‹ La régenceChapitre 4 sur 15 · Voir la note Â, à 1% fin du volume · texte numérisé non relu

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porter chez lui le berceau de la pauvre petite, la soigna à sa manière et la guérit. Aussi Marie-Louise d’Orléans était-elle la fille bien-aimée de son père ; trop aimée, disent certains historiens.

C’est surtout lorsqu’il fut question de marier mademoiselle d’Orléans avec M. le duc de Berry, que les bruits auxquels nous venons de faire allusion se répandirent; mais ils n’eurent point de prise sur Louis XIY, et le mariage eut lieu. Aussitôt le mariage conclu, le duc d’Orléans gauna l’amitié de son gendre, qui le laissa aussi libre avec sa femme que lorsque la princesse était au Palais-Royal. Us mangeaient souvent tous deux ensemble, servis par mademoiselle de Vienne, confidente de la duchesse, et espèce de dévergondée bonne à toute chose, apte à toute commission.

A peine mariée, madame de Berry entra en galanterie avec La Haye, qui, de page du roi, était devenu* écuyer de son mari. C’était, dit Saint-Simon, ut* grand homme sec, à la taille contrainte, ayant le visage écorché, l’air sot et fat, de peu d’esprit, mais bonhomme. Elle lui proposa de fuir avec lui et de l’emmener en Hollande ; mais la proposition épouvanta La Haye, qui alla tout dire au duc d’Orléans.

Il fallut l'influence du père sur la fille pour que celle-ci comprit ce qu’il y avait de différence à être

princesse du sang en France, ou maîtresse d’un petit gentilhomme en Hollande.

Enfin, la duchesse de Berry se rendit, et cette petite fantaisie fut oubliée.

Madame de Berry était bien faite avant que les excès gâtassent sa taille, belle avant que sa peau fût marquée de taches rouges; elle manquait de grâce et avait le regard effronté. Gomme son père et sa mère, elle possédait une grande facilité de parler, disant tout ce qu’elle voulait, et comme elle le voulait dire, avec une netteté, une précision, une justesse, un choix de termes et une singularité de tour qui surprenaient sans cesse. Timide d’un côté, mais seulement pour les bagatelles, hardie de l’autre à effrayer, hautaine jusqu’à la folie, libre jusqu’au cynisme, elle était, sauf l’avarice, dit Saint-Simon, un modèle de tous les vices, modèle d’autant plus dangereux, qu’il n’en pouvait exister un seul au monde ayant plus d’art et plus d’esprit.

La sœur de madame la duchesse de Berry, la deuxième fille de M. le duc d’Orléans, mademoiselle Louise-Adélaïde de Chartres, était bien faite et la plus belle de toutes ses sœurs. Elle avait un teint superbe, une belle peau, une belle taille, de beaux yeux, des mains délicates, des dents comme un collier de perles,

des gencives non moins belles, des joues où le blanc et le rouge se mêlaient sans aucun art. Elle dansait bi^n, chantait mieux, avait une belle voix, lisait sa musique à livre ouvert; seulement, elle bégayait ua peu en parlant.

D’ailleurs, ayant les goûts très-cavaliers, aimant les épées, les fusils, les pistolets, les chiens et les chevaux, maniant la poudre comme un artilleur, faisant des feux d’artifice qu’elle tirait elle-même, n’ayant peur de rien au monde, dédaigneuse de la toilette, des bijoux, des fleurs, détestant enfin tout ce qui d’ordinaire plaît aux femmes.

C’était l’aide-chimiste, l’aide-mécanicien , l’aidechirurgien de son père.

Sa sœur, mademoiselle de Valois, était moins jolie qu’elle; cependant elle avait ce que les femmes appellent des jours ; car elle avait de beaux cheveux dorés, les dents blanches, le teint, la peau et les yeux agréables; mais tout cela était gâté par un grand nez et par une dent saillante qui semblait sortir de sa bouche, chaque fois qu’elle riait. Sa taille était ramassée, sa tête dans ses épaules; elle marchait comme une vieille, quoiqu’elle eût quinze ans à peine. Madame la duchesse d’Orléans avait l’habitude de dire :

— Je serais la plus paresseuse personne de la terre.

si je n’avais ma fille Charlotte-Aglaé, qui est encore plus paresseuse que moi.

M. de Richelieu était appelé à guérir la princesse de ce dernier défaut.

Les autres enfants du prince n’existaient pas encore au point de vue de l’importance.

Louis d’Orléans, duc de Chartres, né le 2 septembre 1705, n’avait que treize ans, et promettait d’être le prince froid, dévot et insignifiant qu’il fut, comme si ses trois sœurs avaient pris pour elles tout le sang des d’Orléans et des Morlemart.

Les deux autres filles, Louise-Élisabeth, mademoiselle de Montpensier, qui devait épouser le prince des Asturies, était née seulement le 11 décembre 1709, et mademoiselle de Beaujolais, le 18 décembre 1714.

Quant à la dernière fille de M. le duc d’Orléans, elle n’était pas encore née.

La régence, ses ministres et ses conseillers. — M. de Villeroy, gouverneur de Sa Majesté. — M. de Villars. — M. d’Uxelies. M. d’Harcourt. — M. de Tallard. — Le duc de Noailles. — M. de Torcy. — Rouillé de Goudray. — L’abbé Dubois.

Fils de gouverneur de roi, gouverneur de roi luimême, le maréchal de Villeroy était un grand homme, bien fait, de visage agréable, qui semblait bâti exprès pour présider à un bal, ou être juge dans un carrousel, et pour chanter à l’Opéra les rôles de rois et de héros. Au reste, fort et vigoureux, faisant de son grand corps tout ce qu’il voulait sans l’incommoder, ne comptant pas avec les veilles ni avec les fatigues, passant les jours et les nuits à cheval, magnifique en tout, noble dans ses moindres manières, grand et beau joueur, sans se soucier ni de la perte ni du gain, ayant le langage et les façons d’un grand seigneur

longtemps pétri à la cour, glorieux à l’excès, mais aussi humble et bas quand il croyait avoir besoin de se courber à genoux devant le roi ou devant madame de Maintenon

D’ailleurs, pauvre et mauvais général, incapable dans l’action. Feuquières disait de lui ti du prince de Vaudemont, à propos du siège de Namur :

— Il semblait que MM. de Villeroy et de Yaudemont disputassent entre eux à qui ferait le plus de fautes ; en quoi, pourtant, M. de Villeroy l’emporta sur M. de Vaudemont. Spectateur impassible de la belle défense de M. de Boufflers, il resta l’épée au fourreau pendant un mois, tandis qu’il n’avait qu’un mouvement à faire pour le dégager.

C’est alors, comme dit madame de Coulanges, que Villeroy fut chamarré de vaudevilles ; en voici un des plus piquants :

Quand Charles-Sept contre l’Anglais N’avait plus d’espérance.

De Jeanne d’Arc Dieu fit le choix.

Pour délivrer la France.

Ne t’embarrasse pas, grand roi :

Cent fois plus sûre qu’elle.

Dans le fourreau de Villeroy Il est une pucelie.

Pendant toute la campagne suivante, il tro’Ha moyen de rester parfaitement inaperçu, quoiqu’il eût le commandement en chef de l’armée des Pays-Bas.

La paix de Riswick avait rendu Villeroy au repos, la guerre de la succession le remit malheureusement en campagne; il entra en Italie, et ce fut pour forcer le prince de Savoie et Catinat à attaquer le prince Eugène à Chiari; la bataille fut perdue et Catinat blessé. Trois mois après, il laissait prendre Crémone, et se laissait prendre avec elle.

Le prince Eugène rendit Villeroy sans rançon, pensant qu’il faisait assez de mal à la France en le lui renvoyant. En effet, Louis XIV, qui s’entêtait à soutenir celui qu’il appelait son favori, parce que tout le monde l’attaquait, lui rendit le commandement de l’armée d’Italie. Ramillies fut le résultat de cette faiblesse; vingt mille hommes tués ou pris, toute l’artillerie, tous les drapeaux restés sur le champ de bataille, douze places fortes du Brabant et de la France abandonnées par nous et prises par l’ennemi, donnèrent le mot de cette générosité d’Eugène que personne n’avait comprise.

Louis XIV, en apprenant la défaite de Ramillies, avait, comme Auguste, redemandé ses légions à Varus.

Madame deMaintenon, qui soutenait M. de Villeroy, lui dit :

— Sire, il faut offrir vos peines à Dieu.

— Ah! madame! trente bataillons prisonniers de guerre, quel sacrifice !

Cependant, madame de Maintenon l’emporta sur la colère du roi, et Louis XIY n’en fut que plus tendre pour Villeroy; il alla au-devant de lui jusqu’à la porte de sa chambre, et, comme on s’attendait à un éclat terrible :

— Monsieur le maréchal, dit-il, on n’est plus heureux à notre âge.

Le roi s’entêta jusqu’à la fin, et mourut nommant M. de Villeroy gouverneur du jeune roi Louis XV.

Le maréchal de Villars, qui venait immédiatement après le maréchal de Villeroy, était petit-fils d’un greffier de Condrieux ; son père était l’homme le mieux fait et de meilleure mine qu’il y eût en France, trèsbrave et très-adroit aux armes; or, comme on se battait fort en ce temps, il s’était fait, dans les duels, une réputation à laquelle l’honneur qu’il eut de servir de second à M. de Nemours, dans son combat avec M. deBeaufort, vint mettre le sceau. La réputation de M. de Villars, après cette rencontre, fut d’autant plus grande que, tandis que M. de Nemours était tué, il

renversait, lui, son adversaire. L’éclat qu’il prit de son aventure fit que M. le prince de Conti se l’attacha. De sorte que, lorsque le cardinal de Mazarin songea à donner sa nièce au prince, il se servitde Villars comme de son représentant, situation qui le mit tout à fait dans un monde fort au-dessus de lui, et parmi lequel il ne se méconnut jamais, restant galant et discret, en même temps que sa jolie figure et sa belle taille lui donnaient entrée chez les dames. A une époque où la veuve Scarron était pauvre, il lui fut utile. Madame de Maintenon, qui n’oubliait pas ses amis, se souvint de Villars, et, sa position faite auprès de Louis XIY, ménagea la position de son fils.

Le second maréchal de Villars, celui dont nous nous ocsupons, tout au contraire de Yilleroy, avait eu la chance de sauver, à Denain, la France que Yilleroy avait perdue à Ramillies. On disait bien que ce n’était pas à son génie militaire, mais au hasard que cette victoire mémorable était due. Mais Villars n’en croyait rien; il avait assez d’esprit pour imposer aux sots, par la confiance qu’il avait en îui-même, et il était aidé en cela par une facilité d’élocution, par une abondance et une continuité de paroles, d’au tant plus rebutantes pour les hommes supérieurs, que c’était toujours avec l’art de revenir à soi, de se vanter,

de se louer d’avoir tout prévu et d’avoir tout consulté.

Il avait été fait duc après la bataille d’Hochstett, et pair après celle de Malplaquet; ce qui étonna tout le monde, ces deux batailles étant deux défaites.

C’était un grand homme brun, bien fait, devenu gros en vieillissant, sans être appesanti autrement par l’âge, avec une physionomie vive, ouverte, un peu folle, physionomie à laquelle répondaient sa contenance et ses gestes.

Il était d’une ambition démesurée qui ne s’arrêtait pas aux moyens; d’une grande opinion de lui, qu’il était parvenu à communiquer au roi; d’une valeur brillante avec une grande activité, d’une audace sans pareille, d’une effronterie qui soutenait tout et ne s’arrêtait à rien : jointes à une fanfaronnade et à une avarice poussées aux dernières limites, et qui ne le quittaient jamais.

Les lauriers de Denain n’avaient point, au reste, préservé M. de Villars d’un malheur assez commun en tout temps, mais moins rare que jamais à cettfe époque. La maréchale, pour s’excuser, quand elle s’excusait, rejetait la faute sur certaines habitudes que le maréchal avait prises au camp. Elle l’acbusait d’un libertinage de mauvais ton ; il est vrai qu’ellemême choisissait mieux ses idoles. Elle courait après

M. le régent, après M. le comte de Toulouse, après M. de Richelieu.

Le maréchal, dit-on, riait des accusations de sa femme et se souciait assez peu de ses galanteries; ils avaient beaucoup à se pardonner mutuellement.

Le maréchal d’Uxelles, dont le nom était de Blé, dut toute sa fortune à son alliance avec ce Béringen qui était écuyer de la reine mère, et dont nous avons parlé longuement dans notre histoire de Louis XIV.

Béringen et sa femme étaient fort aimés de mademoiselle Choin, qui s’était fait épouser par le grand dauphin, comme madame de Maintenon par le roi ; elle consentit, sur leur demande, à le recevoir.

On arrivait à monseigneur par mademoiselle Choin, on arrivait à mademoiselle Choin par sa chienne. Cette chienne était un méchant petit animal fort hargneux et toujours irrité, qu’on n’amadouait qu’avec des têtes de lapin, friandise qu’elle estimait pardessus tout.

M. d’Uxelles, qui n’était pas encore maréchal, mais qui voulait le devenir, entreprit de séduire monseigneur par ricochets.

En conséquence, deux ou trois fois par semaine, il apportait lui-même, dans un mouchoir brodé, des têtes de lapin à la chienne de mademoiselle Choin, et,

les jours où il ne les apportait pas, il les envoyait par un laquais à sa livrée.

Monseigneur mort, non -seulement M. d’Uxelles ne reparut plus, mais encore il fit semblant de n’avoir jamais vu ni mademoiselle Choin ni sa chienne. Quand on lui parlait de l’une ou de l’autre, il répondait qu’il ne savait pas ce qu’on lui voulait dire, qu’il n’avait jamais connu ces espèces-là.

C’était un grand et gros homme tout d’une venue, qui marchait lentement et comme en se traînant, un grand visage tout couperosé et cependant assez agréable, quoique refrogné par de gros sourcils sous lesquels deux petits yeux vifs défendaient à leurs regards de rien laisser échapper. Son premier aspect était celui d’un marchand de bœufs en foire; avec cela, voluptueux à l’excès, gourmand de chère exquise rehaussée de débauches antiques, et tout cela impudemment, sans voiles ; entouré sans cesse de jeunes officiers, qu’il adomesliquaii comme dit Saint-Simon, bas, souple et flatteur auprès des gens dont il croyait avoir à craindre ou à espérer, dominant sur tout le reste sans nul ménagement.

Quant à M. de Tallard, c’était un tout autre homme. Le comte d’Harcourt et lui pouvaient seuls se disputer d’esprit, de finesse, d’industrie, de manège,

d’intrigues, de désir d’être et de charmer dans le commerce de la vie et dans le commandement. Tous deux avaient une grande application , une grande suite, une grande aisance dans le travail. Jamais ni l’un ni l’autre ne firent, sans un but réel et positif, le pas le plus indifférent. Chez eux, ambition pareille; chez eux, même désir de réussir, n’importe par quel moyen. Tous deux doux, polis, affables, accessibles en tout temps, tous deux adorés de leurs généraux, tous deux arrivés par un service continuel sur les champs de bataille ou dans les ambassades. D’Harcourt, portant plus haut, car il sentait qu’il avait madame de Maintenon en croupe ; Tallard, plus souple, car il avançait n’ayant pour tout aide, avec son mérite, que sa mère, sœur du premier ma réchal de Villeroy, qui était fort du grand monde, et qui, dès sa jeunesse, y poussa son fils.

Au physique, Tallard était de taille médiocre, au regard jaloux, plein de feu et de finesse, mais qui exprimait toutes ces choses sans y voir goutte; maigre et hâve de corps, ayant beaucoup d’esprit et de grâce dans l’esprit, mais, comme dit Saint-Simon, sans cesse battu du diable à cause de son ambition.

Quant au comte d’Harcourt, pour achever son por-

trait, c’était un beau et vaste génie, un esprit charmant; mais, comme Tallard, une ambition sans bornes, une hauteur, un mépris des autres, une domination insupportables, tous les dehors de la vertu dans son langage, sans qu’au fond rien lui coûtât pour arriver à ses fins. Au reste, plus honnêtement corrompu que d’Uxelles et même que Tallard, mêlant avec grâce un air de guerre et un air de cour. Gros, point grand, d’une laideur particulière qui surprenait au premier abord ; mais avec des yeux si vifs, avec un regard si perçant, si haut et pourtant si doux; toute une physionomie si pétillante d’esprit, qu’à peine le trouvait-on laid; en outre, il boitait fort bas, s’étant démis la hanche dans une chute qu’il avait faite en tombant du rempart de Luxembourg dans le fossé. Il prenait presque autant de tabac que le maréchal d’Uxelles; mais, quoique ce fût moins salement, s’élant aperçu un jour de la répugnance qu’avait inspirée au roi la vue de ce tabac répandu sur toute sa personne, il cessa tout à coup d’en prendre ; cessation à laquelle on attribue les apoplexies qu’il eut dans la suite et qui lui firent une si terrible mort.

Le duc de Noailles était fait pour la plus grande fortune, quand même il ne l’eût pas trouvée toute faite chez lui. Sa taille était grande mais épaisse,

sa démarche lourde et forte, son vêtement uni, simple costume d'officier tout au plus.

Il était difficile d’avoir plus d’esprit que le maréchal de Noailles, plus d’art et de souplesse à accommoder cet esprit à celui des autres, et à leur persuader, quand cela pouvait être bon, qu’il était pressé des mêmes désirs et affections qu’ils l’étaient eux-mêmes. Doux, gracieux, affable, ne paraissant jamais importuné, même quand il l’était le plus; gaillard, amusant, plaisant, plein de cette bonne et fine plaisanterie qui n’offense jamais, fécond en saillies charmantes, gai convive, musicien; bon à revêtir comme siens tous les goûts des autres; sans jamais la moindre humeur, ayant le talent de dire tout ce qu’il voulait, la faculté de parler toute une journée sans qu’on pût recueillir rien d’important dans les paroles qu’il avait laissé tomber; aisé, accueillant, sachant un peu de tout, causant de tout, mais à la superficie, montrant le tuf aussitôt que l’on creusait. Voilà pour celui qui voyait M. de Noailles un instant, une heure, un jour.

Mais, pour celui qui, devant lutter contre lui, avait à l’étudier à fond, c’était autre chose. Tout cet art, tout cet esprit, tout ce monde, tout ce commerce de pièges, d’amitié, d’estime, de confiance cachaient une profondeur d’abîme à donner le vertige; une fausseté à

toute epreuve, une perfidie naturelle accoutumée à se jouer de tout, une noirceur d’âme à faire douter qu’il en eût une, un mépris complet de toute vertu, la constante fatigue de l’hypocrisie la plus ouverte et la plus suivie, qui, prise sur le fait, ne rougit point, pousse plus vivement sa pointe ; qui, se trouvant à découvert et dans l’impuissance, se replie comme un serpent dont elle conserve le venin; et tout cela sans humeur, sans haine, sans colère, à des amis dont il avoue n’avoir jamais eu à se plaindre et envers lesquels il a même contracté les plus grandes obligations.

M. de Torcy venait ensuite. Son beau-père, M. de Pomponne, lui facilitait souvent l’entrée du conseil en lui donnant des dépêches à y porter; il espérait que le feu roi s’habituerait aussi à sa figure; il s’y habitua en effet, et, à force de le voir entrer et sortir, il lui dit un jour de s’asseoir et de rester.

A l’époque où nous sommes, M. de Torcy avait quarante ans, à peu près ; il avait voyagé utilement dans toutes les cours de l’Europe. C’était un homme sage, instruit, extrêmement mesuré, aimé de tout le monde et particulièrement du régent.

Auprès de tous ces hommes, le conseiller Rouillé du Coudray tenait une bien petite place; ce qui ne l’empêchait pas de lutter avec eux de volonté et même

de reparties. C’était un des hommes de confiance du duc de Noailles, qui l’avait recommandé au régent, ce qui n’empôchait pas Rouillé du Coudray d’être aussi ferme avec le duc que s’il ne lui devait absolument rien. Notre conseiller, parfaitement honnête homme, avait beaucoup d’esprit et de littérature ; mais il aimait le vin jusqu’à l’ivresse, était débauché jusqu’au scandale, et ne se retenait sur rien. Un jour, en plein conseil, Rouillé du Condray s’exprimait avec sa liberté ordinaire, M. de Noailles lui dit :

— Monsieur Rouillé, il y a ici de la bouteille.

— C’est possible, monsieur le duc, répondit Rouillé; mais jamais de pot-de-vin.

M. de Noailles rougit et se tut : tout duc et maréchal qu’il était, il n’aurait pu en dire autant.

Au reste, en toute chose, Rouillé avait les mains si nettes, qu’une compagnie de traitants, qui avaient besoin de sa signature, lui ayant présenté une liste de leurs associés, et ayant laissé des noms en blanc, il leur demanda la raison de ces lacunes.

— Ce sont, répondit celui qui portait la parole, les places dont vous pouvez disposer.

— Ah çàl dit Rouillé, si je partage, avec vous, comment pourrai-je vous faire pendre, au cas que vous soyez des fripons?

Derrière le conseil de régence, derrière les cinq autres conseils que nous avons dits, il y avait un homme qui seul avait plus d’influence sur le régent que tous ses conseillers.

Cet homme, c’était Guillaume Duboie.

Le duc d’Orléans avait eu successivement quatre gouverneurs : le maréchal de Navailles, le maréchal d’Estrades, le duc de la Vieuville et le marquis d’Arcy; tous quatre étaient morts avant que l’éducation du prince fût achevée ; ce qui faisait dire à Benserade qu’on ne pouvait pas élever de gouverneur à cet enfant-là.

Saint-Laurent, ofücier de Monsieur et homme du plus grand mérite, leur succéda; mais la place portait malheur, car, ayant été pris d’une violente colique, il mourut en quelques heures.

Saint-Laurent avait pris, pour copier les thèmes du jeune prince, une espèce d’abbé, moitié scribe, moitié valet du curé de Saint-Eustache, nommé l’abbé Dubois, fils d’un apothicaire de Brives-la-Gaillarde; on prétendait que sa mère avait oublié de le faire baptiser, et son père de lui faire faire sa première communion. En échange, il avait été mis Cuez le* Jésuites, où il avait acquis les défauts qui lui manquaient et appris un peu de latin. Une intrigue avec

la femme de chambre de madame de Gourgues, amena un mariage que détermina une dot de mille écus donnés par le président, et qui décida du voyage des nouveaux mariés à Paris. Au bout de trois mois, ils se séparèrent, le mari pour faire des éducations, la femme pour continuer la sienne. Afin de donner plus de confiance, Dubois revêtit alors le petit collet et prit le titre d’abbé; c’est sous ce titre qu’il était moitié scribe, moitié valet du curé de Saint-Eustache, lorsqu’il fut présenté à Saint-Laurent, qui l’employa comme nous l’avons dit. Saint-Laurent mort, le pri^ôe était assez grand pour avoir un précepteur en titre; on lui laissa Dubois, qui, par ses bonnes façons et sa piété, avait séduit tout le monde, même Madame.

Souple et insinuant, il s’empara bientôt et complètement de l’esprit de son élève, de sorte que, quand le roi eut l’idée de faire épouser mademoiselle de Blois au duc de Chartres, on ne vit pas d’autre que Dubois qui pût négocier cette affaire et la mener à bien.

Ce fut le père de la Chaise qui se chargea de mettre Dubois en communication avec Versailles; deux ou trois entrevues avec madame de Maintenon lui acquirent le précepteur, qui, ainsi qu’il s’y était engagé. décida le prince à ce mariage, moitié par

crainte de la colère du roi, moitié par l’espoir qu’ii lui donna de voir son crédit doubler à ia cour.

Le mariage fait, le roi demanda à l’abbé ce qu’il désirait pour sa récompense.

— Sire, répondit hardiment Dubois, dans les occasions importantes on ne doit demander, à un aussi grand roi que Votre Majesté, autre chose que des grâces proportionnées à la grandeur du maître : je prie donc Votre Majesté de me faire cardinal.

Le roi crut avoir mal entendu, il fit répéter à Dubois ce qu’il venait de dire, lui tourna le dos et ne lui reparla jamais.

On comprend qu’après cet entremellage , Madame prit Dubois en horreur.

Aussi, comme, au sortir du parlement, le régent se rendait chez Madame, pour lui annoncer l’heureux résultat obtenu, Madame, après l’avoir écouté avec une grande joie, lui dit :

— Mon fils, je ne désire rien au monde que le bien de l’État et votre gloire; je n’ai qu’une chose à vous demander pour votre honneur; mais j’en exige votre parole.

Le duc la donna.

— Eh bien, dit la princesse un peu tranquillisée, ce que je désire de vous, c’est que vous n’employiez

jamais ce fripon d’abbé Dubois, le plus grand coquin qu’il y ait au monde, et qui sacrifierait l’État et vous au plus léger intérêt.

En rentrant dans son cabinet, la première personne que le régent y trouva fut l’abbé Dubois.

Il tenait à la main des provisions de conseiller d’État, qu’il mit sous les yeux de Son Altesse.

— Qu’est-ce que cela ? demanda le régent.

— Vous le voyez bien, monseigneur, réponditDubois.

— Oui, ce sont des provisions de conseiller d’État ; mais qui veux-tu que je nomme ?

— Moi, monseigneur.

— Comment, toi ?

— Oui, monseigneur. Quand j’ai marié Votre Altesse avec la fille du roi, j’ai demandé à Sa Majesté de me faire cardinal : elle m’a refusé, et elle a eu raison, je n’étais pas fait pour être homme d’Église, je suis fait pour être ministre. Signez, monseigneur.

Le régent prit la plume et signa; puis, jetant les provisions à Dubois :

— Tiens, maraud i sauve-toi, ou je t’assomme.

Dubois prit les provisions et se sauva.

Voilà comment Dubois était conseiller d’État.

Ou plutôt, voilà la cause apparente; la cause réelle fut la réflexion ; le mot est étrange, et cependant juste.

Le régent avait réfléchi que Dubois, ce compagnon de débauches qui n’avait pas reçu de nom sur les fonts ae baptême, et auquel parfois il en donnait un, des plus énergiques et des plus mérités, ce méchant donneur de conseils pour la vie privée, lui avait toujours donné d’excellents conseils pour la vie publique; que cet athée qui ne croyait en rien, croyait dans la gloire des d’Orléans; il avait réfléchi enfin qu’aucun prélat ne lui avait demandé ni ne lui demanderait cette place, ne voulant pas être précédé au conseil par l’abbé Bignon, simple ecclésiastique; il avait réfléchi enfin que le choix qu’il ferait de l’abbé Dubois, était un des meilleurs choix qu’on pût faire.

Au physique, l’abbé Dubois était un homme maigre, effilé, chafouin, à perruque blonde, à mine de fouine, à physionomie spirituelle. « Tous les vices, dit Saint- Simon, combattaient en lui à qui demeurerait le maître de la place. Ils y faisaient entre eux un bruit et un combat continuels. L’avarice, l’ambition et la débauche étaient ses dieux ; la flatterie, le servage, ses moyens; l’impiété parfaite, l’opinion que la probité et l’honnêteté sont des chimères, ses qualités. Il excellait en de basses intrigues et en vivait, mais toujours avec son but, où toutes ses démarches tendaient avec une patience qui n’avait de terme que le succès, ou la

démonstration réitérée et positive de n’y pouvoir arriver, à moins que, cheminant aussi dans la profondeur et les ténèbi'es, il ne vît jour à mieux, en ouvrant un autre boyau. Il passait ainsi dans les sapes les trois quarts de sa vie; le mensonge le plus hardi était tourné chez lui en nature, avec un air droit, sincère, souvent honteux. Il eût parlé avec grâce et facilité, si, dans le dessein de pénétrer les autres en parlant, et dans la crainte de s’avancer plus qu’il ne voulait, il ne s’était accoutumé à un bégayement factice qui le déparait, et qui, redoublé, quand il fut arrivé à se mêler des affaires importantes, devint insupportable et parfois inintelligible. Sans ses détours et le peu de naturel qui y perçait malgré ses soins, sa conversation eût été aimable. Il avait de l’esprit, assez de lettres, d’histoire et de lecture; beaucoup d’habitude du monde, force envie de plaire et de s’insinuer. Mais tout cela était gâté par une fausseté qui sortait de tous ses pores, et même de sa gaieté qui attristait par là. Méchant d’ailleurs avec réflexion; par nature et par raisonnement, traître et ingrat, maître expert aux compositions des plus grandes noirceurs; effronté à faire peur, étant pris sur le fait; enviant tout, voulant toutes les dépouilles; d’ailleurs, débauché, inconséquent, ignorant dans toute affaire, passionné, toujours emporté.

blasphémateur et fou jusqu’à mépriser publiquement son maître; prenant les affaires, enfin, pour les sacrifier à son crédit, à sa puissance, à son autorité absolue, à sa grandeur, à son avarice, à sa tyrannie, à ses vengeances. »

Yoilà le jugement des contemporains. Seulement, la postérité, en le ratifiant en partie, y ajouta une seule ligne :

C’était un homme de génie.

Retour du roi aux Tuileries. — Élat des finances. — Mesures prises pour faire face aux besoins du moment. — Refonte des espèces. — Édits sur les traitants. — Réductions. — Vente des réductions. — Law, son arrivée à Paris, sa vie. — Création de la banque d’escompte. — Dubois part pour l’Angleterre. — Jacques III. — Sa fuite. — Douglas. — Madame de l’Hôpital.

Maintenant que la plus grande partie des personnages qui doivent jouer un rôle pendant la régence de M. le duc d’Orléans, et pendant les premières années du règne de Louis X\ , est posée devant nos lecteurs, suivons le fil des événements.

Le 2 janvier 1716, le roi revint aux Tuileries; il était resté quatre mois à Vincennes.

On se rappelle que M. d’Argenson avait dit, le jour où le cadavre de Louis XIV était déposé à Saint-Denis, que l’on traitait le feu roi de banqueroutier.

En effet, l’état des finances était déplorable.

Depuis près de quarante ans, c’était un chœur lugubre de misères, chœur non pas chanté, mais pleuré par le peuple, et dans lequel chaque ministre venait tour à tour jeter un lamentable récitatif.

C’est Colbert qui, en 1681, dit : « On ne peut plus aller. » Et, en effet, comme Colbert ne peut plus aller, Colbert meurt.

En 1698, le duc de Bourgogne demande un rapport aux intendants, et les intendants répondent que la France va se dépeuplant par la misère, qu’un tiers de la population a disparu, et que les paysans n’ont plus de meubles à saisir.

Ne dirait-on pas un cri d’agonie? Eh bien, en 1707, Le Normand de Boisguilbert regarde cette année de 1698 comme une année heureuse.

— Alors, dit-il, il y avait encore de l’huile dans la lampe. Aujourd’hui, tout a pris fin, faute de matières; aujourd’hui, ajoute-t-il, le procès va rouler

entre ceux qui payent et ceux qui n’ont fonction que de recevoir.

Que dit l’archevêque de Cambrai, le précepteur du petit-fils de Louis XIV ?

— Les peuples ne vivent plus en hommes, il n’est plus permis de compter sur leur patience ; la vieille machine achèvera de se briser au premier choc; on touche au bout des forces, et tout se réduit, de la part du gouvernement, à fermer les yeux et à prendre toujours.

Aussi se réjouit-on, comme nous l’avons dit, à la mort de Louis XIV, qu’on appelle banqueroutier. En effet, au moment où Louis XIV dépose son bilan entre les mains de la mort, il doit deux milliards et demi.

— Si j’étais sujet, disait le régent, je me révolterais à coup sûr.

Et, comme on lui parlait d’une émeute qui était instante :

— Le peuple a raison, dit-il; il est bien bonde tant souffrir.

C’est qu’aussi, le peuple était bien malheureux; dès 1698, il n’a plus de meubles à saisir; depuis ce temps, on a donc été obligé de saisir ce qui restait, c’est-à-dire le bétail : sans bétail , plus d’engrais, plus d’agriculture. C’est la terre qui souffre à son tour, c’est la terre qui jeûne, et qui, en jeûnant, s’é-

puise. La terre, cette mère nourricière, meurt de faim comme ses enfants.

Et cependant l’homme lutte encore. Heureusement, les anciennes lois défendent le sol comme une chose sacrée. Le fisc n’a pu saisir la charrue; hommes, femmes et enfants s’attellent après la charrue; mais on a beau faire, l'année ne nourrit plus l’année.

A la mort du roi, outre les deux milliards et demi de dettes, il y avait, sur les dépenses courantes, un déficit de soixante-dix-sept millions ; en outre, on avait déjà mangé une partie de l’année 1717.

Le dernier contrôleur général, Desmarets, avait fait des merveilles ; mais ce gouffre était devenu un abîme, il n’y avait plus moyen de le combler.

Faire face aux besoins pécuniaires, infiltrer un peu d’or dans la grande machine politique, c’était la première nécessité du nouveau règne.

On pourvut au payement des troupes et des rentiers, en tirant des receveurs généraux et des fermes générales les sommes nécessaires. On supprima une multitude d’offices ridiculement privilégiés et onéreux au peuple et au roi; la finance en fut liquidée à quatre pour cent d’intérêt, et l’on y trouva un profit des trois cinquièmes; enfin on ordonna la révision des comptes, que des entrepreneurs avides avaient, dit le duc de

Noailles, couverts des ténèbres de !eur friponnerie.

Une lettre circulaire fut écrite, le 4 octobre, aux intendants des provinces. On y trouve celte parcelle d’or que rien n’a pu corrompre chez le prince, — un bon cœur.

« Comme il est, disait-il, de la piété d’empêcher l’oppression des taillables, je crois qu’il n’est point de peine assez forte pour punir ceux qui voudraient s’opposer au dessein de les soulager. Vous tiendrez donc la main à ce que les collecteurs, procédant par voie d’exécution contre les taillables, n’enlèvent point les chevaux et bœufs servant au labourage, ni les lits, habits, ustensiles et outils avec lesquels les artisans gagnent leur vie. »

En outre, on demandait des mémoires exacts qui pussent servir à régler l’imposition de la taille avec toute l’égalité possible; on accorda des remises sur le dixième et la capitation de!716 de plusde 3,400,000 livres, et l’on défendit de lever aucune imposition, si elle n’était ordonnée par arrêt et en connaissance de cause.

Le premier moyen que l'on employa pour faire face au déficit de l’autre règne et aux réductions de tailles du nouveau, fut une refonte des espèces. Le gouvernement déclara qu’au 1er janvier 1716, les louis d’or vau-

draient vingt livres au lieu de quatorze, et les écus, cinq livres au lieu de trois et demie. On reçut à la Monnaie les écus d’or pour seize livres et les écus d’argent pour quatre. Le bénéfice fut d’environ soixante et douze millions.

Puis vint l’édit sur les traitants.

« Le 12 mai, dit le président de Lévi, une chambre de justice fut établie pour la recherche et la punition de ceux qui avaient commis les abus de finances.

» Elle ne corrigea personne, mais elle produisit beaucoup d’argent. »

L’établissement de cette chambre réjouit bien autrement le peuple que les petites diminutions qu’on lui avait faites. Le peuple comprend mieux la justice qui s’exerce sur les autres que la bienfaisance qui se répand sur lui-même.

Il y a une chose curieuse, c’est de suivre des yeux cette liste de gens taxés, de voir d’où ces hommes étaient sortis, et où ils étaient arrivés.

Il y a un Ferlet qui est porté pour 900,000 livres ; un François Aubert, ancien intendant du chancelier Phélippeaux, pour 700,000; un Jean-Jacques d’Availly, pour SS7, 000; un Pierre Maringue, pour 1,500.000; un Guillaume Hureau de Bérally, pour 1,125,000; un Romanet pour 4,453,000; un Gourgon, ex-intendant

de Rouen, pour 1,349,572; un Antoine Crozat, pour 6,600,000; un Jean-Pierre Chaillon, pour 1,400,000; un Jean-Rémy Hénault, petit-fils d’un laboureur et père d’un président au parlement, pour 1,800,000; un Duchauffour, qui fut roué dix ans plus tard en place de Grève, pour 157,000.

Le tout produisit, ou dut produire, 347,355,433 livres. Nous disons dut produire, parce qu’en réalité la taxe ne produisit que cent soixante millions dont soixante à peine entrèrent dans les coffres du roi.

En effet, les voleurs étaient rançonnés par d’autres voleurs, et il y avait moyen de s’arranger. Les maîtresses du régent, les maîtresses des juges, les juges eux-mêmes vendaient des réductions. Un traitant, taxé à 1,200,000 francs, fut visité par un seigneur qui lui offrait de le faire décharger pour 300.000 francs.

— Ma foi, monsieur le comte, lui répondit-il , vous arrivez trop tard; je viens de faire mon marché avec Madame pour 150,000 livres.

Chacun tirait à lui pour emporter la plus grosse part possible de cette magnifique curée. M. de Fourqueux, président de la chambre de justice, s’était spécialement approprié la dépouille du fameux Bourvalais; un jour, on vit apparaître sur sa table les seaux d’argent dans lesquels Bourvalais , au temps

de sa splendeur, faisait rafraîchir ses vins; on les reconnut, et, depuis, on n’appela M. de Fourqueux que le garde des seaux. Le marquis de la Fare, gendre de Paparel, condamné à mort, se fit adjuger les biens de son beau-père, les mangea en débauches, sans même songer à envoyer un secours au pauvre diable de condamné, dont le régent avait commué la peine, et qui était aux galères.

Lajoie était grande parmi le peuple; tous les jours, il y avait amende honorable au parvis Notre-Dame ; les traitants condamnés y allaient, conduits par le bourreau, en charrette et la corde au cou. Les gravures du temps les représentent vomissant l’or dont ils s’étaient gorgés.

Les moyens que nous venons d’indiquer, un peu violents, mais très-populaires, firent donc face aux premiers besoins. Sur ces entrefaites était arrivé un homme qui devait en peu de temps prendre une immense influence sur les affaires du royaume.

Nous voulons parler de l’Écossais Jean Law.

La première fois que Law était venu en France, c’était sous le règne du feu roi, qui l'eût volontiers employé s’il eût été catholique.

Law était fils d’orfévre, mais bar&n du fait de sa mère, propriétaire de la terre de Lauriston, érigée en

baronnie. On ne savait pas exactement son âge, qu’il ne disait jamais. Jeune et déjà très-fort dans la science des calculs, il vint à Londres, fit de grands bénéfices au jeu, se prit de dispute à propos d’une femme, avec M. Wilson, qu’il tua en duel, fut arrêté, s’enfuit de prison, passa en France, où il établit une banque de pharaon et réalisa des bénéfices considérables, si considérables même, que la poiice en prit ombrage et invita Law à quitter Paris.

Law alors visita Genève, Gênes, Venise, jouant et gagnant toujours; puis, désirant exploiter plus en grand, il alla présenter un système de finance à Victor-Amédée, duc de Savoie, lequel, après l’avoir examiné, se contenta de lui répondre :

— Je ne suis pas assez puissant pour me ruiner.

C’est alors qu’il revint pour la seconde fois en France, s’aboucha avec Desmarest, et fut repoussé par ia raison que nous avons dite.

Mais ce qui était un empêchement pour Louis XIV n’en était pas un pour Philippe d’Orléans. Le régent reçut Law, écouta l’exposé de son système, vit un homme qui promettait de diminuer les impôts et d’augmenier les revenus; l’esprit du régent était un de ces esprits aventureux qui recherchent l’inconnu, qui désirent l’impossible.

Le projet était extraordinaire, audacieux, et, par conséquent, devait plaire au prince; il l’adopta.

Ce projet avait deux objets bien distincts : 1° la création d’une banque d’escompte; 2° la formation d’une compagnie de commerce destinée à mettre en valeur des pays annoncés comme renfermant d’immenses richesses.

Le 2 mai 1717, un édit fut rendu portant établissement d’une banque générale pour tout le royaume, sous la raison Law et compagnie.

En outre, Law fut nommé directeur delà Compagnie du commerce, dite Compagnie d’Occident, parce qu’elle devait faire le commerce du Mississipi.

Cette compagnie avait la propriété du Sénégal et le privilège exclusif du commerce de la Chine.

Nous suivrons ces deux institutions dans leurs progrès et dans leur décadence.

Quant à Law, achevons son portrait en quelques mots : c’était, à l’époque où nous sommes arrivés, un homme de quarante-cinq à cinquante ans, de grande taille, de physionomie douce et placide, qui parlait suffisamment le français pour démontrer clairement dar,s notre langue Les problèmes assez obscurs de son système.

Comme tous les hommes de génie, pour qui l’exis-

tence n’a point été autre chose qu’une lutte, il s’embarrassait peu des ennemis qu’il avait, les comparant aux mouches qui se plaçaient sur son visage et qu’il chassait avec la main.

Pendant ce temps, le régent, profitant des bonnes dispositions de l’Angleterre à son égard, avait envoyé Dubois à Londres pour y conclure le traité de la triple alliance.

Cette bonne intelligence avait failli être rompue par la fuite de Jacques III, qui avait quitté le duché de Bar, qui avait traversé Paris et qui avait été s’embarquer en Bretagne.

La fuite du prétendant fit grand bruit. Louis XIV avait toujours soutenu ouvertement les Stuarts, et toujours nourri cette espérance de les rétablir un jour sur le trône. Mais, à la mort du roi, la politique avait changé, et le régent, à qui l’avenir pouvait réserver le sort de Guillaume d’Orange, avait vu dans l’Angleterre son alliée naturelle et dans l’Espagne son ennemie.

Déjà du temps de Louis XIV, Bolingbroke et le d&c d’Ormond étaient venus faire leur soumission à Jacques III, qui habitait alors Saint-Germain. Ces deux chefs du torysme, proscrits d’Angleterre, proposaient un débarquement en Écosse. Le comte de

Marr promettait l’insurrection des trois royaumes, et, en effet, le 20 septembre 1715, il levait àCarlstown, à la tète de trois cents de ses vassaux, l’étendard royal deJacquesIU d’Angleterre, qui était Jacques YIII d’Ecosse.

Il était impossible que le jeune prince laissât ses fidèles Écossais se faire tuer pour lui, sans les soutenir par sa présence; il résolut de se mettre à leur tête, et,, comme nous l’avons dit, il quitta Bar pour traverser la France.

Milord Stairs avait su ce départ ; il comptait empêcher l’arrivée du prince en Écosse, par deux moyens :

Le premier était de prier le régent, en vertu des bonnes relations qui existaient entre lui et le roi d’Angleterre, de faire arrêter le prétendant à son passage en France.

Le régent, mis en demeure par lord Stairs, donna à M. de Coutadcs, major de ses gardes, l'ordre de partira l’instant pour Château-Thierry, et d’y arrêter Jacques III, à son passage; mais M. de Contadcs était un grand seigneur qui comprenait que le régent ne pouvait faire arrêter Jacques III. Un coup d’œil échangé avec le prince lui suffit; il partit dans la nuit du 9 novembre, entra à Château-Thierry par

une porte, au moment même où le prétendant venait d’en sortir par l’autre.

Le 10 au matin, le prétendant arriva à Paris, descendit dans une petite maison que M. de Lauzun avait à Chaillot, y vit la reine sa mère, et, le même soir, partit par la route d’Orléans, dans la chaise de poste de M. de Torcy.

Le second moyen trouvé par lord Stairs, d’empêcher le prétendant d’arriver en Bretagne, était de le faire assassiner, et ce fut celui auquel il s’arrêta quand il s’aperçut de l’habile maladresse de M. de Contades.

Il y avait à Paris un certain colonel Douglas qui avait commandé un régiment d’Irlandais à la solde de la France , et qui avait été réformé ; c’était un homme de bonne compagnie, ayant de la politesse, beaucoup de monde, une réputation de courage, mais qu’on savait être très-pauvre.

Lord Stairs le fit venir, s’ouvrit à lui, et lui proposa de délivrer l’Angleterre de ce dernier Stuart, qui, pour la seconde fois, venait réclamer le trône de ses pères.

Quelle fut la promesse faite à Douglas? à auelle condition se conclut le pacte régicide? Nul ne le sait. Douglas accepta la mission terrible, prit avec lui

deux hommes sûrs et bien armés, et s’en alla attendre le prince sur le chemin qu’il devait parcourir.

A Nonancourt, Douglas s’arrêta, mit pied à terre, mangea un morceau, s’informa avec un soin extrême d’une chaise de poste qu’il dépeignit, et, comme on lui disait qu’elle n’était pas encore passée, il s’emporta en invectives et en menaces, disant qu’on voulait le tromper.

En ce moment, un cavalier arriva, couvert de boue et de sueur. Le cavalier prit Douglas à part et lui parla tout bas; sans doute lui annonçait-il qu’il avait perdu la trace du princp, car la colère de Douglas redoubla.

Le maître de la poste, nommé L’Hôpital, était absent; mais la femme se trouvait à la maison. C’était une brave et honnête femme ayant de l’esprit, de la tête et du courage ; elle reconnut dans Douglas un Anglais ou un Écossais, pensa qu’il était question du prétendant, devina que ces hommes avaient de mauvaises intentions contre lui, et résolut de le sauver.

En conséquence, elle se mit tout à la disposition de Douglas et de ses sbires, ne leur refusa rien, leur promit de mettre tout le retard possible à livrer les chevaux aux voyageurs, et, s’ils voulaient lui dire où ils seraient, de tes prévenir pendant ce temps-là.

beuglas était défiant, il se retira avec un de ses hommes, laissa les deux autres à l’hôtel de la Doste et alla s’embusquer sur la route ; ses deux hommes connaissaient seuls le lieu de l’embuscade, et le cavalier qui était venu le rejoindre un instant auparavant, devait le faire prévenir par le valet qui restait près de lui, aussitôt qu’on apercevrait la chaise.

La pauvre femme se trouva fort embarrassée lorsqu’elle sévit en face de ces deux hommes; heureusement, elle réfléchit que l’un des deux était arrivé au moment où celui qui paraissait être le chef de la troupe se levait de table, et que, par conséquent, le nouveau venu n’avait rien pris : elle lui offrit à déjeuner; mais, au lieu de lui servir du vin ordinaire, elle lui servit du bon vin, le tint à table le plus longtemps qu’elle put, et alla au-devant de tous ses ordres.

Pendant ce temps, un maître valet à elle, dans lequel elle avait toute confiance, était en sentinelle dans la rue; il avait ordre de se montrer sur le seuil de ia porte, mais sans rien dire, dès que la chaise apparaîtrait; cependant la chaise tardait, le cavalier s’ennujait à table; il était fatigué de la course qu’il venait de faire ; madame L’Hôpital lui persuada d’entrer dans une chambre, de se jeter sur le lit et do

compter sur elle et sur son valet. Le cavalier recommanda à ce dernier de ne pas quitter le seuil de la porte, et de venir l’avertir aussitôt que la chaise paraîtrait.

Son hôte conduit dans la chambre la plus retirée de la maison, madame L’Hôpital sort par une porte de derrière, court chez une de ses amies, qui demeurait dans une rue détournée, lui conte son aventure et ses soupçons , la fait consentir à recevoir chez elle le voyageur, envoie chercher un ecclésiastique, son parent, le dépouille de sa perruque et de sa robe, reprend le chemin de sa maison, trouve le valet sur le seuil, lui persuade de boire un coup avec son postillon, tandis qu’il veillera pour lui; le postillon, prévenu, verse rasade sur rasade, et, à la troisième bouteille, couche le valet ivre-mort sous la table. Aussitôt il appelle sa maîtresse ; celle-ci rentre, va écouter à la porte du cavalier, reconnaît à son souffle qu’il dort, donne un tour de clef, et vient se mettre en sentinelle à la porte de la rue.

Au bout d’un quart d’heure, la chaise paraît, Madame L’Hôpital court au-devant d’elle, lui fait prendre une rue détournée, conduit le voyageur chez son amie, et, là, elle se jette aux pieds du roi Jacques III, le supplie d’avoir confiance en elle, lui dit qu’au cas

contraire il est perdu, lui raconte ce qui s’est passé, et, tandis que le roi se déguise en abbé et s’installe dans cette maison où tout le monde ignore sa présence, elle fait prévenir la justice, lui déclare les Soupçons qu’elle a conçus, fait arrêter le valet ivre et le cavalier endormi, et expédie un de ses postillons à M. de Torcy, dont le roi lui a donné le nom et l’adresse, pour faire savoir au ministre ce qui est arrivé.

Pendant ce temps, un grand bruit se fait à l’hôtel de la poste; le cavalier, réveillé en sursaut, crie qu’il appartient à l’ambassade d’Angleterre, et que, comme tel, il est inviolable. On lui demande la preuve de ce qu’il avance : il ne peut la donner, nomme Douglas, mais refuse de dire où il est. Enfin, après un long débat, lui et le valet, encore chancelant, sont conduits en prison.

Ce que devint Douglas, à la suite de cette arrestation, n’a point été su. Sans doute, le bruit que fit l’arrestation de ses deux complices parvint jusqu’à lui. On le vit sur la route, courant en désespéré, mais courant en vain.

Le roi Jacques demeura trois jours caché à Nonancourt, chez l’amie de madame L’Hôpital; puis, en partant sous son déguisement, il lui remit une lettre

pour sa mère, gagna le port de Bretagne où il devait s’embarquer, et arriva sans accident en Écosse.

Après huit jours de courses inutiles, Douglas revint à Paris, cria à la violation du droit des gens, avec une audace et une impudence extrêmes.

De son côté, lord Stairs alla chez le régent pour se plaindre de cette même violation ; mais le régent lui raconta son projet dans tous ses détails, l’invita à se taire, et, consentant à laisser là l’instruction commencée, lui rendit ses deux assassins arrêtés à Nonancourt.

Douglas, fort de l’appui de lord Stairs, demeura quelque temps encore à Paris, se montrant avec affectation dans les fêtes et dans les spectacles.

Mais, comme le régent ne le recevait plus, comme les honnêtes gens lui avaient fermé leur porte, il disparut pour ne plus reparaître.

La reine d’Angleterre fit venir madame L’Hôpital à Saint-Germain, la remercia, et finit par lui donner son portrait, avec la conscience d’avoir rempli son devoir.

Madame L’Hôpital mourut maîtresse de poste à Nonancourt.

Le Luxembourg. — Les gardes de madame la duchesse de Berry. — M. de Lauzun et son neveu. — La vie de Philippe II depuis qu’il est régent. — Madame d’Averne. — Madame de Sabran. — Madame de Phalaris. — Madame de Parabère. — Les roués» — Brancas. — Broglie. — Ganillac. — Nocé, — — Ravannes. — Brissac. — Les soupers du Palais-Royal. — Le concierge d’Ibagnet. — Chirac. — Coup d’œil sur la littérature de l'époque. — Écrivains contemporains. — Fontenelle. — Les asperges à l’huile. — Le Sage. — Crébillon. — Destouches. — Voltaire. — Louis XV*

Tandis que le jeune roi, revenu de Vincennes aux Tuileries, grandit sous la surveillance de madame la duchesse de Ventadour, tandis que les exécutions se poursuivent contre les traitants, tandis que Law pose les fondements de son système, tandis que Dubois poursuit à Londres la signature du traité de le triple alliance, tandis enfin que Jacques III, échappé au guet-apens de Nonancourt, essaye de reconqué-

rir le triple trône de ses pères, Paris se remet de la secousse éprouvée ; le duc d’Orléans, sauf un travail extraordinaire, reprend sa vie habituelle, et madame la duchesse de Berry, sa fille aînée, se jette dans cette folle existence qui, au milieu de cette époque de vertigineuse dissolution, lui a valu, de la part des historiens et des annalistes, une mention toute particulière.

Madame de Berry, à la suite de ses discussions avec madame la duchesse d’Orléans sa mère, et pour être plus libre de ses actions, sans cesse contrôlées au Palais-Royal par la princesse palatine sa grandmère, avait demandé au régent la permission d’habiter le Luxembourg, permission qu’en bon père le régent s’était hâté de lui accorder.

A peine madame la duchesse de Berry fut-elle au Luxembourg, que tous ces terribles instincts physiques qu’il y avait en elle se développèrent.

Son premier caprice fut d’avoir une compagnie de gardes.

Le duc d’Orléans, qui ne savait rien refuser à sa fille bien-aimée, la lui accorda; mais, en même temps., il voulut que sa mère, la princesse palatine, en eût une aussi.

C’était une chose sérieuse pour madame la duchesse

de Berry que le choix des gentilshommes qui devaient former cette compagnie et qui, attachés à sa personne, seraient continuellement à ses ordres.

C’était surtout une chose importante que le choix de leur capitaine, de leur lieutenant et de leur cor nette.

La place de capitaine fut donnée au chevalier de Roye, marquis de la Rochefoucauld, et la place de cornette au chevalier de Courtaumer.

Restait la lieutenance.

Un matin que madame de Pons, dame d’atours de madame la duchesse de Berry, présidait à la toilette de la princesse, elle lui demanda cette lieutenance pour M. de Riom.

— Qu’est-ce que M, de Riom ? demanda la princesse en cherchant dans ses souvenirs à quel visage pouvait se rattacher ce nom.

— Mais, madame la duchesse, c’est un fort bon gentilhomme, cadet de la maison d’Aydie, fils d’une sœur de madame de Biron et, par conséquent, neveu de M. de Lauzun.

— Je ne vous demande point cela, ma chère; vous savez que j’aime les figures agréables.

— Je suis obligée d’avouer à Son Altesse que M. de Riom n’est pas précisément ce qu’on appelle un beau

sa

garçon ; ce que je puis dire, c’est que c’est un homme sûr.

— C’est bien, Pons, faites venir le comte à Paris, je le verrai.

Madame de Pons, comme on le pense bien, se hâta d’écrire à son cousin, qui, de son côté, se hâta d’arriver.

Madame de Pons avait bien fait de ne pas vanter par trop le visage de M. de Riom.

« C’était, dit Saint-Simon, un gros garçon court, joufflu, pâle, qui, avec force bourgeons, ne ressemblait pas mal à un abcès. »

Seulement, le comte de Riom avait de belles dents; il était doux, respectueux, poli et honnête garçon ; il n’avait jamais imaginé pouvoir causer une passion quelconque; aussi, quand il s’aperçut que la princesse avait du goût pour lui, fut-il tout ébouriffé de son bonheur et courut-il trouver son oncle M. de Lauzun.

Le duc réfléchit un instant ; puis, se voyant revivre dans le fils de sa sœur :

— Tu me demandes conseil ? dit-il.

— Oui, mon oncle.

— Eh bien, il faut faire ce que j’ai fait.

— Que faut-il faire ?

— Il faut être souple, complaisant, respectent

tant que tu ne seras pas le favori de la princesse ; mais, dès que tu le seras, il faut changer de ton et de manières, avoir des volontés comme un maître, des caprices comme une femme.

Riom s’inclina devant cette vieille expérience, et se retira.

Pendant la première année de la Régence, c’est-àdire pendant l’époque dont nous nous occupons en ce moment, le duc d’Orléans, ardent au travail comme tous les hommes d’imagination et d’énergie, avait, pour chaque sorte de besogne, une heure fixe. Il commençait le travail seul dans son lit, avant de s’habiller; voyait du monde à son lever, qui était court et toujours suivi et précédé d’audiences qui lui faisaient perdre beaucoup de temps; les chefs des conseils le tenaient alors successivement jusqu’à deux heures; à deux heures, au lieu du dîner, auquel il avait complètement renoncé, il prenait le chocolat; puis M. de la Yrillière s’emparait de lui; puis Le Blanc, dont il se servait pour ses espionnages; puis ceux qui venaient lui parler de la Bulle, dont nous parlerons nous-même bientôt, et que l’on appelait la Constitution ; puis M. de Torcy, avec lequel il décachetait les lettres, et auquel il donna plus tard la direction des postes ; puis M. de Villeroy, pour rien,

pour piaffer, comme dit Saint-Simon ; puis, une fois la semaine, les ministres étrangers, et quelquefois les conseils. On gagnait ainsi sept ou huit heures du soir.

Les dimanches et fêtes, le duc d’Orléans entendait la messe dans sa chapelle, en particulier.

Après le chocolat, une demi-heure était donnée à madame la duchesse d’Orléans, sa femme, et une demi-heure à la princesse palatine, quand celle-ci habitait le Palais-Royal, c’est-à-dire l’hiver, la princesse palatine passant l’été à Saint-Cloud.

Quelquefois, le matin avant le travail, et quelquefois le soir quand le travail était fini, le duc d’Orléans allait chez le roi. Alors, c’était fête pour Louis XY, car presque toujours le régent lui apportait quelque charmant joujou, ou lui racontait quelque histoire amusante qui faisait attendre une nouvelle visite avec grande impatience. Jamais le prince, d’ailleurs, ne quittait le roi qu’avec nombre de révérences et les marques du plus profond respect.

Le jour où il n’y avait pas conseil, la journée était finie à cinq heures du soir, et, à partir de ce moment, il n’était plus question d’affaires, mais d’aller à l’Opéra ou a la campagne, et de souper soit au Luxembourg, soit au Palais-Royal.

LA UÉGENCE

Ce sont ces fameux soupers dont on a tant parlé avant nous, et dont, à notre tour, nous allons dire quelques mots, après avoir parlé des convives ordinaires qui y assistaient.

C’étaient d’abord la favorite ou les favorites du régent, puis ses compagnons habituels, auxquels il donna le nom de roués, nom qui fut accueilli par la chronique scandaleuse du temps, et transmis à la postérité comme faisant honneur à la sagacité de l’illustre parrain.

C’était aussi quelquefois l’abbé Dubois, quand sa santé le lui permettait.

— Mon fils, disait la princesse palatine, a beaucoup du roi David : il a du cœur et de l’esprit ; il est musicien, petit, courageux, et aime beaucoup les femmes.

Au moment où nous sommes arrivés, sa favorite en titre était madame de Parabère.

Ce qui n’empêchait pas le duc d’Orléans d’avoir, en même temps qu’elle, mais moins assidûment, madame d’Averne, madame de Sabran et la duchesse de Phalaris.

Madame d’Averne était femme d’un lieutenant aux gardes. Les amours du régent et de madame d’Averne dataient d’une fête donnée par madame la maréchale

d’Estrées; c’était une adorable jeune femme, toute faite de grâces , ayant des cheveux blonds, fins et légers ; en somme, les plus jolis cheveux du monde, une peau d’une blancheur éblouissante, une taille qu’on eût enfermée dans une jarretière, une voix douce et tendre, à laquelle un léger défaut de prononciation provençale donnait une grâce de plus; sa physionomie, jeune et mobile, devenait charmante quand elle s’animait; et, quand, dans unetendreet douce rêverie, ses yeux bleus se voilaient d’une vapeur humide, quand sa bouche, froide et rougissante tout à la fois, laissait entrevoir, entre la légère séparation de ses lèvres, un fil de perles, ce n’était plus une femme, c’était le génie de la volupté.

Quelques têtes de Greuze peuvent donner une idée de ce qu’était madame d’A verne.

Madame de Sabran, qui, toute jeune, avait déjà les dispositions qui firent plus tard sa réputation galante, madame de Sabran s’était échappée des mains de sa mère pour épouser un homme d’un grand nom, mais qui n’avait rien ; ce mariage l’avait mise en liberté, et c’était tout ce que voulait madame de Sabran.

C’était une charmante femme, belle d’une parfaite beauté, beauté à la fois régulière, agréable et tou-

chante, ayant l’air naturel, les manières simples ; insinuante, spirituelle, un peu débauchée, telle enfin qu’il fallait être pour plaire au régent. Le régent fit M. de Sabran son maître d’hôtel, avec deux mille écus de rente que madame de Sabran trouvait bon de toucher elle-même. C’est elle qui, à l’un des soupers du régent, hasarda, à la grande joie des convives, cet aphorisme devenu célèbre depuis :

— Dieu, après avoir formé l’homme, prit un reste de boue dont il pétrit l’âme des princes et des laquais.

Madame de Phalaris était une grande femme sérieuse, toujours couverte de mouches, empanachée de plumes, fière de son crédit à la cour, prude et affectant tout haut des principes auxquels personne ne croyait, auxquels elle seule avait l’air de croire.

Quant à madame de Parabère, la favorite que le prince appelait son petit corbeau noir, elle était petite, comme l’indiquait son surnom, gracieuse, svelte, haraie et prompte à la repartie; elle buvait et mangeait à merveille, et, par toutes ces qualités et quelques autres que nous ne mentionnerons pas ici, elle s’était à peu près emparée de l’esprit du régent *.

Au reste, toutes ces femmes avaient peu d’influence

Voir là note B, à la fin du volume.

sur Philippe, qui ne se ruinait pas pour elles, et ne leur laissait prendre aucune part aux affaires de l’État.

Un jour, madame de Parabère insista pour que le duc d’Orléans lui fît part de je ne sais quel projet politique; mais le duc d’Orléans la prit par la main, et, la conduisant devant une glace :

— Madame, lui dit-il, regardez-vous dans le miroir et dites-moi si c’est à un pareil minois que l’on peut parler d’affaires.

Les roués de monseigneur étaient surtout le duc de Brancas, le marquis de Canillac, le comte de Broglie et le comte de Nocé.

Le duc de Brancas était un charmant voluptueux, un épicurien parfait, qui effleurait la vie sans accepter d’elle aucun des devoirs qui pouvaient déranger son égoïsme, ou des ennuis qui pouvaient le distraire de sa paresse.

Le régent ouvrait-il la bouche pour lui faire une confidence :

— Chut, monseigneur ! disait-il, je n’ai jamais su garder mes propres secrets, ce n’est point pour garder ceux des autres.

Youlait-on lui parler des affaires de l’État :

— Tout beau! disait-il, les affaires m’énnuient, et la vie n’est faite que pour se divertir.

Ses amis le priaient-ils de demander quelque chose au prince :

— C’est inutile, faisait Brancas : j’ai beaucoup de faveur, mais aucun crédit.

Au reste, au bout de deux ou trois ans de cette vie qu’il menait, il prit à Brancas un remords, il se fit dévot, se retira à l’abbaye du Bec, et écrivit au duc d’Orléans pour l’inviter à se retirer du monde comme lui, et à faire pénitence avec lui. Le duc d’Orléans se contenta de lui répondre par le refrain d’une chanson à la mode à cette époque :

Reviens, Philisî en faveur de tes charmes,

Je ferai grâce à ta légèreté. . .

Brancas était un des plus beaux hommes de la cour.

Après Brancas venait Canillac.

Canillac était capitaine d’une compagnie de mousquetaires du roi; il avait la figure douce, l’esprit agréable, la conversation courtoise; il contait avec une facilité particulièrement gracieuse ; mordant avec des dents magnifiques, il plaisait tout en déchirant; passionné pour les plaisirs et la bonne chère, il affectait une rigidité austère dont parfois il lui arrivait de plaisanter lui-même

Au moment où la banque d’Occident commença à s’embarrasser dans ses affaires, Canillac dit à Law :

— Monsieur Law, je fais des billets et je ne les paye pas ; vous m’avez volé mon système.

Le duc de Broglie ressemblait à la fois à une chouette et à un singe ; joueur, libertin, criblé de dettes, il passait sa vie dans les tripots, ce qui, pendant le jour, le rendait assez triste; mais, le soir, le verre en main, sa conversation pétillait comme la mousse de la liqueur qu’il portait à ses lèvres, avec une fréquence qui faisait l’admiration des plus rudes convives ; alors, c’étaient de sa part de ces plaisanteries sans fin et de ces folles chansons qui font d’un repas une orgie.

Nocé était grand et brun, ou plutôt, comme disait la princesse palatine, vert, noir et jaune; il avait de grandes manières et une haute impertinence, son esprit débordait en saillies amères qui emportaient la pièce. Élevé avec le régent, dont son père avait été le sous-gouverneur, il avait une grande influence sur lui. Quand le régent sortait la nuit, c’était toujours avec Itocé. Nocé était le Giaffar de ce nouvel Arounal-Raschid.

Les autres convives habituels étaient Ravannes» qui a laissé des mémoires curieux sur ces petits sois-*

pers dont nous parlerons, et Cossé de Brissac, chevalier de Malte, qui apportait jusqu’aux moments extrêmes d’une extrême orgie les manières chevaleresques de ses pères.

C’est avec ces hommes, c’est avec ces femmes, auxquels s’adjoignait parfois la folle duchesse de Berry, que, dix heures arrivées, le régent se renfermait. Alors, et une fois les portes closes, Paris pouvait brûler, la France s’engloutir, le monde crouler, il y avait défense, défense positive, instante, absolue, de venir troubler le régent. Ce qui se passait dans ces soirées, c’est tout ce que pouvait imaginer la folie de gens ivres, riches et puissants ; ce sont des choses comme en raconte Pétrone, comme en rêve Apulée '.

Il y avait, au milieu de tout cela, un domestique du régent, brave homme qui avait vu naître le prince, et que le prince avait fait concierge du Palais-Royal. Il se nommait Ibagnet, aimait sincèrement son maître et lui parlait avec la liberté d’un vieux serviteur. Le régent avait pour Ibagnet une sorte de respect; jamais il n’aurait osé le charger d’une de ces missions honteuses que ses ministres ou ses roués remplissaient volontairement pour lui. Le soir, Ibagnet, un

J . Voir la note C, à la lin du volume.

bougeoir à, la main, conduisait son maître jusqu’à la chambre où se célébrait l’orgie; là, il s’arrêtait. Un jour, le duc d’Orléans l’invita à entrer; mais le brave homme, secouant la tête :

— Monseigneur, dit-il, mon service finit ici. Je ne vois pas si mauvaise compagnie.

Cette vie que menait le régent était si terrible, que Chirac, son premier médecin, chaque fois qu’on venait le chercher pour le prince, ne manquait pas de s’écrier :

— Oh I mon Dieu 1 a-t-il eu une attaque d’apoplexie?

Enfin, à force d’instances, Chirac obtint du régent qu’il s’abstiendrait de dîner, et substituerait au repas do deux heures, une simple tasse de chocolat ; mais cette tasse de chocolat était tellement chargée d’ambre, qu’au lieu de lui être salutaire, elle ne pouvait que lui être nuisible. Le duc d’Orléans croyait l’ambre un puissant aphrodisiaque.

Jetons, maintenant, les yeux sur la littérature de l’époque.

A l’exseption de Chaulieu et de Fontenelle, ces deux doyens de la littérature, toute la brillante pléiade de Louis XIV avait disparu. Corneille, qui était le doyen de l’Académie française, était mort en 1684; Rotrou,

en 1691 ; Molière, en 1675; Racine, en 1699; la Fontaine, en 1695; Regnard, en 1709; Boileau, en 1711.

La littérature du xvme siècle, la littérature philosophique plutôt que la littérature littéraire, était née à peine ou encore à naître. Jean-Jacques Rousseau, né en 1712, était encore enfant. Voltaire, né en 1694, faisait ses premiers vers. Marivaux, né en 1688, ne devait donner sa première comédie qu’en 1721. Crébillon fils, né en 1707, avait dix ans. Piron, né en 1689, ne devait venir à Paris qu’en 1719. Montesquieu, né en 1689, conseiller en 1714, président à mortier au parlement de Bordeaux, ne devait faire paraître ses Lettres persanes , son premier ouvrage, qu’en 1720.

Tout se passait donc, ou allait se passer entre Chaulieu, qui avait soixante-dix-sept ans ; Fontenelle, qui en avait cinquante- neuf; Le Sage, qui en avait quarante-huit; Crébillon, qui en avait quarante-trois; Destouches, qui en avait trente-sept; Marivaux, qui en avait vingt-huit, et Voltaire, qui n’en avavt pas encore vingt.

Chaulieu, septuagénaire, avait vu se dérouler sous ses yeux tout le siècle passé ; il en avait mesuré la grandeur et la misère, les splendeurs et les désastres; presque aveugle, il avait conservé cette gaieté qui est le privilège des aveugles. Hélas ! dans ce soleil qui

se couchait, il y avait plus de gaieté, plus de foi, plus de croyance que dans tous les astres qui allaient se lever ; Chaulieu, un pied dans la tombe, riait d’un rire moins grimaçant quele jeune Arouet dans, son berceau.

Fontenelle, qui devait vivre cent ans, était la personnification de l’égoïsme, ce fantôme vivant qui passe à travers le temps sans penser à autre chose qu’à soimême; Fontenelle, homme d’esprit, écrivain charmant, philosophe panthéiste, se vantait de n’avoir jamais ni ri ni pleuré. Fontenelle lia un siècle par ses deux bouts, sans avoir eu une maîtresse ni un ami. Voulez-vous prendre une idée exacte de ce qu’est Fontenelle ? Écoutez :

Fontenelle entre, avec un de ses compatriotes, chez un restaurateur; tous deux demandent des asperges : seulement, Fontenelle les aime mieux à l’huile, l’autre à la sauce. Tandis que le garçon sort pour exécuter les ordres donnés, le convive de Fontenelle est frappé d’une apoplexie foudroyante qui le tue sur place. Fontenelle le secoue, le tâte, s’assure qu’il est bien mort, fait emporter le cadavre; puis rappelant le garçon ;

— Toutes les asperges à l’huile, dit-il.

Une seule anecdote est parfois plus complète qu’une biographie.

Le Sage, comme nous l’avons dit, avait donné, en 4709, Turcaret, c’est-à-dire une des plus charmantes comédies qui existent. En outre, il avait fait paraître, en 4707, son roman du Diable boiteux, et venait, en 1745, de publier la première partie de GU Blas.

Crébillon arrivait après les grands maîtres : Corneille, Rotrou, Racine. H avait un reste d’inspiration tragique, quelque chose de sombre et de drapé dans ta conception, mais peu d’art dans la composition, pas de style surtout; son Catilina tourmenta si fort Voltaire, que Voltaire n’eut pas de repos qu’il n’en eût fait un autre. On eut deux mauvaises pièces pour une, voilà tout.

Crébillon appelait lui-même son genre le genre terrible. Après la représentation d ’Astrée, on lui demanda pourquoi il entrait dans cette voie :

— Je n’ai pas eu à choisir, répondit Crébillon ; Corneille avait pour lui le ciel, Racine la terre, il ne me restait plus que les enfers ; je m’y suis jeté à corps perdu.

Crébillon, à l’époque où nous sommes arrivés, après avoir été en 1714, à l’apogée de sa réputation, commençait à descendre de ce faîte glissant. Xerxès , en 1744, l’avait poussé sur cette pente rapide de la chute; enfin, il allait donner Sémiramis, qui devait

lui faire faire un pas de plus vers ce profond abîme d’oubli où il est tombé de nos jours.

Destouches avait débuté par une tragédie des 1 Macchabées, dont l’histoire dramatique n’a pas conservé de trace. Puis il avait fait jouer, en 1710, le Curieux impertinent , puis, en 1713, l’Irrésolu , qui se termine par ce vers charmant :

J’aurais mieux fait, je crois, d'épouser Célimène.

Enfin, en 1715, il venait de faire représenter le Médisant.

Marivaux, nous l’avons dit, n’avait encore rien fait.

Voltaire, qui allait être le poète de l’époque par sa tragédie d 'Œdipe, n’était encore connu que par les J’ai vu , qui l’avaient fait mettre à la Bastille.

Pendant ce temps, le roi grandissait aux mains de madame de Ventadour, qui essayait de lui donner l’éducation la plus royale qu’elle pouvait, mais qui n’y réussissait pas toujours.

Un jour, l’enfant jouant avec un louis, le laissa échapper ; comme il se baissait pour le ramasser, la duchesse de Ventadour le releva :

— Sire, dit-elle, tout ce qui tombe des mains d’un roi ne lui appartient plus.

Et elle donna le louis à un laquais qui passait.

Un autre jour, on présentait au roi M. de Coislin, évêque de Metz, dont la figure était assez peu avenante; aussi, en apercevant le prélat, Louis XV s’écriait-il :

— Oh 1 que vous êtes laid !

— En vérité, répondit le prélat en tournant le dos au roi, voici un petit garçon bien mal-appris.

Et il sortit sans autrement saluer Sa Majesté.

Sa Majesté avait bonne envie de se fâcher ; mais madame de Ventadour intervint et dit au roi que ce qui, de la part d’un autre enfant, n’eùt été qu’une naïveté, était de sa part une grossière impolitesse.

Louis XV, homme, est assez bien peint dans ces deux traits de Louis XV entant.

Lord Stairs. — Dubois en Angleterre. — Traité de la triple alliance. — Le roi remis aux mains du duc d’Orléans. — M. de Richelieu. — Mademoiselle de Charolais. — Les bals de l'Opéra — Le tzar Pierre le Grand à Paris. — Affaire des princes légitimés. — M. d’Argenson, chancelier.

Nous avons assisté à la première manifestation de l’alliance formée entre lord Stairs et l’abbé Dubois, quand tous deux se montrèrent dans la même tribune, à cette fameuse séance du parlement, qui décerna la régence à Philippe II.

Déjà, depuis plus d’une année avant la mort du feu roi, lord Stairs était en France, où, sans avoir la charge d’ambassadeur, sans mission apparente, il représentait les intérêts du roi George. Il avait ses provisions en blanc dans sa poche. C’était à lui de choisir le moment où il prendrait une position officielle.

C’était un très-simple gentilhomme écossais, grand,

bien fait, maigre, jeune encore, avec la tête haute et l’oeU fier. Il était vif, entreprenant, audacieux, hardi par tempérament et par principes. Il avait de l’esprit, de l’adresse, ce qu’enfin on appelait du tour. Avec cela, secret, instruit, maître de soi, commandant à son visage, parlant toutes les langues et tous les langages ; sous prétexte d’aimer la bonne chère, donnant de grands dîners, où il poussait les autres jusqu’à l’ivresse, sans jamais, lui, perdre la raison ; créature de Marlborough, auquel il était profondément attaché, se souvenant que c’était lui qui l’avait tiré de l’obscurité en lui donnant un régiment et l’ordre d’Écosse; wigh, enfin, jusqu’au bout des ongles.

Un pareil homme devait s’entendre admirablement avec Dubois.

D’ailleurs, les intérêts politiques du roi d’Angleterre et du régent de France étaient les mêmes.

Guillaume était mort en 1702, laissant le trône à sa fille Anne, morte elle-même en 1712 sans postérité, mais ayant, depuis 1704, appelé à sa succession éventuelle George, électeur de Hanovre.

George avait donc vu son adoption ratifiée par le parlement français. Chacun d’eux avait un ennemi dangereux : George Ier, Jacques III, prétendant au trône d’Angleterre; le régent, en cas de mort du jeune

Louis XY, Philippe Y, prétendant au trône de France. Il était donc tout simple que le rcgent donnât aide à George Ier contre Jacques III, afin qu’en revanche, George Ier lui donnât aide contre Philippe V.

Seulement, cette nouvelle combinaison renversait toutes les données de la politique de Louis XIV, qui avait fait de l’Espagne une alliée et de l’Angleterre une ennemie.

Le voyage de Dubois avait donc pour but de serrer cette alliance d’intérêts communs entre George Ier et le régent.

Il résulta, des négociations liées par Dubois, le traité signé à la Haye entre la France et l’Angleterre, et qui reçut le nom de traité de la triple alliance, parce que les Provinces-Unies finirent par y adhérer.

Ce traité portait que le prétendant sortirait de France, que Dunkerque et Mardick seraient démolies, qu’aucun des contractants ne donnerait asile aux personnes déclarées rebelles par les deux autres parties ; moyennant quoi, on se promettait réciproquement le maintien des dispositions du traité d’Utrecht, qui assuraient la succession de la couronne d’Angleterre à la maison de Hanovre, et qui écartaient Philippe V du trône de France.

La signature du traité valut deux lettres à Dubois l’une du roi George, l’autre du régent.

Voici celle du roi George :

« Ce serait bien fait à vous, monsieur Dubois, de vous trouver le 20 du courant (janvier 1717) à... ‘, où je vais passer en allant à Londres. Outre l’agrément de vous voir, je me propose de vous entretenir sur plusieurs objets. Stanhope vous dira la satisfaction que j’éprouve du consentement unanime des Sept- Provinces. Si j’étais régent de France, je ne vous laisserais pas longtemps conseiller d’État. En Angleterre, vous seriez ministre avant huit jours d’ici.

s George, roi. s

Voici celle du régent :

« Mon cher abbé, vous avez sauvé la France ! le duc d’Orléans vous embrasse, le régent ne sait comment vous récompenser. J’ai fait part au roi du service éclatant que vous venez de lui rendre ; il m’a répondu, avec la naïveté de son âge : « Je ne croyais » pas que les abbés fussent si utiles. » Hâtez- vous de jouir de votre triomphe, car je m’aperçois de voire

(1) Le nom est illisible dans la lettre autographe

absence au Palais-Royal- Faites à présent une longue alliance avec la santé et la vie.

» Votre affectionné,

» Philippe d’Orléans, b

Dubois revint triomphalement à Paris ; il y trouva le chancelier Voisin mort, M. d’Aguesseau chancelier à sa place, et le roi hors des femmes, comme on disait à cette époque.

Le 15 février, Louis XV avait été remis par madame de Ventadour aux mains de M. le duc d’Orléans, qui lui présenta aussitôt M. de Villeroy et l’abbé Fleury, ancien évêque de Fréjus, qu’il ne faut pas confondre avec l’auteur de l’Histoire ecclésiastique, et qui était non pas précepteur, mais confesseur du roi.

Cependant, tout en réalisant le traité de la triple alliance, qui était une précaution contre l’Espagne, le duc d’Orléans tenait à entretenir de bonnes relations avec cette puissance; en conséquence, il envoyait, le 26 février 1717, M. le duc de Richelieu porter le cordon bleu au prince des Asturies, et ouvrir avec Philippe V une négociation qui avait pour but ie mariage du prince avec une de ses filles.

M. le duc de Richelieu , dont nous avons déjà une fois prononcé le nom, mérite plus que personne une mention à part. Né pendant le siècle de Louis XIV, il

devait survivre quinze ans à Louis XY, et, type de l’aristocratie du xvm® siècle, mourir en 1788, un an avant la prise de la Bastille, c’est-à-dire un an avant le coup qui frappa la monarchie au cœur.

Le duc de Richelieu, né en 1696, avait alors vingt et un ans ; il était d’une figure agréable, d’une taille élégante, et avait conquis la réputation d’un des hommes les plus spirituels de l’époque. Une aventure presque à son début dans le monde, une aventure à l’âge de quinze ans avec madame la duchesse de Bourgogne, avait mis à la mode le petit neveu du grand cardinal. Il avait été surpris par les femmes sous le lit de la duchesse, exactement comme Chatelard avait été surpris sous le lit de Marie Stuart*, seulement, l’aventure avait fini d’une façon moins tragique. Chatelard avait porté se tête sur le billot, Richelieu en avait été quitte pour une incarcération de quatorze mois à la Bastille.

Il avait servi sous le maréchal de Villars, s’éta trouvé près de lui à Denain, et jouissait de ce doub privilège, assez rare, d’être adoré à la fois du uari de la femme.

A peine était-iî sorti de la Bastille, que mademoiselle de Charolais, sœur de M. le duc de Bourbon, se prit d’une folle passion pour lui. A propos de M. le

duc de Bourbon, quand nous en serons arrivé à lui, nous dirons quelques mots de madame la duchesse, sa mère, qui faisait ces charmantes chansons qu’on chantait tout haut alors, mais qu’on n’oserait chanter tout bas aujourd’hui, et de Louis III de Bourbon, son père, qui, bossu comme un sac de noix, disait à Monsieur, frère de Louis XIY :

— Monsieur, hier au bal de J’Opéra, on m’a pris pour vous.

Ce à quoi Monsieur répondait .

— Monsieur, je mets cela aux pieds du crucifix.

En attendant, et à propos de son amour pour M. de

Richelieu, arrêtons-nous un instant à mademoiselle de Charolais, qui, ainsi qu’on va le voir, mérite bien que l’on s’occupe d’elle.

Mademoiselle de Charolais n’était d’aucune cabale politique, et ne s’occupait que de ses plaisirs ; elle était belle, gracieuse, et avait reçu du ciel cette heureuse ou fatale sensibilité qui fait un besoin de l’amour. Ce besoin, chez elle comme chezM. de Richelieu, s’était fait sentir avant l’àge de quinze ans, et, arrivée à l’âge de vingt ou vingt et un ans, mademoiselle de Charolais avait eu à peu près autant d’amants que M. de Richelieu avait eu de maîtresses.

C’était à ce moment heureux de la vie de mademoi*

selle de Charolais que M. de Richelieu lui était apparu., et que, comme nous l’avons dit, elle s’était prise d’uae folle passion pour lui.

Au reste, ce qui, peut-être, avait déterminé le régent à éloigner le jeune duc de Fronsac, qui venait de faire une seconde station à la Bastille à cause de son duel avec M. de Gacé; ce qui, disons-nous, avait décidé le prince à l’envoi de ce cordon bleu au prince des Asturies, c’était moins encore peut-être le désir de lier avec l’Espagne les négociations dont nous avons parlé que celui de rétablir, dans sa propre maison, la tranquillité troublée par le jeune duc.

Mademoiselle de Valois, fille du régent, s’était prise, pour M. de Richelieu, d’une passion non moins folle que celle de sa cousine, mademoiselle de Charolais.

Nous en demandons bien pardon à nos lecteurs mais notre habitude est de peindre les époques, non pas d’après les historiens, mais d’après les annalistes i non pas à la manière de Tacite, mais à celle de Suétone ; non pas à la mode de M. Anquetil, mais à celle du duc de Saint-Simon.

Nous avons été sombre et triste avec la dernière période du siècle de Louis XIV, qu’on nous permette d’être insensé, bruyant, graveleux avec cette époque

graveleuse, bruyante et insensée. A notre avis, l’histoire est un miroir sur lequel l’historien n’a pas le droit de jeter un voile.

Revenons aux amours de mademoiselle de Valois.

Mademoiselle de Valois n’avait pas les mêmes facilités, pour voir M. de Richelieu, que sa cousine mademoiselle de Charolais, laquelle logeait au rez-dechaussée, sur un jardin dont M. de Richelieu avait la clef. Mademoiselle de Valois était sévèrement gardée, par son père surtout; si sévèrement, qu’un jour, au bal de l’Opéra, M. de Mauconseil, ami du duc de Richelieu, vêtu d’un domino pareil au sien, causait avec la princesse, lorsque le régent, qui soupçonnait l’amour des jeunes gens, passa près de sa fille, et, s’adressant à Mauconseil, qu’il prenait pour le duc de Richelieu :

— Beau masque, lui dit-il, prenez garde à vous, si vous ne voulez pas retourner une troisième fois à la Bastille.

Mauconseil, effrayé, ôta aussitôt son masque, afin que le régent pût voir qu’il s’était trompé; le régent le reconnut.

— - C’est bien, dit-il ; mais l’avis n’en est pas moins donné, monsieur de Mauconseil; répétez donc à votre ami ce que je viens de dire à son intention.

LA RÉGENCL

La menace n’effraya point Richelieu, qui se déguisa sn femme et pénétra jusqu’à la princesse.

Le régent fut averti de cette infraction à ses volontés ; mais, comme dans son amour pour lui, et de peur que la menace de la Bastille ne fût mise à exécution, mademoiselle de Yalois avait fourni à son amant des armes terribles contre son père, le régent dissimula sa colère, et donna au duc une mission en Espagne.

Voilà comment le duc de Richelieu avait été choisi pour porter le cordon bleu au prince des Asturies1.

Nous avons déjà parlé deux ou trois fois des bals de l’Opéra ; c’était, en effet, vers la même époque qu’ils avaient été inventés par le chevalier de Bouillon, qui se faisait, on ne sait pourquoi, appeler le prince d’Auvergne, et qui avait eu Je premier l’idée d’élever le parquet à la hauteur de la scène, et de faire de la salle de l’Opéra un salon de plain-pied. Le régent avait trouvé l’idée si heureuse, qu’il avait fait au chevalier de Bouillon une pension de six mille livres. On sait que l’Opéra était à cette époque au Palais Royal.

Vers ce temps, on apprit la prochaine arrivée du tzar Pierre à Paris.

A Voir la note D, à la fin du volume*

C’était une grande curiosité pour les Parisiens, que ce monarque polaire qui s’était fait charpentier à Saardam, qui était revenu à Pétersbourg apaiser une révolte de strélitz, sa hache d’équarissage à la main, et qui avait enfin écrasé, à Poultava, Charles XII, le lion du Nord.

Depuis longtemps, Pierre Ier désirait voir la France; il avait témoigné ce désir à Louis XIY, dans les dernières années de son règne ; mais le roi, attristé par les infirmités de son âge, ruiné par la guerre de la succession, honteux de ne plus pouvoir étaler le faste des premières années de son règne, le roi, le plus poliment qu’il lui avait été possible, avait fait détourner le tzar de son projet.

Vers le commencement de l’année 1717, Pierre Ier résolut donc de mettre à exécution ce projet renvoyé par Louis XIV à une autre époque.

Le prince Kourakine, son ambassadeur, fit part au régent du désir que son maître avait de visiter la France, et, de peur de quelque défaite, en faisant part de ce projet, l’ambassadeur annonça que le prince était parti pour le mettre à exécution.

Le régent ne put donc s’excuser comme avait fait Louis XIV, et, comme l’arrivée était prochaine, il envoya au-devant du tzar, jusqu’à Dunkerque, où de-

vaient l’attendre, avec les équipages du roi, le marquis de Nesle et du Libois, son gentilhomme ordinaire.

Ordre était donné de le recevoir au débarquement, de le défrayer sur la route, et de lui faire rendre partout les mêmes honneurs qu’au roi.

En outre, le maréchal de Tessé alla au-devant de lui jusqu’à Beaumont et le conduisit à Paris, où il arriva le 7 mai.

Le tzar était grand, bien fait, assez maigre ; il avait le teint brun et animé, les yeux grands et vifs, le regard perçant, quelquefois farouche, surtout lorsqu’il lui prenait dans le visage un mouvement convulsif qui détraquait toute sa physionomie, et qui était occasionné par une tentative d’empoisonnement qu’on avait faite sur lui dans son enfance ; cependant, lorsqu’il voulait faire accueil à quelqu’un, sa physionomie devenait riante et ne manquait pas de grâce, quoiqu’il conservât toujours un peu de majesté sarmate.

Ses mouvements étaient brusques et précipités, son caractère impétueux, ses passions violentes ; l’habitude du despotisme faisait que désirs, volontés, fantaisies se succédaient rapidement chez lui, et ne pouvaient souffrir la moindre contrariété, ni des temps, ni des lieux, ni des circonstances ; quelquefois, fatigué de l’affluence des visiteurs qui se présentaient

chez lui, il les congédiait d’un mot, d’un geste, ou bien les laissait là, et allait où la curiosité l’appelait; si les carrosses n’étaient pas prêts, il entrait dans la première voiture venue , fût-ce un carrosse de place.

Un jour, n’en trouvant pas d’autre, il prit celui de ia maréchale de Matignon, qui était venue le voir, et se fit conduire à Boulogne ; dans ce cas, qui se présentait souvent, le maréchal de Tessé et ses gardes couraient comme ils pouvaient après lui.

Enfin, on résolut de lui tenir des carrosses et des chevaux toujours prêts, ce qui fut textuellement exécuté.

Néanmoins, dans d’autres occasions, il donnait des preuves d’une certaine connaissance de l’étiquette ; ainsi, quelque impatience qu’il eût de visiter Paris, il déclara qu’il ne sortirait point de chez lui qu’il n’eût reçu la visite du roi.

Or, comme on ne voulait pas le tenir prisonnier longtemps , dès le lendemain de l’arrivée du tzar à Paris, le régent lui fit sa visite.

À peine fut-il annoncé chez le tzar, que celui-ci sortit de son cabinet, fit quelques pas au-devant de lui, l’embrassa, puis, lui montrant de la main la porte du cabinet, se tourna aussitôt, et passa le premier, suivi du régent et du prince Kourakine ; deux fauteuils étaient préparés, le tzar en prit un, le ré-

gent s’assit sur l’autre ; le prince Kourakine, qui leur servait d'interprète, resta debout.

Après une demi-heure d’entretien, le tzar se leva, 3’ arrêta au même endroit où il avait reçu le régent, qui, en se retirant, fit une profonde révérence, à laquelle le tzar répondit par une inclination de tête.

Le lundi, 10 mai, le roi à son tour fit sa visite à l’empereur; au bruit de la voiture, le tzar s’avança jusque dans la cour, reçut le roi à la descente de son carrosse, et tous deux, marchant sur la même ligne, le roi à droite, entrèrent dans l’appartement où le tzar présenta le premier fauteuil, cédant partout la main. Après avoir été assis quelques instants, le tzar se leva, prit le roi dans ses bras, l’embrassa à plusieurs re-> prises, les yeux attendris, et avec l’air et les transports de la tendresse la plus marquée.

Au reste, le roi, qui n’avait que sept ans et quelques mois, ne fut nullement étonné ; il fit au tzar un petit compliment et se prêta de bonne grâce à toutes les caresses de l’empereur ; en sortant, les deux princes gardèrent le même cérémonial qu’à l’arrivée, le. tzar donnant la main sur lui jusqu’à son carrosse, et conservant toujours le maintien de l’égalité.

Le lendemain il, le tzar rendit au roi sa visite; il devait être reçu à la descente de son carrosse par le

roi; mais, dès qu’il aperçut le jeune prince sous le vestibule des Tuileries, il sauta à bas de sa voiture, courut au-devant du roi, le prit dans ses bras, monta ainsi l’escalier, et le porta jusqu’à l’appartement; là, tout se passa comme la veille, à l’exception de la main que le roi donna partout chez lui au tzar, comme il l’avait eue chez le prince.

En arrivant à Paris, le tzar était descendu au Louvre, où l’attendait l’appartement de la reine, tout meublé et tout éclairé; mais il l’avait trouvé trop beau, et était remonté en carrosse en demandant une maison particulière ; alors, on l’avait conduit à l’hôtel Lesdiguières, près de l’Arsenal, où il avait trouvé les appartements aussi beaux et les meubles aussi riches qu’au Louvre.

Il avait donc pris son parti de cette contrariété d’être trop bien logé, avait tiré d’un fourgon son lit de camp et l’avait fait tendre dans une garderobe.

Yarton, l’un des maîtres d’hôtel du roi, était chargé d’entretenir, matin et soir , au prince, une table de quarante couverts, sans compter une seconde table pour les officiers, et une troisième pour les domestiques.

La visite du roi reçue et rendue, le tzar courut

Paris, entrant dans les boutiques, arrêtant les ouvriers, questionnant tout le inonde, visitant les Gobelins, l’Observatoire, le Jardin des Plantes, le Cabinet de Mécanique, la Galerie des Plans, les Invalides; jetant un regard dédaigneux sur les diamants de la couronne, mais s’arrêtant une heure à causer avec les charpentiers qui faisaient le pont tournant.

Quant à son costume, il était des plus simples et se composait d’un habit de bouracan serré par un large ceinturon d’où pendait un sabre, d’une perruque ronde, sans poudre, qui ne lui dépassait pas le col, et d’une chemise sans manchettes. En arrivant à Paris, il avait commandé une perruque; le perruquier la lui avait apportée à la mode, c’est-à-dire longue et four nie ; le tzar ne se donna pas même la peine de lui dire que ce n’était point ainsi qu’il la voulait : il prit des ciseaux et la réduisit à la forme qui lui convint.

Au milieu de toutes ses courses, il prit au tzar l’envie de visiter Saint-Cyr; il étudia toutes les classes et se fit expliquer tous les exercices; puis soudain, ayant été pris du désir de voir madame de Maintenon, il monta chez elle, et, sans s’arrêter aux observations de ses femmes, qui lui disaient que leur maîtresse était au lit, il entra jusque dans sa chambre, et, comme les rideaux du lit et de la fenêtre étaient fer-

més, il tira les rideaux de la fenêtre d’abord, ceux du lit ensuite, la regarda avec curiosité, et, au bout de cinq minutes, sortit sans lui avoir adressé la parole.

Il visita la Sorbonne, et, en apercevant le tombeau du cardinal de Richelieu, il courut vers lui et embrassa la figure du ministre de Louis XIII en s’écriant :

— Je donnerais la moitié de mon empire à un homme tel que toi pour qu’il m’aidât à gouverner l’autre 1

La Monnaie eut son tour : le tzar, après avoir examiné la structure et le jeu du balancier, se joignit aux ouvriers pour frapper une pièce; aussitôt frappée, la pièce lui fut présentée.

C’était une médaille à son effigie avec cette inscription :

Petrus-Alexiovitch , Tzar. Mag. Russ. Imp.

Au revers, elle portait une Renommée avec ces mots :

Vires acquirit eundo.

Cette galanterie lui fut fort agréable; il n’avait jamais vu médaille aussi bien frappée que celle-là, ni aussi ressemblante.

Le premier mois, Paris ne s’occupa que du tzar; le deuxième mois, il produisit moins d’effet ; le troisième,

tout le monde l’avait vu et personne n’y faisait plus attention.

Le 20 juin, il partit pour les eaux de Spa.

Cependant le grand procès qui séparait la noblesse de France durait toujours; le testament de Louis XIY avait été cassé, mais non l’édit du 5 mai 1694, qui avait donné rang aux princes légitimés immédiatement après les princes du sang, au-dessus des pairs, et celui du mois de juillet 1714, qui déclarait qu’en cas d’extinction des princes légitimes de la maison de Bourbon, MM. du Maine et de Toulouse seraient, eux et leurs enfants légitimes, aptes à succéder.

Ces deux édits pesaient à toute la noblesse de France.

Les pairs et les princes légitimes présentèrent leur requête.

Ce qu’il y avait de curieux dans la requête des princes du sang, c’est qu’au contraire de cette maxime émise par Louis XIY, que, ne tenant la couronne que de Dieu, il pouvait la transmettre à qui il voulait, les princes du sang disaient que cette disposition ôtait à la nation son plus beau droit, qui est de disposer d’ellemême au cas où la famille royale viendrait à manquer.

Ainsi, voilà l’élection reconnue, voilà le suffrage universel réclamé par la noblesse elle-même, par les

princes du sang eux-mêmes, dans leur requête du 22 août 1716.

A celte requête répondit, le 2 juillet 1717, un édit qui révoquait l’édit de juillet 1714 et la déclaration de 1715, qui privait les princes légitimés du droit de se pouvoir dire et qualifier princes du sang, mais qui leur conservait les honneurs dont ils avaient joui jusque-là au parlement, c’est-à-dire la préséance et le rang au-dessus des pairs.

Moins cette dernière prérogative qui leur était conservée, les princes légitimes se trouvaient complètement dépouillés des étranges honneurs dont les avait entourés la faiblesse du vieux roi.

Pendant qu’on jugeait ce grand procès, un conflit non moins grave s’éleva, et qui, ainsi que l’autre, ne put être jugé que par le conseil de régence.

Quelques jours après celui où il était passé dans les mains des hommes, le roi voulut aller à la foire de Saint-Germain, qui venait de s’ouvrir.

On crut d’abord que rien n’était plus facile que de lui procurer ce divertissement; mais, quand il fallut monter en carrosse, M. du Maine et M. de Villeroy ne s’accordèrent point sur la place qu’ils devaient respectivement occuper dans celui du roi, M. de Villeroy, comme son gouverneur, prétendant qu’il ne devait

céder I?. première place qu’aux princes du sang.

Cette difficulté ne put être réglée sur l’heure; le roi remonta en pleurant dans ses appartements, et fut privé de voir la foire de Saint-Germain.

Pendant ce temps, la vue du régent devint si mauvaise, qu’il fut menacé de complète cécité, et qu’on agita de lui ôter la régence et de la donner au duc de Bourbon en cas de cécité absolue.

La cause que l’on donna au public de cette maladie, qui menaçait la vue du régent d’extinction complète, fut un coup de raquette que le régent se serait donné lui-même en jouant à la courte-paume.

Mais, si le régent était presque aveugle, il n’était point sourd.

Il avait entendu parler vaguement de faire M. le duc de Bourbon régent à sa place, il avait poursuivi et atteint ce bruit, creusé ce complot et acquis la certitude que ses auteurs étaient le chancelier d’Aguesseau et le cardinal de Noailles.

Le duc d’Orléans prit, à l’instant même, la résolution de punir les coupables; et, comme il s’entretenait un beau jour avec le duc de Noailles, président du conseil des finances, et MM. Portail et Fourqueux, membres du parlement, le prince amena la conversation sur son chancelier, se plaignit de son peu de complai-

sance à ses désirs et leur déclara qu’L.1 était presque décidé à le remplacer.

M. de Noailles, qui ne se doutait pas du point où en étaient arrivées les choses, défendit le chancelier plus chaudement qu’il ne l’eût fait s’il eût été averti.

Les deux conseillers, qui flairèrent une disgrâce, mollirent bientôt dans cette même défense qu’ils avaient, comme le duc de Noailles, commencé à entreprendre.

D’ailieurs, chacun d’eux avait l’espérance qu’au cas de renvoi de d’Aguesseau, ce serait lui qui le remplacerait.

On en était là de la conversation, lorsque l’huissier annonça M. d’Argenson, en ouvrant les deux battants de la porte, honneur qui, rendu à un simple lieutenant de police, étonna fort les assistants.

Mais, presque aussitôt, le régent leur donna le mot de cette énigme.

— Messieurs, leur dit-il, Je vous présente le nouveau garde des sceaux.

Et, en même temps, tirant de sa poche la commission de d’Argenson, le prince y mit le cachet de sa main et la lui donna.

— D’après ce qui se passe, dit M. de Noailles tout étourdi, il me semble que je n’ai plus rien à faire que

de me retirer; car je vois que j’ai le malheur d’être en pleine disgrâce.

— Faites, monsieur, répondit le régent.

M. le duc de Noailles se retira.

Alors, le prince, se tournant vers les deux conseillers :

— Messieurs, dit-il en leur montrant d’Argenson, je vous présente non-seulement M. le chancelier, mais encore le chef du conseil des finances.

Les deux membres du parlement s’inclinèrent et sortirent pour n’être pas obligés de faire leurs compliments à M. d’Argenson.

Quant au cardinal de Noailles, il resta encore quelque temps à la tête du conseil de conscience; mais bientôt il fut remplacé par les deux chefs du parti moliniste, les cardinaux de Rohan et de Bissy.

Un peu avant cette petite révolution de cabinet, M. le duc d’Orléans avait eu lui-même une discussion de préséance assez curieuse, en ce qu’elle indique l’importance que chacun attachait, à cette époque, à des honneurs que nous avons vus, nous, tomber en désuétude.

En i716, le duc d’Orléans n’avait point assisté à la procession solennelle qui se faisait le jour de l’Assomption de la Yierge,

Mais, Saint-Simon lui ayant fait reproche sur c® mauvais exemple, il résolut d’y assister l’année suivante.

Le jour venu, il fit donc demander au parlement quel rang il tiendrait dans cette cérémonie, et à quelle place il devait représenter la personne du rci en qualité de régent.

Les chambres s’assemblèrent deux fois à ce sujet, et le président fit répondre au prince que, comme membre du parlement, il devait, selon l’usage, marcher entre deux présidents.

Sur cette réponse, le duc d’Orléans envoya à MM. du parlement et au chapitre de Notre-Dame, une lettre par laquelle Sa Majesté déclarait qu’elle avait eu grande envie de se trouver à la procession, pour montrer l’exemple à son peuple, et satisfaire sa dévotion à l’égard de la sainte Vierge, mais que, comme on lui avait fait observer que l’excessive chaleur pouvait nuire à sa santé, elle avait prié M. le duc d’Orléans d’assister à cette procession à sa place, pour implorer le secours du ciel en faveur de son royaume ; qu’elle ordonnait donc qu’on reçût M. le régent comme llle-même, puisque M. le régent la représentait.,

En conséquence, Son Altesse royale marcha seule, en avant du premier président.

YIII

Amours de d’Argenson. — Refonte des monnaies. — Remontrances du parlement. — Lit de justice. — L'exil. — Dubois à Londres. — Intrigues diplomatiques. — Le diamant. — Conclusion du traité. — Alberoni et le duc de Vendôme. — Le macaroni. — La princesse des Ursins. — Le complot. — Arrestation de Porto-Carrero. — Renvoi de Cellamare. — Présence d'esprit de Richelieu. — Emprisonnement des conspirateurs. — Mort de Charles XII.

A l’époque où nous sommes arrivés, c’est-à-dire au commencement de l’année 1718, M. d’Argenson, le nouveau garde des sceaux, avait environ soixante ans, et était lieutenant de police depuis 1697, c’est-àdire depuis vingt et un ans, à peu près.

Il était grand, et si brun, ou plutôt si noir de visage, que, lorsqu’il prenait son ton de magistrat, il glaçait l’accusé de terreur; au reste , excellent lieutenant de police, instruit de tout ce qui se passait, connaissant les mœurs, les vertus et les vices des Parisiens, qui le craignaient comme le feu, quoiqu’il usât fort discrètement des révélations oui lui étaient

faites par ses agents, surtout vis-à-vis des personnes qui étaient d’une qualité distinguée.

Cet homme, si dur, si fier, si terrible comme homme public, était, comme homme privé, un des amis les plus sûrs, un des caractères les plus doux, un des causeurs les plus aimables qui se puissent voir; plein d’esprit, de finesse, d’enjouement, il avait presque toujours, et surtout à table, une de ces gaietés charmantes qui font le plaisir d’un repas.

M. d’Argenson, en sa qualité de lieutenant de police, avait son entrée dans tous les couvents, dont il était naturellement inspecteur; en outre, et toujours en sa qualité de lieutenant de police, il pouvait accorder une foule de faveurs qui, sans lui coûter un sou à lui, enrichissaient les saintes filles.

Ce fut dans une de ces visites qu’il fit connaissance de la supérieure du couvent de la Madeleine-du- Tresnel.

Cette supérieure était jeune encore, encore belle; elle avait des yeux brillants, une peau magnifique, un ensemble de visage agréable, une taille un peu forte. Au bout d’une semaine, le lieutenant de police était reçu fort amicalement à la Madeleine-du-Tresnel.

Au bout de trois mois, la supérieure espérait si bien tenir M. d’Argenson pour le reste de sa vie, qu’elle

faisait bâtir une chapelle à saint Marc. Or, saint Marc était le patron de M. d’Argenson, lequel avait été tenu sur les fonts de baptême par la sérénissime république de Venise. Dans cette chapelle, s’élevait un tombeau où devait être déposé son cœur.

Ces deux attentions si délicates touchèrent profondément M. d’Argenson; aussi fit-il élection de domicile au couvent, où, tous les soirs, après son travail, il se retirait dans une maison qu’il avait fait bâtir *.

La première opération financière de M. d’Argenson fut un traité avec les marchands de Saint-Malo, qui s’obligèrent à fournir au roi vingt-deux millions d’argent en barres, qui devaient être payés en monnaie à cinquante-cinq livres le marc. En même temps, la compagnie d’Occident commença ses opérations en faisant partir pour la Louisiane, six vaisseaux chargés d’hommes, de femmes et de marchandises.

Vers la fin de mai, le régent rendit, au nom du roi, un édit qui ordonnait une refonte générale, et une augmentation considérable dans les monnaies; il ne fut point présenté au parlement, et fut enregistré seulement à la cour des monnaies; ce qui fit que le parlement s’éleva contre cet édit, et rendit, le 20 juin,

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