‹ La régenceChapitre 13 sur 15 · T0TE I · texte numérisé non relu

T0TE I

Extraits du Journal de Barbier.

15 octobre 1721. — Grande nouvelle à Paris ! J'ai parlé ci-devant d’un nommé Cartouche, fameux voleur, que l’on cherchait partout et que l’on ne trouvait pas. On croyait que c’était une fable; son existence n’est que trop réelle pour lui : ce matin, à onze heures, il a été pris; mais jamais voleur n’a eu tant d’honneur. Les discours qu’on lui avait fait faire l’avaient fait appréhender par le régent; en sorte qu’on avait donné desordres pour le trouver, et, par politique de la part de la cour, on avait fait courir le bruit dans Paris qu’il n’y était plus, qu’il était mort à Orléans, et même que c’était un conte, afin qu’il ne se méfiât pas lui-même de l’envie qu’on avait de l’avoir.

Il a été découvert tant par un vol qu’il a fait, la nuit, chez un cabaretier, lui, quatrième, dont étaient des femmes, avec des hottes pour porter les meubles (dont deux ont été prises et ont tout déclaré), que par un soldat aux gardes de sa clique, qui l’a vendu et livré. Ce soldat aux gardes méritait la roue, et cependant était tranquille. Pekom, aide-major des gardes, garçon adroit, qui savait qu’ils étaient de connaissance, fit prendre le soldat pour le mener au Châtelet, pour son procès lui être fait, à moins qu’il ne voulût indiquer Cartouche. Il y a consenti et a servi de mouche. M. Le Blanc, secrétaire d’État de la guerre, qui s’est mêlé de cette recherche, a chargé un des plus braves sergents aux gardes, qui a pris et choisi qua*

rante soldats des plus déterminés et d’autres sergents avec lui. Ils avaient ordre de le prendre mort ou vif, c’est-à«4ire de tirer sur lui, s’il s’enfuyait.

Cartouche s’était couché, cette nuit-là, sur les six heures, et il était couché dans un cabaret de la Courtille, dans le lit du maître, avec six pistolets chargés sur sa table. On a investi la maison, la baïonnette au bout du fusil. Du Val, commissaire du guet, y était aussi. On l’a pris dans son lit, heureusement sans coup férir, car il aurait tué quelqu’un. On l’a entouré de cordes, on l’a conduit en carrosse chez M. Le Blanc, lequel ne l’a point vu, parce qu’il était dans son lit, indisposé; mais les frères de M. Le Blanc et le marquis de Troisnel, son gendre, l’ont vu dans la cour, avec nombre d’officiers et de commis, qui y étaient. On a ordonné de le conduire au Châtelet à pied, afin que le peuple le vît et sût sa capture. Il était habillé de noir, à cause du deuil de madame la grande-duchesse de Toscane, qui est morte, il y a quinze jours.

On dit ici que Cartouche était insolent, qu’il grinçait des dents et qu’il a dit qu’on avait beau le garrotter, qu’on ne le tiendrait pas longtemps. Le peuple le croit un peu sorcier ; mais, pour moi, je crois que la fin de sa sorcellerie sera d’être rompu vif.

On l’a ainsi conduit au grand Châtelet avec un concours de peuple étonnant; on l’a mis dans les cachots, attaché le long d’un pilier, afin qu’il ne puisse pas se casser la tête contre les murs. Et, à la porte du cachot, il y a quatre hommes de garde. Jamais on n’a pris pareille précaution contre un homme. Il sera demain interrogé.*,.

Ce Cartouche s’est distingué dans sa qualité. II lui arrive ce qui n'est jamais arrivé.

Lundi 20 octobre, on a affiché la comédie de Cartouche

à la Comédie-Italienne, où Arlequin, qui est fort souple et bon acteur, fait cent tours de passe-passe.

Mardi 21, on joua Cartouche à la Comédie-Française, petite pièce assez gentille, faite par Legrand, comédien. Il y va un monde étonnant; au surplus, les gens de bon sens trouveront fort mauvais qu'on laisse représenter sur le théâtre un homme qui existe réellement, qui est interrogé tous les jou.^ et dont la fin sera d’être roué vif; cela n’esc point séant.

La nuit du lundi à mardi, Cartouche pensa s’aller voir jouer lui-même. Il était dans un cachot avec un autre homme qui, par hasard, était un maçon, lequel n’était pas lié. Ils ont fait un trou à un tuyau de fosse; ils sont tombés dedans sans mal, parce que l’eau de la rivière passe et enlève tout. Ils ont ôté une pierre de taille trèsgrosse et sont entrés dans la cave d’un fruitier dont la boutique est sous l’arcade. Notez que le maçon avait attrapé une] barre de fer dans la démolition du tuyau. De la cave, ils sont montés dans la boutique du fruitier, laquelle n’était fermée qu’à un petit verrou ; mais ils ne voyaient pas clair pour trouver cela. Malheureusement, il y avait un chien dans la boutique, qui fit un train de tous les diables. La servante se leva en entendant du bruit, cria : « Au voleur! » de toute sa force par la fenêtre. Le maître fruitier descendit avec une lumière, lequel les aurait laissés sortir ; mais, autre malheur ! quatre archers du guet qui se retiraient, s’amusaient à boire de l’eau-de-vie; ils vinrent et entrèrent dans la boutique, reconnurent Cartouche, qui avait des chaînes aux pieds et aux mains ; ils le réintégrèrent dans sa prison par la porte de devant. Les geôliers eurent grand’peur, attendu les ordres que M. le régent a donnés pour prendre cet homme. Il n’est plus dans le cachot, il est dans une cham-

bre où il est garrotté extraordinairement. Il répète pourtant qu'on ne le tiendra pas longtemps. Il nie toujours tout; il est de grand sans-froid et badine d’un air léger avec les magistrats qui l'interrogent; cela est étonnant; c'est un petit homme d’une très-petite figure.

Il est nourri extraordinairement par ordre de M. le régent : il a à dîner soupe, bon bouilli, et quelquefois une petite entrée avec trois chopines de vin par jour.

On peut dire que voilà un homme très-extraordinaire. Il faut voir quelle en sera la fin. Tout le monde qui a de l’accès va le voir. Le fruitier a gagné de l'argent avec les badauds, en leur montrant la trace...

Novembre. — Cartouche a été transféré, la veille de la Toussaint, à onze heures du soir, sans bruit, à la Conciergerie. Il est dans la tour de Montgomery, très-fort resserré.

Personne n'a poussé l’extraordinaire dans son genre comme ce coquin-là.

Le soldat qui l’a trahi et vendu s’appelle Du Châtelet et est fort bon gentilhomme; mais c’est un scélérat pire que Cartouche. Il était du meurtre de derrière les Chartreux et se lavait les mains dans le sang de l'assassiné, par plaisir. Apparemment qu’on l'enfermera après lui avoir donné sa grâce, qu’il a signée du régent. Il y a quarantesept prisonniers, tant hommes que femmes, et on prend encore tous les jours de cette clique.

Le premier président envoya des lettres circulaires à tous ces Messieurs pour se trouver, le lendemain de la messe rouge , au Palais, pour que la Tournelle travaillât au procès. C’est M. de Bouex qui en est le rapporteur.

M. Laurenchet, substitut, a travaillé pour les confusions, qui sont contre lui à être rompu vif...

LA HÉGENCE

Jeudi 27. — Le fameux Cartouche a été mis à la question, qu’il a eue avec les brodequins, parce qu’il avait une descente. Il n’a rien avoué. L’après-midi, on devait le rouer avec quatre autres et deux pendus tout à la fois. La Grève n’a jamais été si pleine de monde que ce jourlà ! La plupart des chambres étaient louées. Il s’est avisé, à deux heures, de déclarer quelqu’un qu’on a envoyé quérir. Cela a fait passer le temps. Comme la nuit vient de bonne heure, on a ôté quatre roues et il n’est resté que la sienne. Il est arrivé à la Grève après cinq heures. Cela l’a piqué de ne voir qu’une roue ; il a demandé à parler à M. Arnaultde Bouex, son rapporteur, qui était assisté de M. Rougeau, conseiller, et qui était dans l’hôtel de ville. On l’y a mené. Comme il fallait de l’extraordinaire dans sa fin, il a déclaré, les unes après les autres, un nombre infini de personnes, et il y est resté jusqu’à vendredi, deux heures après midi, qu’il a été roué vif. Toute la nuit, on ne faisait qu’amener du monde dans des fiacres, et la Grève était toujours pleine de gens qui attendaient.

Le courage de cet homme-ià est extraordinaire d’avoir tant souffert sans rien avouer. On dit que, comme il était chef d’un grand nombre de voleurs, ils s’étaient promis de se sauver en cas que quelqu’un d’eux fût pris. Cartouche se vit escorté de deux cents archers, arriva à l’échafaud sans voir aucun mouvement.

Pendant le temps qu’il a été à l’hôtel de ville, son sangfroid a surpris, jusqu’à envoyer chercher une fort jolie fille qui était sa maîtresse; et, quand elle fut venue, dire à son rapporteur qu’il n’avait rien à dire contre elle, qpe c’était pour la voir, l’embrasser et lui dire adieu II soupa lé jeudi au soir et il déjeuna le vendredi matin. Son rapporteur lui demanda s’il voulait du café au lait que l’on prenait; il dit que ce n’était pas sa boisson et qu’il aime-

rait mieux un verre de vin avec un petit pain. On le lui apporta et il but à la santé de ses deux juges.

Ainsi a fini Cartouche. Son esprit et sa fermeté l’ont fait plaindre.

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