CHAPITRE XVI
Pendant tout ce temps, les querelles religieuses et politiques soulevées par l’imiKit du vingtième allaient leur Iniin. la; Parlement avait déf rété le curé de Saint-Êticnne-du-Mont d'accusation ; mais le roi avait cassé le décret [«r arrêt du conseil. Le Parlement ne
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s'était pas tenu pour battu ; le 8 avril , il avait rendu un arrêt en forme de règlement portant défense de faire aucun refus public de sacrements, sous prétexte de non-présentation de billets de confession ou de non-acceptation de la bulle Vnigenilm.
Le roi établit alors une commission prise moitié dans l'Église, moitié dans la magistrature : dans l’Église, il nomme les cardinaux de La Rochefoucauld et de Soubise, l'archevêque de Rouen et l'évêque de Lyon; dans la magistrature, MM. Trudaine de la Grandville et d'Auriac, conseillers d'État, et M. Joly de Fleury, ancien procureur général du Parlement. En 1753, la commission a fait son office de commission , c’est-à-dire qu'elle n’a rien fait ; aussi la querelle va-t-elle s'envenimant de plus en plus. On dénonce, le 18 janvier, au parlement de Paris, divers refus de sacrements faits à Orléans, aux religieuses de Saint-Loup, de l’Hôtel-Dieu et autres. Le Parlement ordonne qu’il sera informé : le 23 , le Parlement condamne l’évêque d’Orléans en six mille livres d’amende, payables sans déport. Le 24, un arrêt du conseil évoque la connaissance de l'aflaire, étcasserarrêt du Parlement. LeParlementarréte qu’il sera fait des remontrances au roi sur l'arrêt du conseil. Sur quoi, le 22 février suivant , la contradiction parlementaire augmentant le nombre de refus de sacrements, au lieu de les diminuer, et la compétence des magistrats étant contestée par le clergé, le roi,’ par lettres-patentes envoyées au Parlement, lui enjoint, sous peine de désobéissance, de surseoir à toute poursuite et procédure concernant la matière du relus de sacrements jusqu’à ce qu’il en ait autrement ordonné.
1.0 23 février, le Parlement arrête qu’il sera fait des remontrances sur ces lettres. Le 4 mai , ces remontrances sont portées au roi , qui refuse de les recevoir et ordonne l’enregistrement de ses lettres-patentes du 22 février.
Le 7 mai , le Parlement arrête qu’il ne peut obtempérer aux volontés du roi , sans manquer à son devoir et à son serment. Le Parlement cesse de rendre la justice. Les présidents et conseillers des requêtes sont exilés ; quatre d’entre eux sont arrêtés et conduits en prison. La grand’chambrc en coi-ps est transférée à Pontoise. los parlements d’Aix, de Toulouse et de Rouen avaient suivi l’exemple
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du inrlcineiit de Paris ; celui de Rouen, particulièrement, avait poursuivi l’évêque d'ÉvTeux : la procédure parait trop vive à la cour, qui la casse le 1" août , par la voix du conseil ; puis, pour qu’il n’en reste pas trace, le marquis de Fougère se transporte, par ordre du roi , à Rouen, se fait représenter les j-egistres du Parlemwit, et y fait rayer et biffer, en sa présence, les arrêts et arrêtés de cette cour. Sur quoi, le parlement de Rouen ariêle qu’il sera fait des remontrances au roi.
' Le parlement de Rennes , sans s’inquiéter des exécutions royales , entre à son tour en lice : le 1 9 août 1754, il rend un anét qui condamne l’évêque deVannCs à six mille livres d’amende, payablessans déport, pour son refus de faire un service pour le repos de l’âme du curé de Karnac, lui enjointdefaire ce service dansleshuitjour8,souspeined’être traité comme infracteur des lois du royaume , et fauteur du schisme.
Le 4 septembre, le roi supprime la chambre royale qu’il avait établie, pour juger en l’alisence du Parlement, et rétablit dans scs fonctions le parlement de Paris, lequel se décide à enregistrer l’arrêt du 2 septembre, qui impose un silence absolu sur les disputes de religion, et charge le Parlement d’y tenir la main. A défaut du Parlement , le roi s’est fait juge. Le 2 janvier 1755, il exile , pour autorisation de refus de sacrements , l’évêque de Troyes à Méry-sur-Seine. Le 1 5 janvier, le curé de Sainte-Marguerite de Paris est décrété de prise de corps , par arrêt du Parlement , pour refus de sacrements fait à la dame de Perth. I>e 8 mai suivant, il est condamné à un lKinnis.sement perpétuel. Le 1 8 mars, arrêt du Pailement qui déclare qu’il y a abus dans les délilxirations du chapitre d’Orléans, pour refus de sacremehts fait au sieur Cogniou, membre de ce chapitre, et qui reçoit le procureur général appelant comme d’abus de l’exécution de la bulle Vnigeniuts. Le 4 avril, arrêt du conseil qui casse l’arrêt du Parlement, attendu que, par plusieurs decisions du roi, la bulle Unigetiittts est déclarée règle de l’Église et de 1 État.
Le 23 mai, l’assemblée du clergé s’ouvre aux Augustins et donne au roi seize millions ; elle termine scs séances par une lettre circulaire qu’elle rérit aux ai cbcvêriues et évêques du royaume, dans laquelle el le expose les sentimenis des piélats de l'assemblée, sur le degré de respect dû à la bulle Unigenitus. Le Parlement s’empare de celte Infraction à
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la dùclarafion du 2 septembre, qui ordonne le silence à l'endroit de la bulle; en conséquence, la compagnie fait de nouvelles repri’sentations à SaMajesté, et les parlements de Rouen, d’Aix eide Bordeaux ordonnent la suppression de cette circulaire comme contraire aux lois et aux usages du royaume.
Le 17 novembre 1755, naissance de M. le comte de Provence, qui sera plus tard Louis XVIII. Ix 1 2 avril , le Parlement fait lacérer et brûler par la main du bourreau , une instruction pastorale de l'évéque de Troyes, sur le schisme. Le 6 juin, à son tour, ce prélat publie un mandement par lequel il condamne et casse l'arrêt du Parlement, défendant de le lire et de le garder, sous peine d'excommunication. Mais à son tour, le roi l'exile au fond de l'Alsace, à l'abbaye de Meurbach.
Le 1 5 juin, naît M. le duc de Bourbon, père du duc d'Enghien, fusillé dans les fossés de Vincennes, et que nous venons mourir luiméme pendu à respagnoletted'uncfenêtre de son rliftteaudeChantilly.
Le 21 août, le roi tient son lit de justice à Versailles et y tait enregistrer trois déclarations : la première concernant rétablissement d'un second vingtième pareil à celui qui subsiste depuis 1 749 ; la seconde, pour la continuation, jwiidant dix ans, des deux sous pour la levée du dixième; lu troisième, pour la prorogation de quelques droits d'entrée dans la ville de Paris.
Le 17 décembre, arrêt du Parlement, portant suppression du brel du pape, en date du 16 octobre. Enfin, le 23 décembre, lit de justice au Pariement, dans lequel le roi fait publier et enregistrer en sa présence : 1' Une déclaration par laquelle il renouvelle l'ordre de l'observation du silence prescrit sur les matières de la bulle. Ordonne que les actions civiles concernant l'administration et le refus des sacrements seront portées devant les juges royaux pour les cas privilégiés, et au surplus ordonne une amnistie générale pour le passé. 2'1'n édit portant suppression de deux chambres des enquêtes et de tous les présidents des cinq chambres des enquêtes. 3* Une déclaration contenant règlement pour la discipline du Parlement. Cette déclaration tenninait la querelle, maisn’étoulTait pas les haines. Tous ces refus de sacrements et de sénnlturcs, tous ces arrêts du Parle-
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ment, fous ccs contre-arrêts du conseil, re\il des conseillers et des présidents, cette absence de la justice, tous ces impôts si dure, si lourds, faisaient courir comme un frisson de tempête dans les flots de ce peuple qui , depuis six ans, a cessé de voir son roi , et qui , n’entendant plus parler de lui que par les percepteurs, les huissiers et les exempts, a désappris d’abord à l’aimer et apprend peu à peu à le haïr. Aussi, depuis deux ou trois ans, les rapports du lieutenant de police sont-ils sombres cl menaçants; il ne dissimule pas au roi les menaces cju’il entend tous les jours proférer contre lui ; il engage madame de Pompadour à se méfier de quelque crime. De son côté, la marquise loçoit lettre sur lettre ; presque toutes sont insultantes, quelques-unes indiquent des complots; un jour, c’est contre le roi, un autre jour, c’est contre elle, un autre jour enfin, c’est contre le duc de Bourgogne, pauvre enfant auquel on promet la mort de cet autre prince dont il porte le nom, et qui mourra bientôt effectivement. Il y a dans l’air le poignard de Maclietb.
Le 5 janvier 1757, vers cinq heures du soir, Louis XV, qui, dans l’après-midi, est revenu de Trianon pour voir mesdames ses filk's, se disposait à y retourner ; sorti de leur appartement avec M. le dauphin et une partie de la cour, il se dirige vers l’escalier au bas duquel une voiture l’attend. Il fait nuit, il (ait froid, chacun est enveloppé dans sa redingote; le roi en a deux, dont une en fourrure. Tout à coup, au moment où il met le pied sur le degré de velours, un homme s’élance d’un enfoncement, et le roi s’écrie :
— Oh ! l’on m’a donné un furieux coup de poing. Puis, passant la main sous sa veste et la retirant toute sanglante: — Jcsuisblesséî dit-il.
Alors, se retournant et apercevant près de lui un homme qui a son chapeau sur la tête : — C’est cet homfnc, dit-il, qui m’a frappé; anêicz-le, mais ne lui faites pas de mal.
l’n valet de pied s’était élancé sur l’assassin et l’avait arrêté. Remis entre les mains des gardis du corps , cet homme fut conduit dans leur sidie et on le fouilla. Il avait encore sur lui l’arme avec laquelle il venait de frapper le roi. C’était un couteau à deux lames, l’une ayant la forme des laines de couteau oivlinairc, large cl ])ointuc; l’autre en forme de lame de canif et ayant cinq pouces de long. C'était de
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celte dcniiére dont il s’clait servi pour frapper; seulement il avait eu le temps et la présence d’esprit de ressuyer. De plus, il avait sur lui trente-sept louis d’or, quelque peu d’argent blanc et un livre intitulé : Imtructions et prières chrétiennes. Il n’essaya point de se sauver ni dè cacher son nom, et déclara se nommer François Damiens. C’était le même prénom que Ravaillac.
Puis, comme pressé par un remords, il s’é'cria :
— Qu’on prenne garde à M. le dauphin ! que M. le dauphin ne sorte pas aujourd’hui!
Celte exclamation fait croire que Damiens a des complices, cette croyance s’augmente de la déclaration d’un garde de la porte, qui vient déclarer qu’un quart d’heure avant l’assassinat il a entendu un individu dire à Damiens : — Es-tu prêt? Et Damiens lui répondre : — J’attends.
Ce fut alors, et pour donner suite à cet interrogatoire extra-judiciaire, que les gardes, afin d’obtenir de l’assassin une révélation plus complète, commencèrent à lui donner la torture.
On approcha Damiens du feu et on lui tenailla les chevilles des pieds avec des pinces rouges, mais quelle que fût la douleur qu’il ressentit, à peine jeta-t-il quelques cris, d’ailleurs il était tomlié entre les mains des soldats-gentilshommes qui se lassèrent bienbH de cette besogne de bourreaux. Le prévôt de l’hôtel, qui était compétent à instruire les procès concernant les crimes de lèse-majesté, arriva sur ces enti-efailes, s’empara de Damiens et le fit conduire à la geôle.
Quant au roi, qui avait montré d’abord un si grand sang-froid et dont les premières paroles avaient été pour recommander de ne faire aucun mal à l’assassin, il rentra dans son appartement et on le coucha. Tout à coup une crainte lui prit, c’est que le couteau ne fût em|x>isonné. Celte crainte fut si grande, que le roi délégua ses pouvoirs au dauphin et demanda de se confesser.
Un cri général courut de Versailles à Paris : < Le roi est assassiné. s Aussitôt, comme d’elles-mêmes, les cloches de toutes les églises sonnèrent de toutes volées, et l’archevêque de Paris ordonna des prières de quarante heures.
Quoique le cliinirgien du roi, Lamartinière, annonçât hautement
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que la blessure était sans gravité, on ne fut réellement rassuré que lors(|u’il leva l'appareil et qu'on vit la plaie non-seulement légèie, mais saine. Alors les craintes se calmèrent et le cliamp des conjectures s’ouvrit. Quelles étaient les causes de l'assassinat? L'assassin avait-il des complices? Enfin quelle juridiction connaitrait do lui?
Le f 5 janvier Louis XV, déjà remis de sa blessure, trancha cette dernière (juestion, en donnant commission d'instruire le procès à la grand’cliamhre du parlement de Paris,
Le procès de Damiens, comme celui de Ravaillac, fut sombre et mystérieux. C'étaient doux hommes de 1a même treni])e. Dur de corps, dur d’àme; non plus que Ravaillac, Damiens ne lit pas de révélations, ou s’il en fit, elles compromettaient de si hauts personnages, que, comme cellosde Ravaillac, elles resti'rcnt secrétes. Comme Ravaillac , Damiens fut condamné au supplice des régicides.
In 28 mars 1737 on vint prendre, à trois heures de l'après-midi,' Damiens à sa prison pour être conduit à la place de Grève. Toutes les précautions avaient été prises pour empêcher lo tumulte, et ^mur laisser au supplice tout le terrible développement qu'il devait avoir.
Ycis cinq heures du soir, Damiens fut placé sur l'échafaud où le liourreau le deshabilla; pendant un insUnit il put regarder ses memhies que la torture avait meurtris et que l'écai'tellcment allait déchirer, on s'étoima du calme avec le({ucl il lit cet examen et de la fermeté de son regard lorsqu'il se reporta de lui-méme sur la foule qui l'entourait.
L’échafaud était élevé de cinq pieds au-dessus de la terre, il était large de huit à neuf pieds. Im condamné y fut as-sujetti d’abord par des cordes, ensuite («r des chaînes de ter qui le retenaient au-dessous lies bras et au-dessous des cuisses. La main qui avait frappé devait étio punie lu première, onia lui brûla avec un l'eu de soufre; au moment où ce feu s'alluma il jolp un cri terrible, mais ce fut tout, cette prcmii'rc douleur passée, il releva la tète et regarda brûler sa main sans emportement, sans imprécations et même sans plainte. La main hrûho, le tciiaillcment commenta ; avec sa mâchoire de fer I hor- , rible instrument lui arracha les cliaira des bras, des mamelles, des cuisses, puis partout où béait une plaie sanglante on versa du plomb
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l'niidii, ilo l’hiiilo hmiillanfe ef rte la poix résilie. A cha(|iic blessure nouvelle, àclmqiic nouvelle brûlure on enlenrtail un cri et puis c’était tout. Ce n'était là que les préliminaires du supplice, (ües préliminaires accomplis, Damiens fut couché sur une petite charpente à la hauteur de traits des chevaux et assez étroite pour que l'extrémité des pieds et des mains la dépassât.
Alois la foule put jouir d'un spectacle odieux et inattendu ; si forts que fussent ces chevaux, les muscles et les nerfs de la machine humaine luttèrent une heure contre eux, trois fois emportés sous le fouet, Damiens les ramena trois fois. EnPm le bourreau coupa à cotqvs de hache les muscles principaux, une jambe fut emportée , puis l'autre, puis un bras, le (ratient vivait toujours, ce ne fut qu'au démembrement du dernier bras que ce tronc informe consentit enlin à mourir. Et il mourut emportant son secret dans sa tombe comme l’avait emporté Ravaillac, comme devait l’emporter Louvel; aussi chacun fut-il accusé de complicité avec l’assassin, cl il n’y eut pas de supposition extravagante qui ne trouvât ses crédules,
A la suite de cette exécution , le roi envoya une lettre de cachet à M. d'Argenson, ministre de la guerre, et une autre à M. de Machault , ministre de la marine.
Une troisième démission fut, vers le même temps, demandée par le roi â M. de Rouillé; mais oette chute du ministre des alTuires étrangères eut un autre motif. Le marquis de Paubny, neveu de M. d’Argenson, eut la place de son oncle. M. de Moras eut celle de M. do Machault. Et l'abbé comte de Bernis, celle de M. de Rouillé.
N’oublions pas, au milieu de tout cela, de consigner la mort de Fontenclle, le doyen des hommes de lettix» de l’épOqueet le type des égoïstes de tous les temps. U était âgé de cent ans moins un mois.