SANS NOUVELLES
C'était vrai que Régine allait se sacrifier. Mademoiselle de Gelrode le comprit mieux encore, quand elle et son amie eurent atteint le château, pénétré dans le salon.
Le comte Clermault, qui était seul avec madame de Souzay, se leva, empressé. Pour lui tendre la main, Régine se fit cordiale. Son bonjour fut celui que L'on accorde à un bon camarade, avec, en plus, une nuance d'amabilité voulue, presque forcée.
Lui, eut la naïveté de laisser voir une satisfaction, peut-être touchante mais assez maladroite, d'être ainsi accueilli. Sa large face s'épanouit, ce qui riKitqiiair davantage les rides de ses tempes et de son fronf. Il tourna quelque banal compliment
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et Régine s'assit près de lui. Un peu plus loin, madanic de Souzay travaillait sans rien dire.
Dans un cadre dilîérent, et avec cette particularité qu'elle se passait entre gens se connaissant déjà, cette scène rappelait à Ghislaine les entrevues de Bruges et d'Ostende. Évidemment il s'agissait, pour Régine et le comte Clermault, de s'entretenir de mille sujets indiiïérents, tout en ne songeant qu'au sous-entendu impliqué par cette visite et par la manière dont elle était reçue.
Plus elle se prolongeait, cette visite, moins il était possible à Ghislaine de douter qu'un mariage fût, sinon décidé, au moins très vivement désiré par le prétendant vieillissant. Madame de Souzay semblait accepter ce projet sans entrain, et comme une chose moins tentante que raisonnable. L'attitude de Régine, observée par Ghislaine, décelait un état d'esprit plus complexe que celui de sa mère et que celui du riche voisin qui voyait en elle un moyen flatteur de clore son trop long célibat. Elle se montrait tantôt gaie, d'une gaieté un peu nerveuse, tantôt soudainement assombrie, et comme en lutte avec un chagrin, une terreur ou un remords. M. Clermault paraissait ne pas comprendre ces sautes d'humeur, si contraires au caractère, d'ordinaire égal et serein, de Régine. Mais il élail aisé (\o voir que la marquise s'en attristait, et que ses yeux, délaissant son ouvrage
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pour scruter par instants le visage Je sa fille, semblaient exprimer une crainte, un scrupule, et dire : « Ai-je raison de souhaiter cela? »
Quant à Ghislaine, la nervosité de son amie lui inspirait surtout de la pitié. Pourtant deux autres sentiments, contradictoires, luttaient en elle : de Tadmiration pour un courage dont elle se jugeait soi-même incapable, et un étonnement mêlé de blâme, car elle se révoltait de penser que l'on pût donner sa vie sans donner son cœur.
Elle crut, un instant, qu'il serait, de sa part, plus discret de quitter le salon et fit mine de se retirer. Mais Régine qui, tout de suite, comprit 1 intention, la retint.
— Restez, restez, Ghislaine ! Nul n'a de secrets à se dire ici.
Elle mit dans ces mots un accent de prière, romme si elle suppliait son amie de contribuer par sa présence à lui éviter un tête-à-tête désagréable.
Le comte Clermault fit un peu la moue et madame de Souzay se remit à son ouvrage avec une ardeur qui voulait celer son désappointement. Régine s'aperçut qu'elle les avait, l'un et l'autre, peines. Elle parut s'en repentir. Elle voulut ramener de la gaieté sur les visages attristés par sa faute. El, redevenue enjouée, elle plaisanta. Toute la grâce primesautière de son esprit mobile s'employa bientôt à faire oublier qu'une lioutade lui était
échappée qui la pouvait faire accuser de s'être montrée maussade. La conversation, tout à l'heure languissante, grâce à elle de nouveau s'anima.
La guerre, naturellement, en faisait tous les frais. On atteignait la mi-septembre ; les nouvelles de la grande victoire remportée par nos troupes se précisaient chaque jour, mettant l'espoir de la délivrance et du triomphe prochains dans tous les cœurs français. Cependant Régine s'amusait à contredire un peu les afTirmations de M. Glermault, parfois trop péremptoires, comme toutes celles qui émanent de stratégistes en chambre.
— Tout sera fini pour la Toussaint, déclarait-il.
— Vous croyez?
Il s'apercevait à peine de l'impertinence du doute. Madame de Souzay, qui Tjivait saisie, relevîiit la tête et jetait un coup d'œil inquiet. Mais elle était vite rassurée en entendant le fervent chasseur s'exclamer :
— J'en suis absolument sûr, mademoiselle. Nous verrez, vous verrez que nous fêterons gaie ment la Saint- Hubert!
A cette belle assurance, rien que par un sourire, sourire bienveillant à la fois et triste, Régine répondait. De ce sourire, l'amitié de Ghislaine devinait le sens. Régine était à demi contente, à demi fâchée. Elle souffrait de juger naïvement prétentieux, en des questions de lui parfaitement ignorées, l'homme
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qui sollicitait sa main. Elle était, par contre, satisfaite, — voulant se contenter de -peu, — qu'il exprimât des sentiments de bon Français et de brave homme.
Pour l'en récompenser, elle lui servit le thé, en se faisant prévenante, sans qu'il fût en droit de se dire, cependant, que du moindre regard, de la plus légère inflexion de voix, ni même d'un battement de cils trahissant quelque émoi, elle eût encouragé son espoir. Il y avait, dans ses paroles, dans ses gestes, dans sa manière de lui demander : « Prenez-vous de la crème? » ou de lui tendre le sucrier, un rien qui signifiait : « J'accepte... Je me résigne... Gentiment... Mais c'est tout. »
Et la nuance était d'autant plus marquée, qu'il semblait avoir plus de peine à la saisir.
Quand il partit, l'estomac bourré d'un fort morceau de plum-cake, et le palais réchauffé par im verre de vin d'Espagne, il avait la sensation d'avoir été suffisamment bien reçu pour pouvoir se dire : « Je ne suis pas tout à fait bredouille. »
.Enchanté de cette comparaison cynégétique, il franchit joyeux le marchepied de sa limousine. Il songea : « Je ferai mettre sur la portière, à côté de ma couronne de comte, la couronne de marquis des Souzay. Ça fera bien. »
Il élal;i son large et long cori)S sur les coussins gris clair de la voiture. Son imaginatirtn, pas très
v-ive pourtant, évoqua l'image de Régine, frêle et gracieuse, assise là, près de lui, dans ce véhicule rapide et confortable qui lui semblait un peu êtrt' une image de la vie.
— Elle est gentille, se dit-il, à voix presque haute, en allumant un cigare. Gentille, très gentille,..Elle a été plus aimable aujourd'hui... Malheureux qu'elle ait l'air quelquefois de se... licher de moi. Pourtant...
11 se regarda, avec quelque anxiété d'abord, puis, naïvement indulgent à soi-même, avec untcertaine complaisance, dans Tune des étroites glaces biseautées qui, entre les fenêtres, ornaient les parois de la limousine.
— Je ne suis pas trop déplumé.
Content de son examen, il se prélassa de nouveau. Il huma voluptueusement le havane odorant. Enclin aux prévisions heureuses, il s'exclama, comme s'il voulait confondre quelque adversaire imaginaire :
— Et puis, enfin, voyons, avec une si petite dot... Et qui ne sera peut-être jamais payée !...
L'automobile venait de pénétrer dans un parc, — son parc, — s'arrêtait au seuil d'une vaste et luxueuse demeure, — son château. Il descendit. Il jeta un regard orgueilleux sur fcs diosps. Il hnussa les épaules, en murmurant :
— Vrai ! Ce serait fou 1...
11 entra, se disant que, dans cette maison, Régine bientôt entrerait avec lui. Et il en eut un petit frisson, frisson de vanité, car cela le flattait, frisson de joie, car elle était charmante, frisson de crainte aussi, car, quoiqu'il en eût, elle l'intimidait. Bien qu'elle se fût efforcée aujourd'hui d'être aimable, il la trouvait toujours un peu trop distante, peut-être encore un peu moqueuse...
Pauvre Régine ! Elle ne se moquait pas.
Quand le comte Clermault eut quitté le salon de Frète val, elle s'avança jusqu'à la fenêtre. En petite (illc curieuse, sans être vue de lui, elle le regarda. Elle le vit monter dans sa limousine, elle vit la lourde voiture disparaître au tournant de l'avenue. Puis elle resta, quelques instants, le front collé contre la vitre, songeuse et muette.
Elle se retourna enfin vers l'intérieur du salon, vers Ghislaine, vers sa mère. Elle dit, rieuse, et d'un ton décidé :
— N'est-ce pas que j'ai été aimable?
— Comme toujours, fit Ghislaine.
— Oh 1 ma petite amie, im peu plus.
Elle s'assit, et, en parlant beaucoup, prit son ouvrage. Mais, au bout de quelques minutes :
— Ah ! je n'ai plus de laine grise pour mon passe-montagne.
Elle quitta le salon, monta dans sa chambre, chercha la laine grise un peu trop longtemps.
Quand elle revint, Ghislaine s'aperçut qu'elle avait lavé ses joues et ses yeux.
Le même jour, on vit à Fréteval madame de Versenne. Elle arriva comme d'ordinaire souriante, s'excusant de venir si tard.
— Mais il était nécessaire que je vous visse ce soir. Car, demain, m'arrivent des blessés.
— Demain ! Voilà une grande nouvelle ! A quelle heure ?
— Je ne sais pas. Un doit les amener de Tours, en auto. Le service de santé m'avise d'avoir à me tenir prête à les recevoir.
— Et vous êtes prête?
— Je le crois. Cependant je vous serais bien reconnaissante de venir, demain matin, m'aider à voir si tout est bien. Gela ne vous dérangera pas trop, ma petite Régine?
— Oh ! madame, je serai si heureuse de participer à votre belle œuvre !... J'aurais tant aimé qu'il nous fût possible, à nous aussi, d'ouvrir aux blessés notre maison.
— J'ai fait des démarches pour obtenir que l'on nous en envoyât, intervint madame de Souzay. Mais on a jugé que nous étions trop loin de la ville.
— Et cela vous a permis d'accueillir les réfugiées, fit Ghislaine. ^
Elle ajouta, s'adressant cette fois à madame de Versenne :
— Si vous le permettez, madame, j'irai demain matin à Chinon, avec Régine, pour vous venir en aide.
Cette olîre fut acceptée avec reconnaissance. Madame de Souzay, madame de Versenne et les deux jeunes filles continuèrent longtemps à s'entretenir des dispositions à prendre pour que rien ne manquât aux blessés attendus.
Ghislaine le remarqua : Régine n'était plus la même que tout à l'heure. Cette amabilité de commande qu'elle avait témoignée au comte Clermault.. une affectueuse et confiante simplicité la remplaçait. La jeune fille semblait avoir ^ pour madame de Versenne, une sorte de culte, un respect attendri et presque fdial. Et, ne craignant jamais d'être avec elle indiscrète, elle lui ' parlait sans aucune gêne des détails de l'installation qu'il fallait terminer de bonne heure le lendemain.
— Alors décidément, chère madame, c'est huit lits dans la salle à manger, douze dans le salon, le vestibule servant de réfectoire?
— Oui.
— Et la bonne Marceline ne s'inquiète pas trop de tous ces tracas?
— Mais non. C'est une si brave femme 1 Elle me disait hier : « Madame donne sa maison ; moi,
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je donnerai ma fatigue et mon temps ; et vAi sera de bon cœur. C'est tout ce que je peux faire pour la France. »
— Tel maître, tel valet, dit en souriant madame de Souzay. Mais il est bien vrai, ma chère amie, que vous avez beaucoup de mérite à céder aux soldats blessés les appartements que vous occupiez vous-même. C'est un dur sacrifice.
— Je l'avoue, accorda madame de Versenne, qui ne connaissait pas les vaniteuses dénégations qu'inspire la fausse modestie. Cela m'a été pénible de déloger mes vieux meubles. Ma chère table à ouvrage, mon bureau de bois de rose, ma console Empire, mes grandes vieilles bergères, il a fallu monter tout cela au premier étage. Ces pauvres objets, épars au milieu d'une chambre, ont l'air surpris et malheureux que l'on ait troublé leurs habitudes.
— Ce sont surtout vos habitudes à vous, mon amie, qui vont être troublées. Où vous êtes- vous réfugiée?
— Au rez-de-chaussée, dans la petite pièce qui était autrefois le bureau de mon mari ; ce sera mon salon et ma salle à manger. En haut j'ai conservé, à peu près intacte, ma chambre, et une autre que je pourrai, à l'occasion, ofîrir.
— C'est admirable.
— Oh ! non. Je suis fille, veuve et mère d^ sol-
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clats. Il est tout naturel que pour des soldats je fasse quelque chose. Dieu, je l'espère, m'en tiendra compte et me gardera mes fils.
— Vous en avez toujours de bonnes nouvelles?
— Très bonnes. Ils m'écrivent régulièrement. Georges est dans le camp retranché de Paris. Robert, légèrement blessé à Virton, doit sortir, ces jours-ci, de l'ambulance. Jean se bat.
Il y eut un court silence. Puis, madame de Versenne, questionnant à son tour :
— Et Guy?
— Guy se bat, lui aussi. Nous sommes, depuis quelques jours, sans lettre de lui. Mais il en avait été de même à la fin d'août, et nous fûmes alors bientôt rassurés.
— Il en sera de même, cette fois-ci, fit madame de Versenne, encourageante.
— N'est-ce pas, chère madame, approuva Régine. Je passe mon temps à tâcher de rassurer mes parents qui se tourmentent.
C'était vrai. Entre M. de Souzay qui prenait aisément les choses au tragique et la marquise qui, sous un calme apparent, cachait une tendresse maternelle souvent alarmée, Régine se montrait d'une gaieté réconfortante. Elle savait d'ordinaire faire communicative la robuste confiance qu'elle exprimait. Elle avait le talent d'émettre, avec un imperturbable aplomb, des axiomes