bras mutilés; elle découvrait la plaie, parfois horrible; elle disait au patient des mots réconfortants comme en savent dire les mères à leurs enfants qui souffrent. Elle se montrait quelquefois attendrie quand les pauvres soldats voulaient un mot de pitié ; mais, le plus souvent, elle était joyeuse, parce qu'elle savait que la gaieté console, que la vertu ne doit point se montrer morose pour se faire aimer.

De cet exemple, mademoiselle de Gelrode allait subir la contagion. Elle allait, elle aussi, au service des blessés se donner tout entière. Et levée comme madame de Versenne, elle allait la suivre dans ses courses matinales, au but bienfaisant et pieux. Elle allait travailler de ses mains aux plus dures besognes, comme une pauvre fille, elle la nièce de M. Van den Berghe, qui, trois mois pbis tôt, passait du riche hôtel du qui^rtier Léopold à la somptueuse demeure dominant la Meuse.

Mais, plus on tâche à imiter quelqu'un, plus on l'admire. Partager ses travaux, c'était pour Ghislaine un mol if de plus de vénérer madame de Versenne, parce qu'elle jugeait mieux quelle perfection colle-ci en toutes choses apportait.

Et, comme le souvenir de l'oncle tant regretté

venait hanter souvent l'esprit et le cœur de la jeune fille, comme elle se rappelait certaines conversations qu'ils avaient eues ensemble, surtout lorsqu'il s'était agi de préférer, à Guy de Souzay, Otto, elle songeait : « Pauvre homme ! Lui qui disait aimer la France, mais qui aisément critiquait bien des Français, bien des Françaises... Ah ! s'il avait connu celle-là !... »

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