‹ La regence et Louis 15Chapitre 17 sur 88 · KA R|!«KI«CE · texte numérisé non relu

KA R|!«KI«CE

recoiRhijte par un froid de six degrra, à Burgos d'abord, puis en France, où elie arriva après avoir élé forcée d’emprunter cinquante piatoles à ses domestii|ues.

Le lendemain de ses noces, le roi d'Espagne annonça à Albéroni qu'il était premier ministre.

Or, Albéroni premier ministre, rêvait devoir Philippe V roi de France.

Le roi Geoi^ avait plusieurs fois prévenu le régent que quelque chose se tramait contre lui, le régent avait mis les communications sous les yeux de d’Argenson, sans que l’habilelé de l’ancien lieutenant de police ait rien pu voir dans ce complot qui paraissait être bien plutét à l’état de fiction qu’ù l'éfcit de réalité.

Le moment était bien choisi , la popularité du régent commençait . à s'affaiblir dans la bourgeoisie, que les orgies du l^lais-Royal n'‘volbiicnt, dans le Parlement auquel il venait de retirer son droit de remontrances, et qu’il avait exilé à Pontoise, et dans l'aristocratie qui, voyant sa tendance à la concentration des [>ouvoirs, sentait que l'influence gonvernementale allait lui échapper [lour passer entre les mains du régent et dans celles de Dubois; en outre le duc d'Oi^ léans avait rompu avec le parti janséniste et tous les docteurs de l’ancien Porl-Royal commençaient à élever la voix contre lui.

De son côté, madame du Maine exilée à Sceaux, s’était fait une cour de poètes, de publicistes et de savants, qui, à cette époque de satires , de noèls et de pamphlets, avait une puissance énorme sur la direction de l'esprit public.

A la tète de celte opposition était le poète Chancel de Lagrange, plus habituellement aujourd’hui appelé Lagrange-Cliancel.

Lagrange-Chancel était connu par quelques succès dramatiques, depuis son début au théAtre, en 1697, par Oreste et Pilade; il avait fait jouer, en 1701, Amasis; en 1703, Alceste; en 1713, ta Folie supposée; en 1716, Soptionisbé. Toutes ces pièces avaient eu ou des chutes ou de médiocres succès ; mais dans ce temps de médiocrité, elles n’en avaient pas moins fait à l.egrange-Chancel , une espèce de réputation.

Deson o)té. Voltaire venait de donner Œdipe.

LA RtGKNCI

OEdipe était une vengeance l ontre le régent, Voltaire avait occupé- les loisirs, (]iie lui faisait sa délentinn à ta Bastille, à composer OEdipe ; annales incestueuses du roi Théliain, étaient une satire continuelle des incestes que l'on reprochait au ré-gent. Il y avait plus, la tragédie avait été mise sous la protection de laducliesse d'Orléans, qui en accepta la dé-dicace, et dans cette dédicace. Voltaire disait qu'il avait composé OEdipe pour lui plaire, et qu'il la mettait sous sa protection, comme un faible essai de sa plume.

L'es.sai était faible, effectivement, mais la critnjue était sanglante, elle ré[)ondait à l'esprit d'opposition du moment. La pièce fut jouée, sans interruption, (HMidant (juarante-cinq représentations.

Le régent fit semblant de ne rien voir de blessant pour lui dans OEdipe, et apn'-s la première repré-sentation, il fit parvenir à son auteur une somme as,sc7. considérable.

— Monsieur, dit Voltaire à celui qui la lui remettait, dites à Son Altesse que je la remercie de se charger de ma nourriture, mais que je la prie de ne plus se charger de mon logement.

C'était au milieu de ces préoccupations qu'Albéroni, le prince de Cellamare et madame du Maine avaient dressé leur plan.

Or, voici ce qu’Alhcroni rêvait, il voulait faire enlever Philippe d'Orléans, l'enfermer dans la citadelle de Tolède ou de Tarragone; le prince en prison, il faisait reconnaître M. du Maine pour régent, enlevait la France à la quadruple .alliance, jetait Jacques Ul, avec une flotte, sur les céites d'Angleterre, raetUiit la Prusse, la Suède et la Russie avec lesquelles, de son côté, il avait signé un traité d'alliance, aux prises avec la Hollande. L'empire profitait de la lutte pour reprendre Naples et la Sicile ; alors , Albéroni assurait le grand duché de Toscane, prêt à rester sans maître par Textinction des Médicis, au second fils du roi d'Espagne, il réunissait les Pays-Bas à la France, il donnait la Sardaigne au duc de Savoie, Commachio au Pape, Mantoue aux Vénitiens; il se faisait l'àme de la grande ligue du Midi et de l'Occident, contre l'Orient et le Nord; cl si Louis XV venait à mourir, couronnait Philippe V roi de la moitié du monde. •

Le plan ne manquait (las d'une ccrhiinc grandeur, on en con-

LA RÉGKNCE

victiîlra, quoique sorti de la cervelle d’im faiseur de macaroni.

Un de ces événements, (jui déjouent (lar leur inrimilé Imites les |iix-visions humaines, vint renverser cette giganlesiquc combinaison.

Ceux que la Providence fit pour cette fois les agents de sa volonté, furent un pauvre employé à la bibliulliéquc, et la maitressc d’une nuison de filles.

L'employé se nommait Jean Buvat.

L’appareilicuse se nommait la Fillon.

Tous deux se présentèrent prestpie en même temps chez Dubois.

Voici ce qui était arrivé pour Jean Buvat.

Le pauvre employé, avec lequel l'administration de la bibliotbispie était resté-e en arriére decinq ou six mois, vu l'embarras des finances, allait, pour faire face à ses liesoins, demandant des copies de tons côtés ; un faux prince de Listhney, qui n’était autre qu’un valet de chambre du prince de G'Ilamare , roccuyiait à faire les choses de seconde importance, et jamais Buvat ne s'était préoccupé de ce qu’il copiait, quand une note, laissée imprudemment |iarmi les (xapiers confiés au pauvre calligrapbe, éveilla ses sou|)çmis.

Voici cette note, textuellement copié'e aux archives des affaires étrangères :

« Confidentielle,

« Pour Son Excellence paonseigneur.Albéroni, en personne

« Rien n’est plus imi>ortant que de s’assurer des places voisines des Pyrénées et des seigneurs qui font leur résidence dans cisi cantons. »

Jus(|ue-là, Buvat n’avait pas trop conqtris, et, comme il copiait au fur et à mesure qu'il lisait , il avait continué ù copier et à lire :

« Gagner la garnison de Bayonne, ou s’en rendre rnaiti-e. »

A partir de là, la chose avait commencé à paraître plus sérieuse à Buvat, et, cessant d’écrire, il avait lu avec une attention qui n’avaitfailques’accroitrc, sclon’qu’il avançait dans le précieuxdocument.

« Le marquis de T est gouverneur de D , on connaît les

intentions de ce seigneur; quand il sera décidé, il doit tripler sa dépense iK)ur attirer la noblesse ; il doit réjaindie des gratifications.

« En Normandie, Carenlan est un poste important : se conduire avec le gouverneur de cette ville comme avec le marquis de T ,

LA RI’RFMCE

aller (dus loin , et assurer à ses olïicJers les récompenses qui leur conviennent.

< Agir de même dans toutes U» provinces. »

Il n'y avait plus de doute pour ituvat, il était sur les traces d'une vaste conspiration.

U continua :

U Pour fournir à cette dépense, on doit compter au moins sur trois cent mille livres le premier mois, el dans la suite cent raiUe livTcs par mois pavées exactement. »

Ces cent mille livres par mois, imyi'xs exactement, firent venir l'eau à la bouche du pauvre Buvat; il n'avait, lui, que neufoents livres [>ar an, et on ne les lui |>ayait (las.

Aussi lepril-il avec une nouvelle ardeur :

< Celle dé|)ense, qui cessera à la paix, me! le roi catlioliqac à même d'agir sûrement en cas de gnerne.

a L'Es()agne n est qu'une auxiliaire; la vi-ritable anaiée de Philip|ie V est en France. Dix nulle Espagnols sont plus que sitfiisaBts avec la présence du roi.

« Mais il faut compter d'enlever au moins la moitié de l'anHoe du duc d'Orléans. C'est ici le [loitit dix-isif, cela ne peuls'exécuteraans argent. Une gratification de cent mille livres est nécessaire parbataillon et par escadron.

« Vingt bataillons, c'est deux tniUions. Avec cette somme, on forme une armée sûre, on détruit celle de l'ennemi.

« Il est presque certain que les sujets les plus dévoués du roi d'Es|>agne ne seront pas employés dans l'armée qui marotieracontre lui ; qu'ils se dispersent dans les provinces; là, ils agii<ont;>l faut seulement les revêtir d'un caractère s'ils n'en ont pas; dans«e cas, il est nécessaire que Sa Majesté Catliolique env oie des ordres en Uanc que son niinistFe, à Paris, puisse remplir.

« Attendu la multiplicilé des ordres à donner, il «envient que l'ambassadeur ait pouvoir de signer pour le roi d'Esjiogne.

< Il convient encore que Sa Majesté Catliolique signe «es ordres comme fils de France; c'est là son titre.

a Faire un fonds ,pour une armée de quatre-viiigt-dix mille

LA RtolKCe

hnniiiics r|uc Sa Majesté trouvera ferme, aguerrie, disei|ilinét'.

« Ce fonds, arrivé enFranceà larmdeniui ouaucomincncemciit de juin , doit être distribué immédiatement dans les capitales des pru\inces : telles que Nantes, Bavonne, etc.

" Ne pas laisser sortir d’Espagne l’ambassadeur de France; sa présence répondra de la sûreté de ceux qui se déclareront. »

Si copiste que fût Buvat, il n’y avait pas de doutes à conserver; il copia la pièce que nous venons de transcrire comme il avait copié les autres ; il la copia même mieux, car au lieu d’une, il en fil deux copies. .

Cne qu'il remit au faux prince de Lislhney, l'autre qu’il garda.

Puis en sortant de chez leprincede Listliney , il courut chez Dubois à qui il remit la copie qu'il avait conservée.

Ix! lendemain, Dulwis reçut une auU-e visite non moins importante que celle-ci ; c’était celle de la Filioa.

Buvat était venu dénoncer le message.

La Fillon venait dénoncer le messager.

Voilà ce qui s’était passé la veiUe dans sa maison.

Un des secrétaires du prince de Cellamare avait un rendez-vous à huit heures du soir avec une des pensionnaires de l’honorable dame.

Au lieu de venir à huit heures du soir, il était venu à minuit.

Ce retard avait amené une explication entre les amoureux.

Le secrétaire avait donné pour raison de ce retard que, l'abbé Porto-Carrero partant pour l’Espagne, et étant chargé par le prince de Cellamare de pièces fort iin|X)rtantes , il avait été forcé de prolonger son travail jusqu’à onze heures et demie.

La Fillon avait entendu toute rex|)lication , et, se doutant qu’il y avait quelque mystère là-dessous, elle était venue la transmettre à Dubois. Dubois agrafa les deux affaires l'une à l’auti'e.

Ces pièces , qu'avait copiées Buvat, c’était Porto-Carrei-o qui en était chargé.

En effet, Porto-Carrero était un ieime abbé, neveu du cardinal de ce nom ; il ne s’occupait pas le moins du monde de politique ; il était impossible qu’on soxqiQonnàl l’importance du message dont il était chargé.

LK RÉCevCE

Seulement, il avait douze lieui'es (l'avance sur Dubois.

Dubois ordonna de courir ajirès lui ; mais Porlo-Carrcro courait presque aussi bien (|uc les coureiu-s de Dubois, et peut-être fût-il arrivé en Espagne avant eux si, à Poitiers, sa chaise de poste n'avait versé eu passant un gué.

D'ordinaire, (piand un voyageur verse, c’est de lui d’abord qu'il s’occupe, ses effets ne vienucut qu’ensuite; mais il en avait été tout autrement de Porto-tarrero, qui ne s’était occupé que de sa valise, laquelle suivait le cxiurs de l'eau , et apres laquelle il s’élança sans s'iut|uiéter de ce que la rivière cessait d’être gtiéable. Gui acliaruemeut à sauver sa valise au ris<jue de sa vie donna des sou[x;ons au postillon. Au prochain relais, il ht piu't de ses soupçons à l’autorité. Tout ce qui allait en Es[iague ou qui en revenait flairait la réliellion. On arrêta à tout hasard Porto-Carrero , et <|uand les courriers de Dubois arrivèrent . ils trouvèrent Porto-Carrero tout arrêté.

Un. s’assura doublement de sa |iersonne, et l'on envoya, pir un cavalier, courant à fond de train, la valise à Dubois, qui la recevait le jeudi 8 décembre, au moment où le régent parlait pour l’Opéra.

l'ne fois six heures venues, nous l'avons dit, il n’y avait plus moyen de p;irler affaires au régent.

En sortant de l’Opéra, le régent avait commandé un j(elil souper, et il était encore bien plus inabordable à table (ju'au spectacle.

Dubois eut donc Jusfju’au lendemain midi [tour arranger sa conspiration comme il rcnlciidail.

Nous disons jus(|u'au lendemain midi , car chaque fois que le régent faisait un de ces soiqiers que nous avons essayé de dmâre, les fumées du vin lui rendaient la tête si lourde, qu'avant midi il lui était inqvossible de s’occuper de politique.

Dubois s’était emparé de l'afl'aire avec un grand empressement. Dubois avait ses amis et scs ennemis ; Dubois n’était pas fâché de se conserver quelque haute protection , au cas où son étoile ne lui amènerait pas toujours des Buvatet des Fillon, il brûla donc ou cacha une partie des lettres, ne livrant au régent que les coujiables qu'il trouvait bon de lui livrer.

Cp|M'nilaiil le [irint’o ilc Cellmimre avait, par im courrier particulier, élé averti (le rarrcslatioii de I’orto-(iirrcro ; mais connue il ne pouvait su|>i>oser (pie son secret eiit tité éventé, il se présenta le 9 (Icceinbre au malin à laiblanc, secivlaired'Élat de la guerre, |K)ur réclamer la mise en lilierté de son messager, ipii vovageait ave>c un passcsiKu t ts|iaguol, ou tout au moins la remise d'un pii^uet dont il l’avait chargé. Leblanc, prévenu par Duliois, répondit au prince, (pie non-seulement sou messager ne serait pas mis en lilierté, ipie non-seulement son paipiet ne lui serait pis rendu, mais eiicure qu'il avait l’ordre de reconduire le princé à sou lu'itel, et de s;iisir les papiers ([ui se trouveraient dans son caliiiiel . la; prince de (iellamare essava d'arguer de son litre d’ambassadeur, mais, sur ces cuirel’ailes, Dubois entra, et, sur l'invilatioii plus piasisaute de ce dernier, le prince ne lit plus de ddliculté de revenir à l'ambassade avec ses deu.v acolytes.

L’ambassade était déjà occupée par un détachenicnt de mousijuetaires.

Ou lit la visite des papiers du prince, et pirtout on mil le sceau du roi et le cacbet de l'ambassadeur.

l’endant celte visite, Leblanc, (HUir leipicl le prince alVeclail de conserver une grande (Mililesse, taudis qu'au contraire il traitait Dubois avec le dernier mépris, Leblanc mit la main sur une |ielite cassette de Boule pleine de lettres.

Le prince la lui tira des mains.

— Monsieur Leblanc, dit-il, ceci n'est point de votre ressort; la CiLs.sette que vous tencï; ne renferme ([ue des lettres de l'emmes ; passez cela à l'abbé.

le soir, le contenu de la valise, ou plutôt ce que Dubois eu avait laissé, fut lu au conseil. On recoimul (pie les priiici(iaux coupibles étaient : le prince de ('cllamarc, madame la duebesse et M. le duc du Maine, le duc de Biehelieu, le maivpiis de Pompulour, le comte d’Aydie, Foucault de .Magny, introducteur des ambassadeurs, un ablié Brigaut et un chevalier du .Mesnil.

Le chevalier du .Mesnil fut arrêté le 9, mais il avait déjà brûlé ses pajiieis, ce (pie le régent regretta fort, attendu ipi'il était un des

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