‹ La réfugiéeChapitre 3 sur 17 · ERNST REICHENBACH · texte numérisé non relu

ERNST REICHENBACH

Ayant fini de lire, M. Van den Berghe replia lentement le large papier, le remit dans l'enveloppe qu'il tendit à Ghislaine.

— C'est inutile, mon oncle, dit la jeune llUc d'une voix changée et sans lever les yeux.

Mais il vit que, de ces yeux, deux larmes étaient tombées, qui humectaient encore le canevas de l'ouvrage. Et, affectueusement :

— Vous avez de la peine?

— On en a toujours de perdre une illusion.

— Je ne m'en suis jamais fait.

— Je le sais bien. Mais, moi... Régine est mon amie.

L'oncle se tut. Il resta longtemps silencieux. On n'entendait plus, dans le frais boudoir de la jeune fille, que le bruit sec de son aiguille perçant le canevas, tirant la laine, et le tic-tac d'un petit cartel apphqué sur la soie pompadour qui tapissait les murs.

Enfin, M. Van den Berghc recommença de i)ar- Inr.

— Je sais ce qu'il vous faut, dit-i'l, une diversion.

Elle sourit un peu tristement.

— Laquelle?

— Vous croyez peut-être que je veux vous proposer un voyage, une excursion, les bords du Rhin, l'Engadine, le Tyrol, ou un séjour à Spa. Non. Je veux tout simplement vous offrir un autre prétendant.

— Oli ! mon oncle.

- — J<^ VOUS assure que c'est le moyen de ne plus penser à la petite déception que vous venez d'éprouver.

— Mais je n'ai pas besoin de...

— Vous avez besoin d'oublier ce j)rojot engagé un peu... légèrement. A moins que vous ne vouliez, quand même, y donner suite.

— Vous n'y consentiriez pas, mon oncle.

— Mon consentement n'est pas nécessaire. Vous êtes majeure et libre. Et d'ailleurs, il n'y a pas, dans tout ce que nous apprend la lettre de monsieur Ueichenbâcli, de faits assez graves pour m'imposer le devoir de vous dire : ce mariage est impossible.

— Pourtant, mon oncle...

— Ah ! je reconnais qu'il n'est pas très flatteur de penser qu'une famille à demi ruinée vous prend comme moyen de réparer les brèches faites par des dépenses exagérées et de maladroites spéculations. Mais, enfin, beaucoup d'autres jeunes filles ont accepté cela. Et vous êtes assez riche, Ghislaine, pour vous offrir cette fantaisie.

— Je n'agirai jamais contrairement à votre avis, mon oncle.

— Je n'ai pas d'avis. Certes je ne vous conseillerai pas, de gaieté de cœur, d'entrer dans une famille où l'insouciance et l'oisiveté ont amené cette gêne dorée, pire peut-être que la misère. Je ne

VOUS verrai pas, avec sécurité, confier votre bonheur à un homme que des soucis d'argent ont empoché d'épouser la jeune fille- qu'il aimait... Cependant, je vous le répète, Ghislaine, vous êtes , libre. C'est seulement par devoir, et pour pouvoir me rendre cette justice d'avoir tenu près de vous la place de vos chers parents, que je veux vous proposer aujourd'hui le parti, à première vue moins séduisant peut-être, mais beaucoup plus sûr, qui se présente pour vous.

Sans lever la tête, et presque sans desserrer les lèvres, elle demanda :

— Otto?

— Comment le savez- vous? s'écria, sincèrement surpris, M. Van den Berghe, très ignorant de la perspicacité que possède et exerce, en pareille matière, une jeune fille.

Mademoiselle de Gelrode eut un demi-sourire.

— Depuis longtemps, mon oncle, il est aisé de voir que c'est là votre rêve, et... peut-être le sien.

— Il vous l'a dit?

— Oh !... Je suis bien élevée. Je vous en eusse fait part.

— Alors?...

— Je l'ai deviné.

L'oncle de Ghislaine devint subitement très anxieux. On eût dit que c'était lui, le prétendant dont un mot de mademoiselle de Gelrode allait

fixer le sort. Comme si de la réponse dépendaient son bonheur et son repos, ce fut d'une voix étranglée par l'émotion qu'il posa cette question :

— Et cela ne vous plaît pas?...

Elle eut un geste d'incertitude. M. Van den Berglic reprit courage.

— Voulez-vous le revoir? proposa-t-il.

— (^est inutile, mon oncle. Je le connais depuis rinq ans.

— En eiïet. Mais alors vous avez, sur son compte, une idée arrêtée?

— A peu près.

— Laquelle?

Avant" de formuler son jugement, la jeune fille se recueillit. Elle laissa glisser de ses genoux son ouvrage. Elle resta les yeux fixes et les mains inactives. Puis, très posément :

— Il est sérieux, dit-elle, économe, rangé, travailleur. Je le crois capable de rendre une femme heureuse.

— Ajoutez, renchérit avec empressement M. \ an den Berghe, qu'il a, comme ingénieur et comme chef d'entreprise, une vraie valeur. Je me repose sur lui du soin de toutes mes affaires. Depuis qu'il dirige mes mines du Borinage, elles ont prospéré d'une manière prodigieuse. 11 a découvert de nouveaux gisements. Il sait les exploiter. Je lui dois, en partie, d'avoir vu mes revenus s'accroître.

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Et je suis sur, Ghislaine, qu'après moi, vos intérêts, avec un tel homme, seraient en bonnes mains. Toutefois, ce ne serait point un mariage d'argent. Otto est pauvre. Bien qu'il soit gentilhomme et appartienne à une vieille famille de Bavière, ce n'est qu'à son travail qu'il doit sa situation.

— Je regrette qu'il soit Allemand, hasarda, timide, la jeune fille.

— Vous vouliez bien épouser un Français.

— Ce n'est pas la même chose.

— Comment cela?

- — Plusieurs de mes amies se sont mariées en France. Puis, j'ai été élevée par des religieuses françaises. Elles m'ont fait aimer leur patrie.

— Qui les chasse !... Moi aussi, Ghislaine, vous le savez, j'aime la France, nation sœur de la nôtre. Mais, enfin, je n'ai point de motifs de haïr lés autres pays. Depuis quelques années surtout, de nombreux Allemands sont venus s'installer chez nous. Hommes pratiques, ils ont concouru à notre prospérité matérielle et, en bon patriote, je leur en sais gré. Si, cependant, vous éprouvez à devenir la femme d'Otto von Rednitz une profonde répugnance...

— J'ai l'impression que c'est un étranger.

— Un étranger, l'homme qui, durant cinq ans, a vécu notre vie, qui jiartagc; nos manières d'agir et de penser, qui est, comme vous Ghislaine, un

enfant de la maison !... Je vous le répète, je me reprocherais d'induer jiliis qu'il ne convient sur votre résolution, et, pour rien au monde, je ne voudrais faire entrer en ligne de compte mes convenances personnelles. Je ne suis rien, dans tout cela, qu'un vieil oncle plein d'affection pour vous vi qui veut votre bonheur. Mais laissez-moi vous dire quelle serait ma joie si vous restiez près de moi, si je pouvais, entre vous et ce jeune homme que j'estime, que j'aime, achever ma vie... C'est là un vœu égoïste sans doute. Son excuse es! d'éln» (Taccord avec l'intérêt de votre avenir. On vous a fait aimer la France, dites-vous. N'aimez-vous pas, davantage encore, votre patrie? Ne vous serait-il ])as doux d'y fixer vos jours? Est-ce un étranger, celui qui s'offre à vivre ici?...

Un bruit de porte interrompit la péroraison de M. \'an den Berghe, qui, d'ailleurs, était au bout de ses arguments.

— Voici madame Xhoffer qui rentre, reprit-il fil se levant. Je vous laisse, réfléchissez, Ghislaine, bans quelques jours, vous me répondrez.

La jeime fille s'était levée, elle aussi. De ce qu'elle venait d'entendre elle demeurait émue. Avant de laisser partir son oncle, elle lui dcuianda encore :

— Depuis quand donc êtes-vous chargé de me faire cette communication?

— Depuis plusieurs semaines déjà, répondit M. Van den Berghe. J'ai préféré garder le silence tant qu'il était question de l'autre projet. Mais, croyez-moi, maintenant il s'agit de ne pas laisser se morfondre ce pauvre garçon.

— Nous n'avons pas encore répondu aux Souzay.

— Oh ! cela est facile et sera très vite fait. Une lettre polie, pleine de remerciements, à madame Marie-Alice, supérieure du Val-Sainte- Madeleine. Double motif du refus : ma nièce ne peut se décider à quitter la Belgique et veut un mari occupé. In fine, compliments sur la parfaite honorabilité de la famille qui... que... en un mot, phrases aimables destinées à amortir le choc... C'est bien votre intention, n'est-ce pas?

Un regain d'inquiétude était venu troubler M. Van den Berghe en face de Ghislaine l'écoutant sans mot dire.

D'un signe de tête elle acquiesça à cette manière de rompre définitivement avec le frère de Régine. Et puis elle promit de réfléchir à l'idée nouvelle que son oncle venait de lui soumettre. Satisfait, M. Van den Berghe s'éloigna.

Était-ce pour Ghislaine une idée nouvelle, celle d'épouser Otto? Non. Depuis cinq ans, bien des fois elle y avait songé, elle avait compris qu'un jour il exprimerait tout haut les sentiments qu'il tenait cachés depuis si longtemps. Elle n'en pou-

vait être mécontente. Quelle jeune fille n'éprouve pas une secrète joie à se savoir choisie?

Ce sentiment se mêlait d'imprécises répugnances qu'elle avait, tout à l'heure, avec beaucoup de justesse résumées en avouant à son oncle : « J'ai l'impression que c'est un étranger. »

Oui, c'était un étranger. Elle s'en rendait compte d'autant plus aisément qu'elle le connaissait mieux. Que de fois, depuis cinq ans, Otto von Rednitz était venu, soit ici, soit à Bruxelles, s'asseoir à la table de M. Van den Berghe, et que de soirées Ghislaine et lui avaient passées ensemble ! La jeune lille n'avait qu'à évoquer ces souvenirs, à y chercher quelle devait être sa réponse.

Tout de suite elle s'apercevait que cette réponse ne serait point dictée par l'élan spontané de son cœur. Otto lui inspirait un sentiment d'estime, très raisonné, très calme. Elle croyait juste ce qu'avait dit son oncle, que l'épouser ce serait s'assurer un bonheur tranquille, au miheu des gens et des choses que, depuis son enfance, elle aimait. Deux arguments surtout l'avaient frappée parmi ceux que, si chaleureusement, avait développés M. Van den Berghe. Elle ne quitterait pas sa chère Belgique et elle rendrait heureux l'oncle dévoué, à qui elle devait tout.

De cela elle concluait qu'il lui fallait, sans retard, dire le « oui » attendu. Et pourtant elle hésitait.

]<]lle se surprenait à rêver d'un autre fiancé. Celui-ci ressemblait au frère de Régine. Au lieu d'être un peu lourd et raide comme Otto, il avait la sveltesse élégante et le joli sourire de Guy.

Mais l'image du jeune comte de Souzay, si fidèlement gravée dans la mémoire de Ghislaine, n'était point pour nuire à Otto von Rednitz. Car cette image rappelait la lettre écrite par M. Reichenbach. Et la jeune fille songeait : « J'ai été sur le point de me laisser prendre à des qualités superiicielles qui sont loin d'assurer le bonheur. » Elle en était un peu humiliée. Elle jugeait bon de s'en punir. Il y avait au fond d'elle-même ce qui, si souvent, détermine une femme : un sentiment d'amour-propre ulcéré. Elle ne voulait pas rester sur cette déception. Et ce fut un peu, — sans qu'elle se l'avouât, — pour se consoler du douloureux refus adressé aux Soiizay qu'(^lle chargea son oncle (|o dire « oui » à Otto.

Le jour qu'elle s'y décida, ce fut elle qui, de son pas léger, parcourut la galerie.

M. Van den Berghe, comme toujours, travaillait dans la bibliothèque. Il eut un sursaut en l'entendant venir. Ses peintures, ses statues, ses bibelots et ses livres n'existèrent plus pour lui, pendant quelques instants. Toute son Ame alla vers la réponse que Ghislaine apportait.

— CVst <( oui »? demanda-t-il, la voix tremblante, en se levant à denii.

— C'est « oui », dit la jeune tille, pâle mais résolue.

M. Van den Berghe, sur son fauteuil de cuir, se laissa retomber. Ses coudes sur sa table, sa tête dans ses mains, il savoura en silence cette joie : Ghislaine restait près de lui, tout ce qu'il avait fondé ne serait point détruit et, dans sa chère Belgique, allait prospérer au contraire...

Et puis, il se redressa, il dit : .

— J'écris tout de suite.

Dans un casier ii prit une feuille. De sa ferme écriture il traça ces mots, à mesure que, tout haut, il les prononc;ait :

« Mon cher Otto,

» C'est « oui ». Venez, dès que vous le pourrez, célébrer vos fiançailles. Ghislaine vous attend. »

Comme pour l'interroger, il regarda sa nièce. En signe d'assentiment elle inclina la tête. Il relut. Il ajouta seulement : « Tout à vous ». Il signa.

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