‹ La regence et Louis 15Chapitre 16 sur 88 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

A l’époque où nous sommes arrivés, c'est-à-dire au comniemvv ment de l'année 1718, M. d'Argenson, le nouveau garde des sceaux, avait environ soixante ans, et était lieutenant de police depuis 1697, c'est-à-dire depuis vingt et un uns à |m'U près.

Il était grand , et si brun , ou plutôt si noir de visage , que , lorsqu’il prenait son ton de magistrat, il glaçait l’accusv'! de terreur; au reste, excellent lieutenant de police, itislruit de tout ceijui se lassait, connaissant les mœurs, les vertus et les vices dis Parisiens, qui le craignaient comme le feu, quoiqu'il usiit fort discritement des révélations qui lui étaient faites par scs agents, surtout vis-à-vis des personnes qui étaient d'une qualité distinguée.

Cet homme, si dur, si fier, si terrible comme bornnie publie, était, comme homme privé, un des amis les plus sùi-s, un des caractères les plus doux , un des causeurs les plus aimables (|ui se puissent voir, plein d’esprit, de finesse, d'enjouement, il avait presque toujours, et surtout à table, une de ces gaietés charmantes qui font le plaisir d'un repas.

M. d’Argenson, en sa qualité de lieutenant de [Hdico, avait son entrée dans tous les couvents, dont il était naturellement inspecteur; en outre, et toujours en sa qualité de lieutenant de {Kilicc, il |X)uvait accorder une foule de faveurs qui, sans lui coûter un sou à lui, enrichissaient les saintes tilles.

Ce fut dans une de ces visites qu'il fit connaissance de la supérieure du couvent de la Madeleine-du-Tresncl.

Cette supérieure était jeune encore, encore belle, elle avait des yeux brillants, une peau maguiliiiue, un ensemble de visage agréable , une taille un peu forte .

LA KËÜKNCL CO

Ail lioiil d'une semaine, le lieutenant de police était reçu fort amicalement à la Madcleine-du-Tresnel.

Au bout de trois mois , la supérieure espérait si bien tenir M. d'Argenson pour le reste de sa vie, qu'elle faisait bâtir une cbapclle à Saint-Marc. Or, saint .Marc était le patron de M. d'Argenson, lequel avait été tenu sur les fonts de baptême par la sérénissime République de Venise. Dans cette chapelle, s'élevait un tombeau où devait être déposé son cœur.

Ces deux attentions si délicates touchèrent profondément M. d'Argenson; aussi nt-il élection de domicile au couvent, où tous les soirs, après son travail, il se retirait dans une maison qu’il avait fait bâtir.

La première opération financière de M. d’Argenson fut un traité avec les marchands de Saint-Malo, qui s'obligèrent de fournir au roi 22 millions d'argent en barres, qui devaient être payés en monnaie à 55 livres le marc.

En même temps la comiiagnic d’Oceident commença ses opérations en faisant prtir {lour la Louisiane, six vaisseaux chargés d’hommes, de femmes et de marchandises.

Vers la lin de mai , le régent rendit au nom du roi un édit qui ordonnait une refonte générale, et une augmentation considérable dans les monnaies , il ne fut point présenté au Parlement, et fut enregistré seulement à la cour des monnaies, ce qui fit que le Parlement SC leva contre cet édit, et rendit le 20 juin un arrêt qui décidait qu'il serait fait au roi d'humbles remontrances, non-seulement sur les formes de l'édit non enregistré à la cour, mais aussi sur ses conséquences, jusqu'à ce qu'il eût plu au roi de faire droit sur les remontrances.

On voit que le Parlement n'avait point tardé à user du droit qui lui avait été rendu.

Au milieu de toutes les dissensions qu’amenait cette opposition du Parlement , le duc d'Orléans se laissait parfois em[X)rler à la fougue de son caractère. Un jour, fatigué de tant de lenteur et de mauvais vouloir, il répondit au magistrat qui lui faisait des remontrances au non de la Compagnie : — Aller, vous faire

LA RÉUBNCB

— Votre Altesse ordonne-t-elle iju'on fasse registre de sa réponseT demanda le magistrat en s’inclmant .

• Cette gravité rendit son sang-fmid au prince, mais n'cmptVha pas le régent d’assembler le conseil et de lui faire rendre un arrêt qui cassait celui du Parlement , et ordonnait que l’édit serait exécuté selon sa forme cl teneur.

Nouvelles remontrances du Parlement , corroborées de remontrances de la chambre des Gmiples et de la Cour des Aides.

Ce conflit amena un lit de justice auquel le Parlement se rendit , traversant Paris en rol>es rouges. La Compagnie ne gagna rien autre chostïà celle démonstration que d’élre suivie tout le long de la roule par une centaine de (wlissons qui criaient : A bas les homards.

Pendant ce temps, Dubois était relouméà Londres; il s’agissait, cette fois, de faire accéder l'empereur au traité de la triple alliance, et d’en faire ainsi le traité de la quadruple alliance.

Dubois était parti de Paris avec des notes précieuses , fournies par lord Slairs sans doute , sur toutes les |>ersonnes qui pouvaient exercer de l’influence sur le roi Georges.

Au premier rang de ces personnes était la maîtresse du roi, la duchesse de Kciidal. Aussi Dubois arriva-t-il à Londres avec un chargement de modes de Paris, coilTure à l’Adrienne, robes de toutes esi>éces, essences premières, poudres de senteur, etc., etc., il résulti de ces précautions qu’au bout de huit jours de résidence de Dubois à Ixindrcs, la duchesse de Kendal fut tout entière à la France.

Restait le premier des Pitt, l’aïeul de celte famille iiarlemcntairc qui se trouva peodant trois générations il la tête de la politiipic anglaise. Pitt était un des antagonistes les plus acharnés de l’alliance française.

Dubois s’informa des moyens il l’aide desquels on pouvait séduire le grand [Hilitique, et apprit que Pitt était {lossesseur d’un diamant du poids de six cents grains et qu’il en voulait deux millions. Dulmis avait un crédit illimité , il acheta le diamant et l’envoya au duc d’Orléans, en lui écrivant ; « Je vous envoie un diamant auquel vous donnercr. certainement votre nom ; il ne précède que de quelques jouis un traité auipiel je donnerai peut-être le mien. »

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LA (É6ENCI

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En effet , le 2 août le traité était conclu entre l'empereur, le roi d’Angleterre et le roi de France ; la quatrième puissance qui était la Hollande, ne s’7 joignit que le 1 6 février 1719.

Par ce traité, l'cmporcur consenUiil enfin à renoncer, tant pour ’ui que pour ses successeurs , à tous scs titres et droits sur rEs|vigne , en faisant renoncer le roi catholique, de son cété, à tous droits et prétentions sur ses états dans l'Italie et les Ihiys-Bas, ainsi qu’au marquisat de Final , et aux droits de reversion qu’il s’étiit ri'servi's sur le royaume de Sicile , mais on lui accordait tout ce qu'il pouvait prétendre sur les successions éventuelles des duchés de Parme et de Toscane. L'empereur s'engagea, lorsque les successions seraient ouvertes, d’en donner l’investiture aux enfants de la reine d’Esjiagne; enfin on dérogea par ce traité à 1a suite de celui d’Utrecht qui donnait la Sicile au duc de Savoie, le prince devant la rendre à l’empereur qui, en écliange, lui faisait céder [>ar l’Esi>agne, file et le royaume de Sardaigne, dont l'Es|)agne s’était mise en possession l’année précédente.

Le 18 novembre, le duc de Savoie donna son adhesion au traité de la quadruple alliance et accepta la Sardaigne en échange de la Sicile.

Toutes ces choses se faisaient au détriment du roi d’Espagne qui , les yeux sans cesse fixés sur le trône de France , attendait (|ue le jeune roi mourût pour venir réclamer la succession de son grandpère.

En effet, non-seulement le roi Louis XV était trèa-faible, mais encore les mêmes personnes qui avaient fait courir tous ces bruits d’empoisonnementsqui s’étaient répandus lors de la mort des princes, recommençaient à prédire la mort prochaine du jeune roi , qui, passé comme nous l’avons dit aux mains du régent, était cette fois à son entière disposition. Comme pour donner raison aux calomniateurs, l’enfant tomlia effectivement malade, et comme les médecins jugèrent à propos de lui donner l’émétique, on s’empressa de répandre qu’il n’avait été sauvé que par un vomitif donné à temps ; il y eut plus, l’inquiétude fut si grande à Paris, qu’elle détermina un simple bourgeois de la capitale à partir p6ur Vienne où il avait un ami puissant à la cour. Le but de ce voyage était de supplièr

LA BÉGENCE

l’emiicrciir (Charles VI de faire une démonslralion menacanle du cdté de la France, afin de bien faire comprendre que la grande famille des UMes couronnées était solidaire, et que la mort du roi que l'on ne [louvait supiwser être nalurelle, serait un casiis belli. Ce qn'il y a d'étrange , c’est que cette ouverture fut , après une négociation de quelques mois, parfaitement vue par l’empereur, qui amassa des vivres à Luxembourg, et fit voltiger quelques corps de troupes sur la frontière.

Li santé du roi qui se rétablit, et le traité de la quadruple alliance qui fut signé , mit fin à toutes les démonstrations hostiles.

L’homme qui menait toutes les intrigues franco-espagnolesétait le cardinal Albéroni.

I.a fortune de ce prélat, dont le remuant génie faillit changer la face du monde, ébiit étrange.

Ceux qui ont lu notre Histoire de Louis XIV, se rappellent M. de Vendôme et les excentricités auxquelles il se livrait.

Dans le temps où il commandait en Italie, M. le duc de Parme envoya auprès du général français, pour traiter avec lui en son nom, un évéïpie de son conseil. M. de Vendôme reçut l’ambassadeur sur sa chaise ]iercée, où il passait la moitié de sa vie; d’abord la chose pirul singulière à l’èvèque, mais il en prit son parti et présenta à M. de Vendôme les compliments de son maître, que celui-ci reçut gravement assis sur son trône; après les compliments du duc de Parme l’évôque prèsenUi les siens, et demanda à M. de Vendôme comment il se portait.

— Tout doucement, rèqxmdit celui-ci.

— En effet, reprit l’évèque en voyant la face bourgeonnée deM. de Vendôme, Votre Altesse me parait avoir le visage bien échauffé.

— Bastl répondit celui-ci, ce n’est rien que mon visage, si vous

voyiez mon c’est bien autre chose.

Et pour que l'ambassadeur ne pût douter de sa parole, M. de Vendôme se retourna et le fit juge de ce qu’il venait d’avancer.

— Monseigneur, dit l’évérpie en se levant, je vois bien que je ne suis pas l’homme qu’il faut jiour traiter avec vous, mais je vous enverrai un de mes aumôniers qui fera bien votre affajre.

LA BÊUENCB

Et sur CCS mois il se relira.

Cet aumônier qu’il voulait envoyer au prince était Albéroni.

AII)croni était né dans la cabane d'un jardinier : enfant, il fut sonneur de cloches; jeune homme, il liwpia son sarreau de toile contre le [letit collet. Il était d’humeur bouffonne et riait à tout propos, lîn jour le duc de Parme l'entendit rire de si bon cœur, que le pauvre prince qui ne riait pas tous les jours, appela le prcstoict qui lui racnnti je ne sais quelle aventure grotesque ; le rire gagna Son Altesse, cl Son Altesse ayant vu qu’il étaitbon de rire quelquefois, l’attacha à sa cha|)cllc i>articuliére plutôt comme bouffon que comme desservant ; mais peu à peu le prince s’aperçut que son bouffon avait de l'esprit, plus que de l’esprit même, et que celui qu'il avait pris dans un simple espoir d’amusement, pourrait bien lui être en politique d'une grande utilité.

Le prince était dans ces dispositions à l'égard d’ Albéroni et ne demandait qu’une occasion de l’employer à quelque chose d'important quand l’évêfjue rminl de sa mission, raconta au prince ce qui s’était passé et le pria d'envoyer Albéroni à sa place ; le prince ne demanda pas mieux , et l’aumônier fut chargé près du petit-tils de Henri IV, de la mission qu’avait dû remplir l’évèque.

Albéroni partit avec les pleins pouvoirs du duc.

Il trouva M. de Vendôme prêt à se mettre à table : AlWroni comprit la situation. M. de Vendôme était gourmand comme s’il eût été un vrai Bourbon ; au lieu de lui parler d’affaires , Albéroni lui demanda la permission de lui faire goûter de deux plats de sa façon, puis aussitôt il descendit û la cuisine, et remonta un quart d’heure après, une soupe au fromage d’une main, et un macaroni de l'autre.

M. de Vendôme goûta la soujie et la trouva si bonne , qu'il voulut qu’ Albéroni la mangeât avec lui. Au macaroni, l’admiration de M. de Vendôme pour Albéroni fut à son comble, alors celui-ci entama l’affaire et l'enleva a la pointe de sa fourchette. Son Altesse était émerveillée ; les plus grands génies diplomatiques n’avaient jamais eu i>areillc influence sur lui.

Albéroni retourna près du duc avec l'heureuse nouvelle que ce qu'il désirait de M. de Vendôme lui était accordé.

LÀ RtfiBNCI

Mais en quittant M. de Vendôme, Albéroni s’était bien gardé do donner sa recette au cuisimer du prince, de sorte qu'au bout de huit jours ce fut te duc de Vendôme qui fit demander au duc de Parme s'il n'avait rien 4 traiter avec lui. Son Altesse clioreba et trouva un second motif d'ambassade, et envoya de nouveau Albéroni au due.

Albéroni comprit que c'était là qu’était son avenir, il parvint à persuader à son souverain que l’endroit où il lui serait le plus utile , était près de M. de Vendôme ^ et à persuader à M. de Vendôme qu'il ne saurait plus vivre sans soupe au fromage ni macaroni. En conséquence, M. de Vendôme attacha Albéroni à son service, lui confia ses affaires le« plus secrètes, et lorsqu'il passa en Espagne, il l'emmena avec lui.

En Espagne, Albéroni se mit en relation avec madame desUrains, maîtresse de Philip]ie V, de sorte que lorsque M. de Vendôme mourut à Tignaros, en t7t2, elle lui donna près d'elle la position qu'il tenait près du défunt. Pour Albéroni, c'était monter toujouivi, madame des Ursins était U véritable reine d'Esjvagoe.

Cependant, la princesse des Ursins commençait à se faire vieille, ce qui était un grand crime aux yeux de Philippe V ; aussi lorsque Marie de Savoie , sa première femme , était morle en 1 7 1 4 , madame des Ursins avaitrellc eu l'idée de faire une seconde reine, |vensant qu'une princesse qui tiendrait la couronne d'elle, la lui laisserai I porter,

Alors, Albéroni intervint, proposa à la pnnresse la tille de son ancien maître, le duc de Parme, la lui présentant comme une enfant sans caractère et sans volonté, dont elle ferait tout ce qu'elle voudrait, et qui ne réclamerait jamais autre chose de la royauté que le nom. La princesse des Ursins crut à cette promesse, le mariage fut arrêté et la jeune princesse quitta l'Italie pour l'Elspagiie.

La princesse des Ursins , en apprenant sa prochaine arrivée, )iartit pour aller au-devant d’elle; mais cette jeune reine, que la favorite devait ra>nduire à son gré, eut à peine aperçu madame des Ursins, qu'elle donna ordre de l’arrêter. La princesse, en conséquence, fut placée dans une voiture, dont un garde avait cassé la glace avec son cxiude, et la poilhne déeottvwte, sans tsanteau, en robe de cour.

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