‹ La regence et Louis 15Chapitre 63 sur 88 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

Nous l’avons dit, la mort de madame de Pompaduur n'avait pas prolondémcnt aflecté Louis XV. Si bien que l’habitude soit prise d’un joug, il y a des mornenls où ce joug nous pèse. lajiiis XV se regarda donc comme rendu à la liberté. D’ailleurs, depuis quelque temps, en politique et en religion , madaint; de Pompadour avait pris plus d’inllueuce qu’il ne convenait à Louis XV de lui en laisser prendre. En politique, elle l’avait lié à l’Aulriebe, objet de ses piemièies aversions, et en religion, elle lui avait fait renvoyer lesjiv suites, objet de ses premières sympathies. D’aillems, madame de Pomixidoiir, en opi>osition ouverte avec le dauphin et avec Mesiiamks, était une éternelle cause de discorde intérieure. Sa mort privait donc lauiis XV d’habitudes prises (|ui lui étaient agréables; mais aussi sa vie troublait un repos qui lui était nécessaire.

.V tout prendre et au fond du cœur, Louis XV, selon toute probabilité, ne fut point fiché d’ètrc débarrassé de madame de Pomyadour. Malheureusement, la mort était entrée ila cour de France, et ne comptait pas en sortir ainsi ; il lui fallait de plus nombreuses et surtout de plus illustres victimes.

Depuis la lin de 1760, M. le dauphin voyait sa santé s’altérer; souvent ses confidents intimes, M. de Uichclieu,M. do Ifuy, M. de La Vauguyon avaient reçu la confidence de scs pressentiments de mort. Aux étrangers ou au vulgaire des courtisans, il donnait pour cause de son dépérissement et de sa pâleur, un froid pris à un voyage de (àmqiiègne, iLxyuel aurait amené une affection de poitrine, dont il était souIVraut de plus en jdiis; mais à ses amis, aux emurs dévoués, à ceux dont la vie était méléc à sa vie, il avouait franchement fpi’il croy ait être cmivoisonnc. Vers le corameiiccment de décembre, il se trouva plus mal, et, apiès une mauvaise nuit, envoya chercher son

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iiioilerin. Qiioliiiips amis omprcss<''8 cntoiinienl le fimteiiil du prince. !/■ iniViecin ai»i)olé entra et lui làta le (touls; les symptômes étaient graves, car le méilctàn ti-cssaillit. Le prince s’aperçut de son ini|uiétude, et lui saisissant le hras ;

— .Mon cherLabreuille, lui dit-il tout bas, n’effrayons («rsonne.

Et il emmena en effet le médecin dans la chambre voisine, (mur cacher autant qu’il était en son pouvoir, à ceux ((iii l’entouraient ,

' la gravité du mal dont il était atteint. [>artir de ce moment, le dauphin n’eut |)lus d’espoir, et ceux qui l’entouraient durent se (inj- * parer à sa mort.

Quant au roi Imuis XV, il était toujours le même ; on n’eùl pas ■ dit que ce fût un lils, on n’eùt pas dit que ce fût l’héritier de cette noble et belle couronne de France qui s’en allaihmourant, maisun étranger, un allié, un parent à (mine. Toutes sortes de soins, toutes sortes d’égards étaient prodiguésà l’illustre moribond; mais tout cela avec des yeux secs, un visage froid, une (mitrine vide. Louis XV, (K\r la (X)rte entrouverte, suivait les progrès de l'agonie; sur le visage du dauphin, il réglait les a()préts du convoi, et comme on se trouvait à Fontainebleau , comme le moment de la mort du prince devait éliie aussi le moment du retour de la cour, le roi prévint les courtisans qu’ils eussent à se. tenir piéts à retourner à Versailles le lendemain ou le surlendemain.

De son lit, le malheureux prince voyait tout cela. Paquets jetés par les croisées, malles trans(X)rtées aux (mrtes des chambres, carrosses que l’on chargeait, chevaux que l’on envoyait chercher.

— Ah! mon cher Lahreuille, dit tristement le |)rince à son médecin , il faut quejemcdépéclie de mourir, car en vérité, je le vois bien, en tardant, j’impatiente trop de monde.

Soit fatigue, soit qu’elle ressentit déjà les atteintes du mal dont bientôt elle devait mourir, la princesse avait été forcée, consumée ((u’elle était (wr la fièvre, de se retirer chez elle, et cela la nuit qui (iiécéda la mort de son mari; mais dans son agonie, lui, (lonsail à elle, et envoyait demander comment elle se trouvait.

Deux fois il reçut le viatique; c’était une consolation, presqu’un soulagement pour ce emur si religieux.

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LOUIS XV

— Aussitôt que ma famille aura quitté ma cliambrc, dit-il à son confesseur, vous me direz les prières des agonisants, n’ est-ce pas? — Mais, lui répondit celui-ci, il n’est pas encore tcnqis, mon prince, et Votre Altesse Uoyale n’est pas si mal qu’elle le croit. — iN’imporle, dites-lcs toujours, insista-t-il; ces prières sont si belles i|u’clles me touebaient profondément, même au temps où je n’en avais pas besoin comme aujourd’hui.

Deux beures seulement avant de mourir, le dauphin perdit connaissance. Jus<iue-là, il avait consolé ceux qui l’entouraient en leur disant :

— Je ne souffre pas beaucoup; c’est incroyable comme il est iacile de mourir.

Il ne mentait pas ; il mourut facilement, comme doit mourir un juste, le 20 décembre 176.'5.

Le roi fut cependant plus sensible à cette mort qu’on ne l’aurait cru. Ciii(| minutes après que son fds eiit expiré, on fit enirer son petit-fds dans sa chambre, en annonçant ; Monsieur le dauphin.

— Pauvre France! s’écria Louis XV, un roi de cinquante-cinq ans et un dauphin de onze.

Presque en même temps, la veuve tout éplorée entra à son tour dans la chambre du roi et vint se jeter à ses pieds,” le priant de lui servira elle, jKiuvre étrangère, de jière et de protecteur. Elle désirait élever clle-mf'mc ses entants, obtenir la qualité de siirintcudaiite, conserver son rang à la cour, et s’approcher le plus possible de la pei'sonne du roi. Pauvre femme, qui s’inquiétait de l’avenir, quand son avenir à elle était une place prochaine dans le tombeau de son é|ioux ! Le roi se retira immédiatement à Choisy, où il passa huit joure loin de tout cérémonial.

Pendant ce temps, le peuple se désespérait de la mort du dauphin comme d’un malheur. Des passants s’arrêtaient sur le Pont-Neuf, s’agenouillaient devant la statue de Henri IV, et faisaient là leur prière. On sentait que le crêpe de la veuve et des orphelins s’étendait sur la France entière.

Le corps du dauphin fut transporté à Sens , oîi il repose dans le souterrain de la cathédrale; le cujiir seul fut conduit à Saiiit-Douis,

Revenons à !a pauvre liaupliine, qui, pendant la maladie de son mari, avait été prévenue, par (iuel((tics évanouissements, que sa sauté, il elle aussi, était profoudéraeut atteinte; bientôt sa faiblesse devint telle, et son état parut si grave aux médecins, qu'ils la réduisireutau laitage pour toute nouniture. Le régime parut apiwrter quelque amélioration dans son état; cette amélioration se soutint, et, au mois de janvier 1766, les médecins déclarèi’ent qu'ils r^ardaient la princesse comme sauvée. Malheureusement, dit la sombre chronique qui enregistre le trépas des reines qui meurent jeunes, malheureusement, la princesse voulut sc mêler de politique. F.lle favorisait le duc d' Aiguillon dont elle parla plusieuis fois au roi avec instance. C'était tout un ministère nouveau qu’elle proposait et qui se composait de M. le duc d’ Aiguillon d’abord, de M. de Muy, de l’évèijue de Verdun et du président de Nicolaï. S’il faut toujours en croire celte ■même chronique, une simple tasse de chocolat détruisit tout ce beau projet. Cette tasse de chocolat, lu princesse la prit le 1" février 1767. Le même jour, la dauphine déclara au roi qu’elle était empoisonnée. Vainement madame Adélaïde lui donna-t-elle trois doses de contre-poison; la princesse mourut le vendredi 13, à l’àge de trente-cinq ans.

Ce qu’avait dit madame la dauphine avant de mourir, eut un écho terrible à Versailles. A peine eut-elle fermé les yeux, que l’évêque de Verdun, M. de Muy, la duchesse de Caumout, le maixichal de Richelieu, M. de La Vauguyon crurent à l’empoisonnement. L’accusation futsi patente, que l’ouverture du corps de l’auguste défunte fut faite eu présence de quatorze médecins, lesquels déclarèrent qu’ils ne reconnaissaient aucune trace de poison.

Toutes ces morts successives, toutes les accusations qui accompagnaient ces morts, augmentèrent la tristesse du roi, et parurent un iustaiit avoir sur lui celle inlluence de le faire changer de vie. On remaripia avec inquiétude qu’il sc rapprochait de sa femme, sage et pieuse princesse qui vivait en sainte au milieu des courtisans, des prostituées et des eraiwisonneurs, La reine était elle-même plongée dans une alTreuse tristesse; elle venait de perdre par accident le roi Stanislas son père. Vers le milieu de février, le vieillard s’était en-

t.ouis XV

dormi dans son fauteuil au coin du feu ; la flamme prit à ses habits et le brûla cruellement. Le 23 février 1766, il mourut, âgé de quatrevingt-huit ans, et, par cette mort, la Lorraine revint à la France.

Sa fille ne lui survécut que deux ans. Après une longue et cruelle maladie, elle mourut à son tour le 24 juin 1768. Pauvre princesse, qui n'était plus, depuis vingt-cinq ans, que l’ombre d'une reine, qui avait vu les maitresses de son époux prendre sa place et qui dis[)araissait à son tour comme une ombre.

La terreur qui s’était répandue à Versailles lors de la mort du grand dauphin , du duc de Bourgogne, de madame la duchesse de Bourgogne , du duc de Berry et du duc de Bretagne ; cette terreur re[>araissait aux mêmes lieux et dans la même famille un demi-siècle aprè-s. En effet, la mort venait de frapper cruellement et rapidement au milieu de la cour de France.

Récapitulons les victimes : Madame infante, duchesse de Parme, madame la duchesse d'Orléans, madame la princessede Coudé, monsieur le dauphin de France , son fils aîné , monsieur le duc de Bourgogne, la dauphine, la comtesse de Toulouse, le roi Stanislas, la reine.

Au milieu de tous ces cadavres, la terreur prit à madame Louise; elle se sauva de Versailles, se réfugia aux Carmélites, y prit le voile et ne s'occupa plus que de Dieu.

Les accusations d’empoisonnement ne furent pas épargnées : toute la France murmura d’une seule voix; le cardinal de Luynes, les Nicolaï , le comte de Muy, le duc d' Aiguillon, le maréchal de Richelieu, l’archevêque de Paris, tous les seigneurs , tous les prélats qui formaient le parti du dauphin ; et leur nombre était grand ; tous ceux , qui attendaient un règne honnête et paternel à la suite de ce règne despotique et dissolu sous lequel on vivait depuis plus de cinquante ans; toutes les voix, enfin, inléiossées à la vie de ceux qui venaient de mourir s’écrièrent hautement que toutes ces morts n’étaient pas naturelles, et en accusèrent M. de Choiseul.

Au reste, vraie ou non, cette accusation eut un retentissement tci^ rible. De cette accusation , la hainede Mesdames, de cette accusation, lahainedu duc de Berry conlrcM. de Choiseul. Louis XVI, cteurfaible et sans rancune , fut toujours obstiné sur un seul point, et les très-

Louis xv

saillements qu'il éprouvait malgré lui, à la vue de M. de Choiseul, indiquaient sans qu’il se donnât la peine de le cacher, qu’il voyait en lui l'empoisonneur de son père. Le vieux roi , plus libertin et plus dévot, à mesure qu’il avançait dans la vieillesse, parut un instant revenir à Dieu seul. Son testament date de la mort de son fils. En voyant son fils aller à Dieu , il pensa qu’il n’y avait pas de temps à perdre, et qu’il pouvait, d’un jour à l’autre, être appelé à faire le même voyage.

A partir de ce moment , la cour se divisa plus profondément encore en deux partis. A la tête de l’un se trouvait M. le duc d' Aiguillon, qui accusait hautement M. de Choiseul de trahison et d’empoisonnement. M . d'Aiguillon avait pour lui le dauphin , les seigneurs que nous avons nommés tout à l’heure, l’archevêque de Paris, le clergé de France et les jésuites. M. de Choiseul avait pour lui l’impératrice Marie-Thérèse, les Parlements, les jansénistes, les poêles, les économistes et les philosophes. Nous verrons plus tard quel grain de sahie jeté dans la balance la fit pencher en faveur du duc d’Aiguillon.

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