IS XV
D’ailleurs, pendant ce temps, on va rendre aux Anglais, en Europe, ce coup de main qu’ils voulaient tenter en Amérique. Les .Anglais ont dans la .Méditerranée une station qu’ils afTeclionnent & l’égal de Gibraltar, (pi’ils lui pi-éfèrent peut-être. Philipiie V, au temps de ses malheurs, a laissé rouler celte perle de scs mains. Les Anglais l’ont ramassée et en ont fait un des joyaux de leur couronne. Celte station, c’est l'ile de Minottpie.
En prenant Minon|ue, nous coupons les communications des .Anglais avec le roi de Sardaigne, leur allié; nous troublons leur navigation au levant et en Italie. I.<e i>ort de Mabon , l’un des plus Itcaiix de rEurojw, donne un asile à leurs flottes égarées dans la Méditerranée , ce grand lac dont ils gardent l’entrée, mais dont nous sommes les véritables maitres. En cas de guerre malheureuse, la reddition de Mabon lèvera bien des difflcultés pour le rétablissement de la p;iix; dans le cas contraire, Mabon devenu notre propriété, on en traitera avec l’Espagne, qui nous donnera en échange tout ce que nous voudrons dans le golfe du Mexi(|uc. Il est vrai que le fort Saint- Pbilip(ie pisse |)our imprenable; cb bien! on y enverra Iticbclicu; c’est le général des brusquesallaques et des coups de main insensés. La colonne de Fontenoy, elle aussi, n’élait-elle pas inébranlable? Richelieu l'a brisée!
Richelieu aura un commandement absolu sur mer et sur terre; on lui fourre cinquante mille louis dans scs coffres, on lui donne la flotte d’Ilyéres, sous les ordres de M. de La Galissonniérc, douze vaisseaux de ligne; on y joint dix-huit hftiimentsdc transport. Cette magnifique escadre met à la voile. Où va-t-elle? On le saura quand le fort Saint-Philippe sera pris.
1^1 mer est l'alliée des .Anglais. 1,0 lendemain du départ , une tempête s’élève qui rompt l’ordre de marche de la flotte; trois jours, les vaisseaux errent dispersés; le 19 avril, ils se rallient en vue de Minoixpic. 25 avril, le maréchal va reconnaitre la place de son camp, et il jette en même temps un coup d’oeil sur le fort Philip|ie. C’est partout un roc uni, des fossés de trente pieds do profondeur, taillés dans le granit. Impossible d’ouvrir la tranchée, le roc est imjiénétrable, même au canon, (fest une citadelle à prendre
LOUIS XV
par escalade; le tout sera de trouver des échelles assez hautes.
En allcndaut, Richelieu fait ses compliments aux dames minorcaincs, leur lait porter des fruits, leur envoie des honhons, et s'informe s'il y a daus les productions de la France quelque objet qui leur fasse plaisir. Puis, comme il craint pour ses soldats le bon vin d’ïis|)ai;nc , rjui encombre les caves de la ville : '
— Enfants, dit le maréchal à ses soldats, celui de vous qui se grisera n'aura pas l'honneur de paraître à la tranchée.
On signale une llollc : c'est celle de l'amiral Byng, qui vient en aide à Miuorque. Le maréchal cède un millier d'hommes à La Galissonnièrc, pour renforcer ses soldats de marine. On donnera l'ass;iut, et l'on se battra sur mer à la fois. Les Minorcains auront double siiectacle.
L'amiral anglais est battu à plate coulure, et, le même jour, Richelieu s'emiwe des ouvrages avancé’s. Enfin , dans la nuit du 27 au 28 juin , trois forts sont pris sur ciiu; , et le 28 , à midi , trois déjui- U'-s apixirtent un projet de capitulation , qui , discuté [Kuidant le reste de la journée, est signé le même soir. Iji 29, tous les forts étaient rendus, et M. de Fronsac , fds du duc de Richelieu , en allait porter la nouvelle à Compiègne.
M. de Richelieu n'avait plus rien Ji faire à Minonpie; mais il lui fallait l’agrément du roi pour iiuilter sa conquête. Malheureusement, il avait à la cour moins d'amis que d’ennemis, et madame de Pompadour était au nombre de ces derniers. Madame de Pompadour avait eu l'heureuse idée de marier sa fille Alexandrine au duc de Fronsac ; elle en avait dit deux mots à M. de Richelieu, lequel avait rt'pondu qu’il serait on ne peut plus honoré defalliancc, mais que comme M. de Fronsac avait l'honneur, par sa mire, d'appartenir à la maison im|iériale de Lorraine, il nepouvait prendre d'engagement que du consentement de l'impératrice. Madame de Pompadour avait compris la réponse et s’en était tenue là; mais, de celle réponse et du peu d’effet qu’elle avait produit sur le duc à la première vue, elle avait gardé rancune au vainqueur de Mahon.
Pendant ce lemi», on minait M. de Richelieu prés du roi. Enfin, le duc fut obligé de feindre une maladie pour obtenir un congé
Digilized byT[7i)OgIe
LUUIS XV
qufi , gn'ice aux ccrlificals de ses nuVIccius et à la menace q\ril faisait de le prendre si on ne le lui duuuait |>as, on n’nsa plus lui refuser. I.a rentrée du maréchal à Paris fut un vérilable triomphe ; mais Louis XV le reçut froidement.
— Ah! vous voilà, monsieur le duc, dit-il. Eh bien! comment avez-vous trouvé les ligues de Minorqueî on les dit fort bonnes.
— Excellentes, Sire, répondit Richelieu; seulement, il faut de longues échelles pour les aller chercher.
Et, le premier, il tourna le dos au roi.
Au moment du départ de M. de Richelieu, on llotlait encore pour une alliance continentale entre Frédéric et Marie-Thérèse. Au retour du duc de Richelieu, on était à peu près décidé [lour T Autriche. Quoique son (ils eût l'honneur, comme il le disait, d’a|)parteuir à la maison imi>ériule de Lorraine, M. de Richelieu u’était point |K>ur l'alliauce aulrichienne. Toutes les traditions des grands hommes du dernier siècle avaient été (suir raluiisscment de la puissance impériale. Henri IV , Richelieu et Ix)uis XIV avaient poursuivi cet abaissiuucnt. Au moment où le couteau de Ravaillac fit manquer l’cx[iédition de Juliers, Henri IV venait d’arrêter avec Sully un immense projet, dont cette cxix'dilion de Juliers n’était que le prologue. Gî projet changeait la face de l’Eurojx;, qui devenait, sous le nom de républiipie chrétienne, une confédération universelle. Messieurs les jacobins de 1793, et messieurs les montagnards de 1848, écoutez ceci : c’est un projet de Henri IV; puis vous nous direz si, depuis que vous faites des théories, vous avez trouvé quelque chose de plus libc'ral , comme on disait sous Cliarlcs X, de plus radical , comme on disait sous Louis-Philippe, de plusdéraocrali()ue, comme on dit aujourd’hui.
Il s’emparait de f Autriche, qui lui avait fait tant de mal, et qui, depuis cent ans, ne fût-ce que par sa devise n, c, i, o, u, Aiixtria est imperanda orbi universo, tend à l'empire universel. Une fois à Vienne, il prêchait une croisade et chassait les Turcs de l’Eumi>e. Puis il fondait une confédération chrétienne, formée de quinze Étais : six monarchies hérédilaires, cinq monaixhies électives, quatre républiques.
LOUIS XV
Ij» six monarcliios lu réilitairos élaiont le D.mcmaik, la Suide, l’AiiglcIcrre, la France, l'Espagne et la lainibardie.
Celle dernière, érigée en royaume en faveur du duc de Savoie , se com|K)sail de la Savoie, du Monlfcrrat , du Milanais et du Mantouan.
Ix's cini] monarchies électives éhiienl : Rome, augmentée de Naiilre cl de la Odahre; l'empire Germanique ; Li Rohème , à la(|uellc il ajoutait la Lusace, la Silisie et la Moravie ; la Pologne , angmcnléc des conquêtes à faire sur les Russes; la Hongrie, augmentée d'une |H)i lion de l'Autriclie, du Tyrol, de la Carinthie, et des conquélesà faire sur les Turt:s.
Les (piatre républiques étaient : la république Ralienne , conqwséc de tout le nord de l'ilalie, entre le royaume de Londsirdie, le pa|)c cl Venise; la ré|iubliquede Venise, augmentée tle la Sicile; la républi(pic Helvétique, augmentée de la Franche-Comté; enlin, la républii|ue Belge.
Tous ces Etals devaient avoir un conseil suprême, chargé de maintenir la paix univeiselle, de prévenir lc*s querelles, de prononcer sur les différends, de défendre les frontières, de diriger les attaques contre celui qui serait déclaré ennemi commun; enfin, de veillera la sùrelc du bien-être et à la pix)s|iéritc de cette harmonie générale.
Ravaillac savait-il ce qu'il y avait de profond amour pour rinimanité dans ce cœur (pi’il pei(;ait, au coin de la rue de la Ferronnerie, le H mai 1610?
Eh bien ! ce rêve de Talvaissement de l'Autriche fait par Henri IV, et devenu projet, parfois même réalité entre les mains de Richelieu et de Louis XIV, allait être abandonné par Louis XV, grâce à l'inllucnce fatale de madame de Porapadoiir.
(iilte maison d'Aidriche, en effet, obscure et presipic inconnue il y avait trois siècles et demi , ne s’était élevée à la monarchie de Charics-Qnint qu'en combattant {«riiétuellcment contre tout jirincipe de liberté. Dans ce combat, elle avait fierdu la Suisse, la Hollande, l'Espagne et Xapics; mais il lui rcsUdl encore les Hongrois, les Rohémes, les Rrabançons, les Toscans et les Autrichiens. Sg domination s’étendait encore de la Turquie à Philipsbourg, et de l’Océan à la Méditcrranè’e. Célail loin de ce ipi’clle était il y avait
LOUIS XV
«Iciix CPiils ans, mais c’oinil encore plus qu'elle ne devait iHre. l'ii irislanljCn 1738, tout cet empire avait été l’éduilà la seule Honjrrie, et l'Allemagne avait respiré. Maric-Tliéivse avait vu l'abinic, clic l’avait mesuré, et, redevenue puissante, elle avait compris qu’elle ne pouvait conserver cette puissance qu’avec l’aide de la France. Mais quelle probaliilité de vaincre celle répugnance inslinclive, et de donner tort à la polititiue de trois honuncs de la taille dé Henri IV, de Itichelicu et de Louis XIV ! N’avait-clle («s, d’ailleurs, coidre elle le roi, le dauphin, les minisires, la nation enlicre? Quelle serait son alliée dans une pareille lutte? madame de Pompadour.
Madame de Pompadour, la fille de .M. Poisson , ce commis à moitié pendu, cette grisetle trop heureuse d'épouser en premières noces un maitôtier, l’alliée de Marie-Thérèse, la fille, l'héritière des (àV sars! L’admirable chose que la politique, et comme son égoisme nivelle les conditions!
Quoique madame de PonqKidour fût montée presque jusqu’à Louis XV, combien fallait-il encore que Marie-Thérèse descendit de degrés i>our arriver à madame de Pompadour? Marie-Thérèse lui écrivait ciqicndant à cette femme, et l’apiiclait ma cousine.
Gitle alliance de la France avec l’Autriclie était si étrange, si inouïe, si peu proliable, que lorsijuc M. de Caûnitz, minisire aulrithien à Aix-la-Chapelle, eu parla pour la première fois à M. de Saint- Severin , que madame de Pompadour avait envoyé, en 1747, dans celle ville pour conclure la jnix à (|uclquc prix que ce fût, M. de Sainl-Severiii refusa de s’occuper de ce projet. Mais, à la première ouverture que Marie -Thérèse avait faite à sa cousine de ce projet d’alliance, madame do Pom]iadour, moins forte en politique que Henri IV, Richelieu et Louis XIV, madame de Pompadour avait été séduite d’ètre apjielée cousine par Marie-Thérèse, elle qui ii’élait apix;lée([ue Cotillon II par Frédéric.
Or, pour arriver à cette alliance de la France et de l’.Vutriche, que fallait-il? lInemisè‘re|»our la favorite: renvoyerles vieilles tètes minist '•rielles qui avaient encore sur l’Autriche les préjugés de Louis XIV, de Richelieu et de Henri IV, placer à la tète des atlaires étrangères des ministres nuis, ou à sa dévotion.
LOUIS XV
Toute cette alliance avec Mai'ie-Tliéii'se se nouait donc doucement dans l'ombre. I.^.'s trois complices étaient M. de Narcinlierç , ministre de la reine de Hongrie, l’ablié de Bernis et madame de l’ompadour. Voilà ce que proposait Marie-Tbérése :
L'impératrice donnait les Pays-llas au duc de Parme, et séparait (tinsi, par un prince de la maison de Bourbon, les Anglais de la Hollande, Luxembourg, le Gibraltar de l'Autriche, rasé. Nous prenions liions; la Pologne était déclarée libre et la couronne héréditaire; la Suède gagnait la Poméranie, cl le Danemark était invité à l’union. La Rtmie était jtartie contractante . et comme la France était en guerre avec l’ Angleterre , quoique cette guerre ne fût point de fait encore déclarée, cette ligue des grandes puissances du continent abaissait la puissance maritime de l'Angleterre à l'union de laquelle l'Autriche déclarait renoncer à jamais.
Ce plan était, selon l’esprit de Marie-Thérèse, vaste et hardi. l»uis XV ne voyait ni si loin, ni si haut; aus.si le repoussa-t-il. Mario- Thérèse pria Louis XV de présenter le sien. Louis XV recourut à M. de Bernis, lequel proposa un pfojet en deux lignes :
Garantie respective des Etats des deux maisons, la Prusse comprise, l’Angleterre exceptée.
Ce fut alors (ju’on apprit qu'au commencement de 1730, il y avait eu traité entre l’Angleterre et la Prusse.
La Prusse fut exclue du plan, qui se trouva encore simplifié, et se borna dès lors à cette seule ligne :
Garantie respective des Etats des deux maisons.
Le traité fut signé le 9 mai 1736, entre la France et l’Autriclie.