‹ La réfugiéeChapitre 4 sur 17 · EN FUITE · texte numérisé non relu

EN FUITE

— Ouolles nouvelles, Régine ?

— Très mauvaises.

— Allons donc !

— Oui, des forces allemandes, importantes, ont passé la Meuse entre Liège et Namur. Le gouvernement belge parle de quitter Bruxelles.

M. de Souzay pâlit. Il prit, sans mot dire, le journal que venait d'acheter sa fille. Il le lut hâtivement.

Tous deux étaient venus aux nouvelles, comme chaque jour, depuis qu'était commencée la guerre. Sous le coup de l'émoi que leur causait le « communiqué )) d'aujourd'hui, ils erraient maintenant, un peu à l'aventure, préoccupés et tristes, dans les rues de Chinon.

Quand il eut fini de lire, le marquis froissa son journal. Puis, se tournant vers Régine :

— Et pas de lettre de Guy?

— Non. Je viens de la poste.

— Sa dernière date de huit jours.

La jeune fille se fit tendrement rassurante.

— Oh ! n'allez pas vous tourmenter.

Ils venaient d'atteindre l'étroite rue de la Lamproie. Ils se quittèrent.

— A deux heures, à l'hôtel de France... J'entre chez d'Arzilly.

— Moi, je vais faire quelques courses.

Par un portail, toujours ouvert, il pénétra dans une cour qu'encadraient, à droite de vastes communs, à gauche un hôtel vieillot et important, tandis qu'au fond apparaissaient les grands arbres d'un jardin.

Elle continua de marcher vers le quai qui longe la Vienne. Tournant à droite, elle passa, sans la regarder, devant la statue de Rabelais. Un peu plus loin que le pont, elle s'arrêta pour sonner à la porte d'une maison dressant, en face de la rivière, sa façade en pierre blanche.

Une servante, qui portait la coiffe tourangelle, ouvrit.

— Madame n'est pas là... Oh ! Madame va regretter!... Si mademoiselle voulait entrer tout de même. Madame ne sera peut-être pas longue à revenir.

Et, plus bas :

— Madame est allée voir ses pauvres.

— Merci, Marceline, je n'ai pas le temps d'attendre. Je désirais seulement savoir si madame de Versenne a reçu des nouvelles.

— Oui, mademoiselle, très bonnes, ce matin même, de monsieur Georges, de monsieur Robert et de monsieur Jean.

Le visage de Régine, tout à l'heure angoissé, soudain s'illumina. On eût dit qu'elle allait embrasser la vieille femme qui, d'une main, tenait le vantail de la porte, de l'autre le coin de son tablier bleu.

Elle remercia seulement, puis, légère, s'éloigna.

La ville, l'instant d'avant, lui semblait morose. Maintenant, à ses yeux, elle s'égayait. La jeune fille la trouvait riante et jolie, avec ses maisons de tuffeau, ses quais ombreux, sa rivière limpide, le blanc château qui la couronne.

Les événements, comme les choses, cessaient de lui paraître aussi tristes. Rassurée, elle songeait :

— Guy, à son tour, écrira. Ce n'est rien, un retard de huit jours. Quant à ces nouvelles... Eh bien, quoi? Les Allemands ne sont pas en France. On ne les y laissera point entrer, ou bien on les en chassera...

Son esprit ayant recouvré, avec l'optimisme où il se complaisait, son habituelle sérénité, elle

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pensa aux (.'011111118810118 que sa inère lui avait données.

— Il ne faut pas que, comme hier, j'oublie... Voyons... de la laine pour l'ouvroir, chez Grosbois. Ensuite le pâtissier... le pharmacien... le libraire... C'est tout?... Non, il y a encore quelque cliose. Je ne me rappelle plus quoi. Je devrais écrire. J'ai si peu de tête !... Ah ! je sais,. la gare. 11 faut que j'aille à la garr, pour le colis postal...

Ce fut à la gare d'abord qu'elle se rendit, parce que c'était la course la plus lointaine, celle qu'elle craignait le plus d'oublier, et aussi c(^IIp qui lui semblait 'a moins banale. Ordinairement quand on venait à Chinon, c'était le chaulTeur ou le cocher que l'on envoyait chercher les paquets. Mais chaulTeur et cocher avaient été pris par la mobilisation. Aujourd'hui mademoiselle de Souzay était venue seule avec son père, en charrette anglaise traînée par l'unique cheval que la réquisition leur eût laissé. Et elle était forcée d'aller elle-même quérir ce colis postal. Encore ne serait-ce point vainement?

— On dit que les paquets n'arrivent pas.

Elle exprimait à mi-voix cette crainte en atteignant la gare, après avoir lestement parcouru le kilomètre qui la sépare du centre de la petite ville.

C'était là une crainte qui devait se réaliser. 11 ne pouvait s'agir aujourd'hui, à la gare de Chinon, de recevoir ni de délivrer des colis. Des trains pas-

saient, pleins de soldats partant pour le front, pleins de blessés qui en revenaient, ou, spectacle plus lamentable, pleins d'hommes, de femmes et d'enfants aux traits convulsés, aux yeux hagards, dont les vêtements en désordre et les bagages hétéroclites prouvaient le départ précipité.

Sur le quai, oîi mademoiselle de Souz&y pénétra, étaient groupées des personnes charitables offrant aux blessés dgs rafraîchissements et des vivres. A l'une d'elles la jeune fille demanda pourquoi le train qui venait d'arriver de Tours regorgeait, non seulement de soldats hors de combat, mais encore de civils qui semblaient être aussi des victimes de la guerre.

— Mais, mademoiselle, ce sont des habitants du Nord et des Belges qui fuient.

— Où vont-ils?

— Où l'on voudra bien les recueillir. Beaucoup sont dirigés sur les Sablcs-d'Olonne et les autres stations balnéaires du littoral.

— Aucun d'eux ne reste ici ?

— Pas encore. Mais le maire a fait annoncer ce matin que nous en recevrions dans quelques jours et tout particulier qui voudrait en loger est prié de se faire inscrire.

— C'est affreux, s'écria la jeune fille, de voir tant de pauvres gens chassés de leur pays !

Et, tout émue de pitié, elle contemplait

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l'eflrayanto pâleur des visages, la douloureuse atonie des regards. Bien que sains et saufs, ces malheureux en fuite semblaient plus à plaindre que les soldats blessés. Ceux-ci, outre le noble orgueil de souffrir pour la France, éprouvaient la satisfaction do celui qui rentre chez soi après avoir échappé au péril. Les autres, au contraire, ayant perdu leurs biens et leur patrie, semblaient insoucieux, dans l'excès de leur misère, du but d(^ leur voyage et de l'endroit où ils allaient vivre. Régine apercevait des hommes aux cheveux blancs, qui courbaient la tête pour ne pas laisser voir leur douleur, des ligures effarées d'enfants, des visages de jeunes filles et des visages de femmes tragiquenient sillonnés par les larmes versées et, par le désjspoir, précocement flétris.

Comme elle eût voulu 1(mh* dire sa compassion, et surtout apj)()rter quelcjuc ré<uid'ort et quelque secours à Tune de ces malheureuses!

A peine avait-elle, en elle-mèni<\ foi'uiulé ce charitable vœu, tout en le jugeant. |)our l'instant, irréalisable, qu'une voix connue retentit à son oreille et prononça son nom.

— Régine !

Elle crut rêver. Elle passa sa main sur son front, comme quelqu'un qui chasse une vision imaginaire. Puis, sûre enfin qu'elle n'était pas le jouet d'une illusion, elle s'écria :

— Vous ici, Ghislaine !...

Oui, c'était Ghislaine de Gelrode qui était là, devant elle, arrivée comme tant d'autres par l'un de ces trains déversant sur nos villes et nos campagnes de France celles qu'on nomma les « réfugiées ».

Muette de surprise, d'abord, mademoiselle de Souzay fut bientôt envahie d'une immense pitié en regardant avec plus d'attention son amie. Elle était presque méconnaissable. Ses traits s'étaient tirés ; dans sa face amaigrie ses yeux fixes et ternes semblaient démesurément agrandis. Elle, d'ordinaire si correcte et soignée dans sa mise, était vêtue d'une robe agrafée à la hâte; elle n'avait pas de gants, son chapeau se tenait de guingois sur ses beaux cheveux blonds, décoiffés et pendant le long de son visage, dont ils accusaient l'expression lamentable.

La voyant ainsi, spontanément, Régine se jeta dans ses bras

— Oh ! ma pauvre amie, comme vous avez souffert !... Et vous fuyez?... Et vous êtes seule?... Monsieur votre oncle?...

— Mon oncle est mort.

— Ils l'ont tué !

— Fusillé sous mes yeux, invoquant le prétexte mensonger que l'on avait tiré un coup de feu dans le village. Tous les hommes ont été ainsi massacrés.

Dans le désordre qui a suivi cette horrible bouciierie, nous avons pu, quelques femmes et moi, nous échapper. Nous avons couru, affolées, pendant quatn» nuits et trois jours. Nous nous sommes cachées dans les fermes, dans les bois. Je ne sais encore comment, par suite de circonstances vraiment miraculeuses, — qu'il serait trop long de vous conter, — nous avons atteint, plusieurs de mes compagnes d'infortune et moi, la frontière française.

— Et vous avez songé à accourir ici?

Un peu de sang monta au visage pâle de Ghislaine.

— Non, je l'avoue, dit-elle. On nous a d'abord dirigées sur Paris. De là, des trains partaient vers le (lentre et vers l'Ouest. J'ai pris, au hasiird, la ligne de Tours. Peut-être un peu, quand mrme, parce que le nom de cette ville évoquait en mon esprit votre souvenir. A Tours, on nous a dit que, sur les plages vendéennes, nous trouverions facilement, et à bon compte, un abri. C'est pourquoi, ce matin, je suis montée dans ce train qui se dirige vers les Sables...

— Vous y connaissez quelqu'un?...

— Non.

Un remous dans la foule qui encombrait le quai, le claquement sec de loquets aux portières et des cris : « En voiture ! » interrompirent le douloureux

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colloque où, pourtant, mademoiselle deGelrode semblait avoir trouvé quelque soulagement à sa peine.

— Vous, ne partirez pas ! fit Régine impérieuse. Vous resterez ici !

— C'est impossible.

— Mon amitié l'exige, mon amitié que rien n'a pu détruire.

Elle avait pris les mains de la jeune Belge qui, vainement, cherchait à échapper à cette étreinte.

— Mais je ne suis pas seule, balbutiait mademoiselle de Gelrode. Je ne puis abandonner ni ma vieille dame de compagnie, ni les femmes de mon village qui sont là, dans ce train.

— Elles resteront aussi.

Juste à point pour couper court au débat qui se prolongeait et prêter ijiain-forte à sa il lie, le marquis de Souzay apparut.

Lui aussi, préoccupé du colis postal que la marquise avait recommandé de ne point oublier, il était venu à la gare. En quelques mots rapides Régine le mit au courant. 11 ne laissa pas le temps à mademoiselle de Gelrode de discuter. Respectueusement, il la pria de lui indiquer le wagon où se trouvaient ses compagnes de voyage. D'un ton d'autorité, il s'adressa alors à celles-ci et les lit descendre. Et l'on vit paraître la bonne madame Xhofîer, qui, depuis le jour de l'affreux drame, était parvenue à ne pas quitter Ghislaine un seul

instant, puis plusieurs femmes, l'une en robe de chambre à carreaux, l'autre enveloppée d'un châle, une troisième qui portait un baby dans ses bras. Ce fut ensuite le tour d'un petit garçon qui n'avait pas voulu lâcher la cage où se becquetaient deux colombes, une petite fille traînant un paquet, plus gros qu'elle, de linge et de vêtements entassés dans un drap. D'autres enfants suivaient ce triste groupe, ceux-ci en se tenant aux jupes de leurs mères, celui-là étendu dans une petite voiture que l'on avait eu peine à hisser dans le compartiment et qu'il était encore plus malaisé d'en faire sortir. Tout ce monde, ébahi, regardait, sans comprendre, le grand monsieur à moustaches blanches, élégant et simple, qui parlementait avec les employés et présidait à ce débarquement d'autant plus difficile qu'il était de tous inattendu.

Mademoiselle de Gelrode assistait à cola, sans plus rien dire maintenant, et comme indilTérente, ne se sentant pas même la force de remercier, Régine l'entraîna en dehors de la gare, tandis que M. de Souzay dirigeait le troupeau lamentable des enfants et des femmes.

Dans la cour on s'arrêta. Le marquis et sa fille se consultèrent. Ils avaient, l'un et l'autre, cédé à un mouvement généreux et tout spontané. Il fallait maintenant réiléchir à ses immédiates conséquences.

— Gomment allons-nous transporter à Frète val toute cette smalah et comment allons-nous la loger? demanda M. de Souzay. souvent embarrasse quand il s'agissait d'organisation matérielle, surtout en l'absence de sa femme.

— C'est bien simple, répliqua la jeune fille, douée de plus de sens pratique. Nous allons, Ghislaine, madame XliolTer, vous et moi, gagner à pied l'hôtel, d'oii la charrette anglaise nous transportera tous les quatre jusqu'à Fréteval. Les autres vont attendre ici, avec tous leurs paquets. En passant nous donnerons à Fournier, le loueur. Tordre de venir les prendre dans sa grande tapissière... Gomme logement, il me semble que la chambre près de la mienne devrait convenir à Ghislaine, une chambre du second à madame XhofTer, l'orangerie, actuellcînent vide, ou l'une des remises, à ces pauvres femmes et à leurs jcnfants.

— Très bien, approuva M. de Souzay, enchanté que Régine eût trouvé une aussi heureuse solution.

Puis, au bout d'un instant, il reprit, un peu inquiet :

— Crois-tu que ta mère ne sera pas... ennuyée de voir débarquer tout ce monde? Elle ne s'y attend pas.

— Elle eût agi comme nous, fit Régine, rassurante.

Donnant le bras à son amie, suivie de son père

qui causait maintenant avec la dame de compagnie, mademoiselle de Souzay commença de descendre l'avenue, bordée de maisons neuves, qui conduit à la ville. L(; petit groupe atteignit bientôt cette vaste place où se dressent un kiosque de musique et l'énorme statue équestre de Jeanne d'Arc. A gauche s'apercevaient déjà la rivière, l'orée du quai planté de gros platanes et, sur l'autre rive, une prairie très verte ombragée de peupliers.

— C'est joli, Chinon, dit enfin mademoiselle de Gelrode qui, jusque-là, n'avait fait que répondre brièvement, tristement, et d'une voix brisée, aux questions affectueuses que lui posait Régine.

Celle-ci profita de l'occasion que cette remarque lui fournissait, pour tâcher de distraire la compagne désolée que sa peine n'empêchait pas d'admirer tout de suite le pays devenu pour elle une terre d'exil.

— Oui, nous sommes très fiers de notre petite ville. Avez-vous déjà entrevu le château?... Tenez, là, en face, un peu à droite au-dessus des maisons.

L'étrangère leva la tête et vit, au sommet du coteau, des murailles blanches couronnées de verdure.

— Des ruines, dit-elle, mais des ruines presque gaies.

On s'engagea sur le trottoir ombreux du quai, les yeux attirés par la rivière qui reflète les arches

du pont. Sur le fond lumineux de la Vienne et du ciel, émergeant d'un jardin de fleurs, le profil de Rabelais se détachait là-bas, songeur et sarcastique.

On tourna. Une courte rue, puis une longue place rectangulaire où s'élève l'hôtel de ville.

— Voulez-vous commander la tapissière? proposa Régine à M. de Souzay. Pendant ce temps j'irai donner l'ordre d'atteler notre voiture. Ces dames se reposeront à l'hôtel.

A l'hôtel, les deux « réfugiées » ne firent pas que se reposer. Régine leur vint en aide pour leur permettre de réparer le désordre de leur toilette. Elle courut acheter une voilette, des gants, une ombrelle pour Ghislaine, et, pour madame Xhoffer, un éventail. Car, trouvant au mois d'août le centre de la France beaucoup moins tempéré que les rives de la Meuse, l'excellente femme soufflait et suait à faire pitié.

Une demi-heure plus tard, tout était prêt. La voiture de louage était revenue de la gare, contenant les femmes, les enfants, les paquets et même la cage où continuaient de se becqueter les colombes. Un vieux valet d'écurie tenait en mains le cheval de M. de Souzay, vieux aussi, car les jeunes, hommes et chevaux, étaient à la guerre. Avec sa grâce courtoise, le marquis aidait à monter dans la charrette anglaise mademoiselle de Gelrode, madame Xhoffer, plus lourde. Régine y prenait place

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de son côté. Bientôt les deux voitures en même temps s'ébranlaient, contournaient le terre-plein qui s'étend devant l'hôtel de ville, atteignaient le bord de la rivière et s'éloignaient, au trot, par le quai Charles-\ II.

La Vienne ayant, en aval du pont, réuni en un seul ses deux bras, s'élargit. Au delà, ce sont des prés, des peupliers encore. A droite s'allonge toujours la petite ville, forcée de se resserrer entre la rivière et la falaise qui porte les tours démantelées, mais claires, du château.

Un peu plus loin, là où la ville finit, ce sont des villas, des jardins qui s'étagent, tandis que la colline, un instant abaissée, se relève jusqu'à Saint-Louans.

Enfin, c'est la campagne. On ne rencontre plus que de rares maisons. La rivière s'éloigne et la vallée, plus grande, n'offre au regard que ses vastes prairies ombragées ou les vignes qui gravissent la pente molle des coteaux.

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Tout à coup, pourtant, un bouquet de verdure sombre, un parc, et bientôt, parmi les frondaisons, se devine la silhouette d'une demeure élégante.

— C'est Fréteval, dit Régine.

— Fréteval?...

— Notre maison.

Mademoiselle de Gelrode avait oublié le nom, plusieurs fois cependant prononcé devant elle, de la propriété des Souzay.

— Quoi I déjà? reprit-elle, surprise. Vous êtes très près de Chinon.

— Une lieue.

C'était vrai qu'elle avait trouvé la course brève. Cette promenade en voiture, au trot lent du vieux cheval, le long de cette Vienne limpide, sous le feuillage de ces peupliers blonds, dans cette vallée tranquille, claire et douce, la calmait. Elle eût voulu que cela durât longtemps, longtemps, toujours peut-être. Elle était bien, dans cette voiture balancée d'un léger roulis, entre Régine si tendrement compatissante et le marquis si respectueusement aimable, si attentif à la combler de délicates prévenances, tout en se disant son obligé. Oh ! s'ils avaient été seuls dans ce château, Ghislaine y serait entrée avec sécurité. Mais elle y devait trouver madame de Souzay, et le souvenir qu'elle gardait de cette femme rigide In troublRit, k cette hfturp.

La marquise ii'allait-elle point lui faire sentir qu'elle ne pouvait recevoir comme une amie celle qui avait jefusé de devenir sa fille? Régine avait eu le soin, déjà, de parler incidemment de Guy, pour dire qu'il était parti dès le début de la guerre. Mais l'image de celui qu'elle avait repoussé ne se dresserait-elle pas entre mademoiselle de Gelrode et la mère qu'elle avait froissée dans sa légitime fierté ?

Plus on approchait de Fréteval, plus Ghislaine se sentait envahie par cette crainte, car il arrive que, dans les pires douleurs, des préoccupations secondaires trouvent une place en nos cœurs pour les faire souffrir encore. Quand la voiture entra dans le parc, la jeune fille eût voulu être à cent lieues de là. Elle regrettait amèrement d'avoir cédé aux instances de son amie.

On avait pris une large et courte avenue, bordée de barrières blanches, et menant de la route à une grille ouverte. Cette grille franchie, les roues firent grincer un sable fin, tandis que la voiture s'engageait sous de grands arbres formant voûte. A droite on longea des communs, l'orangerie et une petite chapelle dont le clocheton d'ardoises penchait sous une croix surmontée d'un coq, comme sous un poids trop lourd. Enfin, ce fut le château, émergeant d'un nid de verdure. Pendant quelques instants, pour le contempler, Ghislaine oublia tout.

C'est qu'en dépit de sa souffrance elle gardait la faculté de s'émouvoir, comme toute âme d'artiste, en face d'une belle chose. Et le château de Fréteval était pour lui plaire. Pas assez tourmentée pour être bizarre, pas assez régulière pour être d'une ennuyeuse solennité, sa façade en pierre blanche, d'une blancheur laiteuse que les siècles avaient respectée, se dressait, coupée d'une jolie tour octogonale qui, sans l'écraser, la dominait toute. Sur de robustes contreforts s'appuyaient, aux angles, d'autres sveltes tourelles. Dans les murs s'ouvraient, à d'inégales distances, des fenêtres à meneaux, tandis que de hautes lucarnes, charmantes par la variété de leurs sculptures, ornaient les toits. A cet harmonieux ensemble s'ajoutaient des détails exquis. Il y avait, au rez-de-chaussée de la tour, une porte l)asse délicieusement encadrée, comme on le savait faire sous Charles VIII et sous Louis XII. Il y avait, plus petite que toutes les autres, une jolie fenêtre géminée. Il y avait, au long de l'octogone, un rosier fleuri qui grimpait. Au bruit que firent les voitures, la maîtresse du logis parut sur le perron. En voyant arriver des hôtes si nombreux et si peu attendus, elle fronça les sourcils. Puis, ayant mieux regardé, ayant reconnu Ghislaine, elle comprit tout de suite. Sa fille, d'ailleurs, prompte à franchir le marchepied de la charrette anglaise, était déjà près d'elle, lui expli-

quait. Son expression de mécontentement et de surprise disparut. Froide mais polie, elle s'avança jusqu'au bas des marches.

— Comme j'ai été indiscrète d'accepter, madame, s'excusait déjà la jeune fille. Tl faut vraiment que j'aie perdu la tête pour avoir consenti à venir ainsi chez vous...

— Ne le regrettez pas, mademoiselle, répondit sur un ton un peu cérémonieux, mais sans aucune acrimonie, madame de Souzay. Vous nous rendez un vrai service en nous permettant d'exercer, envers vous et envers vos malheureuses compagnes, le devoir de l'hospitalité. Je serais d'ailleurs ravie de vous recev > si je ne devais ce plaisir à d'aussi douloureux événements.

Elle ajouta quelques mots de condoléance, très corrects, sur la mort du bon M. Van den Berghe, victime des cruautés allemandes, et elle introduisit mademoiselle de Gelrode dans un long vestibule, puis dans un grand salon tendu de tapisseries anciennes. Elle s'assit au coin de la large cheminée 'omme si elle recevait une visite ordinaire. Elle lit raconter à Ghislaine, en détail, sa triste odyssée : l'invasion du village, le massacre, la fuite, et les providentielles circonstances grâce auxquelles mademoiselle de Gelrode et ces quelques femmes 'vnieni échappé aux brutes snnguinairoM qui ont 'Jéshonoré jusqu'au nom de leur pays. Elle s'émut

au récit de ces tragiques aventures. Elle conclut, quand Ghislaine eut fini :

— Dieu vous a protégée. Mais, comme vous avez souffert, mon enfant!

Sorties de la bouche austère de cette femme compassée, ces paroles, presque tendres, furent pour la jeune fille un baume bienfaisant. Elle sentit son cœur, son pauvre cœur, se fondre, et silencieusement elle se mit à pleurer. C'étaient les premiers pleurs, peut-être, que, depuis ces horribles jours, elle eût versés.

Madame de Souzay la regardait, sans mot dire, mais affectueusement. Régine la tenait étroitement embrassée, mêlant aux larmes de cette douleur d'autres larmes dont la source était sa pitié. ^

Mais la marquise n'aimait guère que l'on s'attendrît trop longtemps.

' — Si nous allions nous occuper des logements,

proposa- t-elle.

Les deux jeunes tilles lui obéirent. Régine conduisit d'abord son amie dans la chambre qu'elle lui avait, tout de suite, destinée, puis on installa madame Xhotïer au second étage et l'on redescendit pour présider aux aménagements de l'orangerie.

Déjà s'y alignaient hts de fer et lavabos. Déjà la grande pièce sonore retentissait de cris d'enfants, et M. de Souzay organisait toutes choses avec cet

empressement de l'homme ordinairement oisif, enchanté de trouver l'occasion de se dévouer. Sa femme intervint à temps, cependant, pour régler certains détails pratiques, par lui inconsciemment néghgés.

— Qui fera la cuisine? demanda-t-elle.

Le marquis n'avait point songé à cela. Madame de Souzay lui fit observer que le nombre restreint de leurs domestiques, — presque tous les hommes étant partis, — ne permettait pas d'employer au service des réfugiées le personnel qui restait.

— D'ailleurs, ajouta-t-elle, ces pauvres femmes trouveront, dans une utile occupation, un dérivatif à leur douleur.

Et, tout de suite, elle fit transporter, dans une arrière-se^rre restée libre, un fourneau, du bois, du charbon, les ustensiles nécessaires. Puis elle choisit parmi les Belges, sur les indications de Ghislaine, celles qui pouvaient être aptes à rendre quelques services. L'une fut chargée d'éplucher les légumes, l'autre de préparer les repas, celle-ci de faire les lits, celle-là de balayer, et bientôt, dans le campement improvisé depuis une heure, régnèrent l'ordre et la propreté.

Quand le soir fut venu, les exilées s'endormirent, toujours tristes, mais plus tranquilles dans l'asile rencontré. Tout comme les autres, mademoiselle de Gelrode éprouvait une indéfinissable sensation

de paix. Finies les craintes qui l'avaient assaillie, au moment de pénétrer dans l'hospitalière demeure. Elle s'y reposait maintenant, confiante, rassurée, remerciant Dieu d'avoir placé cette maison amie sur son chemin.

L'impression très douce qu'elle avait éprouvée déjà dans la voiture, entre Régine et le marquis si pleins d'attentions pour elle, au miUeu du clair paysage qui souriait aussi d'un accueillant sourire, elle la retrouvait partout ici. Gomme le visage de ses hôtes, les choses mêmes semblaient lui dire : « Sois la bienvenue ; nous t'attendions I » C'était la jolie chambre, gaie en dépit de l'épaisseur des murs, que Régine, pour elle, avait si vite préparée. C'était tout le logis, vieux et charmant, si mollement assis à mi-côte et s'enveloppant, comme d'une parure, de la masse des frondaisons. C'était le gazouillis, tout proche, des oiseaux dans le parc ombreux entourant la maison et, derrière elle, s'étageant sur la pente. C'était la vue que laissait découvrir, de chaque côté de son étroit meneau, la croisée ouverte sur la vallée : la rivière, là-bas, aperçue grâce à l'échancrure d'une ligne de peupliers, les coteaux de l'autre rive, assez lointains déjà pour commencer de bleuir. Tout, tout apaisait, non sa douleur d'avoir vu périr sous ses yeux, et d'une mort atroce, l'oncle qu'elle chérissait, d'avoir dii quitter son pays et de le savoir livré

à de barbares envahisseurs, mais cette sorte (l'excitation nerveuse qui double la souffrance en l'exaspérant. Il lui semblait que, comme l'oiseau s'enfuyant à tire-d'aile sous l'orage et retrouvant le nid, elle avait découvert un abri sûr.

La nuit passa. L'aube du lendemain fut douce. Ghislaine, en s'éveillant, sourit à la jolie chambre et à la vieille maison. Elle sourit plus affectueusement encore à son amie qui, dès le matin, la vint trouver.

— Vous avez bien dormi, Ghislaine?

— Pour la première fois, depuis longtemps déjà. Et grâce à vous.

— Oh ! ne me remerciez plus, sans quoi je me fâcherai.

— Pourtant...

— Ma petite amie, vous êtes ici chez vous. Nous devons, nous, Françaises, à nos sœurs les Belges le toit qu'elles ont perdu. Car la. résistance de votre cher pays, si noblement fidèle à ses promesses, nous a sauvées.

Plus que toute autre chose, cette manière délicate de n'accepter pas le moindre merci, touchait Ghislaine. Dans cette famille qui s'ingéniait à se montrer joyeuse de l'avoir accueillie, qui ne manquait pas l'occasion d'affirmer que c'était là un acte tout naturel et simple, la jeune fille se sentait à l'aise.

Cotlo improssion alhiit s'af^t^onluor à mesure que

les jours succéderaient aux jours. Une semaine n'était point écoulée, que déjà Ghislaine, dans la demeure des Souzay, croyait être chez elle.

Elle y gagnait d'avoir presque oublié qu'elle se trouvait, vis-à-vis de ses hôtes, dans une situation particulièrement délicate. Elle parvenait à chasser, presque tout à fait, le souvenir du projet naguère ébauché.

L'absence du jeune comte de Souzay, le soin que chacun apportait à éviter toute allusion fâcheuse contribuaient à effacer ce souvenir et à renipècher d'être une gêne. L'épouvantable bouleversement qui avait suivi de si près le refus transmis par la supérieure du Val-Sainte-Madeleine en avait atténué 'l'effet. Ni madame de Souzay, ni son mari, ni Régine, n'en voulaient à Ghislaine, ou du moins, s'il y avait au fond de leurs cœurs une légère amertume, ils la savaient cacher.

Mademoiselle de Gelrode y trouvait un nouveau motif de leur être reconnaissante. De toute son âme, elle s'acquittait de ce devoir. Ce n'était point par de banales formules, monnaie courante de la gratitude, qui n'eussent satisfait ni ses hôtes ni elle-même. C'était par le souci de se montrer envers eux, en même temps déférante et très simple, romme si elle eût été vraiment de la maison. C'était en parlant à madame de Souzay sur le ton

confiant d'une fille adoptive, et à Régine comme à une sœur. C'était aussi en s'elTorçant de réformer en elle-même le jugement que lui avait fait porter, sur ceux qui étaient devenus ses bienfaiteurs, la lettre malveillante de M. Reichenbach.

Elle voyait clairement aujourd'hui que les détails fournis par l'Allemand n'étaient pas tous exacts. Certes M. de Souzay ne paraissait pas très pratique. Rien d'étonnant à ce qu'il eût, dans sa vie, tenté quelques malheureuses entreprises. Certes la marquise n'était pas d'un abord facile, elle avait des manières austères et des airs de grande dame ; il fallait la bien connaître pour que sa bonté foncière apparût. Mais elle était femme d'intérieur, très préoccupée d'assurer le bien-être de ses commensaux, en même temps que de conduire sa maison avec une sévère économie. Elle aimait à parler de l'ancienneté de sa famille et de ses aristocratiques alliances, mais on la voyait, tout le jour, tirer l'aiguille ou tricoter. Il est vrai que c'était pour les soldats, et que les châtelaines du temps passé, dans cette Bretagne où madame de Souzay se vantait d'être née, savaient filer pour la rançon de Du Guesclin.

En y réfléchissant, mademoiselle de Gelrode jugeait impossible qu'une telle femme eût laissé s'engloutir presque complètement la fortune qu'elle et son mari avaient possédée. Elle ne voyait pas le

marquis transformé en un louche chevalier d'industrie, et faisant de son fils un coureur de dot pour sauver la situation. Était-il vrai, aussi, que, par besoin d'argent, la jeunesse de Régine fût vouée à charmer les vieux jours d'un homme indigne d'elle? Non, ce n'était pas possible. L'Allemand avait menti, — on sait maintenant qu'ils mentent, — ou bien il avait recueilli dans le pays de méchants propos.

Le train de maison des Souzay n'était point pour faire croire à cette misère dorée qui avait effrayé M. Van den Berghe, et que, dans sa lettre, l'exmdustriel de Cologne avait si complaisamment dépemte. Évidemment la guerre avait réduit le genre de vie des châtelains de P>éteval. Il était facile de s'apercevoir que l'écurie, aujourd'hui presque vide, était habituellement pleine, qu'à l'entretien du pure, des serres, du jardin potager, ne pouvaient d'ordinaire suffire les deux vieillards ratissant d'un geste fatigué l'allée qui contourne la pelouse. Le maître d'hôtel aux favoris blancs n'avait point coutume de s'escrimer tout seul sur les parquets et l'argenterie. Et Labroussaille, le vieux piqucur, grognait très fort parce que ses deux valets de chiens étaient partis. Mais on sentait fort bien que ces larges dépenses, actuellement diminuées, étaient toujours soumises à l'utile contrôle exercé sans trêve par madame de Souzay.

En somme, Ghislaine, qui avait été élevée dans un milieu riche, ne découvrait chez ses hôtes ni gène apparente ni prodigalité. Fréteval lui paraissait une maison bien tenue. Le seul luxe qui lui semblât un peu excessif, parce qu'elle n'y avait pas été accoutumée, c'était l'équipage de chasse ; mais elle avait une telle sympathie pour la bonne grâce du marquis qu'aisément elle lui pardonnait cette foHe. Il aimait tant ses chiens, meute avec soin sélectionnée, victorieuse en de si nombreux concours! C'était une honnête et saine distraction, après tout, pour un homme habitant, la plus grande partie de l'année, la campagne. Et puis ce plaisir de la chasse, de la chasse à courre surtout, n'a-t-il pas quelque chose de particulièrement élégant et noble?

Mademoiselle de Gelrode se disait tout cela, parce qu'elle ne pouvait plus admettre que fussent sérieusement critiquables ceux qui lui témoignaient tant d'affection et lui rendaient de si grands services. Elle ne les pouvait croire ni follement dépensiers, ni odieusement calculateurs, ces hôtes qui l'avaient, avec générosité, recueillie, et chez qui elle ressentait, depuis le premier jour, la douce impression d'avoir tout simplement pris place à un foyer familial.

M. Reichonbach, clans cette lettre que Ghislaine comparait maintenant à quelque venimeux réqui-

sitoire, avait raconté que les Souzay recevaient beaucoup. Peut-être était-ce vrai à Tépoque des chasses ; sans doute aussi la guerre, ayant détruit les moyens de communication habituels et rendu tout à fait inopportun le goût des réunions mondaines, avait apporté beaucoup d'entraves aux relations accoutumées. Mais enfin, depuis que Ghislaine y était, elle n'avait encore rencontré à Fréteval que trois personnes du voisinage : deux amis du marquis, M. d'Arzilly, un archéologue, et le comte Glermault, un chasseur, et puis une amie de la marquise que l'on eût pu aussi qualifier d'amie de Régine, car la jeune fille l'entourait de mille aiïectueuses prévenances. Celle-ci s'appelait madame de Versenne ; elle était veuve d'un général et mère de trois officiers. C'était chez elle que mademoiselle de Souzay était allée prendre des nouvelles avant de se rendre à la gare oiî elle devait rencontrer Ghislaine. Madame de Versenne venait souvent à Fréteval, toujours à pied, car elle n'avait point de voiture. Elle y passait une partie de la journée, travaillant à l'aiguille et causant.

11 ne se pouvait rêver de société plus agréable que celle de cette femme distinguée, fine, jolie encore sous ses cheveux gris, de ce gris vaporeux des blondes qui vieilUssent et que leur chevelure, en H'éclairciflsant, rajeunit. Son esprit «^tait, comme son visage, paré d'un doubla charme : celui qui

reste quand l'âge des illusions n'a pas fui tout à fait, celui qui vient en même temps que l'expérience et l'indulgente bonté dues aux années vécues.

M. d'Arzilly plaisait aussi à Ghislaine. Il avait, comme le marquis de Souzay son ami, une exquise politesse, cette vieille politesse française tout à fait inimitable tant elle est attentive, délicate et mêlée de respect. Quand M. d'Arzilly venait à Fréteval, il accablait de compliments la maîtresse de la maison, puis sa fille, et maintenant mademoiselle de Gelrode avait sa part de cette courtoise distribution. Si on le retenait à déjeuner, il se déclarait mis en appétit par tous les mets servis ; s'il entrait au salon, c'était pour se pâmer sur l'ouvrage de ces dames, ou pour admirer la gerbe de fleurs que l'une d'elles avait disposée ; s'il se promenait au jardin, chaque corbeille devenait, de sa part, l'objet de la plus fervente extase.

La jeune fille appréciait surtout, en lui, ses goûts d'archéologue. Gela évoquait chez Ghislaine le souvenir, toujours cher, de l'oncle par elle pleuré. Ce n'était pas que M. d'Arzilly eût physiquement quelque ressemblance avec M. Van den Berghe. Il ne rappelait ni sa haiite stature, ni ses traits réguliers et calmes d'homme du Nord. Il était, au contraire, petit de taille, et, par suite d'habitudes sédentaires, fort rondelet. Son visage, aux lignes heurtées, qu'une barbe touffue encadrait, n'avait

de clianne que par l'animation due à la pétulanre de l'esprit et aux primesautières saillies du langage. Court, gros, vif et remuant, il était aussi différent que possible de l'homme d'affaires pondéré, du studieux amateur d'art lâchement assassiné par la répugnante soldatesque qui n'a pas eu honte de s'attaquer à des civils désarmés. Mais la même passion qui avait fait battre le cœur du Flamand, si tendrement épris de toutes les richesses d'art de sa chère Belgique, animait le cœur du Français pour tous les souvenirs se rattachant à l'histoire de sa grande et de sa petite patrie. Il fallait entendre M. d'Arzilly parler avec son impétuosité native do tout ce qui concernait le « vieux Ghinon ». Ghislaine l'écoutait avec un plaisir extrême, croyant entendre comme l'écho d'une voix qui n'était plus.

Les conversations du comte Clermault l'intéressaient beaucoup moins. Celui-ci semblait avoir été assez exactement dépeint dans les quelques lignes que M. Reichenbach avait consacrées à ce « propriétaire voisin ayant quatre- vingt rnille livres de rente et une cinquantaine d'années, bourgeois affublé d'un titre de comte et désireux de s'allier à la noblesse du pays ». Il avait bien cinquante ans, le comte Clermault, avec ses cheveux trop noirs pour n'être pas l'objet de savants et factices soins, ses dents trop régulièrement blanches

et bien plantées pour ne le point devoir à une intervention d'artiste. Au demeurant, c'était un bel homme, grand, fort, large d'épaules, et qui devait aisément, lors des chasses, en montant à cheval, faire craquer l'habit rouge. Les gens bien informés questionnés par l'Allemand n'avaient pas dû, non pluS;, exagérer beaucoup le chiffre de ses revenus. Il se carrait tout seul dans une limousine que beaucoup d'élégantes eussent enviée pour y étaler leurs toilettes. Il parlait volontiers des chevaux de prix que la réquisition lui avait enlevés, qu'il avait remplacés tout de suite; de sa meute, excellent vautrait qui faisait la vie dure aux sangliers de la forêt. Il parlait, volontiers aussi, de ses fermes, de ses vignes, de ses bois, et il y avait, dans son ton, l'assurance que donne la fortune à ceux qui ont la vulgarité d'en être fiers. Et le comte Glermault était vraiment un peu vulgaire. Il détonnait dans le cercle choisi formé par les Souzay, M. d'Arzilîy et madame de Versenne.

Ghislaine songeait : « D'après les renseignements de M. Reichenbach, c'est cet homme-là que Régine doit épouser... Est-ce possible?... Non... Et pourtant?... » Un léger frisson lui venait. Un souvenir, le souvenir de l'acquiescement qu'ellemême avait donné, qu'elle avait permis à son oncle de tranBmettrfl, «e dressait, obsédAnt. Elle murmurait : u Réfifine fi% «§ monsieHr... trop vieux..*

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commun... quelle mésalliance !... » Puis, tout à coup, à voix presque liaule : « Qu'est-ce que cela, quand moi?... » Elle se taisait. Elle cachait son visage dans ses mains comme pour ne plus voir une scène qui se représentait à elle, douloureuse : M. Van den Berghe, dans sa bibliothèque, assis devant sa table, écrivant ces mots que, pour être bien sur d'avoir l'approbation de sa nièce, il prononçait :

« Mon cher Otto,

« C'est oui. Venez, dès que vous le pourrez, célébrer vos fiançailles, Ghislaine vous attend. »

Et Ghislaine restait, par ce souvenir odieux, bouleversée. Elle se sentait triste à mourir. Sa pauvre âme blessée se jugeait incapable de garder la paix qu'elle avait cni (Tabord rrcouvrer sous (•<> toit.

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