‹ La régenceChapitre 3 sur 15 · TYRAN DE ESONZE, IL FÛT TOUJOURS AINSI · texte numérisé non relu

TYRAN DE ESONZE, IL FÛT TOUJOURS AINSI

Les saturnales durèrent jusqu’au lendemain matin.

Laissons le peuple hurler ses imprécations contre le monarque, ou plutôt contre la monarchie, et voyons ce que Louis XIV laissait après lui.

Trois pouvoirs bien distincts, dont deux étaient intimement liés.

Ces trois pouvoirs étaient : madame de Maintenon, de favorite, deveü le femme de Louis XIV, comme nous l’avons dit ; MM. du Maine et de Toulouse, re-

connus par le roi, et devenus princes légitimes ; et M. le duc d’Orléans, héritier légitime d>’ trône en cas d’extinction de la branche aînée, représentée par le jeune Louis XY, arrière-petit-fils de Louis XIY, deuxième fils du duc de Bourgogne, né à Fontainebleau le io février 1710, et dernier débris de cette riche descendance que le roi épouvanté avait vu fondre entre les mains de la mort.

Les deux pouvoirs alliés et ayant un même but étaient madame deMaintenon et les princes légitimés.

Ce but était de remettre tous les fils de l’État aux mains de M. du Maine, afin que madame de Maintenon continuât d’exercer, sous la régence de son élève favori, l’influence que Louis XIV lui avait laissé prendre sur les affaires politiques et religieuses pendant les dernières années de son règne.

Le but de M. le duc d’Orléans était, au contraire, de soutenir la prérogative de son sang, de réclamer, avec la régence, la direction de l’éducation royale, et, en conservant enfin jusqu’au jour de sa majorité le jeune prince sain et sauf, de répondre péremptoirement aux calomnies répandues sur lui par ses ennemis à l’époque désastreuse de la mort du grand dauphin et des princes ses fils et ses petits-fils.

La cause de M. le duc d’Orléans était celle de toute

la noblesse de France, qui se regardait comme insultée par les privilèges inouïs accordés par Louis XIY aux princes légitimés, auxquels il avait donné le pas sur les ducs et pairs, et qu’il appelait à la succession au trône au cas d’extinction de la branche aînée.

Ainsi, dans ce cas, M. du Maine, enfant adultérin, primait M. le duc d’Orléans, héritier légitime dans l’ordre de succession ordinaire.

Disons quelques mots des personnages dont nous venons de prononcer les noms, d’indiquer les prétentions et de dévoiler le but.

Dans notre livre de Louis XIV et son Siècle, nous avons dit sur Françoise d’Aubigné tout ce que nous avions à en dire; nous l’avons suivie dans son étrange fortune depuis sa naissance dans les prisons de Niort, le 27 novembre 1638, jusqu’à sa sortie de Versailles et son entrée à Saint-Cyr, le 30 août 1715. Tout ce que nous pourrions écrire ici serait donc une répétition.

Nous avons raconté comment le duc du Maine, né le 31 mars 1 670, nommé Bourbon ainsi que son frère en 1673, revêtu du premier rang avec les princes du sang en 1694, et enfin appelé à succéder au trône à défaut àe prince du sang en 1714, avait complètement abandonné le parti de sa mère, pour se rallier au parti de sa rivale, madame de Maintenon.

Que l’on ne s’étonne pas de cette ingratitude ; M. le duc du Maine n’avait aucune vertu réelle, et il était prêt à sacrifier à son intérêt, jusqu’à l’apparence des vertus qu’il faisait semblant d’avoir.

C’est dans Saint-Simon, ce grand peintre du dixhuitième siècle, qu’il faut chercher le portrait de M. le duc du Maine.

M. le duc du Maine avait de l’esprit, non pas comme un ange, mais comme un démon auquel il ressemblait en malignité, en noirceur d’âme et en perversité de cœur.

Il avait épousé, le 19 mars 1692, Anne-Louise- Bénédicte de Bourbon, petite-fille du grand Condé. Toute autre femme eût peut-être contenu ce caractère dangereux; mais l’orgueilleuse princesse tendit, au contraire, éternellement à augmenter l’ambition de son mari.

Avec autant d’esprit au moins que le duc, Louise de Bourbon marchait d’une allure toute différente. Elle avait du courage à l’excès; elle était entreprenante, audacieuse, furieuse, ne connaissant que la passion présente, s’indignant sans cesse des mesures souterraines de son mari, qu’elle appelait misères et faiblesses , de son mari à qui elle reprochait l’honneur qu’elle lui avait fait en l’épousant, de son mari qu’à

LA RÉCENCE

force d’énergie elle rendait petit et souple devant elle et qu’elle poussait en avant, espérant sans cesse communiquer sa volonté à cette pauvre et misérable organisation.

Physiquement, M. du Maine avait la figure agréable, la taille moyenne et assez bien prise; mais il boitait d’une chute qu’il avait faite dans son enfance.

Madame du Maine était loin d’être jolie; cependant son esprit donnait du piquant à son visage; mais elle était si petite, qu’on l’appelait la naine.

A peine atteignait-elle à la taille de quatre pieds.

M. le comte de Toulouse, à l’opposé de son frère, était l’honneur, la vertu, la droiture, l’équité mêmes. Il avait l’accueil aussi gracieux que son naturel glacial pouvait le lui permettre, un certain courage et une envie réelle d’être utile au roi ou à la France ; mais cela par les bonnes voies et par les moyens honnêtes. S’il était peu spirituel, un sens droit remplaçait chez lui cette verve dont avait hérité son frère aîné, et qu’on appelait l’esprit des Mortemart. Tout appliqué, d’ailleurs, à savoir sa marine et son commerce, deux choses qu’il entendait très-bien.

Il avait épousé une demoiselle Marie de Nouilles, dont l’histoire s’est peu occupée, et dont nous n’aurons guère à nous occuper plus que l’histoire.

A ce parti des princes légitimés, se rattachaient naturellement les autres enfants illégitimes du roi, c’est-à-dire : la première mademoiselle de Blois, mariée au prince de Conti, mort en 1885, et qu’e:s appelait la princesse douairière; mademoiselle de Nantes, mariée au duc de Bourbon, et qu’on appelait madame la duchesse; et la seconde mademoiselle de Blois, mariée au duc d’Orléans qui fut depuis le régent.

Philippe II, duc d’Orléans, était né à Saint-Cloud le 4 août 1674.

Sa mère, Charlotte-Élisabeth de Bavière, connue sous le nom de princesse palatine, disait en parlant de lui :

— Les fées furent conviées à mes couches, et, chacune dotant mon fils d’un talent, il les eut tous. Malheureusement , on avait oublié d’inviter une fée qui, arrivant après les autres, dit : « Il aura tous les talents, excepté celui d’en faire bon usage. »

A l’âge ae quarante et un ans auquel il était parvenu au moment où nous ouvrons cette nouvelle période de l’histoire de France, le duc d’Orléans était d’une figure agréable, quoique rougie par le soleil d’Italie et d’Espagne, d’une physionomie attrayante, quoique ses mauvais yeux le fissent loucher, d’une

taille médiocre et cependant aisée, quoique grosse. Ses reparties étaient promptes, justes et ^;aies. Ses premiers jugements étaient sûrs, la réflexion seule les rendait indécis; sa démonstration était si lucide, qu’il faisait claires les choses les plus abstraites de la science, de la politique , du gouvernement et des finances. Tous les arts lui étaient familiers, il était bon peintre, bon musicien, excellent chimiste, mécanicien habile. A l’entendre parler, on lui eût cru une vaste instruction : on se fût trompé, il n’avait qu’une excellente mémoire. Il avait par son père, Monsieur, hérité en plein, comme dit Saint-Simon, du courage de ses ancêtres; ce qui le rendait, sans qu’il fût méchant de paroles, assez difficile sur la valeur des autres.

Le duc d’Orléans avait dix-sept ans à peine, quand le roi le maria avec mademoiselle de Blois, sa fille. 11 aimait fort madame de Bourbon, et ne se prêta qu’avec une grande répugnance à ce mariage. On l’avait menacé, sur son premier refus, de l’enfermer au château de Villers-Cotterels, et cependant il résistait; ce fut Dubois qui le décida. On sait qu’au moment où il venait d’engager sa parole au roi, la princesse palatine, nourtiedans les traditions de l’aristocratie allemande, accueillit cette déclaration par un soufflet.

Cette union ne fut pas heureuse; si le duc d’Orléans

ss’était mariée avec répugnance, mademoiselle de Blois s’était mariée sans affection; elle croyait avoir fort honoré M. ie duc d’Orléans en l’épousant. Quelque effort qu’elle fît pour se retenir à cet endroit, il lui échappait des impertinences qu’elle eût voulu reprendre aussitôt qu’elles étaient dites, et que cependant elle laissait constamment échapper.

Madame la duchesse d’Orléans était grande sans majesté; elle avait la gorge, les yeux et les bras admirables, la bouche assez bien, de belles dents un peu longues, des joues trop larges et trop pendantes qu’elle fardait outre mesure; ce qui la déparait, c’était la place de ses sourcils, qui était pelée et rouge avec fort peu de poils, quoiqu’elle eût de belles paupières et des cheveux châtains bien plantés; elle avait la tête branlante comme une vieille, ce qui était chez elle la suite de la petite vérole; sans être bossue ni contrefaite, elle avait cependant un côté plus gros que l’autre; elle étaii horriblement paresseuse, demeurant le plus qu’elle pouvait soit dans son lit, soit sur une chaise longue, mangeant presque toujours couchée, et ayant rarement d’autres convives que Louise- Adélaïde de Damas-Thiange, duchesse de Sforce, nièce de madame de Montespan, et, par conséquent, sa cousine germaine à elle. Elle avait commencé à donner

quelques sujets de plainte à son mari, en jetant les yeux avec un peu trop de bienveillance sur le chevalier de Roye, qui fut depuis le marquis de la Rochefoucauld; ce qui rô l’empêcha pas d’en vouloir fort à M. le duc d’Orléans, de toutes les infidélités qu’il lui fit en échange de celle qu’elle avait eu l’intention de lui faire, et cela, non par jalousie, mais par dépit de ne pas être adorée et servie par lui comme une divinité.

De ce mariage étrange et mal emboîté, étaient nés ou devaient naître sept enfants, un garçon et six filles.

Le garçon était Louis d’Orléans.

Les six filles étaient, l’aînée, Marie-Louise, qui avait épousé M. le duc de Berry, et qui était veuve depuis trois ans; la seconde, Louise- Adélaïde de Chartres, qui devait devenir abbesse de Chelles; la troisième, Charlotte-Aglaé de Valois, qui devait épouser le duc de Modène; la quatrième, Louise-Élisabeth de Montpensier, qui devait épouser don Luis, prince des Asturies; la cinquième, Philippine-Élisabeth-Charlotte, comtesse de Beaujolais, fiancée en 1721 au second fils du roi d’Espagne; enfin la sixième, Louise-Diane, qui devait épouser le prince de Conti.

Il y avait, en outre, trois bâtards, deux garçons et une fille.

Un seul fut légitimé, se nomma le chevalier d’Or

léans, fut général des galères et grand prieur de France; il était fils de mademoiselle de Séry, qui fut depuis comtesse d’Argenton.

Les deux autres étaient, l’un, l’abbé de Saint-Albin, fils de la Florence, danseuse de l’Opéra; l’autre, une fille née de mademoiselle Desmarets, actrice de la Comédie-Française.

Le duc d’Orléans ne croyait à sa paternité qu’à l’égard du chevalier d’Orléans; aussi le reconnut-il.

Quant aux deux autres, il ne voulut entendre à rien malgré leurs instances.

Maintenant que nos principaux acteurs sont posés, levons la toile et voyons-les jouer chacun son rôle, dans cette grar Je comédie qu’on appelle la Régence,

Les salons de M. le duc d’Orléans pendant les trois derniers jours de la maladie de Louis XIV. — M. le prince de Gonti. — Sa femme, mademoiselle de Condé. — Sa mère, mademoiselle de Blois. — Préparatifs de M le duc d’Orléans pour sa séance du Parlement. — Lord Stairs, anecdote. — Séance du 2 septembre, «ra- Premier discours de Louis XV. — Organisation du nouveau gouvernement. — Honneurs rendus à la mémoire de Louis XiV à l’étranger. — Réponse du duc d'Orléans à M. d’Argenson.

Pendant les trois derniers jours de la maladie du roi, les salons du duc d’Orléans s’étaient vidés et remplis, selon les alternatives de bien et de mal de l’illustre malade.

Outre la nouvelle de la mort de Louis XIV, la conversation de ces salons roulait sur une des dernières excentricités du prince de Conti, qui avait épousé une princesse de Condé.

C’était un singulier corps, au physique et au moral, que monseigneur Louis-Armand, priacedeConti,et ses

excentricilés, comme on dirait aujourd’hui, faisaient alternativement les joies et les terreurs de la cour.

C’était un petit homme horriblement contrefait, qui pouvait encore passer pour la figure, mais repoussan* du reste de sa personne, et auquel sa distraction continuelle donnait un air égaré qui, lorsqu’on connaissait son caractère, n’avait rien de rassurant.

Sa femme était une charmante personne qui jouait à la beauté, dit la princesse palatine.

Le prince de Conti n’avait jamais aimé personne que sa mère, mademoiselle de Blois, fille de mademoiselle de laVallière, et qu’on appelait la grande princesse de Conti; et cependant la mère et le fils étaient toujours en dispute. Dans un moment de bouderie, la grande princesse décida de se faire bâtir une maison loin de l’hôtel de son fils et y mit les ouvriers; malheureusement, les fondations à peine posées, elle se raccommoda avec son magot , comme elle l’appelait, et les ouvriers furent congédiés. Mais le beau temps était rare dans la maison de Conti. Une nouvelle brouille survint, et avec elle les ouvriers ; cela était devenu une habitude : à chaque dispute, elle les rappelait, de sorte qu’on pouvait savoir, à la seule inspection des travaux, comment la grande princesse et son fils vivaient ensemble; la maison avançait- elle, ils étaient comme

chien et chat; la maison était-elle abandonnée, tout allait le mieux du monde dans l’intérieur filial et maternel.

Outre ces défauts, le prince de Conti en avait un bien plus grave, défaut qui eût menacé d’extinction la race des Condé-Conti s’il n’y avait eu que lui pour la perpétuer, défaut que nous ne pouvons que laisser deviner, et qui cependant ne l’empêchait pas d’être jaloux de sa femme et de hanter assidûment les mauvais lieux.

C’était avec les suites d’une visite dans une des localités que nous venons de dire qu’on égayait sourdement la visite de condoléances que les courtisans faisaient à Philippe II, pendant la soirée du l" septembre 1715.

Le lendemain avait lieu la séance du parlement qui devait décider de la validité du testament de Louis XIV.

Le futur régent était en train d’acheter la régence.

Le premier président de Mesmes était une créature de madame de Maintenon, il ne fallait pas songer à l’avoir.

M. de Guiche passait pour être fort attaché aux bâtards.

M. de Guiche était colonel aux gardes françaises ;

M. de Guiche était un homme important; M. deGuiche reçut six cent mille livres et répondit de ses hommes.

Les simples gardes françaises devaient occuper sourdement le palais, tandis que les officiers avec les soldats d’élite, mais sans uniforme, se répandraient dans la salle.

Quant aux présidents Maison et Le Peletier, ils étaient au duc d’Orléans; le prince les appelait ses pigeons privés.

D’Aguesseau lui était dévoué; Joly de Fleury lui avait promis de parler en sa faveur.

Les jeunes conseillers ne devaient pas hésiter entre la vieille — c’est ainsi qu’on nommait madame de Maintenon — et le duc d’Orléans.

Les vieux conseillers ne tiendraient pas devant le droit de remontrances que l’on promettait de leur rendre.

Enfin les ducs et pairs devaient être séduits par la prérogative qui leur serait définitivement accordée de rester couverts pendant que le premier président leur demanderait leur voix.

L’Espagne menaçait bien, à cause de la vieille rancune que le roi gardait au duc d’Orléans, qui avait été en coquetterie avec sa femme; l’Espagne, disonsnous, menaçait bien, par l’organe du prince de Gel-

lamare, de ne point reconnaître la régence de M. le duc d’Orléans; mais lord Stairs, au nom de l’Angleterre, s’etait engagé à la reconnaître, et l’ambassadeur, pendant la séance, consentait à se montrer dans une tribune avec l’abbé Dubois.

Lord Stairs était en bonne position à la cour du feu roi, et il devait cette bonne position à un fait trop caractéristique pour que nous ne le fassions pas connaître.

Un jour, on disait à Louis XIY que lord Stairs était, de tous les membres du corps diplomatique, celui qui savait peut-être le mieux ce qui était dû de respect aux têtes couronnées.

— Je le verrai bien, dit Louis XIY.

Le soir même, lord Stairs devait monter dans la propre voiture du roi.

Arrivé au marchepied, et comme lord Stairs attendait humblement, le chapeau à la main, que le roi prît place :

— Montez, monsieur Stairs, dit brusquement le

roi.

Lord Stairs passa aussitôt devant le roi et monta le premier.

— On avait raison, monsieur, dit Louis XIY, et vous êtes l’homme le plus poli que je connaisse.

On conçoit que cette politesse consistait à avoir obéi

sans aucune observation au roi, quoiqu’il fût inouï qu’un homme passât devant Louis XIV, et montât le premier dans sa voiture.

Lord Stairs savait obéir sans observation, l’ordre fût-il inattendu, étrange, inouï. Lord Stairs fut donc, à partir de ce moment, aux yeux du grand roi, l’homme le plus poli de l’Europe.

Parfois, les anecdotes nous écarteront de notre récit, mais non pas de notre sujet : l’histoire de la Régence n’est, en réalité, qu’un grand recueil d’anecdotes.

Tout en causant à droite et à gauche, tout en achetant M. de Guiche, tout en caressant MM. d’Aguesseau et Joly de Fleury, tout en serrant la main à lord Stairs, tout en rudoyant le prince de Conti, tout en cherchant des yeux le jeune duc de Fronsac, qui était déjà une puissance, tout en échangeant tout bas quelques mots avec M. de Saint-Simon, le duc d’Orléans prenait toutes ses précautions pour le lendemain.

Le duc d’Orléans passa une partie de la nuit dans son cabinet avec le cardinal de Noailles, le même qui avait été chargé de remettre le cœur du feu roi aux jésuites, et qui leur avait dit en le leur remettant :

— Mes pères, vous possédez ce cœur qui vous a honorés constamment de son amitié et de sa con-

LA RÉGFNCE

fiance, le grand roi dont nous pleurons la mort vous ayant toujours aimés tendrement

Avec le cardinal, les dernières mesures pour le lendemain avaient été prises.

Ce lendemain tant attendu arriva.

Le jour trouva M. le duc d’Orléans parfaitemei. préparé à la lutte qui allait avoir lieu.

A huit heures du matin, le parlement était assemblé sous la présidence de Jean- Antoine de Mesmes.

La lettre de cachet, portant l’annonce officielle de la mort de Louis XIY, fut lue.

Puis le duc d’Orléans fut introduit avec tous les honneurs dus à un fils de France.

M. le duc du Maine entra un instant après, suivi de M. le comte de Toulouse.

Le duc d’Orléans à son tour traversa le parquet, et alla se placer au-dessus du duc de Bourbon.

En passant, M. de Guiche lui avait montré ses hommes.

En prenant place au milieu des ducs et pairs, II. de Saint-Simon lui avait fait un signe.

En entrant, lord Stairs l’avait salué respectueusement de la tribune, où derrière lui, dans la pénombre, on pouvait apercevoir la figure grimaçante de l’abbé Dubois.

Chacun, comme on voit, était à son poste.

La bataille s’engagea par un discours de M. le premier président.

On connaît les détails de cette mémorable séance dans laquelle fut détruit en quelques heures, pierre à pierre, l’édifice que madame de Maintenon, le père Le Tellier et les bâtards avaient si laborieusement élevé, pendant dix ans de patience et d’habileté. Comme l’avait prévu Louis XIV, testament et codicille, tout fut détruit.

— Nous sommes tout-puissants tant que nous vivons, avait dit le grand roi ; morts, nous sommes moins que de simples particuliers.

Autorité politique, autorité militaire, tout fut remis au duc d’Orléans. Il devait être seulement président du conseil de régence, il fut nommé régent; le commandement des troupes de la maison du roi devait être duuné à M. du Maine, il fut donné à Philippe II; M. du Moine devait disposer des emplois, bénéfices et charges de l’État, ce fut le duc d’Orléans qui hérita de ce privilège. En outre, le duc d’Orléans eut le droit de former comme il l’entendrait le conseil de régence, et même tous les conseils inférieurs qu’il lui plairait d’établir. M. le duc du Maine conserva seulement la surintendance de l’éducation royale.

sa

Quant à M. le duc de Bourbon, qui né devait être admis au etuseil de régence qu’à l’àge de vingtquatre ans, M. ie duc d’Orléans demanda son admission immédiate, ot l’obtint.

Les seuls articles du testament maintenus furent ceux qui donnaient au maréchal de Villerov le titre de gouverneur du jeune roi Louis XY, et à la duchesse de Ventadour, celui de sa gouvernante.

Au reste, il n’y avait rien d’étonnant dans le maintien de ces dispositions à l’égard de la duchesse de Ventadour : on ne pouvait destituer la gouvernante du roi sans lui faire son procès.

La gouvernante du roi était revêtue d’une charge de la couronne.

Le gouverneur n’avait qu’une commission.

Ce premier arrêt du parlement fut à peine répandu dans Paris, que la joie y éclata. Le duc d’Orléans, c’était l’avenir, c’est-à-dire l’inconnu; or, l’inconnu, Dieu l’a voulu ainsi pour le bonheur de l’humanité, c’est l’espérance. Le duc du Maine, c’était le passé, c’est-à-dire madame de Maintenon, le père Le Tellier; c’étaient les désastres de la guerre de Succession, la sombre famine, la morne tristesse; le passé, enfin, c’était la mort; l’avenir, c’était la vie.

Un second arrêt du parlement, rendu le 12, con-

firma le premier. A cette seconde séance, le jeune roi assista, dans les bras de sa gouvernante, et prononça un discours de trois lignes :

— Messieurs, dit-il de sa petite voix flûtée, je suis venu ici pour vous assurer de mon affection. Mon chancelier vous dira ma volonté.

Ce furent les premières paroles politiques que prononça Sa Majesté; elles lui furent payées en bonbons par sa gouvernante.

Les dernières lui furent payées en blâme sevère par la France.

Une des particularités de ce lit de justice, dit le Journal historique du règne de Louis XV, par M. de Lévi, président de la cour des aides, fut que la duchesse de Ventadour y assista, assise au bas du trône de Sa Majesté; avantage qu’aucune femme, avant elle, n 'avait jamais eu, et dont elle aurait été privée s’il y avait eu une reine régente pour conduire ellemême le roi, son fils, à cette auguste fonction

Ce second arrêt prononcé, aucun espoir ne restait plus aux princes légitimés.

M. de Toulouse, sans ambition avant comme après, s’en retourna chasser dans les bois de Rambouillet, où sa temme, sans ambition, comme lui, le reçut avec son sourire habituel.

M. du Maine, faible comme toujours et honteux de sa faiblesse, s’en retourna s’enfermer à Sceaux, pour achever sa traduction de Lucrèce.

— Monsieur, lui dit sa femwe en le recevant, grâce à votre lâcheté, M. le duc d’Orléans est maître du royaume, et vous, avec votre Lucrèce, vous ne serez pas même de l’Académie.

M. le duc d’Orléans, après avoir reçu les félicitations de ses amis, courut à Saint-Cyr, faire une visite à sa vieille ennemie, madame de Maintenon, qui le reçut avec une feinte humilité. Il venait lui annoncer qu’il lui continuait la pension que lui avait faite le feu roi, et, comme elle le remerciait :

— Je ne fais que mon devoir, répondit M. le duc d’Orléans; vous savez ce q~»2i m’a été prescrit, je n’ai garde d’y manquer par cette raison ; je le fais aussi par estime pour vous.

Le lendemain de cette visite, madame de Maintenon écrivait à madame de Caylus :

« Je voudrais de tout mon cœur que votre état fût aussi heureux que le mien. J’ai quitté le monde, que je n’aime pas, et suis dans la plus aimable retraite. »

Ce fut un des derniers soupirs que l’on eutendit s’exhaler de Saint-Cyr; madame de Maintenon n’état* plus qu’à l’état d’agonisante.

Pendant ce temps, M. le duc d’Orléans organisait son conseil de régence, qui demeurait tel que l’avait indiqué le feu roi.

Outre le conseil de régence, il créait encore six autres conseils :

Un conseil des affaires étrangères, présidé par le maréchal d’Uxelles.

Un conseil de guerre, présidé par le maréchal de Villars.

Un conseil des finances, présidé par M. le duc de

Noailles.

Un conseil de la marine, présidé parM. le maréchal

d’Estrées,

Un conseil d’État, présidé par M. le duc d’Antin.

Un conseil de conscience, présidé par le cardinal de Noailles.

Ces conseils créés, il s’occupa de tenir les promesses faites, ce qui est chose rare de la part de ceux qui arrivent au pouvoir.

Le parlement eut son droit de remontrances, qui lui avait été enlevé sous Louis XIY.

M. de Mcsmes, premier président, qui avait su tourner à temps de M. le duc du Maine à M. le duc d’Orléans, fut fait grand maître des ponts-et-chaussées du

royaume, charge qui, créée pour lui, devait mourir avec lui.

Joly de Fleury et d’Aguesseau entrèrent au conseil de conscience.

Le marquis de Ruffé, lieutenant général des armées du roi, fut nommé sous-gouverneur de Sa Majesté.

Le marquis d’Asfeld fut nommé membre du conseil de la guerre et contrôleur général des fortifications.

Le marquis de Simiane fut nommé lieutenant général du roi en Provence.

L’abbé de Fleury, auteur de l’ Histoire ecclésiastique , fut nommé confesseur du roi.

Cette dernière nomination, quoiqu’elle fût sinécure, l’auguste pénitent ayant cinq ans à peine, n’en était pas moins significative, depuis Henri IY, cette place ayant été constamment tenue par des jésuites.

Le père Le Tellier, se voyant sans fonction, demanda au rcgent quelle était sa destination présente.

— Cela ne me regarde pas, dit le prince; informezvous à vos supérieurs.

Quant à l’ordre qui avait été donné par Louis XIV, à son lit de mort, de conduire le jeune roi à Vincennes, à cause de la salubrité de l’air, le régent, au lieu d’y voir un inconvénient, y voyait une facilité pour

lui, Vincennes étant plus près de Paris que de Versailles, et Paris étant le centre de ses affaires et surtout de ses plaisirs.

Néanmoins, les médecins de la cour, ayant, sans doute pour des motifs de commodité personnelle, déclaré l’air de Versailles aussi pur que quelque air que ce fût, le régent assembla les médecins de Paris, qui, probablement par le même motif de commodité, se décidèrent pour Vincennes.

En conséquence, le jeune roi fut conduit au donjon, le 9, c’est-à-dire le même jour où le cercueil du roi mort fut conduit à Saint-Denis.

Les cours étrangères vengèrent Louis XIV des insultes qui avaient été faites à son cadavre par la populace de Paris.

A Vienne, l’empereur prit le deuil comme pour un père, et tout divertissement fut défendu pendant le carnaval, qui ne venait cependant que quatre mois après.

A Constantinople, un grand service fut célébré, et le comte des Alleurs, ambassadeur de France près la Porte Ottomane, demanda et obtint une audience du Grand Se:gneur, pour lui notifier la mort de Louis XIV.

Le sultan le reçut aussitôt, et le visir lui /fit :

— Vous avez perdu un grand empereur, et nous

un grand ami et un bon allié : Sa Hautesse et moi avons pleuré sa mort.

Ce fut pendant qu’on rendait à Louis XIV ces honneurs suprêmes à l’étranger, que d’Argenson vint dire au régent qu’on traitait le roi de banqueroutier.

— Eh bien, demanda le régent, quel remède voyezvous à cela ?

— Il faut, répondit le lieutenant de police, faire arrêter ceux qui tiennent ces mauvais propos.

— Vous n’y entendez rien, dit le prince; il faut payer les dettes du défunt, et tous ces gens se tairont.

Le régent et sa famille. — Madame la duchesse de Berry. — Mademoiselle de Chartres. — Mademoiselle de Valois. — touia d’Orléans, duc de Chartres. — Les jeunes princesses.

Dans les deux chapitres précédents, nous avons tracé le portrait des principaux personnages qui servent de transition à ces deux époques bien distinctes, qu’on appelle le siècle de Louis XIV et la Régence.

Nous avons dit ce qu’étaient M. le duc du Maine, madame la duchesse du Maine et M. le comte de Toulouse. Nous avons esquissé la silhouette de Philippe II d’Orléans; nous avons dit un mot de la seconde mademoiselle de Blois, sa femme; mais nous n’avons aucunement parlé du reste de la famille; c’est-à-dire de Madame, seconde femme de Monsieur et mère du régent; c’est-à-dire de madame de Berry, fille aînée de Philippe; de mademoiselle Louise- Adélaïde de Chartres; de M. Louis d’Orléans; de mademoiselle Charlotte-Aglaé de Yalois, qui jouent un rôle important dans la vie de leur père.

Les trois autres filles, qui furent, l’une, mariée au prince des Asturies; la seconde, fiancée à l’infant don Carlos, et la troisième, qui devint la femme du prince de Conti, n’ont ni importance politique, ni réputation scandaleuse; nous ne nous en occuperons donc que suivant les besoins de notre narration.

Le terrain politique déblayé par le double arrêt du parlement, madame de Maintenon reléguée à Saint- Cyr, M. du Maine et M. de Toulouse retirés, l’un à Sceaux, l’autre à Rambouillet ; le père Le Tellier exilé à la Flèche, le roi mort, enterré à Saint-Denis, le jeune roi installé à Yincennes, isolent le Palais-Royal, cette halte que fait la Régence entre Versailles et les

Tuileries, et nous permettent de changer les murailles muettes du cardinal de Richelieu, en transparentes cloisons de verre.

Comme âge et comme importance de personne,. Madame vient d’abord, Madame, que son fils aimait si tendrement, écoutait si patiemment et à laquelle il désobéissait si régulièrement.

Charlotte-Élisabeth de Bavière avait succédé, comme seconde femme de Monsieur, à la belle et coquette madame Henriette d’Angleterre, morte en 1670, empoisonnée, selon toute probabilité, par le chevalier de Lorraine et le marquis d’Efliat.

La nouvelle Madame était née à Heidelberg, le 7 juillet 1652, pendant le septième mois de la grossesse de sa mère.

Laissons la sincère princesse faire elle-même son portrait physique. Nous emprunterons le portrait moral au duc de Saint-Simon, à Duclos et aux autres ^uteurs du temps. Voici le premier :

« Il faut bien que j’avoue que je suis abominablement laide ; ce qui, d’ailleurs, ne me coûte pas beaucoup à dire. Je n’ai pas de traits, j’ai de petits yeux, un nez court et gros, des lèvres longues et plates, tout ceci ne peut former une physionomie. J’ai de grandes joues pendantes et un grand visage; avec

cela, je suis très-petite de taille, courte et grosse. Pour savoir si mes yeux annoncent de l’esprit, il faudrait les examiner au microscope ou avec des conserves; autrement, il serait difficile d’en juger. On ne trouverait probablement pas, sur toute la terre, des mains plus vilaines que les miennes.

» Dans ma jeunesse, j’aimais mieux les épées et les fusils que les poupées; j’aurais bien voulu être garçon, ce qui a failli me coûter la vie. En effet, ayant entendu raconter qu’à force de sauter, Marie Germain était devenue homme, j’ai fait des sauts si terribles, pour que le même changemer.i s’opérât en moi, que c’est un miracle que je ne me sois pas cassé le cou. »

Au milieu de tout cela, la princesse Charlotte avait grandi, et, en grandissant, était devenue un affreux petit laideron, comme elle le dit elle-même.

Mais elle était princesse, ce qui fit qu’on avait toute certitude de la marier, si laide qu’elle fût.

D’ailleurs, malgré sa laideur, elle avait inspiré une véritable passion. Cet étrange amoureux était Frédérick, marquis de Bade-Dourlach. Il fit tout ce qu’il put pour se faire aimer de la princesse; mais, chose singulière, quoiqu’il fût jeune et beau, l'nffreux laideron ne voulut pas de lui. Le pauvre marquis fut un temps énorme à se consoler de cet échec, et il

n’épousa la princesse de Holstein que contraint et forcé par ses parents, et lorsqu’il eut perdu tout espoir d’épouser la princesse palatine.

Ce ne fut pas le tout. On voulut encore la marier avec Frédéric-Casimir, duc de Courlande. Celui-là était amoureux d’une autre femme, cette autre femme étei'c la princesse Marianne, fille du duc Ulrich de Wurtemberg; mais les parents du duc de Courlande avaient jeté les yeux sur la princesse palatine, et, refusant leur consentement au mariage désiré, ils exigeaient que leur fils fit une visite à Heidelberg, espérant que les attraits de la princesse Charlotte militeraient victorieusement en sa faveur; mais à peine eut-il jeté les yeux sur elle, qu’il se sauva, demanda à partir pour l’armée, aimant mieux se faire tuer que d’épouser un pareil monstre.

Le prince Casimir courait toujours, et la princesse palatine riait encore de l’effet qu’elle avait produit sur son prétendant, lorsque les messagers du roi Louis XIY arrivèrent, la demandant en mariage pour Monsieur.

Quel motif avait déterminé le grand roi à cette alliance, c’est chose facile à expliquer. Par son mariage avec la fille de Philippe IY, il avait mis un pied en Espagne; parle mariage de madame Hen-

rietie avec Monsieur, il avait mis un pied enÂagleterre ; par son alliance avec l’avant-dernier électeur '.a la branche palatine, il mettait an pied en Allemagne.

C’était chose triste pour la princesse que ce mariage; elle succédait à une princesse morte de mort violente; elle épousait un prince dont les goûts étranges étaient connus; enfin, elle allait paraître au milieu d’une cour où, comme elle le dit elle-même, la fausseté passait pour de l’esprit, et la franchise pour de la simplicité.

Aussi fit-elle toutes les difficultés possibles; mais is raison d’État était là, il fallut obéir.

Arrivée à Saint-Germain, il lui sembla y être tombée des nues. Elle fit son effet sur. Monsieur, c’est-àdire qu’elle lui parut hideuse. Monsieur s’enfuit en l’apercevant, comme avait fait le duc de Courlande.

Le roi Louis XIY, qui n’épousait pas, fut au con traire charmant pour Madame. Il la vint chercher, la conduisit chez la reine en lui disant : « Soyez tranquille, elle aura plus peur de vous que vous d’elle, »

et, pendant toutes les cérémonies, il s’assit à son côté, lui indiquant lorsqu’il fallait se lever, lorsqu’il faiiait s’asseoir.

Monsieur n’avait pas eu de garçon de sa première femme ; mais Louis XIV voulait qu’il en eût un de la

seconde ; force fut donc à Monsieur de se mettre à l’œuvre.

Après trois ans de répugnance, Philippe d’Orléans naquit en 1674, et Élisabeth -Charlotte d’Orléans en 1676.

Aussitôt ce devoir accompli, Monsieur demanda à Madame la permission de faire lit à part; ce que lui accorda de grand cœur la princesse, qui avait trèspeu d’inclination pour le mariage.

Au milieu de tout cela, Madame avait inspiré une amitié étrange par son exaltation à la princesse de Monaco, Catherine-Charlotte de Grammont. On comprend comment, avec son rigorisme allemand, Madame reçut les avances de cet attachement si peu en harmonie avec sa froideur. La pauvre madame de Monaco fut inconsolable, et, dans son désespoir, elle disait à la princesse :

— Mon Dieu, de quoi êtes-vous faite, madame, que vous ne soyez sensible ni à l’amour des hommes ni à l’amitié des femmes?

Il va sans dire que la bonne princesse fut en haine avec madame de Maintenon, qui lui aliéna la dauphine. Lorsque Madame vit que la dauphine la recevait mal, elle alla droit à madame de Maintenon.

— Madame, lui dit-elle, madame la dauphine ma

reçoit mal; cela va bien tant qu’elle gardera des formes vis-à-vis de moi, et ce n’est jamais avec elle que je me querellerai; mais, si elle devient trop grossière, j’irai demander au roi si c’est lui qui le veut ainsi.

ette menace ramena à Madame, non pas le cœur, mais le visage de madame de Maintenon et de madame de Bourgogne.

Madame de Fiennes, femme de l’écuyer ordinaire de Madame, avait beaucoup d’esprit; mais elle était railleuse , et sa langue n’épargnait personne, pas même le roi, pas même Monsieur, à plus forte raison Madame; mais Madame la prit un jour par la main, et, la conduisant dans un coin, elle lui dit :

— - Madame, vous avez beaucoup d’esprit, vous êtes aimable; seulement, vous avez une manière de parler dont le roi et Monsieur s’accommodent parce qu’ils y sont accoutumés; pour moi qui arrive d’Allemagne, je n’y suis point faite, et, comme il est probable que je ne m’y ferai pas, comme je me fâche tout rouge quand on se moque de moi, je veux bien vous donner un petit avis. Si vous m’épargnez, nous serons trèsbien ensemble ; mais, si vous me traitez comme les autres, je ne vous dirai rien, mais je me plaindrai à

votre mari, et, si votre mari ne vous corrige pas, je le ferai chasser.

Madame de Fiennes comprit parfaitement le danger qu’il y avait à plaisanter sur une pareille femme, et retint sa langue; moyennant quoi, elle demeura au mieux avec la princesse, au grand étonnement de la cour et du roi lui-même, qui se demandait comment madame de Fiennes, qui disait du mal de tout le monde, même de lui, pouvait se taire aussi absolument à l’égard de Madame. Ce mutisme l’étonna tellement, qu’un jour il s’informa près de sa bellesœur, laquelle lui dit tout naïvement son secret.

La princesse passait sa vie à écrire, racontant les affaires les plus secrètes de l’État à toutes les amies qu’elle pouvait avoir de par le monde, et surtout à ses amis d’outre- Rhin l.

On comprend qu’avec cette rigidité, madame de Berry devait être pour elle ce que Julie était pour Auguste, son ulcère.

Madame de Berry était la fille aînée du duc d’Orléans; à l’âge de sept ans, elle avait été prise d’une maladie que tous les médecins jugèrent mortelle; aussi l’abandonnèrent-ils. Alors, M. le duc d’Orléans fit

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