‹ La regence et Louis 15Chapitre 33 sur 88 · I.OUIS XV · texte numérisé non relu

I.OUIS XV

perdait quelquefois, Alors il fallait avoir recours à M. de Fleury ; M. de Fleury grondait et payait, car il songeait que mieux valait, pour son ambition , que le roi passât ses journées à la chasse et ses nuits au jeu, dût-il en coûter quelques mille livres au Trésor, que de se mêler des affaires d'Etat.

U régnait une grande liberté d'actions et de paroles dans toutes ces réunions; d'ailleurs c'était la mode à cette époque, et la princesse Palatine et madame la duchesse nous l'ont appris , d'appeler les choses par leurs noms. Pendant près d'un siècle, la langue française n'eut, sous ce rapport, rien à envier à la langue latine.

M. de Fleury n'était d'aucune de ces parties ; il avait pour excuse sa vieillesse, et Louis XV se félicitait d'échapper ainsi à la double surveillance du précepteifr et du ministre ; mais M. de Fleury n'ignorait rien de ce qui se passait dans toute cette intimité ; chacun s'empressait de se faire espion pour obtenir un sourire du vieux mentor, et madame de Toulouse, toute la première. Aussi M. de Fleury ne savait-il rien lui refuser.

Ce fut dans ces petits conseils de la Muette et de' Rambouillet qu'on ménagea, pour le duc dePenthièvre, fils du duc de Toulouse et encore enfant , la survivance de la charge de grand amiral et des autres gouvernements de son père. Ce fut dans ces petits conseils qu'on a^ura la fortune du duc et du marquis d'Antin, fils du premier lit de la comtesse. Ce fut encore là qu'on prépara la disgrâce de M. de Chauvelin , garde des sceaux et ministre des affaires étrangères. Enfin ce fut là qu'on reconnut et qu'on développa, dès les premiers symptômes, cette tendance vers le plaisir, que les refus conjugaux de la reine firent enfin naitre dans le cœur du roi.

Celle qui avait suivi ces progrès avec le plus d'impatience était mademoiselle de Charolais; depuis deux ou trois ans déjà, scs yeux ne quittaient pas le jeune prince, à qui l'on avait successivement donné, mais sans aucune certitude et sur les probabilités seulement, la comtesse de Toulouse, mademoiselle de Clermont, madame de Ncsic, madame de Rolian et même madame la duchesse.

Malgré ces quelques bonnes fortunes dont on faisait courir le bruit, le roiétaitd' une timidi té (|uerentreprenan te princesse résolutde vaincre;

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Mais mademoiselle de Charolais était elle-même une maîtresse trop légère pour retenir longtemps Louis XV ; et l’on s’aperçut bientôt que, si elle avait détourné le roi de ses amours conjugaux, ce n’était que pour un instant.

Marie Leczinska, en effet, tenait toujours le cœur de son mari, et avait une puissance absolue en tout ce qui ne regardait pas M. de Fleury. Vis-à-vis M. de Fleury, toute influence échouait,, même l’influence royale. C’était surtout à l’endroit de l’argent que l’avare ministre était intraitable. Bonne et bienfaisante, le reine dépensait le peu d’argent qu’elle avait, en œuvres charitables. Une fois, à Compicgne, elle laisssa tout ce qu’elle possédait, aident et bijoux, aux commerçants et à l’école d’artillerie; de retour à Paris, elle fut obligée d’emprunter de l’argent pour tenir le jeu.

Madame de Luyiies, témoin de celte gêne, essaya vainement de déterminer Marie Leczinska à demander un supplément de pension, elle s’y refusa obstinément, répondant qu'elle était sûre de n’obtenir du premier ministre qu’un humiliant refus. Alors madame de Luynes résolut de tenter la chose elle-même , et de son propre mouvement, elle alla trouver le cardinal et lui exposa la position de la reine. Le cardinal se contenta de répondre qu’il arrangerait la chose avec le contrôleur général Orri.

Le cardinal, en effet, s’entretint au premier travail avec le contrôleur général de l’état des finances de la reine, et lui ordonna de remettre à Sa Majesté , cent louis une fois payés. Le contrôleur général prévenu par madame de Luynes, se récria contre la modicité de cette somme , représentant avec respect au premier ministre , que cent louis, c'était ce que lui, simple particulier, donnerait à son fils s’il était dérangé, comme in reine, par ses aumônes. — Eh bien! - ajoutez cinquante louis, dit M. de Fréjus. Orri insista encore, disant <pie cent cinquante louis ne suffiraient pas et qu’il n’oserait jamais présenter à la reine une si misérable somme. M. de Fleury, pour se débarrasser de l’obsession, augmenta encore l’allocation de vingtcinq louis; enfin, de vingt-cinq louis en vingt-cinq louis, le contrôleur général poussa M. de Fréjus jusqu’à douze mille francs. Cette ordonnance conquise, Orri alla trouver la reine et la lui remit, eu

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lui demandunt si elle lui suriiruit. 41arie répondit qu’elle était trcssalisfaite et tout fut terminé là; si ce n’est que l'évôtjue trjuva le moyen de faire traîner l'expédition des douze mille francs pendant plus de trois mois, et ce ne fut qu'au retour de ses revenus accûu> tumés que la reine put payer ses dettes et se remettre au jeu.

Malheureusement la reine qui avait encore un soutien dans sou mari, |icrdit elle-même, par sa faute et gratuitement, ce soutien.

Soit fatigue de ses couches réitérées , soit éloignement pour son époux, Marie Leezinska affecta une froideur qui blessa Louis XV et l'éloigna de sa femme, qui eût pu , tout au contraire, faire de lui, si elle l'eût voulu, ce que la reine d'Espagne faisait de Philippe V.

Ainsi donc rien ne transpirait encore sur les amours secrètes de Ia)uis XV, (piand, le 24 janvier 1732, le roi, à un de ces |ielits soupers où il avait plus hu que d'haljitude, leva tout à coup son verre et ayant porté un toast d la nuiîtresse inconnue, brisa sa coupe, invita les convives à en faire autant que lui et à deviner le nom de cette inconnue.

Alors chacun nomma la dame dont le nom se présenta à son esprit. Les convives étaient au nombre de vingt-quatre y compris le roi, sept se prononcèrent pour madame la duchesse, sept [tour mademoiselle de Beaujolais et neuf |>our madame de Lauraguais, petitefdle de Inssay et belle-tille du duc de VUIars-Brancas, qui était à la cour depuis un mois.

A partir de ce jour tous les doutes furent levés, on sut que le roi avait une maitresw, seulement on ne sut pas qui elle était.

Cette ignorance tourmenta les courtisans et surtout le cardinal ; une maîtresse, c’était (leut-ètre un maître ; cliacun voulut être pour quelque chose daits les futures amours du roi.

Un conseil fut donc tenu entre l'ei-précepteur, madame la ducliessc et le.s trois valets de clianibre Boutemps, Lebel et Bachelier ; runaninuté des suffrages se porta sur miulame de Maiily.

Un motsurlamaisondeNesledoutlesangétaitmcIéùoeluidosM lillj.

C’était une nolde et mitiifue ra iison connue en Europe d mhuï le XP siècle, par la personne d'Anselme de Miilly, tuti’ur du comte de Flandres, gouverneur de ses étals et tué au siège de lille; leur

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blason avait figuré parmi les plus renommés nu temps des croisades, et les nombreuses brandies de la famille qui tenaient le premier rang dans l'Etat portaient haut et fier leurs armes aux trois maillets et leur superbe devise : cogne oui voudra.

Le marquis Louis 111 de Nesic, aine de la race, avait épousé, en 1709, mademoiselle de Laporte-Mazarin , dont la galanterie était devenue proverbiale; Marie Leezinska, dont elle était la dame d’honneur, connaissait toutes ces galanteries, mais elle ne lui en lit jamais aucun reproche, seulement lorsqu'elle savait ou croyait savoir que madame de Nesle avait quelque rendez-vous , elle la retenait en lui faisant lire ou l'Imitation de Jésus-Chritt ou l'Écriture Sainte. C'était l’expiation du péclié qu'elle avait eu envie de commettre.

C'était cette madame de Nesle, qu’on disait, trois ou quatre ans avant l’époque où nous sommes arrivés, avoir été passagèrement la maîtresse du roi. Elle était morte en 1729, laissant cinq filles qui toutes les cinq atlirèient les regards du roi.

La première, Louiso-Julie, épousa Louis-Alexandre de Mailly, son cousin. C'est celle dont il est question ici.

La seconde, Pauline-Félicité, épousa Félix de Vinlimille.

i.ia troisième, Diane-Adèla'ide, épousa Louis de Brancas, duc de Lauraguais.

Lu quatrième, Hortense-Félicité, épousa le marquis de Flavacourt.

Enfin la cinquième, Marie-Anne, épousa le marquis de La Tournelle. Celle-ci fut la fameuse madame de Cbùteauroux.

C'était donc l'ainée des tilles de madame de Nesle que M. de Fleury trouvait bon que le roi aimât ; mais , nous l’avons dit , Louis XV encore très-pudique , encore très-religieux , encore très-soumis anx préjugée de ménage , n’était pas homme à aider son précepteur dans cette grande entreprise. — Ou fit trouver madamede Mailly plusieurs fois avec le roi , mais comme le roi parla seulement des yeux, il fut décidé que Bachelier et Lebel , les deux valets de chambre , feraient marcher l'intrigue.

Le roi trouvait madame de Mailly charmante , mais c’était toujours à la reine à laquelle il revenait, le résultat de la conversation fut'donc qu'il envoya Bachelier prévenir la reine qu'il paaserait la nuit avec

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clic. Li reine répondit qu’elle était dé’sespérée , mais qu’elle ne pouvait recevoir Sa Majesté. C’esl ce que désiraient les deux tentatcui-s.

Mais Louis XV ne se tint pas pour battu. Il envoya le valet de rhambre une seconde, puis une troisième fois, et à chaque fois, le valet de chambre revint apporter la même réponse.

Alors Louis XV irrité jura qu’il n’existerait plus rien désormais entre la reine et lui, et que plus jamaisi/ ne lui demanderait le devoir.

Cette expression peint à merveille l’aspect sous lequel Marie Leezinska ré’pondait aux avances amoureuses de son époux.

En ce moment M. de Richelieu entra, il était envoyé par les amis de madame de Mailly et sans doute avait été prévenu par queb|ue message secret de l'un des deux valets de chambre de l’opportunité de l’occasion.

Il mit le roi sur le compte de la reine. Louis XV était tout bouillant encore, il raconta au duc ce qui venait de se passer, le duc alors demanda au roi s’il croyait qu’il pût vivre avecun pareil vide dans le cœur et si, en vérité, il n’avait pas fait, pour rester fidèle à sa femme, tout ce qu’il était humainement possible de faire : le roi soupira, le duc prononça le nom de madame de Mailly.

Ce nom éveilla un souvenir agréable dans l'esprit et dans le cœur du roi. Louis XV avoua que c’était une charmante femme et que ce serait une charmante favorite ; une entrevue fut arrêtée.

La victoire était chose facile, madame de Mailly ne demandait qu’é être vaincue.

Quelques-uns, et M. de Richelieu est du nombre, prétendent qu’il ne fallut rien moins que l’intervention du valet de chambre Bachelier, pour que madame de Mailly ne sortit point de la chambre royide telle qu’elle y était entrée.

En somme, que Bachelier ait aidé au dénoément de l’entreprise, ou que les honneurs en reviennent à madame de Mailly seule, madame de Mailly était la maitresse du roi, c’était ce que l’on voulait. En effet, madame de Mailly était bien la femme qui convenait, à la fois, à l’amour du roi et aux projets de M. de Fleury.

Elle était née en 1710, et par conséquent était de l'âge du roi. Elle avait une certaine décence, dont l'importance de la situation

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avait i.ii seule la faire sortir; sa voix était un peu dure, mais eu parlant d'amour celle voix s'adoucissail, elle avait de fort beaux cl de fort grands yeux pleins de feu et d'éclat , elle était brune avec un visage long, un beau front et des joues un peu plates. Voilà ;iour le roi.

Douce, réservée, timide, sans ambition, sans connaissance des affaires d'État, d'un caractère (“gai, amie sûre, incapable d'une fausseté, compatissante, pleine de droiture, ennemie de l'intrigue. Voilà pour M. de Fréjus.

Au reste, l’avenir justifia l'opinion qu'on avait eue d’elle; malti-esse du roi , elle n'aima le roi que pour lui-méme, que parce qu'il était le plus aimable et le plus beau de sa cour et de son royaume, contente de l’aimer secrètement, elle n’essaya pas même d’user de sa faveur; jamais, pendant tout le temjvs que cette faveur dura, elle ne demanda une seule grâce, ni pour elle ni pour ses parents, ne recevant du roi que quelques petits présents, qu’un bourgeois eût eu honte d’offrir à sa maitresse.

Deux personnes Tirent grand bruit de cette intrigue.

M. de Mailly et M. de Nesle, le père et le mari.

Le mari reçut Tordre de cesser tout commerce avec sa femme.

Le père, dont les affaires étaient fort dérangées, se tut moyennant cinq cent ibille livres. C était faire bien bon marché de l’honneur de la maison de Nesle.

Quelque temps avant les événements que nous venons de raconter, c’est-à-dire le 31 janvier 1732, on signait à Versailles le contrat de mariage de mademoiselle de Chartres avec M. le prince de Conti, lesqueb étaient mariés le lendemain par M. le cardinal de Rohan.

Ce prince de Conti était le fils du fameux prince de Conti dont nous avons parlé, et qui, mort en 1727, avait laissé pour successeur à ses titres, à ses biens et à son nom, le comte de La Marche.

Quelques jours après, la mère du prince de Conti , Marie-Thérèse de Bourbon-Condé qui se disputait périodiquement avec son fils, mouçut à son tour, âgée de soixante-dix ans.

U ne restait plus du nom de Conti que les deux douairières, In

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prince de Conti qui venait de se marier, et un oncle de celui-ci, grand prieur, homme d’esprit.

C’était, en outre, un prince brave, aimable, vif à l’excès, jaloux de son rang et prodigue avec folie. Un jour, son écuyer vint lui rendre compte qu’il n’y avait plus de fourrage dans son écurie. Furieux d’une pareille négligence, le prince appela son intendant, lequel s’excusa sur le trésorier qui n’avait pas voulu donner d’argent. Le prince fit venir alors le trésorier, lequel s’excusa sur ce qu’il n’y avait pas d’argent dans les coffres, et que le fournisseur refusait de livrer du fourrage sans argent.

Le cas était grave. Aussi, pour la première fois de$avie, le prince se mit à réfléchir. Puis après avoir réfléchi :

— Qui nous fait crédit encore?demanda-t-il. — Personne, excepté le rôtisseur. — Eh bien , dit le prince, faites donner des poulardes à mes chevaux.

Le 2 juin , le jeune duc de Chartres est baptisé et nommé Louis- Philippe par ses parrains, le roi etia reine. Ce fut ce prince, père de Philippe Égalité et grand-père du roi Louis-Philippe, qui épousa madame de Montesson.

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