PAROLE DONNEE
Pouvait-elle, sanç souffrir, l'aimer? N'était-re pas un malheur, ce sentiment germé, presque à son insu, dans son cœur, sentiment qu'avaient fait grandir sa reconnaissance et sa pitié? Car, elle s'en rendait compte maintenant, dès l'entrevue de Bruges, Guy de Souzay lui avait plu. Il avait exercé sur elle un de ces attraits, mêlés d'effroi, qui sont souvent les plus irrésistibles. Et, sans les préventions de M. Van den Berghe, Ghislaine n'y eût point résisté. Mais qu'était-ce donc ce passager attrait, comparé à ce qu'elle éprouvait depuis qu'elle vivait ici? Tout avait contribué à la porter vers Guy : et racciK'il qu'elle avait trouvé à Frétovid, et cctti; douce nf.coiilinnjinc.f d'v vivre.
et, plus tard, raiïcctui'use compassion que lui avait inspirée le blessé. Elle s'était, avec les siens, tourmentée quand on n'en recevait pas de nouvelles. Elle s'était, comme eux, réjouie quand on l'avait su sauvé. Puis, quand elle l'avait vu arriver, maigre et pâle, le visage aminci par cette barbe noire dont Françoise s'était moquée, les yeux entourés d'un cerne bleuissant, les mains exsangues et comme décharnées, elle avait senti, plus que jamais, s'émouvoir son âme compatissante, en même temps qu'elle avait admiré « ce je ne sais quoi d'achevé » donné par la souffrance.
Oui, c'était un malheur qu'elle l'eût trouvé distingué, délicat, spirituel, qu'elle se fût inquiétée pour lui, et que, depuis, assise près de sa chaiselongue, elle l'eût plaint. C'était un malheur, puisque cet amour était sans espérance.
Quel espoir Ghislaine eût-elle pu conserver? Guy avait aimé Françoise. De ce souvenir il ne se détachait pas. En songeant à cela, la jeune iille allait jusqu'à se féliciter d'avoir dit « non », un jour, car elle n'eût point voulu d'un cœur tout plein d'une autre et répondant à sa tendresse par un regret.
Et puis, Otto !... Si à Guy elle avait dit « non », elle avait dit « oui » à l'Allemand, jadis le commensal et l'ami de son oncle, aujourd'hui ennemi juré de sa patrie, et combattant contre elle dans ces hordes destructrices dont les méfaits évoquent
ies plus sombres images. Ah ! le crime de l'Allemagnc, pas plus à Otto von Rednitz qu'à un autre, mademoiselle de Gelrode ne le pardonnerait. Mais tant qu'il nh l'aurait pas lui-même relevée de sa promesse, elle se regarderait comme tenue à n'en point faire d'autres, car elle était de ces consciences (jui, même vis-à-vis d'un parjure, ne se parjurent pas.
Ainsi, le jeune comte de Souzay ne pouvait pas l'aimer ; elle resterait, elle, la fiancée d'Otto von Rednitz, sans jamais consentir à devenir sa femme. De ces deux faits, regardés comme indiscutables et certains, Ghislaine tira une conclusion qui, peutêtre, n'eût pas paru absolument logique à toute autre qu'à une jeune fille à qui manque l'expérience, et qui aime.
Elle se dit : « Je ne me marierai pas. L'Allemand n'est pas en droit d'exiger que je l'épouse. Luimême, s'il lui reste un peu d'honneur, jugera monstrueux d'unir à la race des victimes la race des bourreaux. Je ne serai jamais, non plus, la femme de Guy. Je ne serai jamais la femme d'aucun autre. Alors?... »
Alors, isolée, n'ayant près d'elle personne à qui pouvoir poser le délicat problème, elle fut aisément entraînée à le résoudre selon le penchant de son cœur. Insensiblement, elle se laissa séduire par le rêve d'im secret et platonique amour. Elle en avait connu, dans son pays, de ces vieilles filles
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vivant une vie embaumée d'un souvenir. L'élu de jadis était mort, ou bien, — pire destin, — devenu inlidèle. Mais l'amour incompris, ignoré, survivait, ('/était, en ces cœurs vieillissants, comme un trésor caché. Elles avaient aimé sans jamais le dire ; elles mourraient, paisibles et pures, emportant leur cher secret.
Ghislaine ferait ainsi. Elle l'avait, en soi-même, dé<idé. Les circonstances l'aidaient à juger raisonnable cette résolution naïve.
Un était en avril. Après le dur hiver, renaissait, avec les beaux jours, l'espoir des victoires prochaines. Du front, le marquis envoyait, presque chaque jour, les plus optimistes nouvelles. Se sentant de mieux en mieux, Guy parlait déjà de repartir. La jeune Belge se voyait rentrant dans son pays délivré. De France, elle rapporterait, avec la joie de mieux connaître cette nation que, devant elle, on avait calomniée, le souvenir du jeune Français aux manières élégantes, à l'esprit délié, qu'elle avait cru insouciant et léger, qui s'était révélé dans les combats si naturellement brave, dans la souffrance si simplement, si gaiement courageux. Et elle pourrait le garder, lointain, cher, inconnu de tous, inconnu surtout de Guy lui-même, ce souvenir. Dans la Belgique reconquise, elle vieillirait avec lui. Si la guerre l'avait faite pauvre, elle se retirerait dans quelque humble
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couvent. Si sa fortune était, avec sa patrie, recouvrée, elle l'emploierait au soulagement des malheureux. Quand elle serait toute grise, comme madame de, Versenne, elle aurait pour les affligés, les malades ou les pauvres, la même souriante bonté. Que d'âmes généreuses voyant, pour elles, fuir le bonheur, ont fait le rêve admirable de le donner aux autres !
Ce rêve était une réalité pour la femme qu'eût voulu imiter Ghislaine. Sans bruit, en ne négligeant rien de ses affaires, ni de ses relations, ni de ces petites obligations mondaines qui s'imposent dans certains milieux, madame de Versenne, du matin au soir, tous les jours, se dévouait. A présent qu'il n'y avait plus, chez elle, que deux soldats blessés, on eût dit qu'elle s'ingéniait à trouver d'autres occasions d'exercer sa charité. Pour faire obtenir des allocations ou des secours aux femmes de mobilisés, elle multipliait les démarches. Si elle savait quelque famille d'ouvriers ou d'artisans dans la gêne, elle courait tout de suite vers ces pauvres ; elle leur apportait, non seulement l'aumône que lui pouvait permettre l'administration sage de ses modestes revenus, mais aussi des mots de réconfort, et, par-dessus tout, le rare talent qu'elle devait à la fois à son tact mondain et à sa vertu, de savoir parler comme en un snlon dons In plus sordide mansarde.
Régine cl Cîliislaine avaient toutes deux gardé l'habitude de venir, à tour de rôle, chez madame de Versenne. On lui renverrait sans doute d'autres blessés, ceux-ci pouvaient arriver presque à Timproviste et il fallait se tenir prêtes à les recevoir toujours. Mais en attendant qu'ils vinssent, les deux jeunes filles suivaient leur vieille amie, s'initiaut avec elle à sa vie bienfaisai^te. Leur apprentissage n'était pas sans charme. Elles aimaient, l'une et l'autre, ces courses charitables dans les vieux quartiers de Ghinon, elles aimaient surtout les misérables qu'elles apprenaient à connaître. Un chérit si vite ceux à qui l'on se dévoue !
Et puis c'était le retour dans la grande maison blanche où l'on vivait une vie active en même temps que paisible, travaillant pour les pauvres et pour les soldats, ayant devant soi l'eau calme de la rivière, la verdure naissante des platanes du quai, ayant pour compagne madame de Versenne et sa conversation aussi aimablement instructiv(> qu'était édifiant l'emploi de ses journées.
— Ghislaine, dit, un soir, Françoise, c'est moi demain matin qui vous conduirai à Ghinon.
— Mais je n'ai pas besoin que l'on me conduise, )nadam(\ J'y vais toujours à pied.
- Gettc lois-ci vous y i'"'''^ <'" voiture
— Laissez-vous faire, mademoiselle, intervint Guy en riant, ma cousine cherche une victime.
— Comment ! Une victime ! Voyez-vous cet insolent !
Retirant l'une de ses aiguilles du bas de soldat qu'elle tricotait, elle en asséna un coup sur les doigts du jeune homme. Gela ne fit que l'inciter à poursuivre :
— Je dis bien, une victime. N'est-ce pas moi. l'autre jour, qui ai tenu ce rôle pendant que tu achetais tout ce que peuvent contenir les magasins de la ville?
— Ah ! je vais te plaindre ! s'exclama la jeune femme. Tu savais te consoler par d'agréables rencontres.
Ghislaine rougit un peu. Cependant madame de Méan l'avait, depuis quelque temps, tellement habituée à ce genre de taquinerie qu'elle n'en était pas, outre mesure, émue. Elle se mettait, d'ailleurs, peu à peu, au diapason de ces disputes à la fois alïectueuses et mordantes qui l'avaient d'abord étonnée, parce que, généralement mal comprises des étrangers, elles sont une des formes préférées de notre humour.
— Vous avez raison d'employer le pluriel, madame, répliqua-t-elle, car si monsieur de Souzay n'avait rencontré que moi, il aurait eu, je crois, du temps de reste pour s'ennuyer.
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Amusée di' cette réponse, Françoise la regarda, ses grands yeux, si changeants, pétillant de malice. 11 était clair qu'elle mourait d'envie d'ajouter quelque méchanceté. Elle triompha de ce désir et eiit seulement :
— Alors, vous venez demain matin avec moi? ('/est gentil, très gentil... Voudrcz-vous m'aider à choisir un « Jean-Bart » pour Minouche et, pour Coco, sa première culotte?...
— Tu as encore à leur acheter quelque chose ! s'écria Guy. La dernière fois, tu leur as rapporté trois chapeaux à chacun et un nombre incalculable de vêtements divers.
— Je veux tout rendre.
— Comment, tout rendre? A qui?
— Aux magasins, parblou ! Les magasins de Chinon sont à l'instar des grands magasins de Paris. C'est tout à fait dernier cri. C'est une capitale !... Alors, entendu, Ghislaine, vous voudrez bien m'aider? Vous avez très bon goût.
— .Soyez lière, mademoiselle, plaisanta encore Guy. C'est un brevet que ma cousine n'accorde pas à tout le monde.
— Pas à toi, en tout cas, riposta vivement Françoise. Quand je pense que tu as le mauvais goût de conserver cette barbe ! Pourquoi, voyons? Elle est affreuse.
— Tout simplement parce qu'elle est encore
plus kiide quand elle coininence à pousser, et que je ne veux pas avoir à traverser cette période désagréable lorsque, bientôt...
— Bientôt?..,
Le jeune homme prit un ton sévère que Ghislaine ne lui connaissait pas.
— T'imagines-tu, dit-il, que je ne vais pas retourner me battre parce qu'une égratignure...
— Egratignure !... Égratignure !...
— Ah ! ça, tu crois que je vais rester indétiniment ici, quand tout le monde est au feu : mes camarades, mon père, même ton mari?...
Les longs cils de Françoise s'abaissèrent un instant, et Ghislaine crut voir qu'elle pâlissait un peu. Mais, très vite, elle reprit sa mine insouciante.
— Oh ! mon mari..»
— Quoi? Ne nous as-tu pas annoncé, il y a quelque temps, qu'il était parti pour une destination inconnue, et, depuis, qu'il était sur le front?
— Je l'ai dit. C'est vrai. Et puis après?... Il fait comme tout le monde.
— Eh bien, moi aussi.
C'était l'une des très rares occasions dans lesquelles Ghislaine eût entendu la jeune femme parler de M. de Méan. D'ordinaire elle n'en disait rien. Et mademoiselle de Gelrode, un peu scandalisée de ce silence, y trouvait encore un motif de croire que Françoise et Guy s'étaient aimés.
LA REFÎ'GIKE 221
Lf lendemain, de bonne heure, la voiture fui attelée. Ghislaine et Françoise y prirent place ensemble.
La matinée était charmante. Elle succédait à un jour orageux et à une nuit pluvieuse. Sous le ciel redevenu bleu, la terre, de grâces nouvelles, dès l'aube, s'était parée. Les fleurettes blanches, les boutons d'or, faisaient des prés un immense parterre. De ces diaprures aux nuances tendres, les gouttelettes restées dans les corolles ou sur les herbes avivaient encore l'éclat. Aux branches des peupliers se dessinaient les feuilles. Mille gazouillis timides, çà et là, s'essayaient, et même, par instants, éclataient les trilles d'un rossignol un peu pressé.
Françoise, nonchalante, tenait mollement les rênes. Le vieux cheval allait de son allure lente, mais élégante encore, ainsi qu'il convenait à la distinction de sa race. Il relevait orgueilleusement la tête, et, de lui-même, hâtait le pas pour dépasser les carrioles venant de Beaumont-en-Véron, do Savigny ou d'Avoine.
Ni la jeune femme ni la jeune fille ne parlaient. Elles n'avaient guère accoutumé de se trouver en tête à tête. Toujours Guy, Régine ou madame de Souzay étaient entre elles. Depuis l'arrivée de Françoise à Fréteval. jamais peut-être elles n'avaient passé seule à seule \\n quart d'heure.
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Et Domino mettait bien vingt minutes à faire la grande lieue qui, do son écurie, séparait la ville.
Ghislaine' s'effrayait un peu du mutisme de sa compagne. Quelle en était la cause? Madame de Méan était-elle plongée dans Fadmiration des grâces printanières que le joli chemin sous ses yeux déroulait? Cela semblait peu conforme à sa nature moins contemplative que rieuse. Ne préparait-elle pas plutôt, en silence, quelque malice? Ghislaine avait remarqué qu'elle était, plus que jamais, enfant terrible les jours qu'elle se taisait longtemps.
Comme pour donner raison à cette hypothèse, la jeune femme, soudain, demanda :
— Comment trouvez- vous mon cousin Guy?
La jeune fille ne répondit pas tout de suite.
L'imprévu de la question ne pouvait que l'embarrasser. Toutefois elle se ressaisit assez vite. Et. très calme, ayant, par une inspiration subite, découvert le biais qui convenait :
— Je le trouve mieux, beaucoup mieux. Il marche bien, maintenant. Cependant je no le crois pas encore en état do retourner se battre.
— Parbleu ! Ce serait fou ! approuva Françoise, feignant de ne pas comprendre qu'en parlant de la santé du blessé, la jeune fdie avait adroitement éludé le sens gênant de son interrogation.
Elle n'insista pas, Elle redevint, durant" quelques
LA REFUGIEE 22o
minutes, sileiu-ioiiso. Puis, tout m jouant avec le fouet :
— Croyez- vous que Régine va se laisser faire?
— Par qui?
— Par sa mère, voyons. Vous savez bien que ma tante veut lui faire épouser cet imbécile...
— Personne ne m'a rien dit. Mais j'ai ciu deviner, en efl'et, que...
— Que sa mère veut la sacrilier à une question d'argent. Elle n'est pourtant pas méchante, ma tante. C'est une très bonne femme, malgré sa tète de cheval, sa tournure de gendarme et les airs de pimbêche qu'elle prend quelquefois, — beaucoup par timidité. Seulement, voilà, elle tient les cordons de la bourse. Et, pas facile, quand il s'agit de casquer. \'ous comprenez, les Souzay ont une très jolie fortune. Beaucoup de gens s'en contenteraient. Mais ils dépensent trop. Mon oncle a toujours été un panier percé. Il a fait des entreprises grotesques. Il tient à cet équipage qui le ruine. Alors, on est acculé à cette alternative : ou marier sa lille avec un riche idiot qui n'exigera pas de dot, nu vendre Fréteval.
— Vendre Fréteval ! s'écria Ghislaine. Cette vieille propriété de famille, et si jolie !
— Oui, c'est joli. Ça se vendrait bien, et ça no rapporte pas un sou. Au contraire. Ah ! ça ferait bien l'afTaire d'un Américain.
224 l.A RÉFUGIÉE
Elle imita runii(iiieiuenl lo Ion d'un commissairopriseur :
— Château historique, en Touraine, de la meilleure époquç de la Renaissance, meublé dans le style du temps. Motte féodale, chapelle, orangerie, vastes communs. Parc bien planté. En plein rapport. Futaies et taillis. Au bord d'une rivière poissonneuse. Voisinage d'une forêt. Pêche et chasse. Proximité d'une gare d'express. Quatre heures de Paris.
— Ce serait atroce ! protesta la jeune fille.
— Que voulez- vous?... Ça ou Clermault. Y a pas de milieu.
— Je vous demande pardon, madame, insista Ghislaine. Il y aurait moyen de réduire les dépenses.
— D'accord. Mais, vous savez, quand on a des habitudes.
— La guerre va les avoir rompues.
— Ce serait un fameux service qu'elle rendrait aux Souzay... surtout à Régine... parce que Guy. lui, n'est pas embarrassé. Il se mariera quand i voudra. Et, vous savez, sa femme sera très heureuse. Elle ne souffrira pas de la gêne de ses parents, parie que lui est rangé, sérieux... bien plus sérieux qu'il n'en a l'air. Oui, vraiment, c'(>st un charuuiat garçon.
Pour faire cet éloge, Françoise, contre son habitude, était dev< iiu'" grasc Dans sa voix perçait
LA iiLI L(jiLL 'llo
même uii peu d'éiiiotion. Et Ghislaine ne savait pas si elle devait être contente d'entendre louer ainsi les qualités qu'elle-même avait discernées, ou fâchée d'entendre vanter Guy par cette rivale. On approchait de Chinon. Il n'y avait plus que la largeur de la route, entre la Vienne et le coteau. Les maisons se touchaient. On voyait déjà les platanes du quai Ghârles-VII, et, plus loin, trapues, les douze arches du pont. A gauche, au-dessus de la ville, s'avançait en éperon, archaïque et fruste, la haute tour du Moulin. Couronnées de verdure, des courtines la reliaient à la tour de Boissy derrière quoi se devinaient, des logis royaux, les pittoresques ruines.
— Oui, reprit la jeune feiuuie, c'est Kégine que je plains le plus. Elle est si gentille !...
— Délicieuse, approuva Ghislaine, — cette fois sans réticences.
— Vous trouvez, n'est-ce pas ?
— C'est, depuis longtemps, mon amie.
— Ah 1 c'est vrai, vous l'avez connue là-bas, chez les bonnes sœurs. Moi, je me suis fait mettre à la porte de deux ou trois couvents. J'étais trop mauvaise tête, et puis je singeais trop bien la supérieure. Mais Régine, c'est pas ça... Très gaie... Raisonnable en même temps... Fine, douce, même câline... sachant tout comprendre et pourtant candide... La vraie jeune iille...
22b LA lŒFUGItE
— La jeune fille française.
— Et rudement jolie, avec ça !... Si e/est pas dommage de la voir, pour sauver la maison de famille, accepter ce gros Clermault. Il est bcte comme ses pieds. Et puis,, trop vieux... Faut jamais prendre un vieux mari.
A peine avait-elle formulé cet axiome qu'elle éclata de rire.
— Sapristi, que c'est bête à moi de dire ça ! J'ai dix-huit ans de moins que Charles.
On arrivait. Au trot plus vite de Domino sentant proche l'écurie de riiôtel qu'il connaissait, on avait passé devant la maison blanche de madame de Versenne, devant le pont, devant Rabelais immuable sur son fauteuil de bronze. On contournait le terre-plein de la place, on était devant l'hote). Déjà Françoise hélait le garçon d'écurie. Essuyant du revers de la main ses lèvres humides de vin blanc, l'homme âgé, qui remplissait actuellement ces fonctions, parut.
— Voilà, mesdemoiselles, voilà !
— Il me prend pour une « demoiselle )>, dit à Ghislaine la jeune femme, ravie. Ça vaut dix sous de pourboire.
Et s'adressant à lui :
— Je suis mère de famille, mon brave.
A ce moment, elle posait son pied menu sur le brancard de la charrette anglaise ; elle sautait à
terre avec une légèreté qui semblait démentir son assertion.
Si les magasins de Chinon étaient à l'instar des grands magasins do Paris, aucun commis, aucune vendeuse n'y avait vu jamais une acbeteuse pareille à Françoise.
Elle avait une manière à elle de promener d'un « rayon « à l'autre ses pas nonchalants et son regard amusé, de faire tout haut ses remarques : i< Gentil, ça! » ou bien : « Épouvantable !... Costume de chien savant ! »
Klle commença par rendre tout ce qu'elle avait acheté huit jours plus tôt, mais ce fut pour procéder à d'autres achats, non moins importants, qui, sur la ligure des vendeuses, ramenèrent le sourire.
Ghislaine dut l'accompagner jusqu'à ce qu'elle eût trouvé le « Jean-Bart )< pour Minouche et la culotte pour Coco, puis s'esquiva, ayant argué que madame de Versenne, sans doute, l'attendait depuis longtemps.
Madame de Versenne ne l'attendait pas. A la maison blanche du quai Charles- VII, la jeune lille trouva Marceline toute seule, en face des deux blessés, et très troublée.
— Une dépêche... Madame n'est pas là... Je l'ai ouverte... Madame me l'avait dit, s'il en venait, de les ouvrir.
— Est-ce une mauvaise nouvelle?
— Non. Mais c'ci'i quinze blessés qui arrivent aujourd'hui.
— Où est madame de Versenne?... Je vais la prévenir.
— Ah ! où est-elle? Voilà justement la question. Attendez !... Madame m'a dit comme ça : « J'ai a (Taire chez monsieur d'Arzilly et chez monsieur Berthier. » Monsieur Berthier, c'est le notaire. Madame peut y rester longtemps.
— J'y vais. Monsieur d'Arzilly demeure bien rue de la Lamproie?
— Oui, une grande vieille maison avec, au fond de la cour, un beau jardin, le plus beau de tout Chinon.
— Et monsieur Berthier?
— Rue Phihppe-de-Comines. Ça se trouve un peu plus loin dans la Grand' Rue, sur la main droite aussi. C'est la rue où .est l'église Saint- Étienne, si mademoiselle connaît?
— Oui, je la connais.
— A propos, mademoiselle, je pense une chose. Vaudrait mieux, en passant, regarder dans les églises. Souventes fois, madame y entre pour faire, comme elle dit, une petite visite au bon Dieu.
— J'y regarderai, Marceline.
Par la rue Plantagenet, qui est en escalier, la jeune fille se rendit d'abord à Saint-Maurice. Les
LA RKFUGIEF 229
doux iiofs étaient vides. Ghislaine ne fit que s'agenouiller un instant. Elle s'attarda seulement, une minute ou deux, avant de quitter l'église, à regarder une fois de plus ce tableau de l'école flamande, attribué à Rubens et qui lui rappelait son pays. Puis, d'un pas rapide, traversant une grande partie de la ville, elle se dirigea vers la rue de la Lamproie.
M. d'Arzilly la reçut avec cette exquise politesse dont il était coutumier. Il voulut lui faire les honneurs de sa bibliothèque et de son jardin, l'assurant que madame de Versenne, qui venait de. sortir d'ici, en avait pour plus d'une heure chez le notaire. La jeune fille sut résister à tant d'insistance aimable. Sans tarder elle se rendit à l'étude de la rue Philippe-de-Gomines, oîi, contrairement aux prévisions de l'archéologue, madame de \'ersenne n'était déjà plus.
— Je la rencontrerai peut-être enfin à Saint- Étienne.
Ghislaine fit quelques pas et se trouva en face du large et haut pignon bordant l'étroite rue, rcmbellissant des sculptures délicates qui ornent la flamboyante ogive du grand portail. Elle poussa la porte rembourrée de crin, garnie de molesquine, elle entra. Elle descendit les marches qui mènent à la nef, en contre-bas de la rue. Elle fouilla du regard le long vaisseau, un peu sombre jusqu'aux lointaines verrières du chœur.
Une femme était là-bas, agenouillée sur Tun des prie-Dieu les plus voisins du sanctuaire. Ghislaine ne pouvait, d'ici, la reconnaître. Marchant sur la pointe des pieds, respectueuse et discrète, elle s'en rapprocha. Vers le milieu de la nef, elle s'arrêta net. Cette femme en prière n'était pas madame de Versenne. Sa taille grêle, ses épaules étroites, les cheveux blonds relevés qui dégageaient sa nuque firent que Ghislaine se dit, riant à part soi de sa méprise : « C'est une jeune fille. » • Elle allait se retirer quand elle perçut un bruit semblable à un sourd gémissement. Elle regarda, de nouveau, l'inconnue. Elle vit que celle-ci, la tête dans les mains, était secouée par un sanglot, l'^t, en même temps, Ghislaine réprima un cri de surprise. Ce n'était point une inconnue qui pleurait à genoux, toute seule, dans la pénombre, au pied de l'autel. (]'était Françoise.
LE PERII
Ghislaine était restée comme pétrifiée d'abord. Sa stupeur avait paralysé tout autre sentiment. Quoi ! la rieuse jeune femme, qui semblait se moquer de tout, elle était là en pleurs !
Depuis le début de son séjour à Prélevai, madenToiselle de Gelrode avait entrevu bien des contradictions, d'abord incompréhensibles pour elle, dans le caractère des gens qu'elle fréquentait. Rien qu'elle parlât notre langue, bien qu'elle eût été élevée par des religieuses venues de France, au milieu de jeunes fdles qui en venaient aussi, ««Ile avait eu peine à saisir la délicate complexité de l'âme française. Ce n'était que peu à peu ({ii'cllc s'était habituée à démêler bien des vertus sous des
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apparences frivoles, de sûres et profondes qualités sous lu désinvolture des manières et de l'esprit, du dévouement sous d'égoïstes dehors, de la ténacité même chez ceux qui affectent des goûts changeants, de familiales coutumes en dépit du verbiage mondain qui semble les mépriser, et, sous un scepticisme de parade, une foi souvent agissante.
Elle ne se fût point, pourtant, imaginée que Françoise pût cacher, sous ses hardiesses parfois choquantes, une âme pieuse, ni sous sa gaieté tant de douleur.
Quelle douleur?... Quand, sans avoir été entendue de la jeune femme prosternée, Ghislaine, à pas de loup, eut quitté l'église, ce fut la question qu'elle se posa.
Hélas ! la réponse, à son esprit défiant, se présenta bien vite. Sur quoi l'amie de Guy pouvaitelle donc pleurer? Que pouvait demander la femme* du vieux mari, accepté à la place du jeune cousin qu'elle avait aimé, que peut-être elle aimait encore?...
Madame de Versenne était rentrée chez elle avant qu'y fût revenue Ghislaine.
— Vous m'avez inutilement cherchée, ma pauvre enfant. En sortant de l'étude du notaire où je ne suis restée qu'un instant, j'ai pris le quai... Mais, comme vous êtes pâle! Qu'avez-vous donc, Ghislaine?
LA REFTTGIEE 2?.3
— Ce Ij'csl l'icn.
La vieille dame était trop discrèle pour msisLer. [1 fallait, d'ailleurs, s'occuper sans retard de préparer toutes choses pour recevoir les blessés annoncés. Tout le reste de la matinée y fut employé. Madame de Versenne avait ouvert sa grande armoire. Perchée sur une chaise, elle retirait de la tablette la plus élevée des draps en grosse toile, soigneusement plies, et fleurant la lavande. Elle les passait à Ghislaine qui, debout au pied de la chaise, les recevait au bout de ses bras tendus.
— Il faut nous hâter, reprenait de temps à autre la bonne dame, un peu comme un refrain. Nos soldats arrivent par le train de midi vingt-trois.
A midi les lits étaient faits, le repas était préparé ; dans la maison aérée, balayée, frottée, pas un grain de poussière, pas un objet en désordre. (^)uand s'arrêta devant la porte la voiture qui, de la gare, amenait les blessés, madame de Versenne et Marceline, toutes deux sur le seuil, les accueillirent en souriant.
C'était, cependant, une épreuve pour elles de recevoir ces nouveaux venus. Autant elles étaient attachées aux soldats qu'elles avaient soignés pendant quelques semaines, autant les visages inconnus leurs causaient toujours quelque effroi. Cette fois-ci encore, la maîtresse de maison et surtout la vieille servante examinaient avec une certaine
appréhension les figures basanées ou exsangues des hommes qui leur arrivaient, vêtus de la capote gris bleu, avec un sac de toile en bandoulière ; les uns portant encore dans l'atonie du regard, dans la démarche pesante, les signes d'une infinie lassitude, d'autres alertes et délurés, comme si l'épreuve des combats, même suivie du lit d'hôpital, n'avait fait que réveiller en eux de latentes énergies.
Par les quinze arrivants d'aujourd'hui, étaient représentées des provinces et des professions bien diverses. Il y avait un maçon, Limousin resté lent et lourd malgré six mois de tranchées; un Savoisien très dégourdi, revenu pour se battre de New- York, où il était garçon d'hôtel; un Parisien — de Paris — employé au Comptoir d'Escompte; un autre, vendeur au Bon Marché, tous deux simples et bons camarades malgré l'ascendant que leur donnaient leur situation demi-bourgeoise et la gloire d'être nés dans la capitale. 11 y avait un troisième Parisien dont la profession était peutêtre moins avouable ; on l'appelait Y Apache, mais, quel que fût son passé, ses compagnons de tranchée et d'ambulance proclamaient qu'il avait été comme régénéré par le métier des armes. Luimême disait : « Depuis que j'ai vu la mort de près, j'ai envie de bien vivre. «
Il y avait encore un cafetier de Rodez et un entrepreneur de Senlis, un canut lyonnais, un
menuisier de Beauiie, un Lillois, euisinier de bonne maison, qui, tout de suite, se proposa pour aider Marceline.
Les cinq autres étaient des paysans : un grand gars, svelte et blond, accoutumé de creuser les fertiles guérets de la plaine cauchoise, et droit comme sont, dans son pays, les fûts des hêtres ; un Breton trapu, taciturne et rêveur, qui, pour aller se battre, avait quitté, avec plus de chagrin peutêtre que les habitants des contrées plantureuses, son coin des landes de Lanvaux, entre Pleu(\adeuc et Rochefort-en-Terre ; un Béarnais, volontiers causeur, dont Faccent évoquait la cadence des eaux du Gave ; un Poitevin de la Gâtine, visage glabre, honnête à la fois et rusé, entre deux doigts de favoris, un de ces hommes que l'on voit, en blouse courte, sur les champs de foire des Deux- Sèvres, et qui, aux noces, chantent langoureusement «La jolie fille de Partenay » ; un Solognot, la face terreuse, mais s'écoutant parler et parlant bien, car c'est le pays de France où le langage est le jilus correct peut-être, cette région pauvre, plantée d»» bois tristes, au bord des étangs desséchés.
Au lioiit d'une demi-heure, madame de Versenne savait tout cela. Elle avait une si adroite mxinière de leur faire raconter leurs origines, leurs métiers et leurs vies !
A les entendre causer, ses craintes de l'arrivée
236 t. A RÉFUGIÉE
vite se dissipaient. Même V Apache ne l'elTrayait plus. Il avait, d'un air si contrit, découvert son bras pour montrer le tatouage spécial, marque de la bande à laquelle naguère il appartenait. Marceline était moins rassurée, bien que sa maîtresse lui rappelât doucement : « Tout péché avoué est à demi pardonné. » Elle ajoutait : « Je crois cet Apache tout à fait converti. En tous les cas, les autres sont assez nombreux et assez solides gaillards pour nous défendre. »
— Ça, c'est vrai. Madame a raison.
Et Marceline commençait de traiter les nouveaux venus avec la même maternelle sollicitude que ceux qui étaient partis.
Quant à mademoiselle de Gelrode, elle était aujourd'hui trop troublée par le spectacle inattendu qu'elle avait eu dans l'église Saint-Étienne, pour avoir l'idée de se livrer à une étude de caractères. Mais il n'est pas nécessaire de chercher à regarder pour voir, et Ghislaine, qui avait déjà soigné plusieurs escouades de convalescents et de blessés, voyait une fois de plus apparaître, en un saisissant raccourci, de curieuses variétés de l'âme populaire.
Gomme elle avait pu déjà en étudier plusieurs, il y avait des types qu'elle reconnaissait. Tout de suite elle distinguait le Breton du Méridional, le Poitevin du Bourguignon, le Savoyard du Nor-
mand. Mais à tous elle trouvait des qualités communes, A tous, jusqu'à présent, — et elle jugeait que ceux-ci, même l'Apache, ne feraient point exception, — à tous elle trouvait, qu'ils fussent lourdauds, gouailleurs ou fanfarons, de la bravoure, de l'endurance, de la délicatesse et de l'honneur.
Ainsi, en môme temps que les Souzay et madame de Versenne lui avaient appris quelles vertus se rencontrent dans l'aristocratie française, elle avait l'occasion de savoir ce que valent les hommes du peuple.
Des femmes elle n'avait, à sa portée, qu'un cxemplr^ire : cette humble servante qui, sans rechigner jamais, acceptait un énorme surcroit de travail, pour servir à sa manière la France.
C'était une véritable admiration qu'inspirait à Ghislaine la modeste, la laborieuse, la souriante et dévouée Marcehne.
Sa ligure n'avait pas d'âge. La ruche plate qui fait le tour de la coiffe chinonaise s'appliquait sur des bandeaux encore noirs ; noirs aussi étaient les cheveux que laissait voir la transparence du tulle dont s'enveloppe le chignon. Ses jambes et ses bras restaient infatigables comme à vingt ans. Pour admettre qu'elle n'était plus jeune, il fallait savoir qu'elle était grand'mère. Il fallait le savoir pour croire même qu'elle eût été mariée, tant sa taille
gardait de gracilité, ses yeux de virginale candeur.
Ghislaine, plusieurs fois, l'avait interrogée :
— A la fin de vos journées, vous n'êtes pas trop lasse, Marceline?
Elle avouait :
— Oh ! Mademoiselle, un peu. Aussi, le soir, je ne fais pas une prière bien longue.
— Il vous suffît d'offrir tous les mérites que vous gagnez, répondit la jeune fdle.
Mais l'autre, questionnant à son tour avec un touchant abandon et un touchant respect :
— Mademoiselle pense-t-elle que j'en gagne quelques-uns?
— Beaucoup.
— C'est que, voilà, quand je surs dans ma cuisine, le nez sur mon fourneau, ou bien dans le salon à soigner les hommes, je ne pense plus à dire au bon Dieu que je fais tout (;a pour la France et pour lui.
— Il compte tout, quand même, soyez-en bien sûre, affirma Ghislaine, qui d'un Père de l'Église se sentait, à cette heure, toute l'autorité.
Mademoiselle de Gelrode comprenait que, sur ce type unique, elle ne pouvait juger toutes les femmes, ni même toutes les duègnes ou soubrettes (le France. Mais la belle âme de Marceline, en leur faveur, l'incitait à conclure. Pour connaître de
LA lŒILGIi;!:.
quelle sève se nourrit une plante, ne sullit-il pas de goûter l'un de ses fruits?...
Aujourd'hui Ghislaine n'avait point le loisir de réfléchir à tout cela. Bien que l'on n'envoyât guère à la fonnation sanitaire de madame de Versenne que des convalescents ou des blessés peu grièvement atteints, l'arrivée des quinze soldats donnait, cet après-midi, beaucoup d'ouvrage. Il fallait que quelques-uns fussent pansés. Tous devaient être installés avec soin, munis de vêtements commodes et de molles pantoufles, tandis que leurs effets militaires, — pantalons, vestes, capotes, godillots, — devaient être nettoyés, empaquetés, ficelés, numérotés, rangés dans le plus grand ordre atin de se trouver prêts pour le jour du départ.
Ces absorbantes tâches distrayaient un peu mademoiselle de Gelrode de l'émoi que lui avait causé la rencontre de ce matin. Elle en gardait, cependant, un indéfinissable malaise, d'autant plus pénible, peut-être, qu'elle n'avait le temps ni de l'analyser, ni de le combattre. C'était comme ces douleurs lancinantes et sourdes qui nous suivent partout dans nos "démarches, nos voyages, nos préoccupations, nos travaux, et qui, sans que nous les connaissions bien, nous torturent.
Elle s'acquittait, comme toujours, très soigneusement de sa besogne, y apportant cette minutie
(dans Turdre et dans la propreté qui caractérise les femmes de son pays. Elle causait avec les soldats, assez familière pour gagner leur conliance, assez distante et digne pour leur imposer tout naturellement du respect. Elle s'entretenait, soit avec madame de Versenne, soit avec Marceline, de tel utile détail, échangeait avec elles telle remarque. Mais, en dépit de ces efforts, tout son esprit était ailleurs. Ghislaine était, par la pensée, dans la sombre église Saint-Étienne. Elle revoyait les portes géminées du portail flamboyant, les marches qu'en entrant il faut descendre, la nef unique, large et longue, là-bas les grands vitraux qui terminent l'abside, et, dans leur lueur irisée, une femme à genoux. Elle revoyait le sanglot secouant les frêles épaules de Françoise. Et une fureur jalouse la mordait au cœur, parce que c'était Guy que Françoise pleurait.
Plus la journée s'avançait, plus ces douloureuses pensées revenaient agiter Ghislaine. Car les soldats, commençant de s'installer, avaient moins besoin que l'on s'occupât d'eux. Les uns jouaient aux cartes, les autres aux dames, d'autres aux dominos. Les plus ingambes avaient, dans le jardin, planté les arceaux du crocket.
— Voilà nos grands enfants qui, tout de suite, ont l'air de s'habit-uer, dit on souriant madame de Versenne.
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Ghislaine en profita pour répondit .
— Je vais pouvoir, madame, regagner FretcvaJ.
— Vous êtes pressée?
— Il est cinq heures et demie.
— Déjà !
Les jours à madame de \ ersenne paraissaient toujours courts. Ils étaient par elle si bien employés ! A la jeune fille, au contraire, elle avait semblé terriblement longue, cette journée. La voyant finir, elle avait hâte de s'en aller, non pour se retrouver à Fréteval, en présence de Françoise et en présence de Guy, mais pour jouir, sur le chemin, d'une heure de solitude.
— On ne doit pas venir vous chercher?
— Non, madame.
— Alors vous ferez bien de ne pas vous attarder t.''op, mon enfant.
L'heure n'était point tardive, surtout pour cette saison, mais la vieille dame devinait que Ghislaine désirait partir.
Oui, c'était vrai, elle désirait quitter cette maison oià elle se plaisait d'ordinaire, ces blessés, alors que le rôle d'infirmière lui était toujours cher, madame de Versenne et Marceline, ses vieilles amies. Celles qui souffrent ont ainsi la hantise d'aller cacher leur douleur.
Quand elle fut seule sur la route, Ghislaine, en effet, éprouva re qu'éprouve le prisonnier qui se
sent libre tout à eoup. Elle s'était imposé, tout le jour, une telle contrainte ! Elle avait fait, pour ne rien laisser paraître de ses sentiments, un tel effort 1 Maintenant nul témoin, dans la campagne profonde, ne viendrait ni lire l'altération de son visage, ni sonder la plaie de son cœur. Elle pouvait, à son tour, pleurer. Elle pouvait vivre avec son chagrin, non qu'elle voulût, en le caressant, l'entretenir; elle était trop sage et courageuse pour ne point se décider, au contraire, à le combattre. Mais il est des luttes douloureuses, des résolutions que la raison, que la conscience approuvent, qui, pourtant, déchirent. Pour Ghislaine, c'était bien cela. Plus clairement que jamais, elle comprenait que c'en était fait de son pauvre amour. Triste, elle lui murmurait un dernier adieu.
Cet adieu empruntait quelque chose de pluspoignant, peut-être, à l'exquise douceur du jour qui finissait. Plus encore que ce matin, tout semblait en fête. Quelques heures suffisent à donner tant d'éclat au charme printanier! La jeune lille le remarquait. Dans ce jardin, s'étageant à micôte, c'était aujourd'hui que le lilas avait fleuri, que parmi les larges feuilles des marronniers, avaient surgi ces grappes blanches. C'était aujourd'hui que ce frêne, ce matin encore dépouillé, avait commencé de verdir; aujourd'liui que ce chêne, là-bas, parmi les prés, était devenu cette grosse
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muvsse blonde; que les halliers, d'un vert si tendre, s'étaient, par endroits, comme saupoudrés de neige, qu'il s'en échappait, pour la première fois, avec d'enivrants elïluves, non plus quelques chants timides, mais un éblouissant concert.
Le trot d'un cheval, le roulement d'une voiture à deux roues, mais plus discret et plus sourd que celui d'une carriole de l'ermier ou de marchand, arrachèrent Ghislaine à ses pensées.
— Un dirait Domino et la charrette anglaise... (^est cela.
Levant la tête, elle apercevait le vieux cheval, il'allure encore fière, dont la robe, d'un alezan doré, brillait, dans le soleil inondant le chemin. Les cuivres du harnais reluisaient aussi, et aussi lu caisse « bois naturel » de la voiture, tandis qu'une ombrelle blanche, ouverte au-dessus de la tète de l'une des personnes qui l'occupaient, jetait un éclat plus jiveuglant encore. Ghislaine eut vite reconnu que cette ombrelle était tenue par Françoise et que Régine tenait les rênes. Cette particularité la frappa, parce que d'ordinaire madame de Méan, amie de tous les sports, conduisait, et n'eût pas, pour un empire, laissé ce plaisir à une autre. Mais, plus la voiture approchait, plus Ghislaine pouvait se convaincre que la jeune femme n'était pas dans son état habituel. Son visage était pâle et ses traits contractés. Elle ne babillait point avec Régine.
Sa icte. et son regard, si mobiles, avaient une étrange fixité.
Ce fut elle, cependant, qui, lorsque la voiture fut tout près de Ghislaine, posa la main sur les rênes pour que le cheval s'arrêtât. Ce fut elle qui se pencha vers la jeune fille.
— Un grand malheur, dit-elle, d'îine voix l^lanche, mon mari... mon mari est blessé, très gravement, à la tête.
— Ah 1 mon Dieu !... Vous venez d'apprendre cette affreuse nouvelle?
Haletante, mais trouvant une sorte de soulagement à dire sa peine, la jeune femme raconta :
— Ce matin, quand vous m'avez quittée, j'ai achevé très vite mes achats. Je suis allée ensuite à la poste. Là, j'ai trouvé l'horrible dépêche. J'étais • 'omme folle, ma pauvre amie. Une seule chose m'a rendu quelque courage : aller me jeter à genoux dans une église, et prier en pleurant.
La jeune fille ne dit pas qu'elle l'y avait vue. Elle fit seulement cette objection :
— Pourquoi n'êtes-vous pas venue, chez madame de Versenne, me dire ?...
— Parce que je n'avais qu'une idée, une seule, que j'ai encore : partir pour le revoir et pour le soigner, partir tout de suite... En quittant l'église, j'ai fait en hâte atteler. Je suis revenue, au galop, à Fréteval, pour faire ma valise et embrasser mes
petits. Mais il était trop tard pour pouvoir prendre lo train de midi cinquante-cinq. J'ai dû attendre celui de six heures quarante-neuf.
— Et maintenant, vous partez?
— Je pars. Même, nous n'avons que le temps, n'est-ce pas, Régine?
— Vingt minutes. Mais la gare est encore loin. Et puis, prendre ton billet... Et ces renseignements que tu veux demander...
— Alors, Ghislaine, adieu.
La voiture s'ébranlait. Immobile, les yeux pleins do larmes, Ghislaine la regarda s'éloigner. Dans la vallée riante, qu'égayait le soir prinlanier, elle ne voyait plus que l'épouse désolée, courant disputer son mari à la^mort.