‹ La regence et Louis 15Chapitre 65 sur 88 · I.OUIS XV · texte numérisé non relu

I.OUIS XV

— Tant mieux, dit-il; ah! ils m'ont hnillnnné en prison, mais peut-être n'oseront-ils pas le faire quand ils me conduiront à l’echafaud, et alors, oh! alors, je [rarlerai.

Ces mots furent encore répétés aux juges. Le peuple avait manifesté sa sympathie pour Lally; Lally en parlant pouvait soulever le peuple; le Parlement n'était pas populaire : alors, sous le prélcvle que, pour se dérober au supplice, le condamné, selon les hahiindes orientales, pourrait avaler sa langue, on se jeta sur le général, on le bâillonna de nouveau, et lié, garrotté, bâillonné, on le porta, écumant de rage, mais muet, dans un tomlrereau, entouré d'archers, qui suivit la chaiTette de Samson.

A l'aspect de ce patient bâillonné, de ce vieillard dont le visage portait les traces des violences de ses bourreaux , le peuple murmura hautement ; mais toutes les précautions étaient prises, des forces imposantes étaient disposées tout le long du chemin que le condamné devait [arcourir; il n'y avait donc pas moyen pour les s|)eclateurs de manifester leur sympathie autrement que par des murmures. Pi-es<|uc toute la noblesse était là dans des voitures, non poipt amenée par une curiosité cruelle, mais pour faire honneur au condamné.

A cette vue , le vieux général reprit le calme et la sérénité du champ de bataille. C'était un dernier combat à livrer; seulement, celui-là, il était sùr de ne point y survivre, puisque la lutte était avec la mort même. Il l’alvorda la tète haute. Arrivé sur la plate-forme de l'échafaud, dont il avait courageusement monté les degrés, détendit sur la foule un long et tranquille regard , sa bouche était muette , mais il y avait, dans ce dernier appel des yeux, plus d'élorjuence ([u'il n'ent pu en mettre dans le plus éloquent discours.

C'était Samson le père qui devait exécuter M. de I.ally, mais il avait abimdonné cet honneur à son fds, malgré un étrange engagement pris trente-cinq ans auparavant avec le patient lui-méme. Un soir, M. deLallyrevenaitavecquelques jeunes fous d'une petite maison (|u'il avait dans le faubourg Saint-.Antoine, les jeunes gens étaient gais et même à demi-ivres, comme il convenait à des seigneurs qui avaient fait leur éducation sous la Régence ; ils aperçurent une maison isolée au milieu d'un charmant jardin , et ardemment éclaiiée,

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En effet, la maison était en joie, et derrière les vitres on voyait passer, comme de folles ombres, danseurs et danseuses; une idée germa dans la tète des écervelés, c'était de prendre part à la fête; Lally frappa à la grille, mais on était si bien et si agréablement occupé dans la maison , que ce ne fut que lorsque nos fâcheux eurent fait rage, qu’un domestique vint leur ouvrir et leur demanda ce qu'ils voulaient.

— Ce que nous voulons , dirent les jeunes gens, c’est que tu ailles informer ton maître que quatre jeunes seigneurs qui passent et qui ne savent que faire du reste de leur nuit , lui font demander s il veut permettre qu'ils prennent part à son bal.

Le domestique hésite, on lui met un louis dans la main, on le pousse, il rentre dans la maison , et nos quatre jeunes gens, convenables jusque dans leur inconvenance, attendent sur le seuil que permission leur soit donnée d'entrer. Cinq minutes après , le domestique revint accomp:igné de son maître. C’était un homme de trente ans, au regard triste, au visage sévère.

— Messieure, dit-il, mon domestique vient de m’exprimer, en votre nom, un di'sir qui ne peut que m’honorer, c’est celui de prendre part à notre bal , qui est celui de mon mariage. — .4h ! dirent les jeunes gens, vous vous mariez , bon ! rien n’est gai comme les bals de noces ; ainsi , c’est dit , nous sommes admis au nombre de vos danseurs. — Je vous ai déjà dit. Messieurs, que c’éLiit avec le plus grand plaisir, mais encore faut-il que vous sachiez quel est l’homme qui va avoir l’honneur d’étre votre hôte. — C’est un homme qui SC marie , voilà tout ce que nous avons besoin de savoir. — Si fait , Messieurs , vous avez besoin de savoir autre chose , car cet homme qui SC marie c’est.... Et l’homme hésita un instant. — C’est?... répétèrent en chœur les jeunes gens. — C’est le bourreau.

La réponse refroidit un peu les jeunes gens, cependant, M. de Lally, le plus échauffe des qu.atre, ne voulut pas avoir le dernier.

— Ah ! ah ! dit-il , en regardant le mai-ié avec curiosité , ah ! c’est donc vous, mon cher ami, qui décapitez, qui pendez, qui brûlez, qui rouez , qui écartclcz ! enchanté d’avoir fait votre coimaissance.

Le boui’reau salua,

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— Monsieur, dit-il , pour le commun des mnriyrs , pour les voleurs, pour les blasphémaleurs , pour les sorciers, pour les empoisonneurs , je laisse la besogne à mes aides ; des valets sont assez bons pour de pareils drôles, mais quand par hasard j’ai affaire à des jeunes gens de famille comme était M. le comte de Hom , à des jeunes seigneurs comme vous êtes, je ne laisse l’honneur de leur trancher la tête ou de leur rompre les os à personne, et je me charge moi-même de la besogne ; ainsi , si jamais les jours de messieurs de Montmorency, de Cinq-Mars, ou de Rohan reviennent, messieurs, vous pouvez compter sur moi. C’est parole donnée, messieurs; maintenant, entrez-vous toujours? — Pouitiuoi pas? — Alors, venez.

Les quatre jeunes gens entrèrent, on les présenta à la mariée, ils dansèrent toute la nuit, et, le lendemain, racontèrent leur aventure à Versailles , où elle eut le plus grand succès.

Au bout de trente-cinq ans, le général Lally, les cheveux blanchis, bâillonné, condamné à mort, se retrouvait face à face avec le sombre marié , dont il avait été l’hôte la première nuit de ses noces. Seulement, c'était le fils du bourreau , le premier né de ce mariage , qui devait exécuter le vieillard.

Lally s’agenouilla, Samson fils, celui-là même qui, vingt-sept ans plus taixl, devait faire tomber une tète bien autrement illustre, Samson fils leva l’épée de justice, mais, comme la main lui tremblait, il ne frappa qu’un coup mal assuré qui ouvrit le crâne de la victime. I.ally tomba la face contre terre, mais presque aussitôt se releva. Aussitôt, un effroyable cri, malédiction! poussé par cent mille bouches , s’éleva de la foule. Samson père ne fit qu’un bond, arracha l'aianc ensanglantée des mains du jeune homme, prêt à tomber lui-inêinc, et, avec la rapidité de l’éclair, fit sauter la tête de Lally de dessus ses épaules.

Au milieu de tous ces cris d’effroi, on avait pu distinguer un cri de douleur. <>; cri était poussé par un enfant de quatorze à quinze ans. Voici ce que c’était que cet enfant. I>a veille, ajirès la confession faite et avant l’absolution reçue, M. de Lally avait avoué au prêtre que la seule chose qui lui fit regretter la vie , c’était de laisser seul et

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perdu dans ce monde, un fils qui ignorait sa naissance, et qu'il •faisait sccrèleinent élever au collège d’Harcourt sous le nom de Trophinie. II. désirait, avant de mourir, voir cet enfant, le serrer sur son cœur, l'appeler — mon fils. Le confesseur accomplit le vœu du général ; mais c’était jour de fête ; l’enfant , qui était fort aimé d’un ' des professeurs, était sorti avec lui et ne revenait que le lendemain matin. Le confesseur attendit l’enfant, et, ùson retour, lui apprit à la fuis sa naissance et son malheur. Le vœu du général pouvait être encore accompli ; sur le chemin de la Grève, l’enfant pouvait voir le général une dernière fois. Le confesseur et le jeune homme s’élancèrent : la foule était nombreuse et courait empressée; cette grande affluence retardait les pas de l'aumônier; l’enfant le quitta et se hasarda seul. Mais, quelque hâte qu’il jt mit, il n’arriva sur la place de Grève que pour voir tomber, se relever et retomber son père. Ce fut à la main du Iwurrcau seulement qu’il trouva cette tète, dont les derniers r^ards l'avaient peut-être cherché dans la foule, et cherché inutilement.

Cet enfant, ce fut le comte de Lally-Tollendal , que quelques hommes de notre génération ont pu voir encore, et que j’ai connu, moi. Ce que je viens de raconter, il me l'a raconté lui-raéme. On sait que, fils pieux, son premier et unique soin fut de poursuivre la réhabilitation de son père, qu’il obtint enfin en 1778. En 1786, il fut député aux États généraux , et s’y distingua parmi les orateurs du côté droit. Dès 1790, il émigra, revint en 1792, fut arrêté, parvint à s’échapper, rentra en France en 1801, entra à la Chambre des pairs en 1815, et à l'Académie en 1816.

Les amis du malheureux Lally avaient fait tout au monde près de Louis XV pour obtenir une commutation de peine. Madame de Heuzc se jeta aux pieds du roi , mademoiselle de Dillon , sa parente, ne put parvenir jusqu’à Louis XV, mais lui écrivit en le suppliant d’écouter les dépositions de MM. de Montmorency et de Crillon, bons juges en matière de courage et d’honneur, ipie le Parlement, lui, avait refusé d’entendre. Tout fut inutile. Le roi, ou plutôt le ministre, fut inflexible. Plus tard, Louis XV se repentit de cette rigueur qui touchait à la cruauté. L’enfant fut rendu à madeinoi-

selle de Dillon , avec des letlres-patcnlcs qui justiflaienl de son exli ac- (ion. Puis, enriii, après les doutes, vinreiitles remords, et un jour, on entendit Louis XV dire à M. de Choiseul :

— Heureusement, ce n'est pas moi qui répondrai du sang répandu, car vous m'avez trompé.

I.« comte de l.«ally-Tollendal , dernier du nom , niouiait en 1830.

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