‹ La réfugiéeChapitre 5 sur 17 · LES DEUX D O U L E U H · texte numérisé non relu

LES DEUX D O U L E U H

Oui, la paix la fuyait. Le rofugc qui, devant elle, s'était ouvert, gardait pourtant la même douceur. Régine lui témoignait la même tendre amitié, M. de Souzay les mêmes prévenances, et la marquise, ayant triomphé de la réserve trop grande qui glaçait son premier accueil, se montrait maintenant, pour Ghislaine, presque maternelle. Quelle était donc la cause du trouble grandissant dont la jeune fille souffrait? C'était, avant tout, le souvenir du consentement au projet longuement mûri et caressé par son oncle, le « oui » fatal qu'elle avait prononcé, que M. Van den Berghe avait devant elle écrit, qu'à la veille même de la guerre, Otto von Rednitz avait du recevoir. Ce « oui »,

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mademoiselle de Gelrode ne le regardait pas comme l'obligeant à devenir, un jour, la femme d'un ennemi de sa patrie.

Ce qu'elle croyait connaître du caractère d'Otto l'engageait à penser que, la guerre finie, il serait le premier à déclarer nulle la promesse donnée. Mais cette promesse existait, et la jeune fille était d'un pays et d'une race qui les savent tenir. La pensée que, jusqu'à ce qu'elle pût se mettre d'accord avec it't homme pour rompre le lien (jui les unissait, elle allait quand même demeurer sa fiancée, était ime véritable torture morale, et l'une de ces tortures d'autant plus pénibles qu'on les veut cacher. Car, pour rien au monde, mademoiselle de Gelrode n'eût consenti à révéler le fait dont souffraient si cruellement son patriotisme et sa fierté.

Un autre motif contribuait à faire douloureux son exil : c'était de le voir se prolonger.

En quittant son pays, en arrivant ici, en acceptant l'hospitalité des Souzay, elle avait cru que l'épreuve subie serait passagère. Mais maintenant presque toute la Belgique était aux mains des Allemands, une partie de la France était envahie. Impossible de songer avant de longs mois, sans doute, à regagner la patrie mutilée. Alors, dans l'esprit de Ghislaine, une question se posait. Pouvait-elle rester à ce foyer qui l'avait accueillie? Cela répugnait à sa délicatesse. Plus on agissait généreuse-

ment uvoc elle, moins elle devait, lui semblait-il, en abuser. A certains indices, elle croyait découvrir, d'ailleurs, que ses hôtes accomplissaient en l'hébergeant, elle et les réfugiées qui l'avaient suivie, un acte de charité que leurs ressources diminuées leur rendaient par trop onéreux.

Aucune remarque désobligeante, ni même aucune plainte sur les difficultés matérielles créées par la guerre, n'avaient échappé ni à mademoiselle de Souzay ni à ses parents, mais Ghislaine avait deviné parfois la marquise préoccupée, Régine un peu triste et le marquis songeur. Avait-elle le droit d'imposer longtemps à leur amitié de telles charges ? Enfin, d'eux moins que de personne, elle pouvait consentir à demeurer indéfiniment l'obligée. Dans le trouble d'événements inattendus, au miheu d'une fuite éperdue, lors d'une fortuite rencontre, grâce à ce que ses hôtes s'étaient eux-mêmes ingéniés à regarder comme non avenu ce souvenir, mademoiselle de Gelrode avait pu ne pas tenir compte de la démarche faite naguère au nom des Souzay et paraître avec eux oublier qu'elle y avait répondu par un refus. Il lui semblait, à présent, contraire à sa dignité, et même au devoir de la reconnaissance, de continuer à vivre sous leur toit.

E U' voiihit, snns (nrdcr, s'en expliquer avec

— Il me v;i l'nlloir bientôt vous quitter;

— Pour plusieurs jours?

— Pour tout à fait.

Mademoiselle de Souzay eut un sursaut. Un pli barra son front. Puis, se rassérénant :

— Vous plaisantez, Ghislaine.

— Hélas !

Elles étaient assises sur un banc rustique, à l'ombre d'un gros chêne. Elles regardaient le paysage doux et clair qui s'étend sous les fenêtres du château de Fréteval et que l'on découvre mieux encore, quand, ayant gravi la pente du coteau oii s'étagc le parc, on atteint ses sommets boisés.

Du tendre geste qui lui était familier, Régine saisit les mains de son amie :

— Je ne comprends pas, dit-elle. Expliquezmoi...

Mademoiselle de Gelrode essaya d'expliquer :

— Je suis une charge. Cela ne peut pas durer. Il faut, il faut absolument que vous me laissiez partir...

Dans son trouble, dans la crainte de se mal exprimer, elle ne retrouvait plus certains des arguments qu'elle s'était à elle-même donnés. Les autres lui semblaient de nature à ne pas convaincre Régine ou, ce qui était plus grave, capables de la blesser.

Heureusement, mademoiselle de Souzny comprenait à demi-mot.

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— Ne VOUS fatiguez pas, ma pauvre amie, à me vouloir convaincre par de mauvaises raisons. J'ai tout deviné, tout. Je sais très bien pourquoi vous jugez indiscret de rester. Et je vous supplie de bannir ces scrupules.

— Je ne le puis pas, Régine.

— Si, Ghislaine, vous le pouvez. Vous pouvez vous dire que j'ai pour vous une affection vraie, que cette sympathie mes parents la partagent, et qu'aucun souvenir ne la peut altérer.

— Je le sais ; vous me l'avez prouvé. Mais...

— Laissez-moi finir. Vous craignez aussi que nous n'ayons entrepris une œuvre charitable à quoi nos ressources, peut-être, ne pourraient pas suffire.

— Mais je n'ai pas dit cela. J'ai peur seulement que madame votre mère ne se fatigue, que vousmême...

— Oh ! Je sais ce que l'on raconte, et les bruits qui, sans doute, sont venus jusqu'à vous. Je sais ce qui est faux ou vrai dans tout cela. Et, je vous le répète, Ghislaine, restez ici.

Elle parlait avec cette autorité douce, qui est une force et persuade aisément. Ghislaine était près de se laisser convaincre. Elle dit pourtant :

— La guerre sera très longue. Je ne puis demeurer indéfiniment chez vous.

.Mais Régine répliqua :

— Pourquoi pas jusqu'au jour où sera, par nos armes, reconquis votre pays? Alors vous pourrez rentrer chez vous, Ghislaine, y faire votre vie.

— Ma vie !

La jeune Belge pâlit et ferma les yeux. La pensée de eette vie qu'il faudrait, un jour, vivre, dont Otto von Rednitz aurait le droit de venir dire : « \'ous me l'avez promise », lyi apparut alTreuse.

Régine la regardait, eom})renanl soudain qu'il y avait, dans l'âme de Ghislaine, en plus de ses chagrins de famille et de ses douleurs d'exilée, une peine; qu'elle n'avouait pas.

Ne fallait-il pas se montrer, jusqu'au bout, compatissante?

— Peut-être, ma chérie, reprit-elle, peut-être souffrez-vous plus que je n'ai su le voir. Peut-être est-il en votre cœur, si gonflé d'amertume, quelque douleur cachée, que je suis inhabile, hélas ! à consoler. Ce sont les plus cruelles, celles que l'on ne dit pas, qui torturent secrètement nos cœurs de jeunes filles, qui nous font parfois tristes, désabusées, et tout près de pleurer, même au milieu du monde, quand il nous faut sourire.

A son tour, mademoiselle de Gelrode regarda son amie. Les mots qu'elle venait de prononcer n'étaient pas seulement des mots de pitié. L'accent de Régine disait qu'elle les connaissait, ces souffrances cachées dont elle avait parlé. Quoi ! Elle

aussi 1,.. Elle aussi, le plus souvent rieuse, elle était parfois désabusée, triste, elle était parfois tout près de pleurer!... Quel était donc son secret?...

Les deux jeunes filles, maintenant, demeuraient silencieuses, demandant aux choses qui les entouraient, et non plus aux paroles, l'apaisement que cherchaient leurs âmes.

Autour d'elles, dans la campagne, tout se taisait aussi. Car, bien qu'on fût au temps des labours de septembre, la plupart des hommes vahdes et jeunes étant partis, la grande guerre, aux champs, commandait le silence. A peine entendait-on, çà et là, quelque appel, quelque cri d'enfant, ou le meuglement de quelque vache inquiète, appelant, du pré, son veau que l'étable gardait. Parfois encore c'était le lointain roulement d'une voiture sur la route. Mais, sauf ces bruits divers, perçus par intervalles, un silence de mort planait sur la vallée. Elle s'alanguissait dans l'été finissant. Il y avait une tristesse éparse sur les choses, tant nos âmes en elles se reflètent et se retrouvent. Et il semblait aux <ieux jeunes filles que ce coin de France paisible, mais silencieux, pleurait les épreuves de leurs patries, aujourd'hui confondues dans un même douil. Il leur semblait aussi qu'elles s'étaient iiintnellement, mieux que jamais, comprises, ayant, l'une et l'autre, senti que toutes deux elles souffraient, la Belge en essayant de voiler son chagrin

SOUS un calme apparent, la Française en cachant le sien sous su gaieté. Elles se découvraient des âmes toutes pareilles, âmes délicates, tendres, très vite angoissées en face des questions que Ton se pose à vingt ans.

(lar llégine devinait que Ghislaine avait, au fond du cœur, un inexplicable elîroi, et Ghislaine s\ij)er('evait que Régine s'inquiétait aussi de Tavenir. Pour chacune d'elles, l'autre était en même temps un livre ouvert et une énigme, parce que chacune d'elles lisait, dans l'âme de son amie, une douleur " qui lui demeurait inconnue mais qu'elle savait ressembler à sa propre douleur.

Un pas, un peu pesant, sous quoi grinça soudain le sable d'une allée, interrompit leur muet colloiiuc.

— On vient.

— Qui?

Toutes deux, d'un même mouvement gracieux et jeune, se penchèrent pour voir, sous les branches, (jui venait.

Contente qu'une fortuite occasion vint secouer la mélancolie qui, près de Ghislaine, l'envahissait, Régine rit, de son beau rire clair.

— C'est Sylvain.

Le vieux maître d'hôtel gravissait, en effet, péniblement la côte. Devant les jeunes fdles il s'arrêta, tout essoufflé. Puis, de ce ton respectueux que les jeunes n'ont plus :

— Madame la marquise fait prier mademoiselle de venir au salon.

— Une , visite ?

— Oui, mademoiselle.

— Ah !... Qui donc, Sylvain?

Malgré son souci de l'étiquette, le domestique parvint mal à cacher qu'il savait annoncer quelque chose de désagréable. Tout en s'eiïorçant de rester impassible, il se grattait le favori droit. Mademoiselle de Souzay le connaissait assez pour être sûre que c'était là, chez lui, un signe d'émotion, de mécontentement ou d'embarras. Et elle ne fut point surprise quand, des lèvres minces Ct glabres, s'échappa ce nom :

— Monsieur le comte Glermault.

Elle répondit :

— C'est bien, j'y vais tout de suite.

Elle se leva, comme pour partir. Mais quand le domestique, qui s'éloignait, descendant la pente plus rapidement qu'il ne l'avait montée, eut disparu au premier tournant de l'allée en lacet, elle se laissa retomber sur le banc.

— La vie est triste, Ghislaine, murmura-t-elle plaintive.

Et, comme son amie, compatissante mais discrète, se taisait, elle reprit :

— J 'avais raison de vous le dire, tout à l'heure, il y a des moments où l'on se sent tout près de pleurer.

Puis, vaillamment triomphante de cet abattement passager, ses yeux clairs plus brillants à cause de ses larmes refoulées, elle se releva, i)rit le bras de Ghislaine.

— Ma pauvre amie, vous devez me trouver aujourd'hui gémissante, et pourtant je veux être brave.

D'un joli geste, elle répara, du bout des doigts, 11' léger désordre causé à sa chevelure par la brise, plus âpre au sommet de la pente. Appuyée, câline, au bras de sa compagne, et devisant gaiement de choses indilîérentes, elle descendit vers le château.

Mademoiselle de Gelrode commençait à deviner que liégine se sacriliait, en y mettant une sorte do crânerie élégante.

Et la jeune Belge se rappelait ce cfue Ton raconte de l'un de nos héros. Celait un olficier. Son chef lui commandait de lutter jusqu'à la mort. Kt il répondit, acceptant cette mort, mais la voulant joyeuse : « Oui, mon général, avec le sourire. »

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