FRANÇOISE
— Une bonne nouvelle, Guy !
— Quoi donc?
— Françoise arrive demain.
Comme mû par un ressort, le jeune homme se redressa. Son maigre visage s'éclaira d'un sourire.
— Ah ! tant mieux, dit-il, on va s'amuser. Puis, se tournant vers Ghislaine :
— Vous ne pouvez pas vous imaginer, mademoiselle, comme elle est gaie, ma cousine Françoise.
— Elle est très gaie ordinairement, dit à son tour et de son ton paisible madame de Souzay. Mais la pauvre petite doit être bien désemparée, depuis que son mari est mobilisé.
Ib2 LA RKFUGIKE
— Oh ! son mari...
Guy n'acheva pas. Il eut un geste et une moue qui paraissaient traduire un sentiment désagréable. Il se laissa retomber sur sa chaise-longue.
— Tu n'asjamaispu supporter ce pauvre Charles. Ce n'est pas bien, fit Régine affectueusement
-grondeuse.
— Mais si... mais si... je t'assure. Je reconnais que c'est un monsieur très calé... trop pour moi, voilà tout... Et peut-être aussi un peu trop pour sa femme.
— Françoise est très intelligente, répliqua madame de Souzay. Et, bien que son mari soit un homme fort instruit, elle est en état de le comprendre.
— Allons, tant mieux !... grommela Guy, agacé. Il se tut, et ferma les yeux comme pour
dormir.
Sans se préoccuper de la mauvaise humeur manifestée par son frère, Régine reprit :
— Il faut, Ghislaine, que je vous explique ce qu'est ma' cousine Françoise. C'est une cousine assez éloignée. Mais, comme mon père était très lié avec le sien, comme elle est restée de bonne heure orpheline, elle a beaucoup vécu ici, elle a été élevée avec nous. C'était un peu comme notre grande sœur.
— Parle pour toi, protesta Guy, soudain sorti
de son apparente somnolence. Françoise a deux ans de moins que moi.
— Oh!... Voyons, moi vingt et un ; toi, vingtsept... C'est vrai... Elle s'est mariée à l'âge que j'ai maintenant.
— Oui ; il y a eu quatre ans au mois d'octobre, le 5.
— Tu crois?
— J'en suis sûr.
— Tu as raison. Miij^uche a trois ans.
Et Régine reprenait, s'adressant maintenant à Ghislaine :
— Elle a épousé monsieur Charles do Méan qui habite Paris. C'est un... un savant.
— r Savant n'est pas tout à fait le mot, rectifia madame de Souzay. C'est un archiviste. Il est sorti de l'École des Chartes. Il est attaché à la Bibliothèque Nationale.
— Et il vit, depuis le matin jusqu'au soir, enfoui dans ses bouquins. Ça doit être amusant !
— Dis que ça ne t'amuserait pas, Guy, répliqua Régine. Mais tout le monde ne peut pas avoir les mêmes goûts. Si ça l'amuse, lui !
Le jeune homme ne se tint pas pour battu. Et, du même ton boudeur qu'il avait pris dès le début de la conversation :
— En tout cas, ça ne peut guère amuser Françoise. Elle, si jeune et si gaie, accouplée à ce grave vieillard !
— Vieillard !... Vieillard !... Tu exagères.
— Dame, il a les cheveux gris.
— Parce qu'il travaille beaucoup.
— Et parce qu'il a près de cinquante ans.
. Madame de Souzay, qui paraissait un peu ennuyée du tour que prenait, depuis quelques instants, la discussion, intervint :
— S'il avait près de cinquante ans, il n'eût pas été au début de la guerre..]ieutenant dans l'armée territoriale. Il vient seulement lie passer capitaine.
— Oui. Il n'a que quarante-trois ans. Si vous trouvez que c'est un jeune mari !
— Nous ne prétendons pas qu'il soit très jeune. Nous soutenons, Régine et moi, qu'il a de très grandes qualités. J'ajoute que Françoise a fait un mariage raisonnable et qu'elle est heureuse.
— C'est possible, concéda Guy, maussade. Je le souhaite de tout mon cœur. VA puis, après tout, ce que j'en dis, vous savez, ça m'est complètement égal.
Il parut à mademoiselle de Gelrode que cette dernière affirmation était démentie par le ton, l'attitude, la voix âpre et un peu saccadée du jeune homme. Sa trop fidèle mémoire, en ce moment, renicLlait sous les yeux de Ghislaine la lettre écrite par M. Reichenbach. Elle se rappelait le passage concernant le jeune comte de Souzay, sa cousine, le flirt prolongé dont avait jasé le- voisinage. On
disait que lui s'était résigné à chercher une riche héritière, elle à prendre un vieux mari.
La discussion maintenant était close. Dans le salon du château de Fréterai, autour du grand feu clair dont les flammes léchaient la plaqué armoriée de l'àtre, régnait un silence profond. Chacun semblait perdu dans ses pensées. Guy définitivement avait fermé les yeux. Sur le coussin qui la soutenait, il laissait tomber, d'un geste las, sa tête. Sous la barbe saillaient les os et les veines de son cou décharné. Son bras gauche, replié sur sa poitrine un peu haletante, empêchait de glisser à terre le livVe que, tout à l'heure, il avait commencé. Sa main droite pendait, ,. ressortant osseuse et blanche sur le'plaid écossais dont s'enveloppaient ses jambes.
Avec des yeux où se lisait une question anxieuse encore, sa mère, tout en travaillant, le regardait. Parfois aussi elle regardait Régine et semblait se demander si les propos échangés sur Tàge du mari de Françoise ne l'avaient point chagrinée. Car, depuis le départ de M. de Souzay, le comte Clermault était plus d'une fois revenu. On lui avait fait toujours le même accueil, et Ghislaine croyait bien avoir deviné que des fiançailles, destinées à devenir officielles dès que cesserait la guerre, étaient plus ou moins tacitement conclues.
L'attitude de mademoiselle de Souzay faisait
plausible cette supposition. Le visage de Régine, par instants, s'attristait. Ses beaux yeux semblaient, avec résignation et avec courage, mais sans joie, fixer l'avenir.
Près d'elle, triste aussi, Ghislaine, tout en song'^ant, s'appliquait à l'ouvrage. C'était pour les soldats que toutes deux travaillaient, tricotant des gilets, des gants, des passe-montagne, des cache-nez ou des bas, tandis que la marquise ourlait avec ardeur des chemises de grosse toile.
Les épais lainages, le hnge rude et bis s'entassaient sur les tables de bois de rose ou de vieux chêne, sur le marbre des consoles, dans l'aristocratique 4^cor des tapisseries, des portraits de famille et des glaces aux cadres anciens. Il y avait une pile de gilets de flanelle sur une belle chaise Louis XIV, et, sur une bergère Louis XV, des caleçons.
Par les hautes croisées à' meneaux, un soleil déjà gai éclairait ce contraste. Car les dernières semaines de l'année avaient fui, et janvier mettait, dans l'exquise pureté de sa lumière, comme un gage de renouveau.
— Vous n'avez pas d'hiver, ici, remarqua mademoiselle de Gelrode, pour rompre le silence qui se prolongeait.
— Vous trouvez ! s'étonna Régine, assez frileuse.
— Mais oui. Rappelez-vous les opaques brouil-
lards de cette époque-ci, au Val-Sainte-Madeleine. Depuis que je suis en Touraine, il me semble, au contraire, que je vis dans la clarté.
Elle se leva pour aller contempler, à la fenêtre, le pays lumineux qu'elle venait de vanter. C'était vrai que rien n'assombrissait ni les coteaux ni la vallée. A peine si, là-bas, tout près de la rivière, en s'étirant lentement, des vapeurs argentées rampaient sur les prairies. Loin de ternir l'éclat du paysage, elles l'animaient encore.
Même privées de leurs feuilles, les branches des peupliers, ondulant, ténues, au souffle de la brise, n'avaient un aspect ni morne ni dénudé. On les eût dit chargées d'autant de gros fruits noirs (ju'il y avait sur elles de lourdes corbeaux perchés.
Les prés étaient très verts. Une verdure aussi, mais plus pâle, parait les guérets bruns. Les orges, les seigles, les avoines, les froments, timides encore, pourtant encouragés par le soleil plus vif, commençaient de se montrer.
Seules les vignes, toutes noires sur le sol gris des pentes, rappelaient vraiment l'hiver. Car, à voir le ciel bleu, la terre ensoleillée, à voir, sur toutes choses, planer la gaieté douce du pays tourangeau, on se pouvait demander : « Est-ce l'automne qui dure ou le printemps qui vient? »
C'était le printemps qui venait. Si Ghislaine en avait pu douter, elle eût été vite détrompée. Sor-
tant du massif qui lui cachait la grille, une jeune femme, une fillette se montrèrent. Elles étaient toutes les deux trop rieuses et jolies, pour n'être pas une printanière apparition.
— N'est-ce pas... n'est-ce pas votre cousine? demanda mademoiselle de Gelrode en attirant Régine près de la croisée.
— Oui, c'est elle!
Madame de Souzay se leva, contrariée.
— Elle écrit qu'elle arrivera demain. La voici aujoui'd'liui. Rien n'est préparé...
— ■ Vous savez bien qu'elle n'en fait jamais d'autres.
En disant cela, Régine ouvrait la porte-fcnôtre et courait au-devant de celles qui arrivaient.
Par les exclamations, par le bruit des chaises
.remuées, par l'air vif qu'en ouvrant la porte Régine
fit entrer dans le salon, Guy fut tiré de sa torpeur.
— Qu'est-ce que c'est?... Françoise?... Françoise est là?...
Madame de Souzay s'était avancée sur le perron. Ce fut Ghislaine, seule restée près de lui, qui répondit à la question du jeune homme.
— Oui, madame de Méan arrive.
Il sursauta.
— Oh ! quel bonheur I
La jeune femme, qui, après avoir embrassé Régine, avait monté très lestement les marches
du perron, entendit. Gomme un tourbillon, elle entra dans le salon et se précipita vers Guy, renversant sur son passage un guéridon, un écran et une chaise.
— Ah ! pif, pouf, patapouf. Je casse tout pour être plus tôt près de toi. Surtout après ce que je viens d'entendre. Sapristi, quelle déclaration ! Heureusement que mon mari n'est pas là !...
Elle se posta en face de lui, les bras croisés, et l'examinant, attentive. Au bout do (juelques instants, elle lit la moue. Un clappement sec, signe de désapprobation, retentit. Puis, sur le ton d'un juge, elle prononça :
— T'as pas bonne mine, tu sais.
— Oh ! madame, s'empressa de protester Ghislaine, vous dites cela parce que vous n'avez pas vu monsieur de Souzay quand il est arrivé ici. Nous sommes tous, au contraire, frappés de la différence.
Tout d'une pièce, Françoise se retourna vers la jeune fille.
— Tiens ! vous cherchez à le rassurer, vous. Ce n'est pas mon système. Quand quelqu'un est malade, je lui dis : « Tu es malade. » Ça le fait se soigner.
— Mais cela peut l'effrayer et lui faire beaucoup de mal, répliqua assez vivement Ghislaine, qui, pour la première fois, sentait naître en soi l'esprit de contradiction.
De la part de Françoise la riposte fut prompte :
— Oui, si l'on a affaire à un imbécile, et alors tant pis ! Si on le tue, il n'y a que demi-mal.
Madame de Souzay et Régine, ayant réparé le désordre produit par Feutrée en coup de vent de la jeune femme, s'approchaient à leur tour, au pas lent de la petite fille, à qui toutes deux donnaient la main.
— Je n'ai pas encore fait les présentations d'usage, dit en souriant la marquise. Mademoiselle de...
— Inutile, inutile, ma bonne tante. Nous nous connaissons sans nous être jamais vues. Et si bien que nous venons déjà de nous disputer.
— Oh ! madame...
— Si, si, c'est une petite dispute. Et nous en aurons d'autres, vous verrez. J'adore ça...
Guy riait.'
— Tu ris, toi ! Tu n'es donc pas si malade que tu en as l'air? Mais- alors, dis-moi, pourquoi gardes-tu cette barbe? Aiïreux, cette barbe. Ça te donne l'air d'un cadavre.
— Il a de la peine à se raser, voulut expliquer madame de Souzay.
— Il a de la peine à se raser! Lui? Parce qu'il a urif^ balle dans la cuisse?
— Justement, dit le jeune homme tout en continuant de rire, je ne peux pas me tenir debout.
— Ah ! il faut être debout pour se raser?... Peutêtre. Eh bien, fais venir un barbier, mais garde pas ça. Affreux, cette afîaire-là !
— Nous sommes loin de Chinon. Faire venir un coiiïeur tous les jours !... Surtout maintenant qu'ils sont presque tous à la guerre.
Ces arguments ne la démontèrent ))oint.
— Je te raserai, moi. Je sais très bien. Et j'ai la main très légère.
— Vraiment?
— C'est pas une blague.
Mademoiselle de Gelrode écoutait, stupéfaite. Elle ne croyait pas qu'il put exister un phénomène semblable à celui qu'elle avait, à cette heure, sous les yeux. Elle eut été incapable d'imaginer, chez une femme du monde, ce mélange de hardiesse un peu déconcertante et de narquoise bonhomie, ce parler fait d'argot et saupoudré d'humour, ces allures désinvoltes et presque masculines, faisant j)lus piquant peut-être le charme féminin qui les accompagnait.
Car Françoise, si drôle, était surtout jolie. Menue, petite et jeune, — si jeune qu'on l'eût dit la sœur aînée plutôt que la mère de sa fdlette âgée de trois ans, — elle plaisait par une grâce ingénue faisant, avec son visage de gamine délurée, un curieux contraste, tout à fait imprévu.
Elle était blonde. Ses cheveux, beaucoup moins
clairs que ceux de Ghislaine, avaient un peu la teinte des feuilles mortes laissées aux chênes par l'hiver et qui prennent, quand un rayon les vient frapper, cette nuance somptueuse à la fois et discrète où l'on dirait mêlés de la rouille et de l'or.
Ses yeux n'étaient pas bleus. Ils paraissaient plutôt couleur de châtaigne mûre, avec des reflets très changeants qui les faisaient quelquefois sombres, le plus souvent pétillants de malice et de gaieté. A travers de longs cils furtivement abaissés filtrait parfois leur regard plein de finesse ; mais ils avaient coutume surtout de s'ouvrir tout grands, relevant l'arc duveteux des sourcils, étonnés, rieurs, comme des yeux purs d'enfant.
Enfantines aussi étaient les Jignes de son visage, et de sa taille la gracilité.
Son nez, très court, se retroussait d'une manière drôle ; sa bouche, toute petite, qui s'ouvrait sans cesse pour plaisanter ou rire, accentuait à chaque fois les mignonnes fossettes des joues et du menton.
C'était une délicieuse et gentille poupée. On eût dit l'une de ces toutes jeunes filles qui font songer, comme a écrit Banville, à « un avril en fleur». Et elle avait presque les manières, le langage d'un potache déniaisé ou d'un gavroche cynique.
Si Ghislaine l'observait, elle observait Ghislaine. Elle l'observait même avec beaucoup moins de
discrétion que la jeune Belge n'en apportait. Mais, dès qu'elle eut jugé son examen suffisant, elle voulut faire part, à celle q^ui en était l'objet, de sa conclusion. Et, à brûle-pourpoint :
— Je vous trouve charmante, mademoiselle Ghislaine. Régine a eu raison de m'écrire du bien de vous. Quant à mon cousin Guy, il a une rude veine d'avoir une pareille garde-malade.
La jeune fille rougit.
— Mais, madame, je ne suis pas...
— Je sais, vous n'êtes pas son infirmière attitrée. Mais, enfin, vous êtes quelquefois près de lui, puisque je vous y rencontre. Et je l'en félicite, vous savez.
Elle riait de tout son cœur de la confusion que provoquaient ses paroles chez Ghislaine, chez Guy lui-même. Mais elle avait le talent, dans ses boutades les plus hardies, de s'arrêter à temps. Pour sortir brusquement de l'impasse un peu dangereuse où elle s'était engagée, elle lança :
— Il n'y a qu'une chose que je n'aime pas, c'est votre nom. Ghislaine ! Pourquoi vous appelezvous Ghislaine? Je n'ai jamais vu personne qui s'appelle comme ça... Pourtant, attendez... Ah ! si, l'héroïne *d'un roman d'Hector Malot. Ce roman, madame votre mère l'avait lu, sans doute, avant que... Enfin, c'est un nom bizarre, très bizarre. Vous ne m'en voulez pas de ce que je le critique?
C'est que, moi, voyez-vous, j'aime les noms simples, très simples. J'ai appelé ma fille...
— Minouche ! cria Guy en éclatant de rire. C'est un nom beaucoup plus étrange que le vôtre, mademoiselle.
— Tu es de mauvaise foi, méchant garçon, répliqua la jeune femme en frappant du pied comme une enfant gâtée. Tu sais parfaitement que ma fille s'appelle Madeleine, Minouche est un surnom.
— Tu ne l'appelles jamais autrement.
— Une habitude !... Et puis, ça plaît à Charles. On ne fait pas tout ce qu'on veut, quand on est mariée... à moins que nos maris ne soient partis pour la guerre. Vous verrez ça, mademoiselle... Mais ça ne m'explique pas pourquoi on vous a donné au baptême le nom de Ghislaine. Est-ce seulement le nom d'une sainte?
— C'est le nom d'un saint, répondit la jeune fille. Saint Ghislain vécut en Belgique. Il fut l'apôtre du Hainaut. Il est, dans mon pays, tellement vénéré que, chaque année, plus de cinquante mille pèlerins viennent prier, près de ses reUques, dans la ville qui porte son nom. Depuis le xii^ siècle, existe une confrérie dont il est le patron; dans la longue liste de ses membres figurent les personnages les plus illustres.
— Tiens, c'est très curieux ! Je ne savais pas ça. Et, butinant les sujets de causerie comme une
abeille les fleurs, elle passa brusquement à un ordre d'idées tout difi'érent.
— Maintenant, ma chère tante, que je vous explique pourquoi j'arrive aujourd'hui quand je devais arriver demain.
— En effet, d'après ta lettre...
— Oui, oui, justement. Mais j'ai une excuse.
— Tu n'as pas ])esoin d'excuse, ma petite, nous sommes ravies...
— Ta... ta... ta... vous n'êtes pas ravies du tout, vous êtes très embêtées. Pas de chambres faites. Le rôti de ce soir pas assez gros. Pos de lait pour les biberons de mon gosse...
Elle se frappa le front.
— Ah ! à propos, mon gosse ! Vous ne m'en demandez pas de nouvelles?
— Pour l'unique motif qu'il nous est impossible (lo placer un mot, tu parles tout le temps, protesta Guy, qui riait de plus en plus.
— Ça, c'est vrai, accorda Françoise. Je me tairai tout à l'heure. Faut pourtant, encore, que j'explique... Mon gosse Coco, — de son vrai nom il s'appelle Jean, comme l'immense majorité de ses contemporains, — mon gosse Coco est resté à Chinon avec sa bonne. Minouche et moi nous sommes venues à pied. Je pensais que vous me prêteriez une guimbarde quelconque pour retourner le chercher, ainsi que les cohs... Mais, en arri-
vant, la joie de vous revoir, toi surtout, mon vieux Guy, j'ai oublié l'enfant, la bonne et les bagages.
— Va dire qu'on attelle à l'instant, Régine, dit madanae de Souzay, tout de même un peu scandalisée...
— Ça vous estomaque, ma pauvre tante? Que voulez- vous? Je suis comme ça... Mais, à propos, avez- vous encore une bique pouvant s'atteler? Avec toutes ces sales réquisitions...
— Plus qu'un cheval, Domino.
— Le vieux Domino? Celui que j'ai monté, l'année dernière, aux chasses? Il était encore chaud. 11 tirait à la main. Il a failli m'emballer. Tu te rappelles, Guy, ce que mon mari claquait de peur, et le suif qu'il m'a flanqué, à l'hallah. Oh ! là, là... Quand je vois un homme si prudent parti pour la guerre...
— Il n'est pas encore à la guerre.
— Non. II est à Carpentras. Mais... ça viendra bien... Oh ! ça ne lui sera pas mauvais. Ça le fera sortir un peu de ses bouquins. Ça le dégrouillera...
Ellp eut un rire plus nerveux. Puis, se tournant vers la marquise :
— Je dis peut-être des bêtises, ma tante? Madame de Souzay, évitant de répondre, dit
évasivement ;
— En tout cas, tu parviens à dérider ton cousin.
— Oui? tant mieux ! Ça lui fait du l)ien de rire. A moi aussi. Nous nous sommes toujours très bien entendus. Pas vrai, Guy?
Depuis que Régine était sortie pour donner l'ordre d'atteler, Guy avait la petite Minouche sur ses genoux. Tout en riant des gamineries de la mère, il passait ses doigts maigres, aux phalanges rossorties, dans les houcles soyeuses et blondes de l'enfant.
— Je m'entends aussi très bien avec ta fille, répondit-il.
A ce moment, le sable étalé devant le perron gémit sous les roues de la charrette anglaise.
— La voiture ! Je pars. Au revoir, tout le monde. A tout à l'heure !
— Mais, je vais te conduire, dit Régine qui apparaissait avec son manteau de fourrure et eon chapeau.
— Non, non, pas la peine. Il n'y aurait plus de place pour ramener tout le fourniment. A bientôt !
Elle sortit en coup de vent, comme elle était entrée, dégringola les marches, sauta dans la voiture.
— Elle est gentille, maman? dit Guy à son amie Minouche, dont il caressait toujours les beaux cheveux. Minouche l'aime bien?
— Oui.
— Ça ne m'étonne pa« : maman rit toujours.
i;8 LA RÉFUGIÉE
— Non.
— Comment, non?
Mutine, Fenfant s'obstina.
— Non, maman rit pas toujours, maman pleure.
— Tu l'as vue pleurer? demanda le jeune homme, le visage soudain rembruni.
— Oui.
— Quand?
— Quand papa plus là.
Il y eut un silence.
On entendit, dehors, la voiture s'ébranler, puis Françoise qui, enflant sa voix m,élodieuse, cherchait à imiter la voix avinée et rude d'un charretier, pour crier dans un éclat de rire :
— Youk hue. Domino 1