CHAPITRE VI
Après cette longue période de paix , ou de guerre sans importance, un événement s’accomplissait, qui allait remettre en question l’équilibre de l’Europe.
Le 1*' février, le roi de Pologne, Frédéric-Auguste, meurt à Varsovie, âgé de 62 ans. Son fils, le prince royal et électoral de Saxe, succédait de droit à son électorat, mais il ne pouvait succéder au trône de Pologne , le trône de Pologne étant soumis à l’élection. Ce prince, Frédéric-Auguste 11, était le même qui avait détrôné Stanislas, beau-père de Louis XV.
Le 3 mai la diète s’assembla. Le résultat de sa délibération fut ; Que les seuls gentilshommes polonais avaient droit à l’éligibilité.
Qu'il fallait non-seulement, pour jouir de ce droit, être gentilhomme polonais, mais encore être né de père et mère catholiques. Que personne autre que le primat ne pouvait proclamer le roi sous peine d'être déclaré ennemi de la patrie. Enfin, que l'élection était fixée au du mois d'août.
Dès le 1 7 mars , le roi Louis XV avait déclaré à tous les ambassadeurs étrangers accrédités près la cour de France, qu’il ne souffrirait jias qu'aucune puissance s'opposât à la liberté de l'élection.
Ce qui avait donné lieu à cette déclaration, c'était la demande faite par le primat et par un certain nombre de gentilshommes auprès du roi Stanislas.
Cette démarche avait pour but d'offrir la couronne de Pologne au père de la reine de France. Mais en écoutant la proposition, Stanislas avait secoué la tète et avait dit :
— Je connais les Polonais, ils me nommeront, mais ik ne me soutiendront pas.
— Soyez nommé, lui fit dire Louis XV, et je vous soutiendrai, moi.
Sur cette promesse de son gendre, Stanislas accueillit l’offre qui lui était faite et déclara qu’il se mettrait sur les rangs. Son compétiteur naturel était le prince royal et électoral de Sexe, fik du roi défunt.
Naturellement encore, la Russie et l'Autriche voyant que la France s’était déclarée en faveur de Stanislas, la Russie et l’Autriche se déclarèrent en faveur du prince Auguste. La Russie fit croiser une flotte dans la Baltique. L’Autriche donnases ordres pour empêcher de traverser ses états.
Le 20 août, c’est-à-dire cinq jours avant le jour fixé pour l'élection, le chevalier de Thiange, qui avait de la ressemblance avec le roi Stanislas, ajouta encore à cette ressemblance en se coiffant comme fui et en revêtant les habits que le roi portait ordinairement.
Ce changement de nom et de costume eut lieu à Bemy, près de Paris, où Stanislas s'était rendu en quittant Versailles.
A Berny, le vrai roi et le faux roi se séparèrent pour se tourner le dos.
Thiange, traité de majesté, prit la route de Bretagne, arriva .à
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Brest, où il s’erabirqua publiquement le 20, à dix heures du soir, au bruit de toute l'artillerie du port.
Quant au roi Stanislas, il devait gagner Varsovie par terre, accompagné du seul chevalier d’Andelot. En conséquence, le roi se coiffa d’une petite perruque noire et endossa un habit gris de la plus simple apparence; quant au chevalier d'Andelot, il s'habilla un peu plus somptueusement, car il devait passer pour le maître, tandis que , le roi jouait purement et simplement le rôle d'homme de confiance. " Tous deux montèrent dans une voiture en mahvais état et fort crottée, et avec des chevaux de poste gagnèrent la route de Metz. Mais si pauvre et si délabrée que fût la chaise, ce n'en était pas moins une voiture française, laquelle, en Allemagne, pouvait inspirer des soupçons à la première ville de l’empire. En conséquence, le chevalier d’Andelot reconnut que la voiture avec laquelle il était venu irait difficilement plus loin. Il invita donc son hôte à s'informer si dans la ville il n'y avait pas quelque chaise allemande à vendre. L'hôte chercha, en découvrit une et vint annoncer la trouvaille au chevalier qui, trop fatigué, à ce qu’il prétendait, pour sortir lui-méme, envoya son compagnon examiner la chaise, le chargeant de conclure le marché s’il trouvait le véhicule convenable.
Le roi acheta la chaise et paya. Puis l’on se remit en route.
Jusqu’aux portes de Jlerlin tout alla bien, mais aux portes de la capitale de la Prusse commença un long interrogatoire dont le marchand et son homme de confiance sortirent à leur honneur.
A Francfort-sur-l’Oder, ils trouvèrent le neveu du marquis de Monti, ambassadeur de France, ils montèrent dans sa voilure où, pour tromper les espions, le roi ne prit que la quatrième place. Enfin, le 8 septembre, le roi entrait dans Varsovie.
L’élection, qui devait avoir lieu le 25 août, avait été remise au 1 1 septembre. Stanislas arrivait donc à temps pour se montrer au peuple et lutter de sa personne.
Le 10, il monta à cheval, parcourut Varsovie dans tous les sens, au bruit des acclamations universelles.
Le 1 1, on recueillit les suffrages; tous furent pour Stanislas.
Le prince Wieznowiski, chancelier de Lithuanie, protesta seul
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conti-e celle unanimité en se retirant de l'assemblée, et entraînant avec lui quelques mécontents. Le même jour, te primat eût pu proclamer Stanislas roi, mais il avait espéré ramener le chancelier de Lithuanie qui persista dans sa retraite , ce qui fut cause que Stanislas ne fut proclamé que le surlendemain.
Mais ce qu'avait prévu Stanislas arriva.
Une armée russe marchait contre Varsovie pour annuler l'élection. Les cent mille Polonais qui s'étaient réunis pour faire Stanislas roi , s'étaient retirés dans leurs provinces respectives. L'armée polonaise était faible et désorganisée. Le secours promis par Louis XV n'arrivait pas. Les partisans de Stanislas ne l'invitaient pas moins à tenir bon , lui disant qu'il n'était besoin que d'une chose pour réussir, c'est-à-dire de gagner du temps. On jeta les yeux sur les différentes places fortes qui pouvaient offrir un asile au roi, et le choix s'arrêta sur la ville de Dantzick , cité libre , se gouvernant elle-même , sous la protection du roi de Pologne.
Le 2 octobre, le roi Stanislas fit, en conséquence, son entrée à Dantzick, accompagné du primat, de l'ambassadeur de France et du comte Poniatowski, que suivaient quelques seigneurs polonais.
Pendant ce temps, les Russes entraient en Pologne et dans le faubourg de Praga même, à la suite de la déi'laration du général de Lacy, commandant les troupes russes, et réclamant, au nom de la czarine, l'élection du prince Auguste; le prince Auguste fut élu. La nouvelle de cette élection n'étonna pas Stanislas.
— Je l'avais bien dit, murmura-t-il en levant les épaules ; lui aussi éprouvera bientôt la fidélité de ceux qui l'ont nommé.
Et il proposa aux habitants de Dantzick de quitter leur ville et de leur rendre leur parole. Mais ceux-ci s'opposèrent au départ du roi.
L'armée russe marcha donc sur Dantzick, et, le 20 février 1754, le siège commença.
Une grande question européenne se débattait en dehors de la question privée. Le roi Stanislas représentait la nationalité polonaise. Le prince Auguste représentait l'influence russe et allemande. La nomination du prince Auguste , c'était le futur démembrement de |a Pologne,
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La France n’avait pa» pris à l'aventure et sans réflexion le parti du roi Sbnislas. 11 lui fallait, dans ses intérêts communs avec l'Els' pagne, ruiner la puissance de l’Autriche en Italie. Il lui fallait opposer une digue à l'empire russe menaçant, dès cette époque, de déborder sur l'Europe. Cette digue, c’était la Suède, la Pologne et la Prusse. La Suède et la Prusse promirent la neutralité. Stanislas, roi de Pologne , continuait la politique de Qiarles IX et de Louis XIV. De Charles IX , soutenant l’élection de Henri IH ; de Louis XIV, soutenant l’élection du prince de Conti. Stanislas à Varsovie surveillait à la fois Pétersbourg et Vienne.
Voilà quelles considérations avaient entraîné la France dans cette guerre , bien entreprise , mal soutenue.
Mal soutenue surtout par celui qui avait le principal intérêt à la soutenir, c’est-à-dire par Stanislas.
En se mettant à la tête de l’armée , toute désorganisée qu’elle était , en appelant les Polonais aux armes au nom de la nationalité polonaise, le roi Stanislas pouvait réunir cinquante mille hommes. Avec ces cinquante mille hommes, il pouvait tenir tête aux Russes, garder sa capitale, attendre le secours de la France, et, s’il tombait, tomber du moins en combattant.
Mais Stanislas avait plus de cinquante ans ; Stanislas n’avait jamais été un homme énergique. Il couvrit sa faiblesse du manteau de la philanthropie, et déclara : qu’il ne voulait ni s'assurer une couronne aux dépens de la vie de ses sujets, ni se mettre dans le cas d’avoir marqué son avènement au trône par l’effusion de leur sang. C'était répondre en prêtre et non en soldat.
Stanislas s’était donc retiré, comme nous l’avons dit, àDantzick, pour 'j attendre les secours de la France.
Le comte de Munich était venu joindre M. de Lacy avec un renfort de dix mille hommes; il prit le commandement du siège.
Dantzick fut complètement investi, et le bombardement commença. La famine se fit bientôt sentir.
Mais la France avait promis un secours; la France n’avait pas encore pris l'habitude de manquer à sa parole. Les assiégés attendirent ce secours avec confiance.
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EnAn , le drapeau blaoc parut à l'horizon ; mais toutea le» batteries de la câte étaient au pouvoir des Russes. M. de La Motte, qui commandait la Aotte, n'osa s’exposer à une destruction à peu près certaine. Le cas qui se présentait était d'ailleurs prévu; dans ce cas, la Hotte devait s'arrêter à Copenhague et s'entendre sur ce qu'il y avait à faire avec M. de Plelo, ambassadeur de France en Danemark.
Louis-Robert-Hippolyte de Bréhan, comte de Plelo, était de cette belle et noble race bretonne qui ne marchande jamais avec l'honneur. C'était un jeune homme de trente-quatre ans, poète, savant et diplomate à la fois, qui avait fait imprima* des recherches astronomiques dans le Recueil de C Académie royale de$ Sciences, et des poésies légères dans le Portefeuille d'un homme de goût.
Il se Ht communiquer par M. de La Motte, commandant de l'escadre, les instructions qu'il avait reçues de MM. de Fleury et de Maurepas. 11 vit que s'il y avait moyen de garder Dantzick, il fallait tout faire pour y introduire un premier secours qui serait bientôt suivi d'un second ; que si Dantzick était pris, il ne [allait plus s'occuper que d'une chose, c'est-à-dire de sauver le roi Stanislas. Dantzick n'était pas pris, donc il fallait y introduire le secours envoyé. Ce secours se composait de quinze cents hommes. Avec ces quinze cents hommes, il s'agissait d'ën attaquer quarante mille et de passa*.
Si on lit attentivement l'histoire de nos guerres, on verra que l'impossible est ce qui germe le plus facilement dans une tête française.
A l'aspect de la situation , M. de La Motte recula. Man M. de Plelo prit tout sur lui , déclarant qu’il se chargeait, lui personnellemoit, de conduire les troupes françaises et de diriger le débarquement. M. de La Motte rejeta toute responsabilité sur l'ambassadeur, et Ht diriger la flotte sur Dantzick. La flotte passa à travers un feu croisé et arriva à la rade de Dantzick. M. de Plelo débarqua, attaqua l'armée russe et tomba percé de coups. Il avait prévu ce dénoùment, mais, au nom de l'honneur français, il avait cru devoir tenter cc qui ne pouvait être accompli. M. de Plelo mort, la retraite se fit en bon ordre, et la flotte revint à Copenhague.
Comme danstous scs échecs militaires, la France avait eu dans celuici le côté brillant qui immortalise une défaite à l'égal d'une victoire.
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Au moment même où la flotte rentrait dans le port de Copenhasue, le second secours d’hommes arrivait; grâce à ce second secours, on pouvait réunir deux mille hommes des régiments de Flandre et d’Artois. La situation de Dantzick ne fut point cachée aux officiers', réunis en conseil de guerre, pour qu’ils eussent à décider par eux-mémes. Tous déclarèrent que, partout où les Français étaient deux mille, ils ne pouvaient reculer devant l’ennemi si nombreux qu’il fût; si la flotte ne pouvait passer, on s’emparerait des forts à coups de mousquets. D'ailleurs, on avait une mission sacrée à remplir, il fallait sauver la tète du roi Stanislas.
La flotte française reparut donc à l’embouchure de la Vistule. mais cette fois, chose incroyable, elle passa à travers le feu croisé des latteries, et, aux acclamations de la ville, elle entra voiles déployées dans le port de Dantzick.
Seulement il ne s’agissait plus de tenir contre les Russes, mais de sauver le roi Stanislas, dont la tête était mise à prix.
Le roi était résolu de demeurer à Dantzick et de partager le sort de scs défenseurs, lors([ue l'on apprit tout à coup que le fort de Wesheelmiindvenait de capituler. Celte capitulation obligea la ville de songer à la sienne, et le roi fut le premier à rendre aux Dantziqunis la parole qu'ils lui avaient donnée de s’ensevelir sous leurs murailles.
Il ne s’agissait plus pour le roi que de savoir comment il cpiitterait la ville, cernée de tous côtés par l’armée moscovite, et complètement inondée jusqu’à trois lieues aux environs.
Chacun alors forma pour le roi un projet de retraite; madame la comtesse Cznpska, palatine de Poméranie, qui parlait l’allemand comme sa langue maternelle, se fiant à un homme qu’elle avait éprouvé et qui connaissait parfaitement le pays, lui offrit de partager les risques de son voyage, de se travestir en paysanne et de le faire passer pour son mari.
Un autre cxiiédient avait encore été proposé, c’était de se mettre à la tète de cent hommes résolus et de faire une trouée à travers l’ennemi. La difficulté n’était pas de trouver les cent hommes, il s’en serait pn'-senté mille ; mais le moyen de tenter une pareille action dans un pays inondé et aveç des lignes de circonvallation houi
chant tous les passages. Ce projet fut donc abandonné comme l'autre.
Un troisième était proposé par le maniuis de Monti, ambassadeur de France, et ce troisième paraissait le plus praticable : c'était de quitter Dantzickavcc deux ou trois hommes sûrs et déguisés en pa j’saiis.
Dans le but d'adopter ce moyen , Stanislas se rendit chez l'ambassadeur, le dimanche 27 juin, sous le prétexte d'y passer une nuit tranquille en s'écartant des bombes qui commençaient à gagner le quartier qu'il habitait; mais arrivé là, un de ces innmes accidents, qui se suspendent presque toujours au-dessus des grands projets et qui menacent de les faire manquer, se rencontra et faillit faire échouer celui du roi de Pologne. •
Le marquis de Monti s’était procuré un costume de paysan tel qu'il convenait à la situation ; habit usé, chemise de grosse toile, bonnet des plus simples, bâton d'une épine rude et polie, enfilée d'un cordon de cuir, mais restaient les bottes.
Donner au roi des bottes neuves c'était le dénoncer au premier œil observateur qui se fixerait sur lui . L'ambassadeur avait examiné avec attention tous les pieds qui passaient devant lui depuis deux jours, afin de faire un choit intelligent entre la botte neuve, qui pouvait dénoncer le roi, et la botte trop usée qui pouvait le laisser dans l'embarras, et il avait cru qu’un des officiers de la garnison possédait • une paire de bottes tout à fait convenables à la situation.
Seulement, comment et sous quel prétexte l'ambassadeur pouvaitil demander à l’officier de lui céder cette paire de bottes.
C'était une négociation devant laquelle la diplomatie du marquis de Monti , si habile qu'elle fût , recula ; il préféra corrompre le domestique de l'officier, lequel vola les hottes de son maître et les apporta à l'ambassadeur.
Si étrange que fût le caprice d'un ambassadeur pour une vieille paire de bottes, le vol au moins répondait du secret.
Mais si M. de Monti avait bien jugé du degré d’usure des bottes, il avait mal mesuré le pied de l’officier, l’officier avait le pied petit, le roi avait le pied grand, de sorte que lorsque Stanislas voulut mettre les bottes de l'officier il lui fut impossible d’entrer dedans. M. de {donti fît alors apporter toutes les vieilles battçs de sa maison , une î' L H