Voir la note E, à la fin du volume
un arrêt qui décidait qu’il serait fait au roi d’humbles remontrances, non-seulement sur les formes de l’édit non enregistré à la cour, mais aussi sur ses conséquences, jusqu’à ce qu’il eût plu au roi de faire droit aux remontrances.
On voit que le parlement n’avait point tardé à user du droit qui lui avait été rendu.
Au milieu de toutes les dissensions qu’amenait cette opposition du parlement, le duc d’Orléans se laissait parfois emporter à la fougue de son caractère. Un jour, fatigué de tant de lenteurs et de mauvais vouloir, il répondit au magistrat qui lui faisait des remontrances au nom de la compagnie :
— Allez vous faire f 1
— Votre Altesse ordonne-t-elle qu’on fasse registre de sa réponse ? demanda le magistrat en s’inclinant.
Cette gravité rendit son sang-froid au prince, mais n’empêcha pas le régent d’assembler le conseil et de lui faire rendre un arrêt qui cassait celui du parlement, et ordonnait que l’édit serait exécuté selon sa forme et sa teneur.
Nouvelles remontrances du parlement, corroborées de remontrances de la chambre des comptes et de la cour des aides.
Ce conflit amena un lit de justice auquel le parle-
ment se rendit, traversant Paris en robes rouges. La compagnie ne gagna rien autre chose à cette démonstration que d’être suivie tout le long de la route par une centaine de polissons qui criaient :
— A bas les homards !
Pendant ce temps, Dubois était retourné à Londres; il s’agissait, cette fois, de faire accéder l’empereur au traité de la triple alliance, et d’en faire ainsi le traité de la quadruple alliance.
Dubois était parti de Paris avec des notes précieuses, fournies par lord Stairs sans doute, sur toutes les personnes qui pouvaient exercer de l’influence sur le roi George.
Au premier rang de ces personnes était la maîtresse 4u roi, la duchesse de Kendal. Aussi Dubois arriva-t-il à Londres avec un chargement de modes de Paris, coiffures à l’Adrienne, robes de toute espèce, essences premières, poudres de senteur, etc., etc. ; il résulta de ces précautions qu’au bout de huit jours de résidence de Dubois à Londres, la duchesse de Kendal fut tout entière à la France.
Restait le premier des Pitt, l’aïeul de cette famille parlementaire qui se trouva pendant trois générations à la tête de la politique anglaise. Pitt était un des antagonistes les plus acharnés de l’alliance française.
Dubois s’informa des moyens à l’aide desquels on pouvait séduire le grand politique, et apprit que Pitt était possesseur d’un diamant du poids de six cents grains et qu’il en voulait deux millions Dubois avait un crédit illimité, il acheta le diamant et l'envoya au duc d’Orléans, en lui écrivant : « Je vous envoie un diamant auquel vous donnerez certainement votre nom ; il ne précède que de quelques jours un traité auquel je donnerai peut-être le mien. »
En effet, le 2 août, le traité était conclu entre l’empereur, le roi d’Angleterre et le roi de France; la quatrième puissance, qui était la Hollande, ne s’y joignit que le 16 février 1719.
Par ce traité, l’empereur consentait enfin à renoncer, tant pour lui que pour ses successeurs, à tous ses titres et droits sur l’Espagne, en faisant renoncer le roi catholique, de son côté, à tous droits et prétentions sur ses États dans l’Italie et les Pays-Bas, ainsi qu’au marquisat de Final, et aux droits de reversion qu’il s’était réservés sur le royaume de Sicile; mais on lui accordait tout ce qu’il pouvait prétendre sur les successions éventuelles des duchés de Parme et de Toscane. L’empereur s’engagea, lorsque les successions seraient ouvertes, à en donner l’investiture aux enfants de la reine d’Espagne; enfin on dérogea, par
ce traité, à celui d’Utrecht, lequel donnait la Sicile au duc de Savoie, le prince devant la rendre à l’em pereur, qui, en échange, lui faisait céder par? l’Espagne, nie et le royaume de Sardaigne, dont l’Espagne s’était mise en possession l’année précédente.
Le 18 novembre, le duc de Savoie donna son ad hésion au traité de la quadruple alliance et accepta la Sardaigne en échange de la Sicile.
Toutes ces choses se faisaient au détriment du roi d’Espagne, qui, les yeux sans cesse fixés sur le trône de France, attendait que le jeune roi mourût pour venir réclamer la succession de son grand-père.
En effet, non-seulement le roi Louis XY était trèsfaible, mais encore les mêmes personnes qui avaient fait courir tous ces bruits d’empoisonnement qui s’étaient répandus lors de la mort des princes, recommençaient à prédire la mort prochaine du jeune roi, qui, passé comme nous l’avons dit aux mains du régent, était, cette fois, à son entière disposition. Comme pour donner raison aux calomniateurs, l’enfant tomba effectivement malade, et, comme les médecins jugèrent à propos de lui donner l’émétique, on s’empressa de répandre qu’il n’avait été sauvé que par un vomitif donné à temps; il y eut plus, l’inquiétude fut si grande à Paris, qu’elle détermina un simple bourgeois de la
capitale à partir pour Vienne, où il avait un ami puissant à la cour. Le but de ce voyage était de supplier l’empereur Charles VI de faire une démonstration menaçante du côté de la France, afin de bien faire comprendre que la grande famille des têtes couronnées était solidaire, et que la mort du roi, que l’on ne pouvait supposer être naturelle, serait un casus belli. Ce qu’il y a d’étrange , c’est que cette ouverture fut,, après une négociation de quelques mois, parfaitement vue par l’empereur, qui amassa des vivres à Luxembourg, et fit voltiger quelques corps de troupes sur la frontière.
La santé du roi qui se rétablit, et le traité de la quadruple alliance qui fut signé, mirent fin à toutes les démonstrations hostiles.
L’homme qui menait toutes les intrigues francoespagnoles était le cardinal Àlberoni.
La fortune de ce prélat, dont le remuant génie faillit changer la face du monde, était étrange.
Ceux qui ont lu notre histoire de Louis XIV se rappellent M. de Vendôme et les excentricités auxquelles il se livrait.
Dans le temps où il commandait en Italie, M le duc de Parme envoya auprès du général français, pour traiter ave® lui en son nom, un évêque de son
conseil. M. de Vendôme reçut l’ambassadeur sur sa chaise percée, où il passait la moitié de sa vie ; d’abord la chose parut singulière à l’évêque, mais il en prit son parti et présenta à M. de Vendôme les compliments de son maître, que celui-ci reçut gravement assis sur son trône; après les compliments du duc de Parme, l’évêque présenta les siens, et demanda à M. de Vendôme comment il se portait.
— Tout doucement, répondit celui-ci.
— En effet, reprit l’évêque en voyant la face bourgeonnée de M. de Vendôme, Votre Altesse me paraît avoir le visage bien échauffé.
— Bah! répondit celui-ci, ce n’est rien que mon visage, si vous voyiez mon..., c’est bien autre chose !
Et, pour que l’ambassadeur ne pût douter de sa parole, M. de Vendôme se retourna et le fit juge de ce qu’il venait d’avancer.
— Monseigneur, dit l’évêque en se levant, je vois bien que je ne suis pas l’homme qu’il vous faut pour traiter avec vous; mais je vous enverrai un de mes aumôniers qui fera bien votre affaire.
Et, sur ces mots, il se retira.
Cet aumônier qu’il voulait envoyer au prince était Alberoni.
Alberoni était né dans la cabane d’un jardinier :
enfant, il fut sonneur de cloches ; jeune homme, il troqua son sarrau de toile contre le petit collet. Il était d’humeur bouffonne et riait à tout propos. Un jour, le duc de Parme l’entendit rire de si bon cœur, que le pauvre prince, qui ne riait pas tous les jours, appela le prestolet qui lui raconta je ne sais quelle aventure grotesque; le rire gagna Son Altesse. Son Altesse, ayant vu qu’il était bon de rire quelquefois, l’attacha à sa chapelle particulière plutôt comme bouffon que comme desservant ; mais peu à peu le prince s’aperçut que son bouffon avait de l’esprit, plus que de l’esprit même, et que celui qu’il avait pris dans un simple espoir d’amusement, pourrait bien lui être en politique d’une grande utilité.
Le prince était dans ces dispositions à l’égard d’Alberoni et ne demandait qu’une occasion de l’employer à quelque chose d’important quand l’évêque revint de sa mission, raconta au prince ce qui s’était passé et le pria d’envoyer Alberoni à sa place; le prince ne demanda pas mieux, et l’aumônier fut chargé, près du petit-fils de Henri IY, de la mission qu’avait dû remplir l’évêque.
Alberoni partit avec les pleins pouvoirs du duc.
Il trouva M. de Vendôme prêt à se mettre à table : Alberoni comprit la situation. M. de Vendôme était
gourmand comme s’il eût été un vrai Bourbon ; au lieu de lui parler d’affaires, Alberoni lui demanda la permission de lui faire goûter de deux plats de sa façon, puis aussitôt il descendit à la cuisine, et remonta un quart d’heure après, une soupe au fromage d’une main, et un macaroni de l’autre.
M. de Vendôme goûta la soupe et la trouva si bonne, qu’il voulut qu’Alberoni la mangeât avec lui. Au macaroni, l’admiration de M. de Vendôme pour Alberoni fut à son comble; alors, celui ci entama l’affaire et l’enleva à la pointe de sa fourchette. Son Altesse était émerveillée; les plus grands génies diplomatiques n’avaient jamais eu pareille influence sur lui.
Alberoni retourna près du duc avec l’heureuse nouvelle que ce qu’il désirait de M. de Vendôme lui était accordé.
Mais, en quittant M. de Vendôme, Alberoni s’était bien gardé de donner sa recette au cuisinier du prince, de sorte qu’au bout de huit jours, ce fut le duc de Veir dôme qui fit demander au duc de Parme s’il n’avait rien à traiter avec lui. Son Altesse chercha et trouva un second motif d’ambassade, et envoya de nouveau Alberoni au duc.
Alberoni comprit que c’était là qu’était son avenir; il parvint à persuader à son souverain que l’endroit
où il lui serait le plus utile, était près de M. de Vendôme, et à persuader à M. de Vendôme qu’il ne sauçait plus vivre sans soupe au fromage ni macaroni. En conséquence, M. de Vendôme attacha Alberoni à son service, lui confia ses affaires les plus secrètes, et, lorsqu’il passa en Espagne, il l’emmena avec lui.
En Espagne, Alberoni se mit en relation avec madame des Ursins, maîtresse de Philippe V, de sorte que, lorsque M. de Vendôme mourut à Tignaros, en 1712, elle lui donna près d’elle la position qu’il tenait près du défunt. Pour Alberoni, c’était monter toujours' madame des Ursins était la véritable reine d’Espagne.
Cependant, la princesse des Ursins commençait à se faire vieille, ce qui était un grand crime aux yeux de Philippe V ; aussi, lorsque Marie de Savoie, sa première femme, était morte en 1714, madame des Ursins avait-elle eu l’idée de faire une seconde reine, pensant qu’une princesse qui tiendrait la couronne d’elle, la lui laisserait porter.
Alors, Alberoni intervint, proposa à la princesse la fille de son cncien maître le duc de Parme, la lui présenta comme une enfant sans caractère et sans volonté, dont elle ferait tout ce qu’elle voudrait, et qui ne réclamerait jamais autre chose de la royauté
ijae le nom. La princesse des Ursins crut à cette promesse, le mariage fut arrêté et la jeune princesse quitta l’Italie pour l’Espagne.
La princesse des Ursins, en apprenant sa prochaine arrivée, partit pour aller au-devant d’elle ; mais cette jeune reine, que la favorite devait conduire à son gré, eut à peine aperçu madame des Ursins, qu’elle donna ordre de l’arrêter. La princesse, en conséquence, fut placée dans une voiture dont un garde avait cassé la glace avec son coude, et, la poitrine découverte, sans manteau, en robe de cour, reconduite, par un froid de six degrés, à Burgos d’abord, puis en France, où elle arriva après avoir été forcée d’emprunter cinquante pistoles à ses domestiques.
Le lendemain de ses noces, le roi d’Espagne annonça à Alberoni qu’il était premier ministre.
Or, Alberoni premier ministre, rêvait de voir Philippe V roi de France.
Le roi George avait plusieurs fois prévenu le régent que quelque chose se tramait contre lui; le régent avait mis les communications sous les yeux de d’Argenson, sans que l’habileté de l’ancien lieutenant de police eût rien pu voir dans ce complot qui paraissait être bien plutôt à l’état de fiction qu’à l’état de réalité.
Le moment était bien choisi : la popularité du
régent commençait à s’affaiblir dans la bourgeoisie, que les orgies du Palais-Royal révoltaient; dans le parlement, auquel il venait de retirer son droit de remontrances, et qu’il avait exilé à Pontoise; et dans l’aristocratie, qui, voyant sa tendance à la concentration des pouvoirs, sentait que l’influence gouvernementale allait lui échapper pour passer entre les mains du régent et dans celles de Dubois; en outre, le duc d’Orléans avait rompu avec le parti janséniste, et tous les docteurs de l’ancien Port-Royal commençaient à élever la voix contre lui.
De son côté, madame du Maine, exilée à Sceaux, s’était fait une cour de poètes, de publicistes et de savants, qui, à cette époque de satires, de noëls et de pamphlets, avait une puissance énorme sur la direction de l’esprit public.
A la tête de cette opposition était le poète Ghancel de Lagrange, plus habituellement aujourd’hui appelé Lagrange-Chancel.
Lagrange-Chancel était connu par quelques succès; dramatiques; depuis son début au théâtre, en 1697, par Oreste et Püade, il avait fait jouer, en 1701, Amasis; en 1703, Alceste ; en 1713, la Folie supposée; en 1716, Sophonisbe. Toutes ces pièces avaient eu ou des chutes ou de médiocres succès; mais, dans ce
temps de médiocrité, elles n’en avaient pas moins fait à Lagrange - Chancel une espèce de réputation.
De son côté, Voltaire venait de donner OEdipe.
Œdipe était une vengeance contre le régent; Voltaire avait occupé les loisirs que lui faisait sa détention à la Bastille, à composer OEdipe. Les annales incestueuses du roi thébain étaient une satire continuelle des incestes que l’on reprochait au régent. Il y avait plus, la tragédie avait été mise sous la protection de la duchesse d’Orléans, qui en accepta la dédicace, et, dans cette dédicace, Voltaire disait qu’il avait composé OEdipe pour lui plaire, et qu’il la mettait sous sa protection, comme un faible essai de sa plume.
L’essai était faible, effectivement; mais la critique était sanglante, elle répondait à l’esprit d’opposition du moment. La pièce fut jouée, sans interruption, pendant quarante-cinq représentations.
Le régent fit semblant de ne rien voir de blessant pour lui dans OEdipe , et, après la première représentation, il fit parvenir à son auteur une somme assez considérable.
— Monsieur, dit Voltaire à celui qui la lui remettait, dMns à Son Altesse que je la remercie de se
charger de ma nourriture, mais que je la prie de ne plus se charger de mon logement.
C’était au milieu de ces préoccupations qu’Alberoni, le prince de Cellamare et madame du Maine avaient dressé leur plan.
Or, voici ce qu’Alberoni rêvait : il voulait faire enlever Philippe d’Orléans, l’enfermer dans la citadelle de Tolède ou de Tarragone; le prince en prison, il faisait reconnaître M. du Maine pour régent, enlevait la France à la quadruple alliance, jetait Jacques III, avec une flotte, sur les côtes d’Angleterre, mettait la Prusse, la Suède et la Russie, avec lesquelles, de son côté, il avait signé un traité d’alliance, aux prises avec la Hollande. L’empire profitait de la lutte pour reprendre Naples et la Sicile; alors, Alberoni assurait le grand duché de Toscane, prêt à rester sans maître par l’extinction des Médicis, au second fils du roi d’Espagne, il réunissait les Pays-Bas à la France, il donnait la Sardaigne au duc de Savoie, Commachio au pape, Mantoue aux Vénitiens; il se faisait l’âme de la grande ligue du Midi et de l’Occident, contre l’Orient et le Nord ; et, si Louis XV venait à mourir, couronnait Philippe V roi de la moitié du monde.
Le plan ne manquait pas d'une certaine grandeur,
on en conviendra, quoique sorti de la cervelle d’un faiseur de macaroni.
Un de ces événements qui déjouent par leur infimité toutes les prévisions humaines, vint renverser cette gigantesque combinaison.
Ceux que la Providence fit, pour cette fois, les agents de sa volonté, furent un pauvre employé à la Bibliothèque, et la maîtresse d’une maison de filles.
L’employé se nommait Jean Buvat.
L’appareilleuse se nommait la Fillon.
Tous deux se présentèrent presque en même temps chez Dubois.
Voici ce qui était arrivé pour Jean Buvat :
Le pauvre employé, avec lequel l’administration de la Bibliothèque était restée en arrière de cinq ou six mois, vu l’embarras des finances, allait, pour faire face à ses besoins, demandant des copies de tous côtés : un faux prince de Listhnay, qui n’était autre qu’un valet de chambre du prince de Cellamare, l’occupait à faire les choses de seconde importance, et jamais Buvat ne s’était préoccupé de ce qu’il copiait, quand une note, laissée imprudemment parmi les papiers confiés au pauvre calligraphe, éveilla ses soupçons.
Yoici cette note, textuellement copiée aux archives des affaires étrangères :
t Confidentielle.
» Pour Son Excellence monseigneur Alberoni, en personne...
» Rien n’est plus important que de s’assurer des places voisines des Pyrénées et des seigneurs qui font leur résidence dans ces cantons...»
Jusque-là, Buvat n’avait pas trop compris, et, comme il copiait au fur et à mesure qu’il lisait, il avait continué à copier et à lire :
» Gagner la garnison de Bayonne, ou s’en rendre maître... »
A partir de là, la chose avait commencé à paraître plus sérieuse à Buvat, et, cessant d’écrire, il avait lu avec une attention qui n’avait fait que s’accroître, selon qu’il avançait dans le précieux document.
» Le marquis de T... est gouverneur de D...; on connaît les intentions de ce seigneur; quand il sera décidé, il doit tripler sa dépense pour attirer la noblesse; il doit répandre des gratifications.
» En Normandie, Carentan est un poste important: se conduire avec le gouverneur de cette ville comme avec le marquis de T...; aller plus loin, et assu rer à ses officiers les récompenses qui leur conviennent.
» Agir de même dans toutes les provinces... *
Ï1 n’y avait plus de doute pour Buvat, il était sur les traces d’une vaste conspiration.
Il continua :
« Pour fournir à cette dépense , on doit compter au moins sur trois cent mille livres le premier mois, et, dans la suite, cent mille livres par mois payées exactement. »
Ces cent miile livres par mois, payées exactement, firent venir l’eau à la bouche du pauvre Buvat; il n’avait, lui, que neuf cents livres par an, et on ne les lui payait pas !
Aussi reprit-il avec une nouvelle ardeur :
b Cette dépense, qui cessera à la paix , met le roi catholique à même d’agir sûrement en cas de guerre.
» L’Espagne n’est qu’un auxiliaire; la véritable armée de Philippe Yest en France. Dix mille Espagnols sont plus que suffisants avec la présence du roi.
» Mais il faut compter d’enlever au moins la moitié de l’armée du duc d’Orléans. C’est ici le point décisif, cela ne peut s’exécuter sans argent. Une gratification de cent mille livres est nécessaire par bataillon et par escadron. Vingt bataillons, c’est deux millions. Avec eette somme, on forme une armée sûre, on détruit celle de l’ennemi.
» Il est presque certain que les sujets les plus dévoués du roi d’Espagne ne seront pas employés dans l’armée qui marchera contre lui; qu’ils se dispersent dans les provinces; là, ils agiront; il faut seulement les revêtir d’un caractère s’ils n’en ont pas; dans ce cas, il est nécessaire que Sa Majesté Catholique envoie des ordres en blanc, que son ministre à Paris puisse remplir.
» Attendu la multiplicité des ordres à donner, il convient que l’ambassadeur ait pouvoir de signer pour le roi d’Espagne.
» Il convient encore que Sa Majesté Catholique signe ces ordres comme fils de France; c’est là son titre.
» Faire un fonds pour une armée de quatre-vingtdix mille hommes que Sa Majesté trouvera ferme, aguerrie, disciplinée.
» Ce fonds, arrivé en France à la fin de mai ou au commencement de juin, doit être distribué immédiatement dans les capitales des provinces, telles que Nantes, Bayonne, etc.
» Ne pas laisser sortir d’Espagne l’ambassadeur de France; sa présence répondra de la sûreté de ceux qui se déclareront. »
Si copiste que fût Buvat, il n’y avait pas de doute à conserver; il copia la pièce que nous venons de
transcrire comme il avait copié les autres ; il la copia même mieux, car, au lieu d’une, il en fit deux copies : une qu’il remit au faux prince de Listhnav. l’autre qu’il garda.
Puis, en sortant de chez le prince de Listhnay, il courut chez Dubois, à qui il remit la copie qu’il avait conservée.
Le lendemain, Dubois reçut une autre visite non moins importante que celle-ci : c’était celle de la Fillon.
Buvat était venu dénoncer le message; la Fillon venait dénoncer le messager.
Voici ce qui s’était passé la veille dans sa maison :
Un des secrétaires du prince de Cellamare avait un rendez-vous, à huit heures du soir avec une des pensionnaires de l’honorable dame.
Au lieu de venir à huit heures du soir, il était venu à minuit.
Ce retard avait amené une explication entre les amoureux.
Le secrétaire avait donné pour raison de ce retard que, l’abbé Porto-Carrero partant pour l’Espagne, et étant chargé par le prince de Cellamare de pièces fort importantes, il avait été forcé de prolonger son travail jusqu’à onze heures et demie.
LA KÉGENCE
La Fillon avait entendu toute l’explication, et, se doutant qu’il y avait quelque mystère là-dessous, elle était venue la transmettre à Dubois. Dubois agrafa les deux affaires l’une à l’autre.
Ces pièces, qu’avait copiées Buvat, c’était Porto- Carrero qui en était chargé.
En effet, Porto-Carrero était un jeune abbé, neveu du cardinal de ce nom; il ne s’occupait pas le moins du monde de politique; il était impossible qu’on soupçonnât l’importance du message dont il était chargé.
Seulement, il avait douze heures d’avance sur Dubois.
Dubois ordonna de courir après lui; mais Porto- Carrero courait presque aussi bien que les coureurs de Dubois, et peut-être fût-il arrivé en Espagne avant eux si, à Poitiers, sa chaise de poste n’avait versé en passant un gué.
D’ordinaire, quand un voyageur verse, c’est de lui d’abord qu’il s’occupe, ses effets ne viennent qu’ensuite; mais il en avait été tout autrement de Porto- Carrero, qui ne s’était occupé que de sa valise, laquelle suivait le cours de l’eau, et après laquelle il s’élança sans s’inquiéter de ce que la rivière cessait d’être guéable. Cet acharnement à sauver sa valise au risque de sa vie donna des soupçons au postillon. Au pro-
Chain relais, il fit part de ses soupçons à l’autorité. Tout ce qui allait en Espagne ou en revenait flairait la rébellion. On arrêta à tout hasard Porto-Carrero, et, quand les courriers de Dubois arrivèrent, ils trouvèrent Porto-Carrero tout arrêté.
On s’assura doublement de sa personne, et l’on envoya, par un cavalier, courant à fond de train, la valise à Dubois, qui la recevait le jeudi 8 décembre, au moment où le régent partait pour l’Opéra.
Une fois six heures venues, nous l’avons dit, il n’y avait plus moyen de parler affaires au régent.
En sortant de l’Opéra, le régent avait commandé un petit souper, et il était encore bien plus inabordable à table qu’au spectacle.
Dubois eut donc jusqu’au lendemain midi pour arranger sa conspiration comme il l’entendait.
Nous disons jusqu’au lendemain midi, car, chaque fois que le régent faisait un de ces soupers que nous avons essayé de décrire, les fumées du vin lui rendaient la tête si lourde, qu’avant midi il lui était impossible de s’occuper de politique.
Dubois s’était emparé de l’affaire avec un grand empressement. Dubois avait. ses amis et ses ennemis; Dubois n’était pas fâché de se conserver quelque haute protection, au cas où son étoile ne lui amènerait pas
toujours des Buvat et des Fillon ; il brûla donc ou cacha une partie des lettres ne livrant au régent que les coupables qu’il trouvait bon de lui livrer.
Cependant le prince de Cellamare avait, par un courrier particulier, été averti de l’arrestation de Porto-Carrero; mais, comme il ne pouvait supposer que son secret eût été éventé, il se présenta, le 9 décembre au matin, à Le Blanc, secrétaire d’État de la guerre, pour réclamer la mise en liberté de son messager, qui voyageait avec un passe-port espagnol, ou tout au moins la remise d’un paquet dont il l’avait chargé. Le Blanc, prévenu par Dubois, répondit au prince que non-seulement son messager ne serait pas mis en liberté, que non-seulement son paquet ne lui serait pas rendu, mais encore qu’il avait l’ordre de reconduire le prince à son hôtel, et de saisir les papiers qui se trouvaient dans son cabinet. Le prince de Cellamare essaya d’arguer de son titre d’ambassadeur; mais, sur ces entrefaites, Dubois entra, et, sur l’invitation plus pressante de ce dernier, le prince ne fi* plus de difficulté de revenir à l’ambassade avec ses deux acolytes.
L’ambassade était déjà occupée par un détachement de mousquetaires.
On fit la visite des papiers du prince, et partout
on mit le sceau du roi et le cachet de l’ambassadeur.
Pendant cette visite, Le Blanc, pour lequel le prince affectait de conserver une grande politesse, tandis qu’au contraire il traitait Dubois avec le dernier mépris, Le Blanc mit la main sur une petite cassette de Boule pleine de lettres.
Le prince la lui tira des mains.
— Monsieur Le Blanc, dit-il, ceci n’est point de votre ressort ; la cassette que vous tenez ne renferme que des lettres de femmes; passez cela à l’abbé.
Le soir, le contenu de la valise, ou plutôt ce que Dubois en avait laissé, fut lu au conseil. On reconnut que les principaux coupables étaient : le prince de Cellamare, madame la duchesse et M. le duc du Maine, le duc de Richelieu, le marquis de Pompadour, le comte d’Aydie, Foucault de Magny, introducteur des ambassadeurs, un abbé Brigaut et un chevalier du Mesnil.
Le chevalier du Mesnil fut arrêté le 9, mais il avait déjà brûlé ses papiers; ce que le régent regretta fort, attendu qu’il était un des confidents intimes de madame du Maine, et passait même pour l’amant de mademoiselle de Launay, qui avait, disait-on, toute la confiance de la princesse.
L’abbé Brigaut, après trois ou quatre jours de re-
cherches, fut arrêté à Montargis, ramené à Paris, et écroué à la Bastille.
Foucault de Magny se sauva. C’était une espèce de fou, dit Duclos, qui, dans toute sa vie, ne fit qu’une action sage, ce fut de s’enfuir.
Le chevalier d’Aydie, cousin et beau-frère de Riom, se trouvait dans une maison où il devait souper, et était occupé à regarder une partie d’échecs, lorsqu’il apprit que le prince de Cellamare était arrêté. D’Aydie, très-attentif à une nouvelle si intéressante, n’en parut pas moins attentif à sa partie. Au bout de dix minutes, un des joueurs s’avoua vaincu. Alors, d’Aydie offrit de prendre la partie, la prit et gagna. Après quoi, au moment où l’on annonçait que le souper était servi, il profita du mouvement qui se faisait et sortit. Une fois dehors, il se hâta de descendre chez lui, envoya chercher des chevaux de poste et partit.
Le 10 au matin, le marquis de Pompadour fut arrêté chez lui. C’était le père de la belle madame de Courcillon, et l’aïeul de la princesse de Rohan.
Lorsqu’on se présenta chez M. de Richelieu pour l’arrêter, il était encore couché. Il entendit du bruit dans son salon. Mais, avant même qu’il eût eu le temps de demander ce que c’était, Duchevron, prévôt de la connétablie, était dans sa chambre avec une
trentaine d’archers. Le duc avait reçu, la veille au soir, une lettre d’Alberoni et l’avait fourrée sous son traversin. Cette lettre, on ne peu* plus compromettante, perdait le duc si elle était saisie. Le duc conserva son sang-froid, et, sautant à bas de son lit :
— Messieurs, dit-il, je suis prêt à vous suivre; laissez-moi seulement le temps de causer avec ma table de nuit.
En disant ces mots, il ouvre sa table de nuit, se penche pour prendre le pot de chambre ; et, tandis que, par un mouvement naturel, les gardes se détournent, il saisit la lettre, la porte à sa bouche, et l’avale sans que personne s’en soit aperçu.
M. le duc du Maine fut arrêté à Sceaux, par La Billarderie, lieutenant des gardes du corps, conduit au château de Doullens en Picardie, et laissé sous la garde de Favancourt, brigadier des mousquetaires.
Quant à la duchesse du Maine, ce fut le duc d’Ancenis, capitaine des gardes du corps, qui l’arrêta dans une maison de la rue Saint-Honoré, qu’elle avait prise pour être plus à portée du château des Tuileries. Le duc d’Ancenis la conduisit à Lyon, d’où un lieutenant et un exempt des gardes du corps la conduisirent au château de Dijon.
Après la visite faite chez lui, par Le Blanc et Du-
bois, M. le prince de Cellamare fut acheminé sur l’Espagne. Il voulut réclamer, invoquer le droit des gens; mais il lui fut répondu que le droit des gens n’existait point pour les conspirateurs. Il partit en conséquence de Paris, accompagné de Dubois et de deux capitaines de cavalerie, qui s’arrêtèrent à Blois avec le prince, en attendant l’arrivée de M. de Saint-Aignan, notre ambassadeur à Madrid ; après quoi, on le laissa continuer librement sa route.
M. de Saint-Aignan arriva plus vite qu’on ne s’y attendait. Juste au moment où on arrêtait le prince de Cellamare, il recevait lui-même l’ordre de quitter Madrid. On ignora toujours la cause de cette brutalité, que quelques personnes attribuèrent à un propos tenu par M. de Saint-Aignan. — M. de Saint-Aignan aurait dit, à propos d’un testament que venait de faire Philippe Y, et dans lequel, en cas de mort, il nommait reine régente et Alberoni premier ministre :
— Il pourrait bien en être du testament du petitfils comme il en a été du testament du grandpère.
L’année 1718 se ferma par la nouvelle de la mort de Charles XII, qui, depuis dix ans, occupait l’Europe de ses chevaleresques folies.
Il fut tué d’un coup de fauconneau, tiré de 11 or-
teresse de Frédérickshald qu’il assiégeait : voilà l’opinion commune.
Seulement, sans prendre consistance, le bruit courut qu’il avait eu la tête cassée d’un coup de pistolet, tiré par un officier que le service de ce prince à moitié fou avait lassé.
La France et l'Espagne. — Avantages de la France. — Richelieu à la Bastille. — Madame de Berry. — Ses retraites aux Fillesdu-Calvaire. — Garus. — Chirac. — Douleur du régent. — La fille de madame la duchesse de Berry. — Mort de madame de Maintenon. — Mort du Père Le Tellier. — Continuation de nos succès en Espagne.
Le résultat naturel de tous ces événements fut la guerre avec l’Espagne.
Le 2 janvier, la France publia son manifeste.
Il exposait l’état delà France au moment de la mort de Louis XIV, le besoin qu’elle avait de la paix, la nécessité pour chacun de se réunir contre celui qui la troublait. Il rappelait les avantages faits au roi d’Es-
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pagne par le traité de la quadruple alliance : tels que la renonciation absolue de l'empereur au royaume d’Espagne, renonciation qu’il n’avait jamais voulu accorder jusqu’alors; l’assurance et l’investiture des duchés de Toscane, Parme et Plaisance pour les enfants de la reine, et la reversion du royaume de Sardaigne accordée au roi d’Espagne en échange de la cession qu’il faisait de la Sicile.
Le manifeste de la France appela celui de l’Espagne.
Philippe Y exposait , de son côté, les motifs qui l’avaient déterminé à faire la guerre à l’empereur; c’étaient les mauvais procédés des impériaux dans l’exécution des traités lors de l’évacuation des places de la Catalogne et des îles de Mayorque et d’Iviça, dans lesquelles ils avaient jeté, en partant, des semences de rébellion, et auxquelles ils avaient fait passer des secours pour les empêcher de se soumettre; de plus, il rappelait l’attentat commis par le gouvernement de Milan sur le grand inquisiteur d’Espagne, arrêté contre le droit des gens lors de son passage dans cette ville; et enfin les négociations qui se faisaient à Londres et à Vienne pour rendre la Sicile à l’empereur et priver, la couronne d’Espagne du droit de reversion stipulé par les traités.
Or, comme, d’après les manifestes, chacune des
deux puissances avait raison, elles en appelèrent à l’arbitre invoqué en pareil cas, au Dieu des armées.
Le 10 mars, les troupes françaises, commandées par le général de Berwick, campèrent entre Bayonne et Saint-Jean-Pied-de-Port, prêtes à commencer les hostilités contre l’Espagne.
Le 15 mars, le prétendant arriva en Espagne, disposé à faire, avec l’aide du cabinet de Madrid, une nouvelle tentative sur les côtes d’Angleterre afin d’y opérer une diversion qui pût empêcher cette puissance de prendre parti pour l’empereur.
Le 21 avril, le marquis de Silly passa la Bidassoa et s’empara du château de Béhobie.
Le 27, Philippe Y, qui s’était décidé à quitter la jeune reine pour prendre en personne le commandement de son armée, fit publier une proclamation déclarant que son amitié pour le roi de France et son zèle pour la nation française, le déterminaient à prendre, lui-même, le commandement des troupes pour les tirer de l’oppression.
Le roi Philippe Y croyait voir, à cette déclaration, la France se soulever tout entière et une portion de l’armée française passer dans les rangs de l’armée espagnole.
Mais la France avait bien autre chose à faire que
de s’occuper de la proclamation du roi Philippe V. Elle s’occupait de la captivité de M. de Richelieu.
Le 28 mars 1719, longtemps après les autres conspirateurs, M. de Richelieu avait été arrêté, comme nous avons dit, dans sa chambre à coucher et conduit à la Bastille.
Le régent, qui en voulait depuis longtemps à Richelieu, avait dit que, le duc eût-il quatre têtes, il avait de quoi les lui faire couper toutes les quatre ; mais, comme les preuves de la culpabilité du duc n’avaient pas été rendues publiques, qu’une seule lettre par laquelle M. de Richelieu essayait de faire rester son régiment à Bayonne, courait les salons, on donnait une autre cause, une cause toute personnelle, à l’arrestation de l’homme à la mode.
Quoi qu’il en fût de la cause de cette arrestation, le fait n’en était pas moins un grand événement pou! les femmes ; le duc de Richelieu semblait être leui chose à elles : en leur prenant le duc, on leur prenai. un bien qui leur appartenait; on eût dit que les salons de Paris, depuis ceux de la cour jusqu’à ceux de la bourgeoisie, vivant par le duc, s’en allaient mourant depuis que le duc était en prison.
Une autre personne partageait en ce moment, avec l’homme à la mode, le privilège scandaleux de préoc-
cuper Paris : c’était madame la duchesse de Berry; madame la duchesse de Berry, qui n’avait pas voulu faire, disait-on, une seule démarche en faveur du prisonnier, son ancien amant, et cela, par jalousie contre mademoiselle de Valois.
A l’époque de la semaine sainte, madame de Berry, toute grosse qu’elle était, s’était, comme d’habitude, retirée aux Filles-du-Calvaire, dans un appartement qu’elle habitait à l’époque des dévotions de Pâques ou pendant les caprices religieux qui lui prenaient quelquefois.
Cet appartement était une pauvre cellule dans laquelle elle vivait comme une simple religieuse, couchant sur un lit aussi dur qu’une pierre et faisant ses prières sur la dalle humide, sans vouloir accepter, pour mettre ses genoux, ni natte ni coussin.
Aussi, quand les saintes filles voyaient la royale pénitente pleurer et prier ainsi, ne comprenaient-elles rien à toutes les rumeurs du monde qui pénétraient jusqu’au fond du couvent, et qui prétendaient que les péchés de la Madeleine antique n’étaient que des peccadilles près de ceux de la Madeleine moderne.
Cette fois, îa duchesse de Berry fit ses pâques encore plus sévères que de coutume; elle était sous le poids d’une prophétie qui avait produit sur elle une
vive impression. Avant d’entrer en retraite, la princesse, déguisée de façon à ne pas être reconnue., avait été visiter une espèce de bohémienne fort en réputation à cette époque, laquelle, à l’inspection de sa main, lui avait dit :
— Votre accouchement sera périlleux; maïs, si vous en échappez, vous vivrez longtemps.
Cette prophétie avait d’autant plus frappé la princesse, qu’elle coïncidait avec une autre qui lui avait été faite dans sa jeunesse et qui lui annonçait qu’elle ne dépasserait pas sa vingt-cinquième année.
Quelque précaution que prît la princesse, le hasard ou la fatalité donna raison à la bohémienne; dans le huitième mois de sa grossesse, madame de Berry fit une chute qui tua son enfant.
A l’instant même de la chute, la fièvre prit la princesse; la nuit suivante, elle eut le transport; au bout de quelque temps, elle se trouvait si mal, que le brui* de sa mort prochaine se répandit dans Paris.
En cet état, madame la duchesse de Berry était abandonnée des médecins. Alors, afin de tout tenter, l’empirisme après la science, on parla de l’élixir de Garus, qui était fort à la mode à cette époque. Garus fut mandé; il examina la princesse et la trouva si mal, qu’il ne voulut répondre de rien.
Comme il n’y avait plus d’espoir, le duc d’Orléans, malgré la colère de Chirac, ne décida pas moins de pousser la chose à bout. Garus fit ses conditions, c’està-dire qu’à partir du moment où la princesse aurait pris son élixir jusqu’à l’hmre de la guérison ou de la mort, elle lui appartiendrait entièrement. Il demanda que lui-même et deux gardes ne quittassent point la chambre de la princesse, afin que les deux gardesmalades pussent veiller, quand lui prendrait un instant de repos. Tout lui fut accordé, promis, juré. La princesse prit l’élixir, et Garus et ses deux gardes s’établirent dans sa chambre.
Le remède réussit au delà de toute espérance : la duchesse se sentit immédiatement soulagée. Pendant quelques instants, on craignit que ce soulagement, comme celui qu’avait éprouvé le roi Louis XIY, ne fût que momentané. Mais, le soir, le mieux augmenta, se soutint le lendemain toute la journée, de sorte que, vingt-quatre heures après avoir administré le remède, Garus croyait pouvoir répondre du salu., de la princesse.
Mais Garus avait compté sans Chirac. Chirac était furieux de voir qu’un charlatan réussissait là où la médecine avait échoué. Il savait que Garus avait dit que, dans l’état où se trouvait la princesse, c’est-à-
LA UÉGENCE
dire après avoir pris son élixir, tout purgatif était mortel. Il guetta l’instant où Garus, écrasé de fatigue, dormait sur une ottomane, se présenta à la porte, et, d’un geste impérieux, il commanda le silence aux deux gardes, qui, sachant l’influence que Chirac avait sur le duc d’Orléans, n’osèrent s’opposer à son action ; et, s’approchant du lit de la princesse, il lui présenta un breuvage.
La princesse, à moitié endormie, prit ce qu’on lui présentait sans s’informer ni quelle était la potion ni quelle était la main qui la lui offrait , et Chirac disparut avec sa tasse vide.
Au bout de cinq minutes, la princesse se dressa sur son lit en poussant des cris affreux, se plaignant d’éprouver tous les symptômes de l’empoisonnement.
A ces cris, Garus se réveilla, demandant ce qui était arrivé. Il fallut bien le lui dire. Alors, tout furieux, il courut au salon où était le duc et la duchesse d’Orléans, attendant l’effet du remède, et à grands cris leur dénonça Chirac.
Alors, on se précipita dans la chambre de la malade, que dix minutes avaient suffi pour replonger dans un état désespéré. Mais, en ce moment, impudence étrange, apparut Chirac, qui se vanta tout haut et en riant de ce qu’il avait fait, et, avec une révérence
ironique, souhaita à madame la duchesse de Berry un bon voyage et sortit.
Deux jours après, la duchesse était morte sans avoir un instant repris connaissance.
Pendant l’agonie de sa fille, le duc d’Orléans était resté longtemps à son chevet. Mais enfin, entraîné par le duc de Saint-Simon, il l’avait suivi dans un petit cabinet, où, la fenêtre ouverte et appuyé sur le balcon, il pouvait pleurer tout à son aise.
Sa douleur était si profonde, ses sanglots si violents, qu’un instant, disposé comme était le duc à une attaque d’apoplexie, on craignit la suffocation. Enfin, comme il fallait, pour sortir, repasser par la chambre de la princesse, on obtint du duc qu’il repasserait avant qu’elle fût morte. Mais, quand ce père désolé revit étendue sur son lit d’agonie cette fille qu’il avait tant aimée, il ne put faire un pas de plus : il alla tomber à son chevet et ne se releva que lorsqu’elle fut expirée.
Alors seulement, il revint au Palais-Royal, chargeant M. de Saint-Simon de veiller à tout, et disant tout haut que la maison de la princesse, et même la sienne, étaient invitées à ne recevoir d’ordres que du duc.
Les détails de l’autopsie demeurèrent secrets. Le
bruit courut qu’accouchée à peine depuis trois mois, le corps avait présenté l’aspect d’une nouvelle grossesse1.
La duchesse de Berry fut enterrée sans gardes du corps, ni eau bénite, ni oraison funèbre, ni aucune cérémonie; son cœur fut porté au Val-de-Grâce.
Le convoi fut celui d’un riche particulier; le seul honneur royal qui fut rendu à ce pauvre corps fut de reposer dans l’antique basilique de Dagobert. Le roi porta le deuil six semaines, et la cour trois mois.
La duchesse de Berry laissait, une seule fille.
Un jour, un inconnu se présenta au couvent des Hospitalières du faubourg Saint-Marceau, et pria la supérieure de recevoir dans sa maison une petite fille d’environ deux ans, accompagnée de sa gouvernante. Le prix de la pension arrêté, cet inconnu paya d’avance les cinq premières années. Puis il retourna chercher l’enfant, qu’il amena au couvent avec sa gouvernante. Le carrosse était plein de ballots de .inge orné de dentelles et d’étoffes pour robes. 11 y avait, en outre, un petit service de vaisselle tout en argent.
Quelque temps après la mort de la duchesse de Berry, mademoiselle de Chartres, devenue abbesse de
1 Voir la note F, à la fin du vol’ime*
Chelles, fit réclamer l’enfant comme étant sa nièce ; ce fut alors seulement que l’on connut le secret de sa naissance.
Vingt ou vingt-cinq ans après, Duclos dit avoir vu cette re'igieuse dans un couvent de Pontoise. Toute sa fortune alors était réduite à une pension de trois cents francs.
Presque en même temps que cette mort, qui eut lieu le 21 juillet 1719, à minuit, deux autres morts qui, dix ans auparavant, eussent remué le monde, arrivèrent sans faire plus de sensation que si ceux qu’elles frappaient eussent été des personnes ordinaires.
La première de ces deux morts fut celle de madame deMaintenon.
Madame de Maintenon était à Saint-Cyr depuis la mort du roi. Elle y demeurait avec une espèce d’étiquette de reine douairière. Lorsque la reine d’Angleterre allait dîner chez elle, chacune avait son fauteuil. Les jeunes élèves de la maison les servaient, et tout se passait entre elles sur le pied de l’égalité.
M. du Maine seul pouvait aller la voir sans le lui faire demander. Il lui rendait de fréquents devoirs, et elle, de son côté, le recevait toujours avec une tendresse de mère. Elle fut plus sensible à la dégrada-
no
lion de son fils adoptif qu’elle ne l’avait été à la mort du roi. Et, pour mourir en quelque sorte comme ell e avait vécu, elle s’alita le lendemain du jour où elle apprit son arrestation ; et, après trois mois de fièvre et de langueur, elle mourut le samedi 15 avril 1719, à l’âge de quatre-vingt-trois ans.
Cette autre mort, si importante dans une autre époque, si ignorée à l’époque où nous sommes arrivés, fut celle du père Le Tellier, confesseur du roi, qui mourut le 2 septembre de la même année.
Pendant ce temps, la guerre d’Espagne se continuait, et, le 16 juin, nous prenions Fontarabie, le 11 août, Saint- Sébastien.
Enfin, dans le courant de ce dernier mois, le chevalier de Givry, avec cent hommes montés sur une escadre anglaise, surprenait la ville de Centena et y brûlait trois vaisseaux espagnols, tandis que le maré chai de Berwick entrait en Catalogne et s’emparait de la ville d’Urgel et de son château.
Mademoiselle de Chartres. — Causes de sa retraite. — Law. — Apogée du système. — Le duc de Bourbon. — Richelieu sort de la Bastille. — Les gentilshommes bretons. — Concentration des pouvoirs entre les mains du duc d’Orléans. — Alberoui. — La reine d’Espagne. — Laura Piscatori. — Disgrâce d’Alberoni. — Lettres du roi. — Exil. — Paix générale. — Les Bretons. M. de Montesquiou. — Pontcalec , Montlouis, Talhouet et du Couédic. — Exécution. — Chute du système de Law. — Peste de Marseille.
Quelque temps avant que la mort prit au régent une de ses filles, la religion lui enlevait l’autre.
Nous avons dit les bruits qui couraient sur mademoiselle de Chartres ; c’étaient les mêmes qui avaient couru sur madame la duchesse de Berry et sur mademoiselle de Valois. La cause de sa retraite resta un secret. La princesse palatine, dans ses Mémoires, avoue elle-même ignorer les motifs qui ont fait désirer à mademoiselle de Chartres d’être religieuse.
Richelieu n’y met pas tant de ménagements, et déclare tout net que c’est à la fois « par jalousie con-
tre mademoiselle de Yalois et pour avoir un sérail. »
Il y avait déjà près d’un an que mademoiselle de Chartres vivait au couvent, où elle avait prononcé ses vœux le 23 août 1718, quand elle fut nommée abbesse le 14 sentembre 1719.
La place d’abbesse de Chelles avait été achetée par le régent à mademoiselle de Villars, sœur du maréchal, moyennant une rente viagère de douze mille livres par an.
« C’était, dit Saint-Simon, une singulière abbesse : tantôt austère à l’excès, tantôt n’ayant de religieuse que l’habit. Musicienne, chirurgienne, théologienne, directrice, et tout cela, par sauts et par bonds, toujours dégoûtée et fatiguée de ces situations diverses. »
Tandis que madame de Berry mourait, tandis que mademoiselle de Chartres se faisait abbesse, et tro quait son nom princier contre l’humble nom de sœur Bathilde, la fortune de Law atteignait à son apogée, et Paris tout entier, se portant à la rue Quincampoix, prenait un aspect étrange causé par les métamorphoses sociales qui s’opéraient.
En effet, toutes les fortunes avaient été atteintes, ébranlées, renversées ou bâties par cet étrange vertige qui venait de s’emparer de toute la France : on arrivait de la province, on arrivait de l’Angleterre,
LA UÉGENCE
on arrivait d’Amérique même, pour jouer ce singulier jeu des actions qui faisait et défaisait les fortunes entre deux soleils.
Du 3 janvier au 1er avril seulement, Law avait, en vertu d’édits royaux, émis pour soixante-douze millions de billets.
Il était impossible que le régent refusât le contrôle des finances à un homme si populaire. Aussi était-il fort question de le lui donner; la seule cause qui retînt le régent, c’est que Law n’était pas catholique.
Par bonheur, Law était encore moins scrupuleux que le régent; il abjura entre les mains de l’abbé de Tencin.
Cette abjuration de Law valut à l’abbé de Tencin l’ambassade de Rome.
Ce n’était pas trop cher, car Law obtenait chaque jour des édits si étranges, qu’il était évident que l’orage qui s’amassait tout doucement contre lui devait retomber un jour sur sa tête en grêle et en tonnerre.
D’abord, ce fut un arrêt du conseil qui défendit de faire aucun payement en argent, au-dessus de la somme de six cents livres. Quelques mois après, par un nouvel arrêt, ces payements ne pouvaient plus se faire au-dessus de la somme de dix livres en argent, et de trois cents livres en or. Enfin un dernier arrêt inter-
vint, qui défendait à qui que ce fût , sous peine d’amende, de conserver chez soi plus de cinq cents livres en argent monnayé ; la défense s’étendait jusqu’aux communautés religieuses et séculières.
Un tiers de la somme ttouvée chez le contrevenant était, à titre de prime, accordé aux délateurs.
A l’instant même, tous les dépôts d’argent furent convertis en papier et donnèrent une nouvelle valeur aux actions de la double banque, qui, s’il faut en croire M. de Necker, dans sa réponse à l’abbé Morellet, en 1767, montèrent jusqu’à six milliards.
Quant à Law, il troquait son argent non pas contre du papier, mais contre des terres. A son début, il avait acheté du comte d’Évreux , moyennant la somme de 1,800,000 livres, le comté de Tancarville, en Normandie. 11 offrait au prince de Carignan 1,400,000 livres de l’hôtel de Soissons ; à la marquise de Beuvron, 500,000 livres de sa terre de Lillebonne ; enfin au duc de Savoie, 1,700,000 livres de son marquisat de Rosny.
Quant au régent, tout au contraire de Law, il ne profitait de ses gains à lui que pour les répandre sur tout le monde, non pas en pièces d’or, mais en pluie de papier. Il donna un million à l’Hôtel-Dieu ce Paris, un million à l’Hospice général, un million aux
Enfants-Trouvés ; quinze cent mille livres furent employées par lui à tirer de captivité des prisonniers pour dettes ; enfin le marquis de Nocé, le comte de la Mothe et le comte de Roye reçurent chacun de sa main une gratification de cinquante mille livres.
Le duc de Bourbon ne suivit point cet exOmpIe ; il gagna des sommes immenses, fit rebâtir Chantilly et acheta tous les biens qu’il trouva à sa convenance. Il avait le goût des bêtes féroces, il se fit une ménagerie plus belle que celle du roi ; il aimait le luxe des coureurs, et, d’une seule fois, il en fit venir cent cinquante d’Angleterre, lesquels lui coûtaient quinze à dix-huit cents livres la pièce. Dans une seule fête qu’il donna au régent et à la pauvre duchesse de Berry, fête qui dura cinq jours et cinq nuits, il dépensa près de deux millions.
Cependant toute l’affaire de la conspiration de Cellamare était tombée dans l’eau, ou à peu près.
Le prince, comme nous l’avons dit, avait été relâché le premier et renvoyé en Espagne.
Le régent avait fait venir Lagrange-Chancel, l’auteur des Philippines, et lui avait demandé s’il était bien vrai qu’il pensât tout ce qu’il avait dit de lui.
— Oui , monseigneur, lui avait répondu effrontément le poète.
— C’est bien heureux pour vous, reprit le régent; car, si vous eussiez écrit de pareilles infamies contre votre conscience, je vous eusse fait pendre.
Et il se contenta de l’envoyer aux îles Sainte-Marguerite, où il resta trois ou quatre moi's. Mais, au bout de ce temps, les ennemis du régent ayant répandu ïe bruit que le prince l’y avait fait empoisonner, le prince ne trouva pas de meilleur moyen de démentir cette nouvelle calomnie que d’ouvrir les portes de sa prison au prétendu mort, qui se hâta de revenir à Paris plus gonflé de haine et de fiel que jamais.
Quant au duc de Richelieu, il était tombé malade à la Bastille ; on exposa au régent que, si le prisonnier avait le malheur de mourir en prison, ce serait contre sa cruauté un concert de malédictions qui pouvait ternir sa mémoire. Le duc se laissa dcnc toucher. Il permit d’abord que Richelieu sortît, à la condition que le cardinal de Noailles et la duchesse de Richelieu, sa belle-mère, iraient le prendre à la Bastille et le garderaient à Conflans jusqu’à ce qu’il fût en état de se rendre à sa terre de Richelieu, où il resterait jusqu’à nouvel ordre.
Il sortit, en conséquence, de prison le 30 août 1719, se rendit à Conflans, dont il escaladait les murailles au bout de huit jours, et, comme il s’apprêtait à partir
pour son exil, il reçut l’autorisation de venir passer à Saint-Germain le temps que devait durer cet exil.
Trois mois après, il faisait au régent sa visite de réconciliation. Le régent, qui ne savait pas haïr, lui tendit la main et l’embrassa.
Le duc et la duchesse du Maine avaient, on se le rappelle, été conduits, l’un au château de Dourlans, l’autre à la citadelle de Dijon. Tous deux sortirent de leur prison avant la fin de l’année, désarmant le régent, le duc du Maine par une dénégation absolue, la duchesse par un aveu complet.
Tous deux retrouvèrent à Sceaux le marquis de Pompadour ; le comte de Laval, Malézieux et mademoiselle de Launay, qui, sortis de prison avant eux, les y attendaient pour reprendre ces charmantes fêtes que Chaulieu, pauvre aveugle qui ne pouvait pas les voir, appelait les nuits blanches de Sceaux.
Quant au cardinal de Polignac, il n’avait pas même été arrêté, le régent s’étant contenté de l’exiler dans son abbaye d’Anchin.
On rut donc assez étonné d’apprendre à Paris, vers Sa fin de novembre, l’arrestation de quatre gentilshommes bretons, dont l’affaire se rattachait à celle du prince de Cellamare.
Pendant cette année et l’année précédente, un grand changement s’était fait dans la politique intérieure. Pour se populariser d’abord, la régence s’était appuyée sur le parlement et la noblesse. On avait réagi contre ce pouvoir royal, qui avait paru si lourd aux mains de Louis XIV ; on avait essayé de gouverner avec les utopies de Fénelon et du duc de Bourgogne. Mais, bientôt, on s’était aperçu qu’en rendant le droit de remontrances au parlement, on avait ressuscité une opposition, et qu’en établissant des conseils de régence, on s’était créé des embarras. Aussi, peu à peu ce droit de remontrances, accordé au parlement, lui avait-il été retiré, et les conseils abolis avaient-ils été remplacés par des secrétaires d’État.
Peu à peu, les secrétaires d’État avaient été primés eux-mêmes par une volonté unique. Le gouvernement du régent avait compris que toute sa force était dans la concentration; et, le 31 décembre 1719, au lieu des soixante et dix ministres composant les différents conseils de régence, restaient seulement : Dubois, secrétaire d’État aux affaires étrangères ; Le Blanc, secrétaire d’État à la guerre ; d’Argenson, garde des sceaux, et Law, contrôleur général des finances ; tous quatre appartenaient corps et âme au régent.
Comme on l’a vu précédemment, les premiers évé-
nements de la guerre n’avaient pas été favorables à la cause de Philippe V. L’armée française franchissant la Bidassoa, Fontarabie prise par capitulation, Saint- Sébastien emportée d’assaut, trois vaisseaux brûlés dans le port de Centena, la ville et le château d’Urgel conquis par le maréchal de Berwick, la citadelle de Messine tombée aux mains des impériaux et des Anglais, avaient donné à réfléchir au roi d’Espagne, et le résultat de ses réflexions avait été que tous ces désastres étaient nés de l’ambition d’Alberoni.
Mais Alberoni n’en était pas moins resté à la tête du ministère espagnol ; Alberoni n’en avait pas moins la main à toutes les grandes affaires du monde; et la sagesse éternelle, qui fait l’histoire avant que les historiens l’écrivent, avait décidé que, monté au faîte du pouvoir par un jeu de la fortune, Alberoni en tomberait par un caprice du hasard.
A part ce grand système politique dont nous avons parlé, et qu’ Alberoni avait appliqué au mouvement européen , l’ex-sonneur de cloches avait un système particulier qu’il appliquait à sa conservation personnelle : c’était de ne laisser pénétrer à la cour d’Espagne accun Parmesan. Soit qu’il ne voulût pas avoir de témoin de la bassesse de son origine, soit qu’il
craignît qu’un compatriote n’exerçât sur la reine uûe
to
part de cette influence dont il se réservait la totalité pour lui-même.
Il ne put cependant empêcher que la jeune princesse obtînt de son mari de faire venir près d’elle sa nourrice, paysanne des environs de Parme, et qu’on nommait Laura Piscatori.
C’est que la reine d’Espagne, alors qu’elle désirait une chose , avait à sa disposition des moyens contre lesquels, malgré tout son génie, ne pouvait lutter le cardinal Alberoni.
Philippe V , jeune encore , ardent comme son aïeul, avait un besoin journalier de femmes, besoin dont ses principes religieux ne lui permettaient pas d’aller chercher la satisfaction hors de son ménage. Lorsque la jeune reine était arrivée, le tête-à-tête avait duré vingt-quatre heures, et, au sortir de ce tête-à-tête, elle avait compris que cet homme, aux puissantes passions, serait éternellement son esclave; aussi, quoique son règne fût nocturne , sa puissance étaitelle celle qui gouvernait l’Espagne.
Laura Piscatori était donc arrivée à Madrid , et la reine en avait fait son assafela, c’est-à-dire sa première femme de chambre.
A peine arrivée, Laura sut, de la reine elle-même, tout ce que le cardinal avait fait pour s’opposer à son
appel à Madrid; et, malgré le sourire aves lequel Alberoni l’accueillit , elle lui voua une haine pareille à celle dont elle était l’objet de sa part.
Dubois avait des espions dans toutes les cours de l’Europe, et particulièrement à la cour d’Espagne. 11 sut les débats domestiques qui s’étaient élevés à propos de l’introduction à la cour de Laura Piscatori, et résolut de profiter de la haine de cette femme.
Dubois avait le génie de ces sortes d’intrigues.
Il fit offrir à Laura un millieu si elle brouillait le cardinal avec la reine. Une fois cette brouille bien établie, il était tranquille.
Huit jours après cette négociation terminée, Alberoni reçut un billet de Philippe Y , qui lui enjoignait ae quitter Madrid dans les vingt-quatre heures, et l’Espagne dans les quinze jours, avec défense d’écrire au roi, à la reine, ni à qui que ce fût.
Un officier des gardes du corps fut, en outre, chargé de le conduire jusqu’à la frontière.
A Barcelone, le lieutenant du roi donna au ministre disgracié une escorte de cinquante hommes; le chemin qu’il devait parcourir était infesté de bandits, et sans doute Alberoni, après avoir fait la grande guerre pour le compte de son souverain, allait-il être forcé de faire la petite guerre pour son propre compte.
LA IlÉGENCE
En effet, à Trenta-Passos, voiture, escorte et cardinal furent attaqués par deux cents miquelets, au milieu desquels il fallut passer le pistolet au poing.
Dix lieues plus loin, on signala une autre troupe qui semblait poursuivre l’exilé; mais cette troupe portait l’uniforme des gardes de Sa Majesté Catholique, de sorte qu’au lieu de fuir ou de faire résistance, on attendit. Celle-là, en effet, venait de la part de Philippe Y.
Après le départ d’Alberoni, on s’était aperçu qu’il avait emporté des actes précieux, et , entre autres, le testament de Charles II, qui instituait Philippe V héritier de la monarchie espagnole. Quel était le but du ministre disgracié? Sans doute de remettre cette pièce à l’empereur, qui, cette pièce une fois anéantie, réclamait de nouveau le trône au nom de Charles V.
Le chef des gardes força Alberoni de descendre de voiture; on ouvrit ses malles, on le fouilla lui-même ; tous scs papiers furent pris et remportés à Madrid.
Dubois avait été averti, même avant le régent, de la disgrâce d’Alberoni ; il connaissait la route que suivait ce dernier pour se rendre en Italie, il savait qu’il devait traverser le midi de la France; il envoya M. de
LA ÜÉGENCE
Marcieu, qui avait connu le cardinal à Parme, pour le recevoir à la frontière.
Le prétexte était de lui faire honneur, le but était de profiter de la colère du ministre disgracié, pour apprendre de lui quelques secrets sur Philippe V, ou sur la reine, secrets dont Dubois comptait bien faire son profit.
Alberoni, en apercevant M. de Marcieu, comprit à l’instant même la mission dont celui-ci était chargé.
— Vous venez pour connaître le secret de la monarchie espagnole? demanda-t-il. Je vais vous le dire: Philippe V est un homme qui n’a besoin que de deux choses: une femme et un prie-Dieu.
Le résultat de la disgrâce d’ Alberoni fut celui qu’on avait prévu : Dubois obtint la paix générale.
Le roi Philippe Y accéda au traité de la quadruple alliance, qui fut signé à la Haye, le 17 février, par le marquis de Beretti-Landi, son ministre
Un autre événement, d’une importance non moins grande, attira, dès que le cardinal fut embarqué à Antibes, les yeux de l’Europe vers l’autre extrémité de la France.
Nous avons dit que les états de Bretagne, au lieu d'accorder le don gratuit par acclamation, comme
c’était d’usage, avaient répondu qu’ils ne pouvaient
avoir égard à la demande qu’après avoir vu et examiné les comptes.
A l’instant même où cette réponse avait été connue du maréchal de Montesquiou, gouverneur de la province, il avait occupé Rennes, Vannes, Redon et Nantes, défendant, en outre, aux gentilshommes bretons de se réunir sans la permission du roi.
Or, comme on le sait, les gentilshommes bretons formaient une race à part, rude, primitive, sauvage, qui, tandis que le reste de la noblesse de France était venu s’étioler au soleil de Versailles, était demeurée ferme, vigoureuse et le front levé à l’ombre de ses monuments druidiques et de ses vieilles forêts.
Cette atteinte portée aux privilèges de la noblesse bretonne lui fut donc insupportable.
Vieux amis de l’Espagne, sous la Ligue, à cette époque où la monarchie catholique était l’adversaire de la France, les Bretons adoptèrent le parti de Philippe V contre le régent, et envoyèrent une députation à Madrid.
M. Mélac-Hervieux, chef de l’ambassade, était chargé de porter la parole à Philippe V, au nom de la noblesse bretonne.
Philippe V répondit par cette lettre, datée de Saint- Estevan, le 22 juin 1819.
« M. de Mélac-Hervieux m’a apporté des propositions de la part de la noblesse de Bretagne, concernant les intérêts des deux couronnes. Je m’en remets sur ce que ledit sieur reportera de ma part à ces gentilshommes; mais je leur assure ici, de moi-même, que je leur sais très-bon grédu parti qu’ils prennent, et que je les soutiendrai de mon mieux, ravi de pouvoir leur marquer l’estime que je fais de sujets aussi fidèlés du roi mon neveu, dont je ne veux que le bien et la gloire. »
a Moi le Roi. »
Le parti glorieux que prenait la noblesse bretonne et dont elle avait fait donner avis à Philippe Y, c’était la séparation de la Bretagne de la France.
Le plan était simple : les états se constituaient et prenaient un arrêté disant que , les privilèges de la province étant violés, la province se déclarait indépendante.
Deux femmes avaient donné l’élan à ce grand projet, vieux rêve du Morbihan et du Finistère, c’étaient les châtelaines de Kanken et de Bonnamour.
Une femme trahit son pays, ce fut la dame d'Égoulas...
Le Blanc était tenu au courant, par elle, de tout ce
qui se faisait en Bretagne. Le Blanc, nous l’avons dit, c’était Dubois.
M. de Montesquiou reçut l’ordre de sévir.
C’était bien l’homme qu’il fallait pour réprimer une rébellion, fût-ce en Bretagne, ce pays des rébellions éternelles et des répressions impossibles.
Pierre d’Artagnan de Montesquiou, maréchal de France, était le descendant de ces vieux Montesquiou, héritiers de Clovis, comme le dit dans une de ses chartes, le sire de Montesquiou, qui devint duc d’Athènes. Sous les drapeaux depuis plus d’un demi-siècle, il s’y était fait un cœur de bronze et un bras de fer.
A la première nouvelle de la révolte, il avait fait demander des troupes, et, comme si à cet homme, dont les aïeux remontaient au berceau de la monarchie, on eût voulu donner des soldats qui eussent aussi des ancêtres, on lui avait envoyé les descendants et les restes de ces fameux dragons qui avaient éteint dans le sang la rébellion des Cévennes, cette Bretagne méridionale de la France.
La lutte dura trois mois, et, au bout de trois mois, la Bretagne était soumise, et trois ou quatre cents paysans et une douzaine de gentilshommes bretons étaient prisonniers.
Parmi les prisonniers, on choisit quatre têtes pour l'échafaud, celles de Pontcalec, de Montlouis, de Talhouet et de du Couëdic.
Les tribunaux ordinaires eussent fait longueur. Il fallait à une pareille révolte une répression prompte et sévère.
La chambre royale de Nantes fut installée et prononça l’arrêt.
Le 26 mars, à dix heures du soir, par une nuit de tempête, l’échafaud, un échafaud tendu de noir, tel qu’il convient à des gentilshommes, fut dressé sur la place publique de Nantes. Le peuple, atterré, ne pouvait pas plus croire à la chute de ces quatre têtes qu’il n’eût cru au renversement de ces vieilles pierres druidiques près desquelles il passe toujours avec un étonnement mêlé de respect.
A dix heures et demie, la place s’illumina ; cinquante soldats portant des torches de poix résine, formèrent un cercle autour de l’échafaud.
Presq îe en même temps, les quatre condamnés parurent; c’étaient quatre beaux jeunes gens, ayant cent quarante ans à eux quatre.
Ils étaient calmes, fermes et doux à la fois.
Cependant, quand on coupa leurs beaux cheveux, cet antique signe de la liberté franque qui, de nos
jours, s’est encore conservé intact en Bretagne, ils frémirent.
Montlouis, le plus jeune de tous, versa une larme; il faisait tout bas au bourreau la prière de porter à sa mère cette crinière fauve comme celle d’un lion.
A minuit, tous quatre avaient reçu en souriant le baiser de la mort.
Beaucoup des conjurés restèrent en prison ; les autres gagnèrent l’Espagne, et ceux-là, c’étaient les plus malheureux. Ceux auxquels on avait tranché la tête, dormaient dans la tombe paternelle; ceux qu’on avait faits captifs voyaient, à travers les barreaux de la prison, le ciel de la patrie; — mais les exilés !...
* On les voit, écrit en 1724 le maréchal de Tessé, errer dans les rues de Madrid, avec une figure à faire croire qu’ils ne feront pas révolter la Bretagne. »
Encore aujourd’hui, au fond de cette même Bretagne à Saint-Malo, ’cet antre de pirates si fatal à l’Angleterre, à Lorient, à Villeneuve, à Brest, où finit la terre, finis terræ , légués par le père aux enfants , on voit , dans les plus pauvres chaumières, les portraits de du Couëdic, de Talhouet, de Pontcalec et de Montlouis, et, lorsque vous demandez à vos hôtes, les maîtres de ces chaumières, quels sont ces hommes dont ils conservent si religieusement l’image , dans leur igno-
rance pleine de foi , les uns vous répondent : « Ce sont des saints; » les autres : « Ce sont des martyrs. »
Cependant , le moment tant prédit de la chute du système était arrivé. Les actions du Mississipi, du Sud et du Sénégal, créées à cinq cents livres, étaient montées jusqu’à quatorze et quinze mille livres; chacun comprenait qu’une nouvelle progression était impossible, que le maintien des actions à ce taux était improbable, et que le discrédit était prochain.
On a vu l’édit prononcé dans le courant de l’année 1719, qui ordonnait à tout propriétaire d’une somme en numéraire dépassant cinq cents livres, de porter cette somme à la banque pour la troquer contre du papier.
L’édit avait bien été rendu, mais l’édit avait été mal exécuté. On comptait sur une rentrée d’un milliard : les versements ne montèrent pas à vingt millions. Dès lors, non-seulement l’argent ne se trouva plus en balance avec l’émission des billets, mais l’émission dépassait des deux tiers les espèces d’or et d’argent qui se trouvaient dans le royaume.
Enfin, le 21 mai, jour mortel, un édit parut qui ordonnait la réduction des billets de banque et des actions de la Compagnie. Cette réduction devait avoir lieu graduellement, mois par mois, jusqu'au 1er janvier 1721, époque à laquelle les billets se trouveraient
réduits à la moitié de la valeur qu’ils avaient le jour où l’édit avait été rendu.
A partir de ce moment, le système fut ruiné. On eut beau, le 22, révoquer par un autre édit l’édit du 21, les actions étaient avilées, et leur baisse fut plus rapide encore que ne l’avait été leur élévation.
On comprend la consternation que ces deux édits répandirent dans Paris. Le premier discréditait les actions, le second maintenait dans le commerce un papier discrédité. Ce fut un coup porté à toutes les fortunes; à part quelques hommes sages qui avaient enfoui leur or dans leurs caves, le papier monnaie avait pénétré partout. La valeur fictive de ce papier avait monté par la hausse des actions jusqu’à six milliards; mais le chiffre réel de l’émission avait monté à deux milliards six cents millions, somme énorme! Ce fut par toute la France une de ces secousses comme on en éprouve dans les tremblements de terre. La stupéfaction dont chacun avait été frappé, se convertit en rage. Partout on afficha des placards séditieux. Paris fut près de se soulever.
Le duc d’Orléans, avec ce courage téméraire dont il avait donné tant de preuves dans la vie publique, dans la vie privée et sur les champs de bataille, le duc, disons-nous, riait fort de tous ces mouvements po-
pulaires qui épouvantaient Law au dernier point.
Aussi Law, qui s’était réfugié au Palais-Royal, se hâta-t-il de donner sa démission de contrôleur général des finances. Il voulait fuir à l’instant même et, quittant la France, disparaître de l’horizon financier et politique.
Le régent, que ses terreurs amusaient fort, lui donna des gardes qui, tout en ayant mission de le protéger contre le peuple, avaient en même temps l’ordre de s’opposer à sa fuite.
Enfin, le 10 décembre, après avoir continué à prendre part à toutes les opérations financières qui s’exécutèrent entre le mois de mai et la fin de l’année, Law quitta le théâtre de ses exploits et se réfugia dans une de ses terres située à trois ou quatre lieues de Paris.
Mais, ne se croyant plus en sûreté bientôt dans cette espèce d’exil, après avoir quitté Paris, il voulut quitter la France ; par malheur, à Valenciennes, une dernière terreur l'attendait. Le gouverneur de la province, le fils du garde des sceaux, le marquis d’Argenson, le fit arrêter, le retint deux fois vingt-quatre heures, et ne le relâcha que sur un ordre formel du régent.
De Valenciennes , Law se rendit à Bruxelles ; puis, de là, à Venise, où ïl mourut. Il avait laissé
à Paris des dettes énormes que sa femme paya *.
Pendant la première période de l’année, quelques événements que nous avons passés sou? silence, pour nous occuper de la chute du système et de son auteur, s’étaient accomplis.
A peine la paix conclue entre la France et l’Espa- gne, à la suite de la disgrâce d’Alberoni, M. de Maulevrier, nommé ambassadeur par le roi Louis XV, était parti pour se rendre à Madrid, portant le cordon bleu au dernier infant d’Espagne, et chargé de négocier le double mariage du roi avec l’infante, et celui de mademoiselle de Montpensier, fille du régent, avec le prince des Asturies.
Le 18 février, le roi était entré au conseil de régence; la première séance l’ennuya fort. Au retour, il déclara à son précepteur, M. de Fleury, qu’il n’y voulait plus retourner.
— Prenez garde, sire, répondit le précepteur au roi, si vous ne voulez pas apprendre les affaires publiques, vous resterez ignorant, et, si vous avez jamais un dauphin plus instruit que vous, il pourra bien prendre votre place et se contenter de vous faire une pension.
J. Voir la note G, à la fin du yolume.
LA RÉGENCK
— La pension sera-t-elle bien forte? demanda le roi.
Enfin, par une belle journée de mai, la vigie de Notre-Dame-de-Ia -Garde avait signalé un navire. Ce navire, capitaine Château, portait le nom de Grand-
Saint- Antoine.
Il était parti de Sidon avec patente nette le 31 janvier. Il avait grand besoin de se ravitailler; car, à Ca~ gliari, ayant voulu faire de l’eau et prendre quelques provisions, il avait été reçu à coups de canon par le gouverneur de l’île, lequel avait vu, dans un rêve, la peste s’abattre sur la Sardaigne, et décimer la population. Deux hommes étaient morts pendant la traversée. Un troisième mourut le jour même de l’arrivée. Le bâtiment entra en quarantaine à Pomègue. Le surlendemain de l’entrée en quarantaine, le chirurgien qui avait soigné les malades tomba malade lui-même et mourut à son tour.
Le bruit de cette singulière mortalité commençait à se répandre dans la ville, et à y inspirer une vague terreur, lorsqu’un des chirurgiens de la ville vint déclarer qu’il traitait à la place du Linche un marin qui avait tous les symptômes de la peste o-rientale. Le soir, le marin était mort. La peste était à Marseille.
Le 16 août, jour de la fête de Saint-Roch, sept cents personnes mouraient de la contagion, et deux méde-
cins, par ordre du régent, partaient pour aller étudier le fléau, qui, ayant déjà mis un pied à Aix, pouvait bien, un jour où l’autre, venir jusqu’à Paris.
Ces deux parlementaires envoyés à la mort étaient les docteurs Lemoine et Bailly.
Il suffit de prononcer un nom pour faire l’éloge de ce nom, M. de Belzunce. Mais il est d’autres noms aussi que les habitants de Marseille conservent dans leur cœur, et qu’ils répètent encore à la fête séculaire qui consacre la disparition de la peste. C’est celui du chevalier Rose, qui, au milieu des cadavres, un jour où quatre mille personnes tombèrent comme frappées de la foudre, calme, son bâton de commandement à la main, faisait enlever les morts par les galériens d’Alger et de Tunis aux visages bronzés et aux cheveux ras, partageant les dangers de ces hommes qu’on ne regardait pas comme des hommes.
Ce sont ceux des échevins Moustier, Dieudé, Audemar, Pichatté de Croissante, Estellé, et du bailli de Langeron.
Nous allions dire, ce sont ceux des capucins qui se sacrèrent pour porter du secours aux malades, et pour enterrer les morts; mais les capucins n’ont pas de nom, et l’on dit seulement à Marseille :
— Au commencement de la peste, il y avait à Mar-
seille deux cent soixante et dix moines de l’ordre de saint François; à la fin de la peste, il en restait trois.
Quelque chose de pareil arriva après la bataille d’Eylau. L’empereur donna, au colonel d’un régiment qui avait fait des merveilles, douze croix de la Légion d’honneur à distribuer à sa volonté.
Le colonel les prit d’un air embarrassé.
— Eh bien, demanda Napoléon, qu’avez-vous?
— Sire, répondit le colonel, j’ai que Votre Majesté me donne douze croix, et qu’il ne me reste que six hommes.
Voyage de mademoiselle de Valois. — Douleur de la princesse. — Défense relative à la bulle Unigenitus. — Ce que c’était que cette bulle. — Dubois archevêque. — Mission de M. de Breteuil. — Sacre de Dubois.
Juste au moment où cette peste allait éclater, mademoiselle de Valois, cette belle Charlotte-Aglaé qui avait eu le privilège d’enlever M. de Richelieu à mademoiselle de Charolais, et son père à madame de Berry, traversait Marseille pour se rendre dans les États de son époux, M. le duc de Modène.
Ce n’avait point été chose facile que de décider la jeune princesse à ce mariage. Comme nous l’avons dit, elle adorait le duc de Richelieu.
Mais c’était une raison pour que le régent désirât pour elle un établissement qui l’éloignât de la France.
Il avait d’abord été question de la marier avec le prince de Piémont; mais Madame, grand’mèrede mademoiselle de Valois, ne voulant pas qu’on pût lui reprocher d’avoir trompé une amie, avait écrit à la reine de Sicile, avec laquelle elle était en grande correspondance : « Je vous aime trop pour vous faire un si méchant cadeau. »
Le premier mariage échoua donc, à la grande joie de mademoiselle de Valois, à la grande douleur de sa mère, qui avait rêvé cette union, et a la grande satisfaction de Dubois et du régent, qui, sachant que le royaume de Sicile devait être enlevé à la Sardaigne, avaient plutôt laissé faire qu’ils ne faisaient cette alliance.
Ce fut alors qu’on lia des négociations avec la cour de Modène. Le 28 novembre 1719, le courrier arriva, annonçant que, sur la simple vue du portrait de la princesse, le duc de Modène était devenu amoureux d’elle. C’était un beau triomphe.
Avant de partir, mademoiselle de Valois voulut aller voir sa sœur à Chelles.
Madame la princesse palatine fit tout ce qu’elle put pour s’opposer à cette visite, disant à la princesse que la rougeole était à l’abbaye et qu’elle risquait sa vie en y allant.
— Tant mieux ! répondit mademoiselle de Valois, c’est ce que je cherche.
En effet, mademoiselle de Valois gagna la rougeole et fut très-malade; mais, si malade qu’elle fût, elle bénissait sa maladie qui retardait son mariage.
Enfin, le jour fixé pour le départ arriva. II fallut obéir.
Le duc de Modène devait se rendre à Gênes incognito.
C’est dans cette ville que la première entrevue entre les fiancés devait avoir lieu.
Mademoiselle de Valois s’arrêtait où elle pouvait. De Lyon, elle envoya une harangue grotesque que lui avait adressée un curé, et qui réjouit fort toute la cour. Elle demandait en même temps la permission de voir la Provence, Toulon, la Sainte-Baume. Elle voulait tout voir, pauvre princesse, excepté son mari.
Enfin, elle mit tant de lenteur dans son voyage, que le liancé se plaignit d’attendre et de ne rien voir venir.
Le régent se fâcha et ordonna à sa fille de s’embarquer sans nouveau retard.
L’embarquement eut lieu à Antibes.
Cependant, après l’entrevue, des lettres de la princesse arrivèrent, annonçant qu elle avait trouvé le prince de Modène mieux qu’elle ne s’y attendait, et qu’elle espérait s’habituer à lui.
Il y avait, en effet, une grande différence entre ce que quittait mademoiselle de Valois et ce qu’elle allait chercher, comme l’attestent les vers suivants qui coururent au moment de son départ :
J’épouse un des plus petits princes.
Maître de très-petits États,
Quatre desquels ne vaudraient pas Une de nos moindres provinces.
Nul jeu; finance très-petite.
Quelle différence, grand Dieu!
Entre ce pauvre et triste lieu ,
Et le riche lieu que je quitte!
Tandis que mademoiselle de Valois tâchait de s’habituer à son mari, le roi signait une déclaration qui faisait grand bruit.
C’était la défense de rien dire, soutenir ou débiter contre la bulle Unigenitus.
Nous avons déjà ailleurs parlé de cette bulle Unigenitus. Disons en peu de mots ce que c’était. L’ex-
plication n’en sera pas amusante; aussi l’avons-nous retardée autant que nous avons pu. Maintenant, nous ne pouvons plus reculer et il nous faut en finir avec elle.
La bulle Unigenitus datait du règne de Louis XIV ; c’était l’œuvre du pape Clément XI, qui lui avait donné naissance en 1706.
Elle prononçait la suprématie du pape sur les évêques; suprématie fondée sur ce que le pape dérivait de Jésus-Christ, et que les autres prélats relevaient du souverain pontife.
Cette bulle avait été rendue en opposition, surtout, contre un livre publié, un an ou deux auparavant, par le père Quesnel, chef du parti janséniste, lequel livre, intitulé Réflexions morales sur le Nouveau Testament , faisait, au contraire, descendre directement les évêques de Jésus-Christ.
M. deNoailles et huit évêques jansénistes et amis du père Quesnel, attaquèrent la bulle , déclarant que, d’après le texte clair et formel de l’Évangile, ils tenaient leur autorité, non du souverain pontife, mais de Jésus-Christ.
C’était l’époque à laquelle on ne savait comment amuser Louis XIV; on l’amusa avec cette querelle.
Bientôt toute la France fut divisée en jansénistes et
en molinistes. Le mot de jésuite s’était fondu dans ce dernier mot.
Au moment où le roi allait expirer, les persécutions qu’il avait fait subir aux jansénistes lui revinrent à l’esprit. Il refusa au cardinal de Bissy de donner une dernière déclaration contre le jan énisme.
— J’ai fait, dit-il, tout ce que j’ai pu pour mettre la paix entre vous; je n’ai pu en venir à bout. Je prie Dieu qu’il vous la donne.
Quelque temps avant sa mort, Louis XIY avait renvoyé l’affaire au pape, en lui demandant une constition qui condamnât sévèrement les propositions du père Quesnel, soutenues par M. de Noailles.
Le roi assurait le pape de l’entière obéissance du clergé français à ses décisions. Le pape lança la constitution demandée; mais, loin de trouver dans le clergé français cette obéissance aveugle promise par Louis XIY, Clément XI y trouva une formidable opposition; opposition qui venait, malheureusement pour le pape et pour le roi, des hommes les plus distingués par leurs vertus et leur science.
Le roi mourut, comme nous l’avons dit, sans que cette grande affaire fût terminée, de sorte que, sous la Régence, elle reprit avec plus d’activité que jamais.
Le parti de madame du Maine, le duc de Villeroy,
Besons, Bissy, Dubois lui-même, qui visait au cardinalat, se déclarèrent pour le pape.
La Sorbonne et quatre évêques, voyant les libertés de l’Église gallicane menacées, demandèrent un concile général.
Ce fut dans ce moment que le régent défendit de rien dire, écrire ou publier contre la bulle Unigenitus.
Tout à coup, au milieu de ces scandales religieux, un scandale bien plus grand éclata.
Dubois visait au cardinalat, M. de Tencin n’avait été envoyé à Rome que pour aplanir les voies. Dès l’année 1718, le Prétendant, exilé à Rome, où il mourait de faim, avait fait offrir à Dubois le chapeau de cardinal s’il lui faisait payer la pension que le régent lui avait ordonnancée. Mais Dubois avait compris qu’accepter le chapeau de Jacques III, c’était se discréditer auprès du roi George; il avait donc refusé, tout en gardant la lettre pour s’en servir au besoin.
Sur ces entrefaites, l’archevêché de Cambrai vint à
vaquer par la mort de M. le cardinal de la Trémouille. Cet archevêché rapportait cent cinquante mille livres, et c’était, en outre, un grand degré pour la pourpre.
Dubois jugea que c’était le moment d’utiliser la lettre qu’il avait reçue du Prétendant, il l’envoya *
Néricault-Destouches, chargé des affaires de France à Londres, en lui ordonnant de montrer cette lettre au roi George et de le prier de le recommander, lui Dubois, auteur de la quadruple alliance, au régent pour le susdit archevêché. Destouches se présenta à l’audience, remit au roi George la lettre du Prétendant et exposa à Sa Majesté la demande de Dubois.
Le roi George se mit à rire.
— Sire, dit Destouches, je sens, comme Votre Majesté, tout ce qu’ily a de singulier dans cette demande; mais il est du plus grand intérêt pour moi qu’elle réussisse, attendu que, si elle réussit, ma fortune est faite, tandis qu’au contraire, si elle échoue, je suis perdu.
— Mais, répondit le roi George, comment veux-tu qu’un prince protestant se mêle de faire un archevêque en France ; le régent rira de la recommandation et la mettra de côté.
— Pardonnez-moi, sire, dit Destouehes ; le régent rira, c’est vrai, mais il accordera : premièrement, par respect pour Votre Majesté; secondement, parce qu’il trouvera la chose plaisante.
— Cela te fera-t-il plaisir? demanda le roi.
— Oui, sire.
— Donne donc
Et il signa la demande qu’à tout hasard Destouches avait préparée, et qui, le jour même, fut adressée au régent, en même temps que Dubois recevait avis de l’envoi.
Le lendemain du jour où le régent avait dû recevoir la recommandation du roi George, Dubois se présenta souriant au lever du duc d’Orléans.
— Qu’as-tu donc, et qui te donne cette joyeuse humeur? demanda le prince.
— Ma foi, monseigneur, un drôle de rêve que j’ai fait.
— Et qu’as-tu rêvé?
— J’ai rêvé que vous m’aviez donné l’archevêché de Cambrai qui est vacant.
— Pardieu ! l’abbé, dit le régent en lui tournant le dos, il faut avouer que tu fais des rêves bien ridicules.
— Tiens ! et pourquoi donc ne me feriez-vous pas archevêque comme un autre?
— Alors, c’est sérieusement que tu me fais cette demande?
— Très-sérieusement, monseigneur.
— Eh bien, l’abbé, voici ma réponse : ce n’est pas cette nuit que tu as rêvé, c’est maintenant que tu rêves.
Et il tourna une seconde fois le dos à l’abbé.
L’abbé s’était trop pressé d’un jour; la dépêche ud
roi George adressée au régent avait été retardée, et n’arriva que le soir.
Le lendemain, Dubois se présenta comme la veille.
— Eh bien, monseigneur, que concluons-nous à l’égard de cet archevêché que je vous ai demandé hier?
— Écoute, dit le régent, tu m’as bien étonné en me le demandant ; eh bien, moi, je vais t’étonner davantage encore, je te l’accorde.
Dubois prit la main du régent et la lui baisa.
Cependant, une chose préoccupait Dubois au moment de recevoir les ordres. Dubois était marié. Demander le divorce à Clément XI, à qui l’on comptait demander plus tard un chapeau de cardinal, c’était compliquer la situation; Dubois pensa qu’il serait plus court et plus facile de faire disparaître les preuves de ce mariage.
Dubois confia son embarras à M. de Breteuil, intendant de Limoges. M. de Breteuil, enchanté de rendre service à un homme qui tenait sa fortune entre ses mains, reçut de Dubois tous les renseignements dont il avait besoin, sur le nom de sa femme, sur le nom du village où le mariage avait été contracté; enfin, sur l’année et le jour du susdit mariage.
Bien ferré sur tous les points, M. de Breteuil se mit
en tournée, et prit si bien ses mesures , qu’il arriva à une heure fort avancée de la nuit dans le village où le mariage avait été célébré, et descendit chez le curé, successeur de celui qui avait marié Dubois.
Le curé, auquel M. de Breteuil demanda amicalement l’hospitalité, fut enchanté de recevoir chez lui l’intendant de la province, et mit tout sens dessus dessous au presbytère. Il s’ensuivit un souper que M. de Breteuil trouva excellent ; à son avis surtout, les vins de son hôte étaient exquis. Il en résulta que les libations se succédèrent assez rapidement, de la part du curé du moins, pour qu’au dessert celui-ci n’eût plus la vue parfaitement nette. En ce moment, M. de Breteuil, revenant aux affaires du bon curé, dit qu’il ne doutait point que ses registres ne fussent en ordre, mais que, cependant, pour la forme, il ne serait point fâché de les voir. Le curé, sûr de son exactitude à tenir ses livres au courant, se leva et posa ses registres près de M. de Breteuil, qui remit la visite après la première bouteille bue; on déboucha donc la bouteille, mais, au moment où elle finissait, les yeux du curé, qui étaient déjà troubles, se fermèrent tout à fait.
Ce que voyant M. de Breteuil, il chercha dans le registre l’année du mariage, trouva l’année, puis
l’acte qu’il détacha et mit dans sa poche; puis, comme on était dans les beaux jours de l’été, et que le jour commençait à poindre, M. de Breteuil réveilla la servante, lui donna quelques louis, la chargea de remercier en son nom le curé, et partit.
Le tour était fait quant à l’acte de mariage.
Restait le contrat.
Ce fut encore M. de Breteuil qui fut chargé de cette négociation difficile.
Le tabellion qui avait passé l’acte était mort depuis vingt ans ; on fit venir son successeur, on lui laissa l’option entre une somme de cinquante mille livres ou une prison perpétuelle.
Le notaire n’hésita pas, il remit la minute à M. de Breteuil, qui la joignit à l’acte de l’état civil. Les deux pièces furent aussitôt expédiées à Dubois, qui les anéantit.
Enfin, pour ne laisser aucune inquiétude au nouvel archevêque, M. de Breteuil envoya chercher madame Dubois, et, dans les termes qu’il avait employés vis-àvis du notaire, il lui laissa l’option toujours d’une somme de cinquante mille livres ou d’une prison perpétuelle. Elle prit les cinquante mille livres, et promit de garder, pour l’avenir, le même secret qu’elle avait gardé dans le passé.
Tout était donc arrangé pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles, comme devait dire plus tard Voltaire.
L’abbé se préoccupa de recevoir les ordres.
On s’adressa au cardinal de Noailles. Mais, sans hauteur, sans affectation, sans scandale, le cardinal refusa purement et simplement, sans que ni promesses ni menaces pussent le déterminer à revenir sur ce refus.
On s’adressa alors à M. de Besons, frère du maréchal, qui, de l’archevêché de Bordeaux, avait été transféré à celui de Rouen ; ceiui-ci y mit plus de complaisance que M. le cardinal de Noailles, et donna les permissions nécessaires pour que Dubois reçût les ordres dans le grand vicariat de Pontoise, qui appartient au diocèse de Rouen.
Dubois, sous prétexte des affaires importantes dont il était chargé, s’était fait donner un bref pour recevoir à la fois tous les ordres. Il alla donc un matin dans une église paroissiale du grand vicariat de Pontoise, où M. l’évêque de Nantes, ainsi qu’il s’y était engagé, lui conféra, dans la même messe basse, le sous-diaconat, le diaconat et la prêtrise. A cette occasion, le régent lui fit cadeau d’un anneau pastoral qui valait plus de cent mille livres.
Puis il le nomma plénipotentiaire au congrès de Cambrai avec MM. de Morville et de Saint-Contest.
État des finances après la chute du système. — Chambre de justice. — Vente des biens de Law. — Disgrâce et mort de d’Argenson. — Conti nommé pape. — Dubois nommé cardinal. — Maladie du roi. — Helvétius. — Joie du peuple. — Premières tentatives d'inoculation. — Promesse de mariage entre le roi et l’infante d’Espagne, et entre mademoiselle de Montpensier et le prince des Asturies. — M. de Saint-Simon ambassadeur en Espagne. — Cartouche. — Sa mort.
Le système renversé et Law en fuite, il fallait songer à remettre les choses dans l’état où elles étaient auparavant.
La première chose qui fut faite, fut d’ériger une chambre de justice, chargée d’un travail à peu près pareil à celui qui avait déjà été fait sur les traitants, au commencement de la Régence.
L’investigation devait porter sur cinq ou six cents millions d’actions qui, disait-on, avaient été émises sans autorisation royale.
En attendant que cette chambre fonctionnât, une première satisfaction fut donnée au peuple.
Les meubles de Law furent vendus à la criée publique, et ses terres confisquées : il en avait quatorze de titrées.
Le 26 janvier 1721, parut un arrêt qui ordonnait un visa général de tous les effets de banque émis depuis un an. Les propriétaires de ces effets étaient obligés de déclarer de qui ils les tenaient et à quel prix ils les avaient achetés.
Il se fit alors d’effrayantes découvertes. La fortune de M. Le Blanc montait à dix-sept millions; celle de M. de la Faye à dix-huit; celle de M. de Farges à vingt; celle de M. de Yerrue à vingt-huit; enfin, celle de M. de Chaumont à cent vingt-sept !
Les hommes d’État considérables poursuivis à cette occasion furent le secrétaire Le Blanc, le comte et le chevalier de Belle-Isle, fils et petit-fils de Fouquet, et un sieur Moreau de Séchelles.
En outre, d’Argenson y avait perdu sa place de chancelier, rendue à d’Aguesseau, homme essentielle ment populaire.
Il est vrai que sa disgrâce fut accompagnée de toute sorte de distinctions : on lui conserva le titre de garde des sceaux, il eut la liberté de venir aux conseils
quand il voudrait, il resta l’ami et le conseiller du duc d’Orléans.
Mais, quelque soin que l’on prît d’adoucir la disgrâce de l’ex-chancelier, ce n’était pas moins une disgrâce; d’Argenson en fut profondément affecté, si profondément, qu’il en tomba malade, traîna pendant un an, et mourut enfin le 8 avril 1721.
La mort du pape Clément XI, auteur de la bulle Unigenitus , avait précédé de quelques jours celle de M. d’Argenson.
Le 18 mai suivant, le cardinal Conti fut élu comme son successeur, et prit le nom d’innocent XIII.
La mort de Clément XI arrêta court les poursuites faites contre Alberoni, auquel, sur les demandes du roi et de la reine d’Espagne, on voulait ôter le chapeau. Un tribunal de cardinaux avait été établi pour juger cette affaire ; mais le tribunal, par esprit de corps, avait résolu de traîner l’affaire en longueur, espérant que Clément XI, qui avait vingt ans de pontificat, mourrait avant que le jugement fût rendu. Il arriva selon les prévisions du tribunal, et nonseulement Alberoni se trouva débarrassé d’un procès dont trois ennemis terribles : le roi, la reine d’Lspagne et le pape, poursuivaient le résultat, mais encore il fut invité, par ceux qui avaient été ses juges, à siéger au
conclave, attendu qu’il était toujours cardinal, et que son absence pouvait amener une protestation, et même pouvait invalider la nomination du nouveau pape.
Ce nouveau pape, la France désirait que ce fût le cardinal Conti.
Dubois ne comptait pas s’arrêter à l’archevêché de Cambrai : il lui fallait le chapeau de cardinal, et, encore, au delà du chapeau de cardinal, entrevoyait-il la tiare.
Deux affidés à lui négociaient le chapeau à Rome ; l’un des deux était le jésuite Laffitteau, évêque de Sisteron; l’autre était l’abbé de Tencin.
Mais, quelques instances qu’ils déployassent, on trouvait dans Clément XI une sourde opposition qui faisait croire que la négociation serait plus difficile qu’on ne l’avait jugé d’abord. En conséquence, Dubois proposa au cardinal de Rohan d’aller presser sa promotion à Rome , lui promettant en échange le premier ministère vacant à son retour. Le cardinal de Rohan se disposait à partir quand on apprit la mort de Clément XI. La mission du cardinal de Rohan fut maintenue; seulement, elle doubla d’importance : le cardinal partit dans le but de faire nommer Conti pape et Dubois cardinal.
Le cardinal de Rohan avait un crédit illimité.
Chaque cardinal a le droit de prendre un conclaviste ; le cardinal prit Tencin, qui, avant de s’enfermer avec lui, passa un traité avec le cardinal Conti.
Le cardinal serait élu pape, grâce à l’influence de la France, et le pape ferait Dubois cardinal.
Ce traité fait, les lettres échangées, Tencin et le cardinal de Rohan furent enfermés dans le palais de l’élection.
Laffitteau resta dehors pour recevoir les lettres de Dubois.
On sait la rigueur de la captivité pour les membres du conclave ; mais cette rigueur s'adoucit devant les millions apportés par le cardinal de Rohan. Le 5 mai, le jésuite Laffitteau écrivit à Dubois que , malgré la prétendue impénétrabilité du conclave, il y entrait toutes les nuits au moyen d’une fausse clef et pénétrait jusqu’au cardinal de Rohan et jusqu’à Tencin, quoiqu’il fallût, pour parvenir jusqu’à eux, traverser cinq corps de garde.
Le 8 mai, Conti fut élu pape, et s’imposa le nom d’innocent XIII.
Le procès d’Alberoni était terminé par cette élection. Innocent XIII n’avait pas , pour poursuivre Alberoni, les mêmes motifs que Clément XL Alberoni, au lieu d’être dépouillé de la pourpre et de subir
l’exil, ce qui lui fût probablement arrivé si Clément XI eût vécu, Alberoni loua dans Rome un magnifique palais, s’y installa avec une dépense et une hauteur que soutenaient les millions qu’il avait mis de côté pendant le temps de sa grandeur en Espagne. Là, il vit mourir, l’un après l’autre, le cardinal del Gindice et la princesse des Ursins, ses ennemis, habitant Rome comme lui. Nommé légat de Ferrare, Alberoni mourut honoré de ce titre à l’àge de quatre-vingtdix ou de quatre-vingt-douze ans.
Revenons au cardinal de Conti, c’est-à-dire au nouveau pape.
Il avait soixante-six ans, et quatorze ans de cardinalat. Il avait été nonce en Suisse, en Espagne et en Portugal; enfin il était issu d’une des quatre premières maisons de Rome, et marchait de pair avec les Ursins, les Colonna et les Savelli. C’était un homme doux, bon, timide, qui aimait fort la maison dont il était sorti, et chez lequel le rang avait bien fait de suppléer au mérite.
Le doute où il avait été de ce mérite, insuffisant pour le porter au pontificat, lui avait fait passer avec Tencin le marché que nous avons dit, et qui, maintenant, lui était une chaîne.
La lutte fut longue, elle dura du 18 mai au 16
juillet. Conti, élu pape, y regardait à deux fois d’inaugurer son pouvoir pontifical par une pareille simonie ; mais, son traité à la main, Tencin le força de tenir sa parole. Une bibliothèque de douze mille écus que désirait le pape, et qui lui fut offerte au nom de Dubois, leva les derniers scrupules de Sa Sainteté.
Le 26 juillet, au grand scandale de la chrétienté. Dubois fut nommé cardinal. Ce fut l’abbé Passerini, aumônier du pape, qui apporta la barrette •«
On s’occupait fort de cette promotion ; les jeux de mots et les quolibets pleuvaient autour du nouveau cardinal, quand un' événement inattendu, qui évoquait soudain toutes les vieilles calomnies répandues autrefois contre le régent , fit tressaillir la France.
Le 31 du mois de juillet, le roi, qui s’était endormi jouissant d’une santé parfaite, se réveilla avec un grand mal de tête et de gorge; un frisson survint, et, vers trois heures de l’après-midi, le mal de tête et de gorge ayant augmenté, l’enfant, qui s’était levé pendant deux heures, fut obligé de se remettre au lit.
La nuit fut mauvaise : à deux heares du matin, il y eut un redoublement assez fort, la consternation
i. Voir la note H, à la fin du volume.
se répandit aussitôt dans le palais, et, du palais, dans la ville.
Vers midi, M. de Saint-Simon, qui avait ses grandes entrées à la cour, pénétra jusqu’à la chambre du roi ; elle était vide, M. le duc d’Orléans seul était assis au coin de la cheminée et fort triste.
En ce moment, Boulduc, un des apothicaires du roi, entra avec un breuvage ; madame de la Ferté, sœur de madame la duchesse de Yentadour, gouvernante du roi, le suivait. En apercevant M. de Saint- Simon qui lui cachait le régent :
— Ah 1 monsieur le duc, s’écria-t-elle, le roi est empoisonné !
— Mais taisez-vous donc, madame , répondit le duc de Saint-Simon.
— Je vous dis qu’il est empoisonné, répliqua-t-elle.
Saint-Simon alla à elle.
-—Ce que vous dites là est horrible, madame, dit-il; taisez-vous.
Et, comme dans ce mouvement qu’il avait fait, il avait démasqué le régent, elle se tut.
Quant au duc d’Orléans, il se contenta de hausser les épaules en échangeant un regard avec Saint-Simon et Boulduc.
Le troisième jour, la tête du jeune roi commença
à s’embarrasser, et les médecins commencèrent à la perdre eux-mêmes. Helvétius, le plus jeune de tous, qui fut depuis le médecin de la reine, et le père du fameux Helvétius , proposa alors une saignée aux pieds; mais tous les médecins se récrièrent, et Maréchal, premier chirurgien du roi , déclara que, s’il ne restait plus qu’une lancette en France, il la briserait pour que le roi ne fût pas saigné.
Le régent, M. le duc de Yilleroy, madame de Ventadour et la duchesse de la Ferté, la même dont nous avons parlé tout à l’heure, étaient présents à la consultation, et au désespoir de ne pas voir plus d’unanimité parmi ces hommes qui tenaient dans leurs mains la vie du roi.
On appela des médecins de la ville ; c’étaient MM. Dumoulin, Silva, Camille et Falconnet.
Au bout de quelques instants de discussion, ceuxci furent ramenés à l’avis d’Helvétius.
Mais les médecins du roi tinrent bon.
— Messieurs, dit alors Helvétius, qui vit qu’il n’y avait que ce moyen de faire prévaloir son opinion, répondez-vous sur votre tête de la vie du roi si on ne le saigne pas?
— Non, répondirent les médecins, nous ne pouvons prendre sur nous une pareille responsabilité.
— Eh bien, moi, reprit Hélvétius, sur ma tête, je réponds de sa vie si on le saigne.
Il y avait une telle conviction dans la voix du célèbre médecin, que M. le régent prit la parole et dit :
— Faites, monsieur Helvétius.
Les autres médecins se retirèrent; Helvétius, resté seul, saigna le roi.
Une heure après, la fièvre diminua; le soir, le danger avait disparu, et, le surlendemain de la saignée, le roi se leva.
Paris, qui était tombé dans la tristesse la plus profonde, éclata en chants et en fêtes. On chanta le Te Deum dans toutes les églises de Paris, et le roi, miraculeusement sauvé, alla remercier Dieu de sa guérison à Notre-Dame et à Sainte-Geneviève.
La Saint-Louis arriva sur ces entrefaites.
Il y avait tous les ans, et nous avons vu cette tradition se conserver encore de nos jours, il y avait tous les ans un concert dans le jardin des Tuileries. Cette fois, le concert dégénéra en fête.
Le maréchal de Villeroy, qui avait crié plus haut que personne que le roi était empoisonné, le maréchal s’ébahissait devant cette affluence qui importunait le roi, lequel se cachait à tout moment dans un coin dont le maréchal le tirait par le bras afin de le montrer
au peuple. Enfin, voyant le jardin des Tuileries, les cours du Carrousel pleins de monde, les toits jonchés de curieux, le maréchal mena le roi au balcon. Aussitôt, cette innombrable foule poussa le cri de Vive le roit qui s’étendit dans les rues et sur les places eu une acclamation universelle.
— Sire, dit alors M. de Yilleroy à Louis XV, vous voyez tout ce monde, tout ce peuple, toute cette foule : tout cela vous appartient, tout cela est à vous, vous en êtes le maître, vous pouvez en faire tout ce que vous voulez.
Hélas ! ces imprudentes paroles de son gouverneur ne se gravèrent que trop bien dans l’esprit du jeune prince. De ce peuple qui criait Vive le roi! en 1721, il avait fait un peuple qui, soixante-douze ans après, criait : « A bas la royauté I »
Pendant ce temps, on faisait à Londres, sur des condamnés à mort, l’expérience de l’inoculation. Cinq furent inoculés et tous les cinq échappèrent à la mort.
De son côté, M. de Maulevrier, envoyé à Madrid pour porter le cordon bleu au dernier infant d’Espagne, et pour négocier le mariage du roi avec l’infante, et celui du prince des Asturies avec mademoiselle de Montpensier, n’avait pas perdu de temps.
Le 14 septembre, tout était décidé, et une lettre du roi Philippe Y au roi Louis XV était arrivée, qui annonçait non-seulement le consentement de Sa Majesté Catholique à cette alliance, mais encore la joie qu’elle en éprouvait.
Restait à annoncer le mariage au roi, à qui on n’en avait pas encore touché le moindre mot, et qui, malgré ses onze ans, ne serait peut-être pas disposé à épouser une petite fille de trois.
On choisit un jour de conseil de régence, afin que la nouvelle annoucée au roi, le fût presque en même temps au conseil et qu’il n’y eût plus à revenir làdessus.
Il fallait surtout, dans cette négociation, se défier de M. de Villeroy, qui, ennemi déclaré du régent, ferait sans doute son possible pour imprimer au roi de la répugnance contre la petite infante.
Aussi le régent commença-t-il par s’assurer deux auxiliaires : le premier, dans M. le duc, surintendant de l’éducation royale; le second , dans M. de Fréjus, précepteur du roi.
M. le duc reçut la confidence à merveille et approuva fort l’alliance.
L’évêque de Fréjus fut plus froid. Il objecta l’âge de l’infante qui faisait de ce mariage un acte déri-
LA UÉGENCE
soire. Cependant il dit qu’il ne croyait pas que le roi résistât, promit de se trouver là quand on ferait la proposition à Sa Majesté, et s’engagea à user de toute son influence sur le jeune prince pour le décider à seconder les vues du régent.
La communication fut remise au lendemain.
A l’heure convenue, le régent se présenta chez le roi; mais, dans les antichambres, son premier soin fut de demander si M. de Fréjus était près de son élève.
Contrairement à sa promesse, M. de Fréjus était absent. Le régent l’envoya chercher, bien décidé à n’entrer chez le roi que lorsque le précepteur serait arrivé. Un instant après, il le vit accourir comme un homme qui, s’étant trompé sur l’heure, s’empresse de réparer son erreur. Le régent entra aussitôt avec M. de Fréjus, et trouva près du roi M. le duc, le maréchal de Villeroy et le cardinal Dubois.
Alors., le régent, de l’air le plus gracieux qu’il put prendre, annonça au roi la grande nouvelle, vantant les avantages de l’alliance et suppliant Sa Majesté d’y donner son consentement. Mais le roi, surpris, garda le silence, son cœur se gonfla et ses yeux devinrent humides. Le régent avait les yeux fixés sur l’évêque, car il sentait que c’était de lui que tout allait dé-
pendre. L’évêque tint sa promesse et insista, après le régent, sur la nécessité que le roi tînt les engagements pris en son nom; ce que voyant le maréchal, il se mit à presser le roi de son côté, disant :
— Allons, sire, il faut faire la chose de bonne grâce.
Mais aucune instance ne pouvait rompre le silence obstiné du roi. M. de Fréjus lui parla tout bas, l’exhortant avec tendresse à ne point différer de venir au conseil déclarer son consentement. Le roi demeura non-seulement silencieux, mais immobile. Cependant, sans doute à la fin, fit-il un geste, un signe, un mouvement, car M. de Fréjus dit :
— Monseigneur, Sa Majesté ira au conseil; mais il lui faut un peu de temps pour s’y disposer.
Le régent s’inclina, répondit qu’il était fait pour attendre le bon plaisir du roi, et fit signe à Dubois et à M. le duc de le suivre.
En effet, une demi-heure après, le roi entra au conseil, et, sur la lecture qui lui fut faite de la lettre de Philippe V, déclara qu'il donnait avec plaisir son consentement à ce mariage.
Il approuvait en même temps le mariage de mademoiselle de Montpensier avec le prince des Asturies.
Les ennemis les plus acharnés du régent furent