‹ La réfugiéeChapitre 14 sur 17 · LA DECOUVERTE · texte numérisé non relu

LA DECOUVERTE

— Nous avons des départs, aujourd'hui, annonça madame de Versenne, quand, le surlendemain, mademoiselle de Gelrode arriva chez elle.

— Quels sont ceux qui partent, chère madame?

— Presque tous. Esnault, Course, le Petit Bordelais, le Turco, Bras Coupé, le sergent, Martin, Fusté, le Marseillais, Labourdette, Estrapayou, Le Bihan, Salaiin... et j'en oublie.

— Il n'en restera plus.

— Deux seulement : Godrol que j'ai obtenu de garder, à cause de sa pleurésie, et Cottin, à cause de son pied gelé. Il a fallu encore lui enlever un os du petit doigt, hier.

— Le déjeuner sera plus tôt, alors?

— - A dix heures.

— Hâtons-nous.

Ghislaine gagna vite la chambre où était suspendu à un porte-manteau son costume d'infirmière. Elle en revint vêtue de la blouse et du tablier blancs, ses cheveux blonds cachés sous le voile qui retombe, flottant, sur les épaules et dont le bandeau, serrant le front, a pour tout ornement cette petite croix rouge qui semble une tache de sang parmi tant de blancheur.

— A l'ouvrage !

La jeune fille entra dans le salon, un vaste salon de petite ville où des lits de fer ahgnés, remplaçaient canapé, fauteuil, tablé et console. Deux hommes y étaient encore couchés. Les autres, assis sur leurs lits, attendaient, prêts à partir. Madame de Versenne, qui allait et venait, avec une parole, un regard affectueux pour chacun, avait déjà distribué à tous l'énorme bol de café au lait qui constituait le petit déjeuner.

Bonjour, mademoiselle de Gelrode, dirent en

chœur les blessés quand la jeune fille parut.

Ils tenaient beaucoup à l'appeler par son nom de famille, pour prouver qu'ils le connaissaient et parce que c'est, de la part des gens du peuple, une marque de respect. Mais plusieurs ne se contentèrent pas de cette salutation. Les plus ingambes se levèrent. D'autres mirent militairement la main

à la visière du képi qu'ils ne quittaient que pour fiorniir. Le Turco souleva sa chéchia, et le pleurétique son bonnet de coton.

— Maintenant nous allons faire la prière, mes enfants,, dit madame de Versenne.

Elle et Ghislaine s'agenouillèrent sur le parquet, face au Christ suspendu au-dessus de la glace de la cheminée. Madame de Versenne récita les courtes prières auxquelles la jeune fille répondit, tandis qu'à sa voix douce et calme se mêlaient, un peu timides, les voix de deux Bretons et celle, tonitruante, du petit Bordelais. Le reste était un murmure indistinct. Seul, Estrapayou, qui se déclarait libre-penseur, atïectait de ne pas répondre, car le Turco lui-même, dans une attitude grave, semblait invoquer Allah.

Quand le pieux devoir fut rempH, les deux intirmières procédèrent aux pansements. Cottin, que son pied gelé, opéré de la veille, obligeait à rester, fut le premier soigné. Ceux qui partaient étaient des convalescents. Il fallait cependant masser le genou de Labourdette, poudrer la main, encore enflammée, du Bordelais, envelopper d'une bande Velpeau la jambe d'Eslrapayou. Il n'y eut plus, ensuite, qu'à prendre la température du pleurétique Godrol et à le badigeonner de teinture d'iode.

Faire les lits, balayer, distribiii'f du tabac, et du

papier à cigarettes, mettre le couvert pour le grand déjeuner, tout cela suffit à occuper le reste du temps. Quand dix heures sonnèrent à Saint-Maurice, tous, 'sauf les deux malades, étaient assis autour de la longue table placée dans le vestibule. Souriant de sa bouche édentée, un peu émue parce que c'était un repas d'adieu, Marceline, dans la grande soupière blanche, apportait la soupe. De ses deux mains protégées par son tablier bleu que, pour ne point se brûler, elle avait relevé, elle embrassait les flancs de la faïence ventrue. Et son honnête visage, dans l'odorante fumée, paraissait enveloppé d'une nuée d'apothéose.

— Vive Marceline ! crièrent les soldats.

La soupe sur la table, madame de Versenne et Ghislaine se mirent en devoir de la servir. Avec le même mouvement gracieux, avec le même sourire que lorsqu'elle servait, dans ses dîners jadis, les invités du général, la maîtresse de maison trempait la louche dans le potage et en distribuait à chacun. Ghislaine portait les assiettes. Elle gardait, elle aussi, dans cette humble besogne, toute sa grâce et toute sa dignité. Son rôle bienfaisant les rehaussait encore.

Après la soupe, un ragoût, des choux-fleurs avec une bonne sauce blanche que Marceline avait soignée. Une salade imprégnée de fraîcheur printanière. Enfin, des jcuiUctés à la roulil iii'c, féminine

gâterie à quoi avait songé Ghislaine, en passant devant le pâtissier.

Durant tout ce repas, la conversation était animée, joviale, sans jamais tomber dans la gaillardise ni môme dans la rudesse des mots, tant ces femmes, la vieille dame, la jeune fille et l'honnête servante, inspiraient à ces hommes une saine liberté, toute mêlée de respect.

C'étaient surtout des récits de guerre

— Ah ! si t'avais vu ça à la Fère-Gliampenoise!... Eh ben, mon vieux !

— Et dans les tranchées, à coté d'Yjtrcs !

— Vous y étiez, vous, Martin?

• — Non, mademoiselle, mais j'étais à Soissons.

— Ah ! là, là, ce qu'ils nous en ont fait voir.

— Nous aussi. C'est pas pour dire, mais on leur z\'n a tué des bonhummes.

Et l'image du grand drame passait, naïvement évoquée par ces troupiers simples qui n'en avaient vu qu'une ou plusieurs scènes, mais qui traduisaient des impressions vraies, les ayant vécues.

Au café, — surtout au pousse-café, — l'on s'attendrit. La reconnaissance commenya de s'exprimer en formules touchantes.

— On ne sera jamais si bien qu'ici.

— Moi, je me rappellerai de Chinon. -— Et dos fricots à Marceline.

— Autrement, on n'oubliera pas ces dames non plus, lança le Bordelais qui, élève-jardinier dans le civil, se piquait de savoir-vivre.

Ses camafades n'eussent pas osé exprimer aussi directement à madame de Versenne ni à mademoiselle de Gelrode leur gratitude. Ils se contentaient de paroles vagues, laissant deviner leur sentiment, comme font les humbles, et l'enveloppant de cette forme impersonnelle qui souvent prend Tallure d'une sentence.

Quelque imparfaits que fussent leurs remerciements, la maîtresse du logis se jugeait, par eux, payée de toutes ses peines. Ghislaine était touchée de la délicatesse de ces soldats français, et de grosses larmes tombaient des yeux de Marceline jusque dans les plats vides qu'elle emportait.

Après le déjeuner, on brusqua les adieux.

Quand, dans la fumée bleue des cigarettes et des pipes, les soldats furent partis pour la gare en flânant comme de grands enfants, madame de Versenne dit seulement :

— Combien, parmi eux, reviendront?

Puis, secouant cette pensée triste :

— Je vais sortir, ma chère petite. J'ai encore, le temps de faire quelques courses avant notre déjeuner à nous.

— Moi aussi, madame, répondit Ghislaine, je vais profiter de cotte heure de liberté pour aller

revoir radiuirable panorama que j'ai Jôcouvorl. avant-hier, au château.

— Vous êtes une artiste, Ghislaine.

— Non, mais j'aime les belles choses, Et cette vue... Seulement, vers la fin de l'après-midi, le soleil éblouit du côté du couchant. Il me semble que, toute la matinée, on doit voir très loin dans cette direction-là, jusqu'à Gandes peut-être, ou même jusqu'à Saumur.

— Je crois que l'on ne voit ni Saumuf ni Gandes, mais c'est très joli. Allez voir. A tout à l'heure.

Elles se quittèrent à la porte de la maison. L'une suivit le quai, l'autre prit les ruelles qui mènent au château.

Le pas de la jeune lille n'était point, ce matin, retardé par la nécessité de se régler sur le pas de Guy. Elle marchait, alerte et rapide, sur l'inégal pavé des rues tortueuses, vision de jeunesse à qui les vieilles gens sur leur seuil souriaient, à qui semblaient aussi sourire les vieilles choses qu'elle éclairait comme d'un rais de soleil en passant.

Elle eut bien vite atteint le faîte du coteau, gagné la porte gothique de la tour de l'Horloge, pénétré dans l'enclos d'où se dégageait, aujourd'hui qu'elle y entrait toute seule, plus de charme, peut-être, parce qu'il régnait plus de silence.

Elle ne s'attarda point aux logis royaux. Elle nlln. sans s'.irrètor, jusqu'à ce donjon du Goudroy

qui servit de demeure à Jeanne. Elle y entra. Elle gravit l'escalier de pierre, aux marches usées, obscur en bas et clair en haut, qui conduit à l'étage où fut logée la petite Lorraine. Car cette chambre bénie qu'elle avait seulement entrevue l'avantveille, Ghislaine voulait, ce matin, plus longuement la contempler. Des détails, en effet, qu'elle avait négligés, lui apparaissaient maintenant : cette manière dont les pierres autour de la pièce sont disposées, formant de petits casiers réguliers qui servaient sans doute à déposer des munitions ; la cheminée dont l'âtre est encore noirci à l'endroit que mordait la flamme ; l'escalier, enfin, montant un peu plus haut, bien que la voûte céleste soit la seule qui protège la chambre de la Pucelle dans le donjon effondré.

Ghislaine gravit encore ces quelques marches, et tout à coup le paysage, embrasé l'avant-veille, se montra, paré de nuances exquises par la lumière du matin.

Au premier plan, c'étaient des vignes, inclinées au midi sur des pentes très douces où deux routes au sol jaunâtre traçaient, avant de se rejoindre, de gracieux lacets. Plus loin, un château blanc et de blanches villas parmi des sapins noirs. Une petite ferme, aux toits de tuiles, dont l'ocre était pareille à l'ocre des chemins. Enfin, sur une crête, les mnisnns de Snint-Lounns.

Aux yeux de Ghislaine la solitude accroissait le charme de ces choses. Elle était là, tranquille, accoudée à ces pierres, dans cette tour en ruines. Rien ne l'y pouvait troubler et son âme songeuse, malgré tous ses deuils et toutes ses douleurs, y goûtait des minutes de paix...

Mais un pas froissa l'herbe qui pousse au pied de la tour, un pas traînant et lent que, sans avoir encore vu personne, Ghislaine tout de suite reconn\it.

— Lui !... Il savait donc?...

Non, il ne le savait pas. La jeune lille, à Fréteval, n'avait point annoncé qu'elle reviendrait ici ce matin... Alors, pur hasard?... Ou bien, quoi?... Par (juelle sorte d'aimant, l'un et l'autre, ici, étaient-ils attirés?...

— Il ne me verra pas. Quand il sera plus loin, tournant h dos, je quitterai le donjon. Je rentrerai très vite chez madame de Versenne.

Un instant de réflexion, et ce projet fut abandonné. Cette fuite, si Ton venait à la découvrir, aurait un sens douteux que ne pouvait avoir la fortuite rencontre. Mademoiselle de Gelrode était de celles qui croient que l'on a tort de ne pas agir franchement, au grand jour, et qui savent que la vérité sauve.

Elle alla droit à Guy, quand elle eut descendu l'escalier du donjon el qu'elle en fut sortie. Il était

assis sur le banc où tous deux avaient pris place J'avant-veille, et ne la voyait pas venir. Elle l'aborda très simplement.

— Je ne savais pas que vous eussiez l'intention de venir ce matin ici.

Il se leva, dans un sursaut.

— Vous, mademoiselle !

Avec beaucoup de calme, elle sourit de sa surprise.

— Ne m'aviez-vous pas dit qu'il fallait voir ce panorama, le matin?

— C'est vrai.

Elle lui expliqua le départ des convalescents, la manière dont elle avait voulu employer l'heure de liberté dont elle disposait.

A son tour, il raconta :

— Moi, c'est la faute de Françoise, si vous me voyez là.

— Ah !...

— Oui. A peine étiez-vous partie qu'elle entre dans ma chambre sans frapper. « Veux-tu venir avec moi, à Chinon, Guy ? » Vous savez, de sa petite voix volontaire et llûtée. J'étais furieux, surtout en pensant que vous veniez de faire la route à pied, mademoiselle, alors qu'il eût été si facile de vous conduire avec nous "en voiture, en partant une demi-heure plus fut.

J'.'iime henucoup fniro la rouln n pied... Mûip

niacluini' do Méan ne vous a pus accompagné jusqu'au château?

— Le château ne l'intéresse guère. Elle est venue à Chinon pour faire des commissions. Et vous ne savez peut-être pas ce que c'est, mademoiselle, une femme qui fait des commissions.

— J'en fais quelquefois, moi aussi.

— Ce ne doit pas être la même chose. Les Françaises ont pour cela une spécialité.

— Vous croyez?

— Vous n'en douteriez pas si vous aviez, comme moi, toute la matinée, attendu ma cousine Françoise.

— Vous l'avez attendue longtemps?

— Je l'attends encore. En arrivant, elle me dit : « — Tu sais, Guy, à dix heures, sans faute,

devant l'hôtel de France. Dépêche-toi de faire ferrer le cheval.

» A dix heures, le cheval était ferré, mais ma cousine n'était pas là. J'attendis, patiemment d'abord, écoutant avec philosophie l'horloge de l'hôtel de ville sonner dix heures et quart, et puis dix heures et demie. A onze heures moins vingt, Françoise apparut.

« — Enfin, te voilà !

<( — Oui, mais je ne suis pas prête.

« — Dans combien de temps ?

« ~ Je ne fais que commencer.

« — Y en a-t-il pour une heure ?

« — Au moins.

)> Que faire pendant cette heure ? Je me suis décidé à remonter au château et à venir m'asseoir

— Cela ne vous a pas trop fatigué?

— Non. Le docteur a raison. Phis je marche, mieux je marche. Mais je suis furieux contre Françoise. Elle est insupportable.

— Oh ! vous lui pardonnerez. ^

— Je ne sais pas.

Il plaisantait. Mais Ghislaine tout à coup se disait que l'instant était venu pour elle d'apprendre s'il n'y avait pas eu, entre Françoise et Guy, un autre sentiment que cette amitié dont ils ne se cachaient point. N'avaient-ils jamais été que des camarades, riant ensemble souvent, se taquinant parfois, ou bien le ton léger de leurs causeries cachait-il une plaie secrète de leurs cœurs? S'étaient-ils naguère aimés?...

Mademoiselle de Gelrode voulait aujourd'hui le savoir. Pourquoi? Elle l'ignorait encore. Cette ignorance, lui ôtant tout motif de combattre sa curiosité, ne faisait que l'accroître, lui permettait aussi d'interroger avec plus de hardiesse.

— Vous avez toujours été très bien ensemble, madame de Méan et vous?

— Toujours, ça c'est vrai.., sauf ces petites

LA HÉFUGIÉE 207

brouilles connue celle de ce matin. Ce sont des bouderies d'une heure qui ne font qu'entretenir l'affection.

— Bien sûr.

Il y eut un court silence. Le jeune homme regardait, au bas du coteau, la rivière onduleuse que lo reflet blond des peupliers festonne.

Puis il releva la tête. Et, d'un ton un peu âpre :

— Une seule fois, dit-il, j'ai été sérieusement fâché contre Françoise.

— Quand?

— Lorsqu'elle s'est mariée.

Les yeux toujours fixés sur la vallée où, dans la douce lumière, Fréteval apparaissait au loin comme une île d'ombre, Guy ne voyait pas la jeune tille Il ne put rémarquer la subite altération de ses traits. Comme se parlant à soi-même, d'une voix sourde il poursuivit :

— Oui, absurde, absurde ce mariage!

Entraînée par son désir d'être complètement

renseignée, Ghislaine discuta :

— Monsieur de Méan, dit-on, a de très belles qualités.

Peut-être. Il n'a pas celles qu'il eût fallu.

— Pensez-vous donc, monsieur, hasarda encore la jeune fille, que l'on doive se ressembler comme caractère pour pouvoir... s'entendre?

— Je ne dis pas cela, repartit Guy avec plus de

feu. Ju prétends seulement qu'il i'allait à ma cousine Françoise autre chose que cet archiviste incapable de la comprendre.

— Pourquoi l'a-t-elle épousé?

— Ah! pourquoi?... pourquoi?...

Il eut un rire sec. Il reprit :

— Je ne suis pas apte, mademoiselle, à lire dans le cœur des jeunes filles. Je ne sors pas.de l'École des Chartes, moi, et je ne déchiffre pas les indéchiffrables écritures. Je n'ai guère aimé que les chiens, les chevaux, l'auto, un peu la musique et beaucoup la danse... Rien de tout cela n'a pu me servir à savoir quelles furent les pensées de ma cousine Françoise.

Une amertume perçait dans l'accent, dans la voix, dans le geste saccadé de la main, tenant la canne et frappant, par instants, le sol.

Il se leva.

— Je vous ennuie, mademoiselle, avec ces racontars. Il faut d'ailleurs que j'aille retrouver ma cousine. C'est elle maintenant qui doit m'attendre.

Elle inclina la tête. Elle dit :

— Vous avez raison, monsieur. II est onze lieures et demie. Madame de Méan est certainement prête, et, à Fréteval, on vous attend.

— Vous ne revenez pas avec nous?

— Non. Je déjeune chez madame de Versenne. Et j'ai le temps.

Pour bien inoiilrer qu'elle ne voulait pus \c suivre, elle s'assit sur le banc qu'il venait de quitter. Lui, s'éloigna.

A présent Ghislaine était seule dans ces ruines, seule en face du paysage que Tavant-veille ils contemplaient ensemble, que tout à l'heure encore Guy regardait. Ses tumultueuses pensées ne s'harmonisaient pas avec la douceur de la vallée tranquille. La paix qui régnait sur les choses, n'était point dans son cœur.

La pouvait-elle garder, cette paix bienfaisante, après les mots que venait de prononcer Guy? 11 était, pour elle, évident, à cette heure, que ses soupçons ne s'étaient point égarés, que Guy, quand il blâmait le mariage de Françoise, ne parlait pas seulement en cousin, en ami, mais qu'il parlait en homme ayant souffert.

Et, de cette souiïrance-Ià, Ghislaine elle-même souffrait. Il lui était insupportable de penser que Guy avait aimé Françoise, que, chez lui, tant d'amertume trahissait encore tant de douleur.

A son tour elle quitta le banc où, depuis quelques minules, elle demeurait prostrée. Elle erra, au 'hasard, dans les ruines. Elle alla revoir le donjon du Coudray, tâcha de s'absorber dans les glorieux souvenirs que peu d'instants auparavant elle s'était plu à évoquer. Revenue dans le château du

Milieu, tJK' visita les prisons souterraines, essayant de se persuader que ses peines à elle n'étaient rien quand on les comparait à ce que les captifs, plongés dans ces cachots, avaient jadis souffert. Mais ces tentatives de raisonnement ou (te diversion furent vaines, et elle vint s'accouder à Tune des fenêtres des logis royaux, le cœur toujours ('treint d'une indéfinissable et mortelle tristesse.

Quelle en était la cause?... Elle hésita, d'abord, à se le demander. Nous sommes presque tous enclins à ne pas pénétrer le mobile secret d'un sentiment auquel nous savons que nous devrons renoncer quand nous le connaîtrons mieux. Mais Ghislaine de Gelrode était une âme loyale qui ne cédait pas longtemps à la tentation de se réfugier dans le périlleux dédale d'explications obscures. Il lui fallait de la clarté. De môme que son regard se plaisait à fouiller, par delà les toits de la petite ville, la verte vallée et les horizons bleus, elle voulait découvrir de soi-même jusqu'au plus mystérieux repli.

Elle réfléchit. Elle se regarda, impitoyable à dévoiler son mal. Et tout à coup, ce fut un cri, cri de franchise qui, en même temps, l'inonda d'une joie indicible et la tortura d'un remords :

— Ah ! mon Dieu, dit-elle, à voix presque haute, je souffre... je souffre... parce que je l'aime...

Elle eut peur de l'écho lui renvoyant les mots

qu'elle avait dits, pourtant, comme en un murmure. Elle s'assura qu'elle était seule... Oui... \i n'y avait autour d'elle que les murs, encore debout, du vieux logis. Nul être humain n'était parmi ces ruines. Pour percevoir un signe quelconque de vie, il fallait écouter les bruits de la petite ville, montant dans Tair pur et venant jusqu'ici : cris joyeux d'enfants sortis de l'école, pas sonores martelant le pavé des ruelles, grelot d'une bicyclette, ronflement d'une automobile, trot sec d'un mulet aux sabots étroits. Il fallait regarder ce qui, dans la vallée, paraissait se mouvoir et vivre : une voiture, là-bas, par delà le faubourg, sur la route blanche et droite fuyant vers Saint-Lazare ; de rares passants qui franchissaient le pont ; le courant de la Vienne, ailleurs calme, s'animant, argenté, prèr. des piles ; plus près, les fumées montant des cheminées de briques encadrées de pierres blanches, s'attardant, indécises, entre les toits pointus dont leur panache, plus clair, d'un geste caressant venait frôler l'ardoise.

Oui, Ghislaine était seule. Sans que nul l'entendit elle pouvait se redire : « Je souffre, parce que je 1 aime. »

XTV

Page 1