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CHAPITRE XIV

L’année 1723 s’ouvrit, en quelque sorte, par la majorité du roi. Le 16 février, Louis XV entra dans sa quatorzième année.

Le matin même de ce jour, le duc d'Orléans se trouva à son lever, lui rendit ses respects, et lui demanda ses ordres pour le gouvernement de l’Etat.

Le 22 février suivant, le roi tint un lit de justice, où il déclara sa

majorité et annonça que, selon les lois de l’État, il voulait désormais prendre le gouvernement de la France ; puis, se retournant vei-s le duc d’Orléans , Sa Majesté le remercia des soins qu’il avait donnés aux affaires du royaume, le pria de les continuer, et conlirma le cardinal Dubois dans ses fonctions de premier ministre.

Trois ducs et [lairs furent faits dans cette séance : Biron , Lévi et La Vallière.

n y avait, de la part du duc d’Orléans, un grand fait de justice dans cette restitution aux Biron de leur duché-pairie. Cette duchépairie avait été enlevée à Charles de Biron , coupable de lèse-majcslé. Elle était rendue à son descendant innocent ; on avait fait à ce sujet quelques observations au duc, mais il avait ré[>ondu :

— Il est juste qu’une famille qui s’est perdue par des fautes puisse ■se relever par des services.

C’est à ce temps qu’il faut rattacher la disgrâce de Leblanc et du comte de Belle-Isie , qui signala les commencements de l’influence de madame de Prie.

Madame de Prie était la fille de Bertelot de Pléneuf , riche financier, l’un des premiers commis du chancelier Voisin ; il avait fait une fortune immense, et tenait une maison excellente, dont sa femme faisait les honneurs avec beaucoup de grâce et d’esprit. Parmi ses enfants, madame de Pléneuf avait choisi, pour en faire l’objet de ses plus tendres affections, la petite Agnès, qui devait être plus tard madame de Prie; mais au fur et à mesure que l’enfant grandissait et se faisait jeune fille, au fur et à mesure qu’elle plaisait aux autres enfin, elle commençait à déplaire à sa mère ; au bout d’un certain temps, ce profond amour de la mère était devenu une bonne et franche haine, de rivale â rivale. On résolut donc de marier au plus vite mademoiselle de Pléneuf afin de ramener, par son absence, la bonne harmonie que sa présence chassait de la maison du pauvre traitant.

Plusieurs partis se présentèrent, et entre autres le marquis de Prie.

Le marquis de Prie était d’excellente famille, était parrain du roi, et tenait â madame de Ventadour; il est vrai qu’il n’avait pas de fortune, et que la paix avait arrêté sa carrière comme officier; mais, de la fortune, Pléneuf en avait; mais, au lieu de continuer la car-

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rière de t'armée , le marquis de i'rie pouvait sc jeter dans les ambassades. L’affaire fut conclue, le mariage eut lieu , madame de Prie tut présentée au roi , elle déploya toutes les séductions de son esprit ; ces séductions étaient grandes quand elle voulait, M. de Prie fut nommé à l'ambassade de Turin.

Là , madame de Prie vit le grand monde , et y prit ces grandes manières, qui ont fait d’elle une des femmes les plus dangereuses, mais, en même temps, les plus distinguées de l'époque dans laquelle nous venons d’entrer.

En 1719, madame de Prie était revenue à Paris, c’était alors une femme complète , une créature enivrante ; elle avait une ligure charmante, plus de grâce encore que de beauté, un esprit vif et délié, du génie, de l’ambition, de rélourdcrie, avec cela, une grande présence d’esprit, ef l’extérieur le plus décent du monde.

M. le Duc la vit et en devint amoureux; madiune de Prie comprit l’importance de la conquête et ne le fit pas languir. Leur liaison s’établit mystérieusement d’abord , ils curent une jietitc maison rue Soinle-Appoline, un carrosse gris de bonne fortune, boudoir au dedans, fiacre au dehors. M. de Bourbon fut jaloux , comme il convient à un amoureux dans la lune de miel, et M. d’Alincourt, lils du maréchal de Villeroy, qui tenait la place avant le prince, fut renvoyé.

Les femmes du génie de madame de Prie ne font rien pour rien ; la marquise avait à se plaindre, ou croyait avoir à se plaindre de Leblanc et du comte de Belle-Islc, petit-rds de Fouquet, elle saisit, pour perdre Leblanc, l’occasion de la banqueroute de La Jonchère, trésorier de l’extraordiiudre de la guerre, qui fut mis à la Bastille; et, comme de La Jonchère était une créature de Leblanc, elle accusa Leblanc d’avoir puisé dans sa caisse et d’avoir ainsi déterminé la banqueroute. M. le Duc, poussé par madame de Prie, s’adressa au duc d’Orléans, demandant que l’on Fit justice de cette concussion. Le duc d’Orléans renvoya à Dubois. Dubois n’avait aucun motif de soutenir Leblanc, qui n’était pas un homme à lui, il avait des engagements avec M. de Breteuil, qui avait si adroitement déchiré cette feuille des registres paroissiaux qui, en disparaissant , avait fait l’abbé célibataire : Leblanc et M. de Belle-lsie furent envoyés à ta Bastille,

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OÙ k chambre de l'Arsenal eut l'ordre d'instruire son procès, et le département de la piicrre fut donné à Breteuil.

Oitte affaire délcrniiiù’e à la satisfaction de madame de Prie et de M. le Duc, le cardinal Dubois s'occup de pr^ider l'assemblée du clergé, qui ne s'étatt (us réunie depuis 1715.

Ce fut ce dernier honneur qui couronna cette vie étrange, la prédiction de Chirac, qui no doimait pas au premier ministre six mois d'existence, était sur le point de s’accomplir.

Depuis quelques jours ou se doutait que Dul)ois était souffrant. Il avait fait transporter la cour do Versailles à .Meudon , sous prétexte de procurer au roi le plaisir d'un nouveau séjour; mais en réalité pour diminuer de moitié le chemin qn'il avait è faire ; attaqué depuis longtemps d'un ulcère à la vessie, il ne pouvait même plus supporter leraouveraent du carrosse, mais seulement celui de la chaise.

Le samedi 7 août il se trouva si mal, que les médecins lui d('x!larèrent qu'il lui fallait faire une opération très-grave et très-douloureuse, mais tellement urgente, que si on ne la lui faisait, il était probable qu'il serait mort avant trois jours ; ils l'invitaient, en conséquenoe, à se faire transporter à Versailles, pour que cette opération fût faite le plus vite possible.

A celle nouvelle, le ministre entra en fureur et envoya promener, très-loin, les médecins et les chirurgiens; l'o[)ération se fit néanmoins, mais, le lendemain à cinq heures, vingt-quatre heures, minute pour minute, après l'opération faite. Dubois mourut, tem|)ôtant et jurant.

Il était temps que Dubois mourût : il avait fait son œuvre, pesait à tout le monde et surtout au régent. Le jour de l'opération, l'air, extrêmement chaud, tourna à l'orage. Eln effet, au bout de quelques instants le tonnerre éclata.

— Allons, allons, dit le régent en se frottant les mains, voilà , je l'espère. Un temps qui fera partir mon drôle.

Le soir même de la mort, il écrivit à Noce, exilé du fait do Dubois :

« Morte la hôte , morte le venin. Je t'atlenda ce soir au Palais-Hoyal. >

Ce fût l'oraison funèbre du premier ministre.

Cependant, le duc d'Uricans ne (levait pas survivre longtemps à

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celui donl il venait de prendre si légèrement congé. A lui aussi sa tâche était accomplie.

La mort de Diihois, (pii devait lui être un enseignement, ne lui fut qu’une occasion de se livrer avec plus de facilité à des plaisirs qui lui étaient devenus indispensables. Cependant la mort lui envoyait, en quelque sorte, tous les avertissements qu'il était en son ' [Kiuvoir de lui donner : il avait la tête basse, le visage pourpre, l'air hébété. Chirac l’admonestait tous les jours, et tous les jours le duc d'Orléans lui répondait : — Mon cher Chirac, ne meurt pas d’apoplexie qui veut : Courte et bonne.

Tous les jours Chirac venait chez le prince pour le saigner, et tous les jours le prince remettait la saigni-e au lendemain.

Enfin, le jeudi matin 2 décembre, il l'en pressa si vivement, que le prince, pour se débarrasser de lui , prit heure au lundi suivant.

Ce même jour il avait travaillé chez le roi. En rentrant dans son cabinet, où son portefeuille était tout préparé, il trouva madame de Phalaris qui l'attendait à la porte.

Celle vue parut lui taire plaisir.

— Entrez donc, lui dit-il. J’ai la tête lourde, vous m'amuserez avec vos contes.

Tous deux entrèrent et s'assirent cête à côte près du feu et dans deux fauteuils.

Tout à coup, madame de Phalaris, qui avait commencé une histoire, sentit que le duc se renversait sur elle, avec la loui-deur d'un homme qui s'évanouit. Elle le releva. Le duc était sans connaissance, ou plutôt il était mort.

Mort douce, comme il l’avait toujours désirée : mort pareille à sa vie, et qui le frappa dans les bras du sommeil.

Une gazette étrangère annonça que le duc d'Orléans était mort assisté de son confesseur ordinaire.

Le duc d’Orléans était âgé de quarante-neuf ans trois mois et vingt-neuf jours.

Jetons un coup d’œil en arrière, et disons un mot sur les événements compris dans la [STiode qui vient de s'écouler, et sur les hommes qui y ont joué un rôle.

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Lt société avait déjà subi une grande transformation depuis la fin du régne de Louis XIV, et cette transformation avait commencé de se faire sentir au commencement du siècle.

Ixs événements, plus forts que les hommes, avaient brisé la puissance iiolitique aux mains du vieux roi. Les hommes, plus forts que la volonté royale, avaient réhappé à la pression de cette volonté.

Charlemagne, à son lit de mort, pleura sur la future invasion des Barbares qui venaient détruire l'œuvre de toute sa vie. Louis XIV dut pleurer sur la transformation d’une société qui allait anéantir l’œuvre de tout son régne.

Le but politique de Louis XIV avait été le pouvoir unique, l’autorité royale; il avait voulu dire et il avait dit : t État, c'est moi.

Il eût pu dire la même chose de la société. Un instant ; la société ce fut lui.

Mais de même que les rois se lassèrent de subir sa tutelle, de même la société se lassa de suivre son exemple.

Les rois échappèrent à son influence , par ses défaites.

La société échappa à sa tyrannie, par sa mort.

Pendant les dernières années de son règne , toute une génération grandissait, qui, se séparant des mœurs du XVII* siècle, allait inaugurer les mœurs du XVlll*. Cette génération , Richelieu fut son héros, le duc d’Orléans, son apôtre, Louis XV, son roi; Nocé, Canillac, Brancas, Fargy, Ravannes, ses modèles.

Le XVir siècle est la construction laborieuse de l’autorité politique et religieuse. Henri IV y use son esprit, Richelieu, son génie; Louis XIV, sa volonté.

Le XVIII* siècle , c'est la démolition de ce principe, c'est la chute du trône , c’est la profanation de l’autel. s

Au XVn* siècle. Corneille, Racine, Molière, Montesquieu, Bossuet, Fénelon, Fouquet, Louvois, Colbert.

Au XVin* siècle. Voltaire, Rousseau, Grimm, d’Alembcrt, Beaumarchais, Crébillon fils, le marquis de Sade, Law, Maurepas et Calonne.

Et remarquez que ce fatal XVŒ* siècle n'est pas un accident au milieu de la série des âges; il est selon les desseins de Dieu , il est

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préparé par la révocation de l'Ëdit de Nantet, par l’ouverture des * écoles de Genève , de Hollande , d'Angleterre, par Newton, comme par madame la marquise de Maintenon, par Leibnitz, comme par le Père Le Tellicr.

Qu’est -ce que cet antagonisme du rm contre le duc d’Orléans ; cette haine que l’oncle porte au neveu et que le neveu porte à l’oncle T C’est la lutte du génie du passé contre l’esprit de l’avenir, Pourquoi de toute cette postérité de Louis XiV ne reste-t-il que Louis XV T C’est qu’à cette société qui se corrompt , il faut un roi ciirrompu , afin que roi et société tombent dans le môme abîme, et que tout se raviveet se renouvelle à la lois. C’est l’histoire de toutes les vieilles mouarcliies.

Aussi voyez comme Philippe d’Orléans prépare bien Louis XV ; dites, Richelieu a-t-il mieux préparé Louis Xf\'? — Non. — . Le duc d’Orléans est spirituel , athée, blasphémateur, débauché, il ne croit à aucun sentiment humain , il ne respecte aucun lien de famille; mais il a mission de conserver Louis XV, de le faire traverser sain et sauf toutes les maladies de l’enfanoe, toutes les phases d’une mauvaise santé; Dieu, dans ses secrets immuables, a besoin de Louis XV, c’est le dissolvant à l’aide duquel il va ôter l’àme à cette société qu’il veut détruire, aussi met-il au oœur du duc d’Orléans cette sublime probité de l’homme qui répond de l’enfant, et quand la santé de cet enfant s’est ratfermie, quand aidé par le ministre que la Providence a fait pour lui, complaisant à la fois de son génie et de ses débauches, quand de l’enfant U a fait un jeune homme, et du jeune homme un roi, il meurt comme s’il n'eût attendu que ce moment pour mourir. U meurt comme il a vécu, sans avoir le temps de se repentir de toutes ses fautes dont quelquesunes sont presque des crimes , tant il est sûr qu’une seule parole suffira pour désarmer le Seigneur et qu’il n’aura qu’à dire à Dieu :

— Tu m’as donné le Dauphin, je t’ai rendu Louis XV.

Et alors tout lui sera pardonné.

Aussi le duc d’Orléans, malgré tous ses vices, est-il un grand et nuble cœur, et l'histoire oubliant les désordres du père, les orgies du prince, ka faiblesses de l’boqnRie, le représenlera-t-elle

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veillant la main étendue sur le berceau de celui qu'on l'accusait de vouloir empoisonner.

Et maintenant voyons ce que va devenir cet enfant que la voix du peuple a déjà proclamé le BiEN-Ami.

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