‹ La regence et Louis 15Chapitre 66 sur 88 · CHAPITRE XXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXII

Pendant que ces événements s'accomplissaient i\ Paris et à Versailles, il se faisait dans une île de la Méditerranée, un changement de domination qui devait dansravenir avoir une étrange intluence sur la F nmee et sur l'Europe. .

Le 7 août 1764, la république de Gènes, fatiguée delà lutte que depuis deux cents ans elle soutient contre la Corse, s'adresse à la F rance pour lui demander son secours et signe avec nous le traité de (xnnpiégne , traité par lequel le roi s'engage à tenir garnison pendant quatre ans dans les places d'Ajaccio , de Caivi , d'Algajula et de Saint- Florent. Le commandement de celte expédition fut conlié au comte de Marlieuf , et les troupes françaises débarquèrent en Corse au mois de décembre 1764.

Pascal Paoli était le héros de la Corse; depuis dix ans, il comlmtlait contre Gènes, pour la liberté de sa patrie. En voyant arriver les Français, il comprend que de la Frana- lui arrivent les véritables meurtriers de l'indépendance corse; aussitôt il écrit à M. de Clioiseul, et tandis qu'une correspondance ()ui laisse quelque cspoiraii général Paoli, s'établit entre lui et le premier ministre, Louis XV signe avec Gênes le traité du 15 janvier 1768, qui établit le principe de réunion de la Corse à la France. A peine le traité est-il connu en Corse, que Paoli réclame contre un pacte qui, sans la consulter, donne une nation à une autre nation, puis, voyant que scs n>clauutious sont vaines, il se prépare à continuer contre la France la lutte que lui et son père ont si glorieusement soutenue contre Gènes.

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Kl d'alxml la fortune sembla sourire à l'obstiné (lél'enseur de la lil)crté de son pays. Louis XV envoie en Coise son vieil ami Chauvelin, eüurtisan habile, mais général ine.x|)érimenté, qui, pré-sintant à son ennemi des lignes trop étendues, se fait battre en délail, par des forces d'un tiei-s moins nombreuses que les siennes. Le camp français de San-Nicolao est forcé. Borgo est enlevé sous les yeux mêmes du généi-al en clief; enfin, la terreur est portée à un tel point chez les Français, que cinquante Coi-ses battent huit compagnies de grétiadiers.

Il n’y avait pas de temps à |)erdre, Louis XV rappelle M. de Chauvelin, et le remplace par le comte de Vaux, qui, à la tète de vingtdeux mille hommes, prend les Coi-scs entre deux feux, et le 9 mai 1709, les écrase à la bataille de Ponle-Nuovo.

Cette bataille fit évanouir foutes les espérances de Paoli ; il s’embarqua précipitamment pour Livourne, et de là passa en Anglctcn-e avec son frère et ses neveux. De ce moment l'ile fut véritablement à nous. Trois mois après la fuite de Paoli , c’est-à-dire le 1 5 août 1709, naissait à Ajaccio un enfant nommé Napoléon Bonaparte, qui devait au traité du lo Janvier 1708 la qualité de Français.

Il est assez étrange que cette expédition de Corse nous amène à mettre sous les yeux de nos lecteurs une Icmmccncorebicn inconnue au commencement de janvier 1709, et (jui devait cependant jouer dans les cinq années suivantes un si grand rôle à la cour de France. Nous voulons parler de la -omtesse du Barry, qui , à cette époque ne s’appelait pas encore la comtesse du Barry, mais ne s’appelait déjà plus Jeanne Vaubernier; elle s’appelait mademoiselle Lange. Comment le souvenir de mademoiselle Lange se rattache-t-il à l’expédition de Corse? M. de Lauzun va nous le dire :

Lauzun avait vingt et un ans alore ; il était aide-de-camp de M. de Chauv elin et amant de celte fameuse princesse Czarloriska qui fit avec lui, sous des habits d’homme, la campagne de Corse. Il avait fait au bid de POpéra connaissance avec un charmant domino , qui lui avait donné son nom et son adresse, c’est-à-dire le nom et l’adi-cssc de son amant , le comte Jean du Barry. Cette adresse donnée à de jeunes et beaux scigneure , (var sa mai tresse , ébait une des spéculations de M. le coaiteJean du Barry. Lecomte Jean du Barry réunissait société iollc

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de jeunes gens et de jeunes femmes , et donnait à jouer. Trop peu scrupuleux pour s’occuper de ceque faisaicut les autres femmes , trop peu jaloux pour s’inquiéter de ce que faisait sa maîtresse, il apiwrlait toute son attention au jeu, et sans doute ce fut lui qui donna naissance au contre-proverbe : malheureux en amour, heureux au jeu.

4 peine Lauzun fut-il chez le comte Jean , qu’il s’aperçut qu'il était dans un affreux tripot; mais la mauvaise compagnie n’effrayait pas les jeunes seigneurs de la cour de Louis XV, et tandis (jue son ami Fitz- James répondait aux agaceries de mademoiselle Lange, il tenait, lui, les cartes à la ni>dn , tète au comte du Barry , lequel , raconte l.auzun, faiïuit la partie en rolx: de chambre et le chapeau sur la tète, attendu que son chapeau, tant soit peu inconvenant en face de gens de la naissance de Lauzun et de Fitz-James, avait pour but de maintenir deux pommes cuites appliquées sur lesyeuxdu comte, par mesure similaire.

Fut-cç la vue de ces deux pommes cuites, fut-ce le souvenir de sa princesse polonaise qui amena Lauzun à ne pas disputer à son ami la posspssiotn de la belle Lange, c'est ce que Lauzun ne nous dit pas; mais ce qu’il nous dit, c’est quequcl<iues jours avant son départ, il apprit que celle qu’il avait dédaignée avait été présentée au roi et avait produit une profonde impression sur Sa Majesté. Sans doute, par une intuition de l’avenir, Lauzun ne voulut point quitter Paris, sans faire scs adieux à la nwilrfsse du comte qui l’avait si gracieusement reçu , qu'il était visible qu’elle ne s’était donnée à Fitz-James, qu’en désespoir de cause. 11 la trouva plus gracieuse et plus souriante que jamais , çt comme celle-ci lui disait que malgré son absence elle ne l'oublierait pas :

— Eh bien, dit Lauzun, souvenez-vous donc que si vous êtes la maîtresse du roi, je veux commander une armée. — Et moi! ditelle, je ne vous tçouve point assez ambitieux ; si je suis maitressc du roi, je vous fais minifitre. — Bah! et M. de Choiseul 7 dit Lauzun. — M. de Choiseul, je le déteste, répondit Lange. — Ahl voyons, à quel pro[X)sî dites-moi cela, demanda Liuzun.

Lange était bonne fdle et ne se lit [ws prier; c’étaient encore les malheureuses pommes cuites de Jean du Éarry qui avaient produit leur effet.

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Pour arriver au roi, on avait indiqué à Lange la voie de M. de Choiseul.

M. de Choiseul avait trouvé la jeune femme charmante, mais avait vu les fatales pommes cuites, et les inquiétudes qu elles lui avaient fait éprouver avaient été cause pour Lange d'une humiliatiou quelle pardonnait à Lauzun, mais qu'elle ne pardonnait point à M. de Choiseul. ,

Lauzun partit donc, emportant le double engagement de mademoiselle Lange, que si elle était jamais la maîtresse du roi, elle serait son amie à lui et l'ennemie de M. de Choiseul.

Maintenant, comment, malgré les scrupules égoïstes de M. de Choiseul, mademoiselle Lange avait-elle vu le roi?

Nous allons le dire.

C'est qu'on avait pris la véritable voie dont d'abord on s’était écarté.

On s’était adressé à Lebel.

Lebcl, que nous avons déjà eu l’occasion de nommer en circonstances pareilles, était le valet de chambre du roi et l'inventeur de la fameuse institution du Parc-aui-Cerfs, tolérée si philosophiquement par madame de Pompadour.

Lebel vit mademoiselle Lange, fut charmé de sa beauté, ne s'effraya aucunement des deux pommes du comte Jean, et rendit au duc de Richelieu un compte si. détaillé du trésor qu’il venait de rencontrer, que le duc voulut juger, par les yeux du moins, qu'il n'y avait rien d'exagéré dans le récit de Lebel. Le duc jugea et fut satisfait. Alors on s’adjoignit le duc d'Aiguillon et l'on rédigea, en cas de réussite, les conditions d'un traité avec la nouvelle favorite. Seulement on lui denanda un aveu complet du passé, pour être prêt à faire face aux médisances comme aux calomnies.

La belle Madeleine ne cacha aucun de ses péchés, et voici ce ((u'elle raconta :

Elle était née à Vaucoukurs, patrie de Jeanne d'Arc, en 1744, elle avait donc vingt-quatre ans; elle était hile d'une cuisinière du pays; elle s’était appelée d'abord Jeanne Vaubernier, et sous ce nom avait commencé son éducation chez une marcbaude de

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modes; do la marchande de modes elle était passée dans une aiiliti maison, lieaucoiip moins honnête encore, mais beaucoup plus connue, chez mailame Gourdan. L'r, elle avait quitté son nom pour prendre celui de Lançon. Un soir, le comte Jean du Barry, à moitié ivre, la rencontra au coin d'une rue, monta chez elle, et le lendemain, l'emmena chez lui; puis, dans un moment de gène, il la vendit à Radix de Saintc-Foix, chef de bureau aux affaires étrangères, qui la rendit plus lard au comte du Barn', leriucl la mit cette fois, sous le nom de Lange, à la tète du tripot où l'avait vue Lauzun, et où 1a connut I^bel. Une pareille confession donnait à jienser; aussi la'bel et le duc d'.Uiguillon s’elTrayèrent-ils d'abord de pareils antécédents; Richelieu seul tint ferme, et déclara que les talents qu’avait, dans une vie aventureuse et agité-e, du acquérir Jeanne Vaubernicr, seraient les bienvenus du roi.

Richelieu conseilla donc à Jeanne de procéder tout au contraire des autres femmes et de mettre autant de franchise dans ses entretiens avec lui que ces dames y mettaient d'ordinaire des réserves et des minauderies.

Richelieu était un grand prophète ; les choses tournèrent comme il l'avait prévu et mieux encore. Prés de mademoiselle l^nige, Louis XV rêva les plus beaux jours de sa jeunesse, et l'on put voir bientôt tout l'empire qu'allait ^prendre sur lui sa nouvelle favorite. Seulement il lui fallait une esiiècc de nom; trop de personnes l’avaient comme sous celui de Jeanne Vauliernier, sous celui de mademoiselle Lançon, ou sous celui de mademoiselle Jamge, pour (pi’elle le gardât. Jean avait un frère nommé Guillaume du Barn ; < on le lit venir, on le maria à Jeanne Yaubernier, on lui donna une centaine de mille livres en échange de son nom, on le renvoya en province, et la comtesse du Bariy fut pri'sentt'c à la cour comme l'avait été madame d'Étioles, marquise de Pompadour.

Ce fut alors que M. de Choiseul comprit la faute qu’il avait faite eu attachant trop d'importance aux pommes cuites du comte Jean.

(ie fut alors aussi que jiarut la fameuse chanson de la Jlelle Uoui^ honnaisc, qui n’eut, tout outi"ige;inle qu'elle était, d’autre résultat que de réjouir Louis XV et madame du Bany, qui la Iredounérent

eiix-niémos aux oreilles fie M. île Clioiscul, alin i(ue le ministre n ignoràt point qu’ils la connussent.

Sur ces entrefaites, on annonça l’arrivée à Paris du roi de Danemark, Christian VII. C’élait un jeune et lieau prince; aussi cette annonce mit-elle en émoi la cour, la ville et surtout les théâtres. Lorsqu’on sut dans quel hôtel il devait loger, les maisons environnantes furent encombrées des plus jolies femmes de Paris ; tpielqiicsunes s’entendirent avec le tapissier, qui mit leurs portraits dans sa chambre à coucher et dans son cabinet de toilette. Mademoiselle Grandi , de l’Opéra, prit les devants et lui envoya le sien dans le costume de Vénus sollicitant la pomme du beau Pàris.

Le roi de Danemark vint à Paris, où il ne vit guère que les encyclopi^distcs, et où l’on prétend que toutes les avances féminines furent perdues.

Ce|iendant, M. de Choiseul négociait une affaire qui devait neutraliser l’influence de madame du Bari^; c’était le mariage du dauphin avec une archiduchesse d’Autriche, la lignré impériale était riche en princesses; di'S longtemps le projet était fait d’allier par les nœuds du sang les Bourtiousaux Osars; on avail parlé de remarier le roi , mais le roi se sentait trop vieux pour un mariage; on résolut de marier le dauphin à la place du roi, et M. de Breteuil fut chargé d’étudier, parmi les jeunes arChiduches.ses, celle qui p.iraitrait le mieux convenir à la couronne de France. Au palais de Versailles, on peut voir encore aujourd’hui le tableau qui fut fait à cette oci’a#m ; il représente .Marie-’fhérèse à Schœnbrunn : l’illustre impératricereine y est épanouie, fraîche encore au milieu d’un grou]» de jeunes filles en boulons; au milieu de ces jeunes filles, à ses cheveux blonds cendrés, à ses’yeux bleus et doux, à sa peau si mate et si éclatante à la fois, enfin à cette lèvre autrichienne, mélange du sang de Lorraineet de Castille, on rcconnait Marie-.Antoinette à l’âge de treize ans.

Marie-Antoinelte-Josi'phine-Jcaimc d’Autriche était née à Vienne le 2 novembre 1755. Deux ans avant qu’elle ne quittât Schœnbrunn, Marie-.Antoinette savait déjà ipj’elle était destmée au trône de France. M. de Choiseul lui avait choisi un précepteur de sa main, l’abbé de Vermond, de sorte qu’elle ixœlait parl’aUement notre

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langue, et avec la même facilité l’anglais, l’italien et le latin. C’était par reconnaissance que .Marie-Thérèse avait fait apprendre le latin à sa fille : n’est-ce pas dans cette langue ipi’elle avait harangué ses fidèles Hongi-ois, cl que ses fidèles Hongrois avaient fait le serment de mourir pour elle?

L’éducation de la jeune archiduches.se n’avait pas été moins soignée sous le rapport des arts d’agrément que sous celui de la philologie : Gardcl avait été son maître de danse ; Gluck lui avait donné les leçons de musique qui firent d’elle une cnihousiaste dans cet art; enfin elle dessinait d’une façon> charmante. Quant au côté politique de l’éducation, Marie-Thérèse ne l’avait confié à personne, et elle avait pris soin que devenant fVançaisc par la forme et les manières, Marie-Antoinette demeurât Autrichienne par le coeur.

Le mariage, comme nous l’avons dit, éhait déjà arrêté depuis deux ans dans la politique des deux royaumes, quand le prince de Lorraine fut désigné pour aller à Vienne demander officiellement la main de Marie-Antoinette. Iji main fut accordée. L’Euroiie tout entière tressaillit à cette nouvelle, qui semblait pour longtemps consolider l’alliance austro-française, et qui par corisé(iuent changeait toute la politique du Nord. Quant à la France, elle se prépara à ces fêtes magnifiques qui accompagnaient d'ordinaire les mariages de ses rois.

Marie- Antoineltopartitde Vienne muniedesinstruclionsdesa mère;

'Blute joyeuse de venir en France, pleine d’espoir dans l’avenir, pleine de confiance dans le présent.

Cependant un présage l’effraya. Dans la première maison où elle s’arrêta, sur le sol de la France, la chambre qu’on lui donna était rouverte d’une tapisserie représentant le Massacre des Innocents; il v avait tant de sang répandu, tant de cadavres épars, tant de vérité et d’expression dans les physionomies, <pie la jeune princesse demanda une autre cliambre n’osant coucher dmis celle-là. C’est à Ompiègne que se lit l’entrevue, eéivîmonial renouvelé plus tard, pour Marie-Louise, et qui, dans l’un ni 1 autre cas, na pas porté bonheur aux mariés.

Marie-Antoinette, conformément aux règles de rélwjuelle, se pré-

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cipila aux pieds de Louis XV, qui la releva, la baisa sur les deux joues, puis, en attendant la bénédiction conjugale, la conduisit à la Muette, où la comtesse dn Barry lui fut présentée.

Marie-Antoinette, du grand désespoir des ChoiseUl, fut parfaite pour madame du Barry.

Versailles avait ses habits de brocart et d'or, et cependant , un nouvel augure poursuivit la jeune daupbine jusque dans la cOur de marbre.

Au moment où elle mettait le pied sur te seuil du palais, un violent orage éclata sur le château , et un coup de tonnerre long et prolongé, sembla envelopper tout l'horizon d'un cercle menaçant. Elle regarda avec inquiétude le maréchal de Richelieu , qui se trouvait près d'elle.

— Triste présage ! dit celui-ci en secouant la tête.

En effet , le maréchal n'était point pour l'alliance autrichienne.

Le lendemain la dauphine vint à Paris, et le spectacle qui l'y attendait la rassura sur les pressentiments de la veille. Tout Paris était debout pour la recevoir, elle traversa la capitale au milieu des cris . Vive le Dauphin et vive la Dauphine! Cette joie était si vive, qùe Marie-Antoinette en éprouva une espece d'ivresse.

— Vous voyez autour de vous, Madame, dit M, de Brissac , deu>: cent mille amoureux de votre pei-sonne. Mais à chaque joie le destin venait mêler son avertissement, sur chaque fête la mort prenait sa dime. On sait combien fut nombreuse celle qu'elle préleva sur la place iLouis XV, où un feu d'artilice, dont le bouquet seul coûtait soixante mille livres, devait être tiré; on lotissait alors la rac Royale-Saint-Honoré et le faubourg. ï)es filous organisèrent une poussée, on s'effraya de cette houle inconnue qui tout à coup agitait cet océan d'hommes, chacun voulut fuir, on se précipita dans lés fossés , on s'étouffa dans la presse , on s'écrasa contre les murailles. La |K)lice avoua deux cents cadavres. Les Parisiens dirent tout bas qu'on en avait jeté douze cents dans la Seine. C'était le troisième présage en moins d'un mois, et, comme on le voit, ce n'était {xis le moins terrible.

L'évéuemeut tU une grundu impression sur le dauphin. U venait

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de recevoir deux mille éous que le roi lui donaiit tous les mois; il 'es envoya à >1. de Sariine avec cette lettre :

« J’ai appris le malheur arrivé à mon occasion , j'en suis pené- « tre ; ou m'a apporté ce que le roi m’envoie tous les mois pour « mes menus plaisirs; je ne puis disposer ipie de cela, je vous l’en- « voie, secourez les plus malheureux. J’ai, Monsieur, beaucoup « d’estime pour vous.

« Louis-Auguste. »

« A Versailles, le 1*' Juin 1770. »

Au milieu de tout cela , la dauphine avait produit un prand elTcl. Voici le |M)i trait que donnent d’elle les yonvclles à la main.

(I Madamela dauphine, d’une laillcgraudc pmirsou âge, et maigre sans être décharnée, est telle qu’une jeune personne non encore formée : Kllc est Ires-bien faite, bien pro[iorlionné“e dans tous scs membres. Scs cheveux sont d’un beau blond, on juge qu’ils seront dans la suite d’un châtain cendré ; la forme de son visage est d’un bel ovale, mais un peu allongé; elle a ses sourcils aussi bien fournis qu’une blonde peut les avoir; ses yeux sont bleus sans être fades, et jouent avec, une vivacité pleine d’esprit. Son nez est aquilin, un peu effilé du bout. Madame la dauphine a la bouche petite, qiioirpic ayant les lèvres éixiisses, surtout l’inférieure, qu’on sait être la lèvre autrichienne ; l’éclat de son teint est éblouissant et elle a des couleurs qui pourraient la dispenser de recourir au rouge; son port est celui d’une archiduchesse ; mais sa dignité est tempérée par la douceur, et il est difficile, en contemplant cette princesse, de lui refuser un respect mêlé de tendresse. »

Il ne fallait rien moins que celle beauté pour rassurer Louis XV. Il n’était rien moins que convaincu de la virilité de son petit-fils, le duc de Berry, lequel n’avait jamais montré le moindre désir de se rapprocher d’une femme; aussi la veille dis noces fit-il venir M. de lai Vaiiguyon, précepteur du dauphin, et s’informa-t-il de lui, si réducalion de Louis-Auguste était aussi complète que devait l’être celle d’un homme qui se mariait le lendemain. M. de Li Vaugiiynn, qui n’avait pas cru que les devoirs de sa charge allassent jusipie-là,

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regarda le roi avec iHonncmcnt , balbutia et finit par avouer qu'il ii’avait pas dit un mot au dauphin des choses que le roi désirait qu'il sût. Alore Louis XV voyant ([u'cn tout cas M. de l>a 4'auguyon serait un mauvais prérepleur en leçons conjugales, inventa un ingénieux moyen de parler aux yeux de l'adepte ; il fit coller le long des murs du corridor qui conduisait de sa chambre chez la dauphine, les gravures de l'Arétin moderne, que l'abbé Dulaurens venait de publier en 1763, et qui ne laissaient rien à désirer sur les points les plus obscurs de la science, pour laquelle le comte de La Vauguyon avouait lui-même être un si pauvre professeur ; et il chargea le valet de chambre du dauphin de recommander à son maître, au moment où il lui remettrait le liougeoir, de rqiarder avec attention , ù la lueur dece bougeoir, les gravures collées sur la muraille.

La chose fut faite comme elle avait été recommandée, mais malgré cette précaution, un bruit étrange se réiiandit le lendemain qui lit dire à Louis XV :

* — En vérité , si ma bru n’avait pas été si honnête femme, je dirais que le pauvre garçon n’est pas mon petit-fils.

CIIATITIIE XXIII,

Pendant quelque temps, tous les yeux furent tournés, en France, sur madame la daiqihine, et l'on ne s'inquiéta plus que de ce qu'elle disait ou faisait. Marie-Antoinette était facile à Juger, et l'on sut bientôt à quoi s'en tenir sur son compte. Connue Louis-Auguste paraissait avoir eu dès les premiers joui-s, des torts graves à lui faire oublier, il lui donna toute liberté et tous les divertissements de sou âge.

.Marie-Antoinette avait étéélevré à Schœnbrunn avec toute la lilierlé allemande, de sorte que la chose qui lui coûta le plus, fut de se plier au cérémonial français. Madame de Noailles, ipii était chargré de rappeler la jeune princesse à l'ordre, lorsqu'elle s'en écartait, reçut de la dauphine le surnom de Madame ï ÉtiqueUe,

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surnom qui lui resta. Au reste, Marie-Antoinette avait compris que pour faire à sa guise, et se conduire à sa façon, il fallait d’abord se faire aimer du vieux roi. Ce lui fut chose facile d’y réussir; la priiices.se prit Louis XV par le côté sensible, elle fut gracieuse pour sa maitresse.

— Quelle charge occupe madame du Barry à la cour? avait demandé un jour Marie-Antoinette à madame de Noailles. — Mais, répondit celle-ci assez embarrassée, elle est chargée de plaire au roi et de l’amuser. — En ce cas , répondit la dauphine , prévenez madame du Barry qu’elle a en moi une rivale.

Effectivement, Marie-Antoinette plaisait au roi et l’amusait. Ihdle, vive, noble, enjouée, spirituelle, décidée, elle fut à peine à la cour, qu’elle y répandit un parfum de jeunesse et de liberté qui récréait le vieux roi. Elle était à Louis XV ce qu’avait été madame la duchesse de Bourgogne à Louis XrV ; aussi le grand-papa idolàtrait-il sa petitefille qui venait en déshabillé, et, le matin ou le soir, sans nul i-^ pect pour l’étiquette, lui donner son front à baiser; aussi lui passait-il bien des choses , et dans ces choses bien des folies.

C’était surtout les jardins de Trianon qui étaient le théôtre de ces folles parties. Les jeunes princes et les jeunes princesses y faisaient dt!s courses à ânes, à l’instar des coùçses de chevaux que l’anglomane duc de Chartres venait d’importer de Londres à Paris. Dans une de ces courses, Marie-Antoinette tomba; on voulut l’aider à se relever.

— Non pas, dit-elle, courez chercher madame l’Etiquette, elle vous indiquera le cérémonial en usage pour relever une dauphine qui tombe à bas de son âne.

Le mot était d’autant plus joli , que madame la dauphine était tombi’x! de la façon la plus indiscrète du monde; mais elle était assez jolie et surtout assez bien laite pour n’ètre que médiocrement aflligéc de l’accident ; aussi, comme le comte d’Artois, en l’absence de son frère, lui taisait des compliments que le dauphin ne lui eût celles [as faits,

— Ah! dame! dit Marie-Antoinette, quand on monte à âne, il faut être en état d’en tomber.

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Maric-Anloinefte était coquette , et la toilette tenait une grande place dans sa journée ; Marie-Antoinette avait de magnifiques cheveux, et elle (loussa aux dernicres limites l’art de la coiffure.

La cour fut un peu distraitedecetteattention accordéeJiladaupliine , par le mariage de M. le duc d'Orléans avec madame deMonlesson.

Louis XV reconnut le mariage , mais refusa toujours le titre d'altesse à madame de Montessoii.

Pendant ce temps, la lutte continuait entre M. de Choiseul et M. le duc d' Aiguillon.

Disons un mol d’Armand Vignerod-Duplessis , duc d’ Aiguillon , qui joua un si grand rôle pendant les dernières années de lyouis XV, et dont le fils joua un si triste rôle pendant les premières années de la révolution. Le duc d' Aiguillon était né en 1720. 11 était venu jeune à la cour, oii il avait été présenté sous le nom de duc d’Agonois. C'est ce môme duc d’.Agénois dont était amoui'euse madame de Cliàteauroux , laquelle s’évanouit , malgré la présence de Louis XV, en apprenant sa blessure à l’attaque de Chftteaü-Daupliin , où le roi l’avait envoyé pour l’éloigner de sa favorite. On se le rappelle, madame de Chàteauroux , tout au contraire de madame de Pompadour, était anti-Aulrichienne. Le duc d' Aiguillon parlageait ses principes, qui étaient aussi ceux de son oncle , le duc de nichelieu , de sorte qu'il se trouva naturellement du parti de M. le dauphin , et antagoniste de M. de Choiseul et des Parlements.

Lorsque le parlement de Bretagne commença à se relwller contre le roi en résistant à quelques édits bursaux, le duc d’Aiguillon, commandant militaire de la province, y déploya une vigueur et une sévérité qui lui aliéna l’esprit naturellement indépendant des Bretons, qui devinrent injustes à son égard ; quand , en 1758, les Anglais firent une descente sur les côtes de Bretagne, le duc d’Aiguillon les battit à Saint-Cast et les força de se rembareiuer ; mais les Bretons prétendirent que le duc d’.Aignillon n’avait pas prisé la victoire toute la part (ju’il pouvait pci'sonncllement y prendre, et l’accusèrent d’étre resté dans un moulin [wndant le combat. '

— M. d’.Aiguillon s’est couvert de gloire au combat de Saint-Cast, disait-on devant M. de La Chalotais.

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— Vous voulez dire de iarine, répondit le procureur général du parlement de Bretagne.

Ijc mot était dur ; il resta dans la gorge du duc d’Âiguillon , qui redoubla de sévérité.

Alors les Bretons s’acharnèrent contre lui, et, de leur côté, l'accusèrcnl d’exaction et d’infidélité, sollicitant sa disgrâce, et venant ainsi en aide à M. de Choiseul, qui, instinctivement, sentait le I>csoin d’écraser le duc d’ Aiguillon , et faisait de son mieux pour arriver à ce but. Forcé de lutter à la fois contre le premier ministre et contre le l’arlemcnt , le duc d’ Aiguillon usa de tous scs moyens , et accusa à son tour La Chalotais d’un complot tendant au renvei’sement de la monarchie; La Chalotais fut emprisonné et devint du coup l’idole du Parlement. Le tumulte redoubla en Bretagne"; le duc d’Aiguillon établit un simulacre de pai'lcment , qui fut insulté ; enfin, le gouvernement, lassé, remplaça en Bretagne le duc d'Aiguillon par le duc de Duras; le remplacement, qui était un échec pour le duc, donna de nouvelles forces aux Parlements , qui renouvelèrent leurs plaintes contre d’Aiguillon. Le procès de concussion fut évoqué au parlement de Paris , qui se déclara contre l’accusé et menaça de frapper judiciairement. Ce fut alors que le duc d’Aiguillon et son oncle, le duc de Richelieu , reconuurent l’urgence qu’il y ■ avait pour eux de se créer un appui près de Louis XV, et produisirent madame du Barry.

On voit que l’intrigue avait réussi à merveille. Par madame du Barrv, M. d’Aiguillon obtint du roi un ordre qui supprimait la procédure; de son coté, le Parlement, anticipant sur le jugement qu’il eiit dû rendre, promulgua un décret qui déclarait le duc d’Aiguillon prévenu d’un fait qui entachait son honneur et le suspendait des fonctions de la pairie jusqu’à son jugement. Pour toute réponse à cet édit, le roi tint à Versailles un lit de justice où M. d’.Aiguillon siégea parmi les pairs. Voila où en étaient les choses au moment où nous sommes arrivés.

C’était à cette époque que Maupeou fds dirigeait le parlement de Paris, dont il était premier président; mais >lau])eou visait plus haut. Il voulait être chancelier de France. Afin que les sceaux ne lui

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ii'liapjiassont [loiiil, il promit à M. de Choiscul son appui contre le due d'Aiguillt.:i; au duc d'Aijjuillon, son appui contre M. de Choiseul, et, appuyé par les deux |>arlis contraiiL“s, il obtint les sceaux sur la démission de son |à're (|ui les tenait.

Célail un homme de cinquante-six ans, d'une taille moyenne, que ses ennemis trouvaient affieux malgré de beaux yeux vifs, pleins de feu et d'esprit. 11 avait quel((ue chose de siivére dans la physionomie, était d'un lcmi)éranicnt bilieux ([ui lui faisait le teint jaune et vert , en vertu de quoi le maréchal de Brissac l'appelait le président la Bigarrade. Ce surnom , qui eut grand succès, détermina le pi-ésident à faire ce que font les acteurs le soir au théâtre, c'est-àdire à se couvrir le visage de blanc et de rouge. Ainsi, son jxtérieur était moins sombre , et sa langue dorée se chargeait de ramener à lui ceux que cet extérieur amélioré n'avait pu lui conquérir. 11 était insinuant, souple, jaloux dessulîrages, de quelque part qu’ils vinssent. Nommé premier président, il avait demandé à un homme de confiance ce qu'on pensait de lui au palais; celui-ci s’était d’abord excusé de lui répondre; mais, forcé de s’expliquer, il lui avait avoué que chacun le trouvait d'un hautain inabordable.

— N’est-ce <|ueccla? avait répondu le premier président; ch bien! ils changeront bientôt à mon égard. Et, en effet, à [Xirtir de cette heure, il devint doux, alîable, prévenant; le moindre clerc qu’il ix ncontrait lui trouvait l’air bénin et la physionomie riante : homme de [lénétration , il avait jeté les yeux sur l’avenir et avait cidculé (pi’un vieux ministre ne pouvait l’emporter sur une jeune maîtresse. Bu moment où il eut les sceaux , il tourna donc visiblement à madame du Barry. Pour ne pas effaroucher la favorite, il avait quitté la longue simarre et le carrosse d’ébène des chanceliers. Eidin, il jouait, comme un simple mortel, avec le nègre et le singe de la comtesse : avec Zamore et Mistigri; avec Zamore qui lui mangeait ses lionlKins, et Mistigri qui lui enlevait sa grosse perruque.

Enfin, il ap|>elait madame du Barry, ma cousine, alliance moins disproix)rlioimée, au moins, que ne l’était celle de .Marie-Thérèse avec madame de Pompadotir.

Pendant ce temps, on faisait tout au monde pour dissaffcctionner

Loras XV

Louis XV de M. de Choiseul ; l’abbé de Broalie, chargé de la correspondance des affaires étrangères , entretenue par des agents secrets qui épiaient à la fois les cours alliées et les ambassadeure aeerédités pris; d’elles, démontra au roi que M. de Choiseul était plus dévoué à rAntiiebe qu’à la France. Madame du Barry s’était procuré le beau portrait de Van Dick représentant Qiailes 1", qui, aujourd’hui, est un des principaux .ornements de notre Musée, et elle l’avait rais en lace du canapé où avait l’habitude de s’asseoir le roi. — Qu’est-ce que ce portrait? avait demandé Louis XV. — Celui de Oiai-lcs I", Sire. — Pourquoi est-il là? — Pour vous rappeler le sort de ce malheureux roi ! — Et à quel propos voulez-vous me rappeler ce sort? — Parce que ce sort sera le vôtre. Sire, si vous ne détruisez pas votre Paiement.

Un jour, le roi trouva meilleure cuisine chez madame du Barry.

— Pourquoi cet heureux changement? demande Louis XV. — Parce que j’ai renvoyé mon Choiseul ; quand renverrez-vous le votre?

Une note avait été remise au roi, qui prouvait, autant que pareilles choses peuvent être prouvées, que M. de Choiseul avait, de Marie-Thérèse, promesse d’une petite souveraineté, avec toute garantie d'hérédité, s’il parvenait à dédommager la maison d’ .Autriche de la perle de la Silésie. Le duc de Bichelieu , le duc d’Aiguillon et la favorite n’appelaient plus M. de Choiseul ({uc le roi Choiseul ou le petit roi. Enfin, la duchesse de Grammout, qui (larcourait la province et soulevait les Parlements, laissa surprendre une lettre qui fut remise à madame du Barry.

Le roi trouva un matin la favorite jonglant avec deux oranges.

— Saute, Choiseul; saute, Praslin, disait-elle.

Le roi lui demanda ce que c’était que ce nouveau jeu.

— Jeu de bascule , dit-elle, et elle lui remit la lettre de madame de Grammont; c’était le 24 décembre 1770.

Fatigué depuis longtemps de toutes ces plaintes qui s’élevaient autour de lui , le roi ne demandait qu’une occasion et prolita de celle qui lui était offerte. 11 prit une plume et écrivit :

< Mon cousin ,

< Le mécontentement que me causent vos services me forte à vous

TTf. I. a*rr.

Comtesse du Barry.

Digilized by Coogïe

« exiler à Chanteloup, où vous vous rendrez dans vingt-quatre « heures; je vous aurais envoyé beaucoup plus loin si ce n’etait « l'estime particulière que j’ai pour madame deChoiseul, dont la a sauté m'est fort intéressante. Prenez gaixle que votre conduite ne • me fasse prendre un autre (sirli ; sur ce, je prie Dieu , mon cou- ■ sin , qu'il vous ait en sa sainte garde.

« Louis. »

Puis , sur un autre papier, il écrivit pour M. de Praslin ces deux seules lignes :

« Je n'ai plus besoin de vos services; je voqs envoie à Praslin , où a vous vous rendrez dans vingt-quatre heures. »

Ce fut dans ce temps orhgeux que M- de Clioiseul compta le plus grand nombre d’amis.

Il y eut plus, pour M. de Choiseul, la fidélité au malheur, qui n'élait rien- autie chose (|ue de l’opposition contre madame du Barry, devint une mode. M. de Choiseul , la veille de sa chute, n’était qu’un ministre; le lendemain de sa chute, il se trouva chef de parti et aerjuit la puissance d’un homme qui représente mie idée. Les Parlements sentirent l’ébranlement do sa dii^réce , et comprirent que peureux la persécution allait devenir sérieuse; d’ailleurs, le renversement de N. de Choiseid c’était l’ovation de >1. d'Aiguillon, et l’élévation de M. d’Aiguillon c’était la mine des Parlements.

Toutes ces démonstrations n’effrayérent point le duc d’Aiguillon ; il ramassa courageusement , et sans hésiter, le fardeau qui venait de glisser des épaules d’Atlas, et pcenant pour lui le ministère des affaires étrangères, il résolut avec le chancelier Maupeou de former un triumvirat , dont l’abbé Teiray serait le troisième membre.

Nous avons dit ce qu’était M. le duc d’Aiguillon, nous avons dit ce qu'était M. le chancelier Maupeou ; disons maintenant ce que c’était que l’abbé Terray.

L’abbé Terray était un grand homme dégingandé, sans contenance, hideux de figure, avec les yeux en dessous, sans aucun eharme dans le langage, s’énonçant diflicikanent , mais doué par la nature d’une santé robuste, d’un tempérament vigoureux, d’une conception vive, d’une intelligence déliée, cTwie judiciaire excel-

LOUIS XV

lente, surtout en affaires ;‘c’ était en outre un homme d'esprit, impudent et vif à la riposte.

— Comment trouvez-vous les fêtes de Versailles? demanda Louis à l'abbc Tcrray. — Impayables, Sire, répondit celui-ci.

Elles avaient coûté vingt millions.

— Mais en vérité, l’abbé, lui disait l'archevêque de Narlxmne, vous prenez l’argent dans la poche. — Où diable voulez-vous que je le prenne? répondit naïvement l'abbé.

Aussi criait-on contre lui ; mais il avait l'habitude de dire :

— Il faut laisser crier ceux que l’on écorche.

Les Parisiens usaient et abusaient de la permission.

— L’abbé Terray est sans foi, disaient-ils, il nous été Vespérance et nous réduit à la charité.

Un matin , il se trouva que la rue Vide-Gousset avait changé de nom; un plaisant avait effacé l’inscription pendant la nuit et avait écrit ; Rue Terray.

Ce n’était pas le tout que d’avoir renversé M. de Choiseiil , restaient les Parlements. Le duc de Choiseul avait soulevé la magistrature contre l’autorité absolue du roi : l’abolition de cette magistrature fut résolue. Le contre-pied de la (volitique suivie pm- M. de Choiseul à l’endroit de l’Europe, fut pris à l’instant même. Le roi d’Espagne était poussé par M. de Choiseul à rompre avec l’Angleterre; mais aussitôt la disgrâce de M. de Choiseul connue à Madrid, le roi d’Espagne donne aux Anglais satisfaction entière sur les des Falkland et le port d’Egmont, qui étaient des prétextes de querelle, et ne veut plus même examiner la nature de ses droits.

M. de Choiseul , selon le système autrichien , traitait les puissances secondaires avec un mépris qui jurait singulièrement avec la protection que la France avait constamment accordée à ces puissances; mais aussitôt M. de Choiseul tombé, Ibrabim-EII’cndi, envoyé du bey rie Tunis, est admis à l’audience du roi; Gustave, prince héréditaire de Suède, reçoit un accueil digne de l’ancienne alliance qui a toujoui-s uni la Suède à la France. Entin, une alliance toute [larticulière est conclue avec le roi de Sardaigne par le mariage de Mossieub, frère cadet du dauphin, avec une princesse de la maison de Savoie,

Luiiis IV 3S3

Nous avons dit que l'abolition de la magistrature avait été résolue ; c’était chose plus facile à résoudre (|u'à exécuter.

La magistrature était toute-puissante, et le roi, que par dérision on appelait Louis le Débonnaire, était faible.

Les Parlements avaient pour eux la majorité des pairs , que le duc de Choiseul leur avait attaches; ils avaient l'appui de la maison d'Autnclie, qui répandait obscurément quelques centaines de mille livi-es parmi les conseillers. Ils avaient pour eux, enfin, les jansénistes, qui les avaient en tout temps et en toute occasion soutenus contre la cour de France et contre la cour de Rome.

Le duc d’ Aiguillon, chef du parti anti-parlementaire, était soutenu : par madame du Barry, dont il partageait les faveurs avec le roi; par le chancelier Mauiieou, qui représentait sans cesse à laïuisXV les Parlements comme capables de renouveler la tragédie de Charles 1"; par l’abbé Terray, fatigué des cris et des plaintes que ces Parlements poussjiient sans cesse contre lui; par rarchevêque de Paris, M. de Beaumont, qui depuis dix ansappelait de leurs arrêts; enfin, par les jésuites, qui pleuraient sur les ruines de leurs établissements détruits.

Les partis étaient en présence, les dispositions prises pour l'attaque et pour la défense, la bataille ne pouvait tarder à être livrée.

Seize jours avant l’exil de M. de Choiseul, le parlement de Paris avait cessé ses fonctions, et tous les Parlements des provinces insurgés contre le roi , avaient multiplié des remontrances à chacune desquelles madame du Barry disait ;

— Kneore un pas de fait pour vous détrôner. Sire

Le chancelier Maupeou donna l'ordre au Parlement de reprendre ses fonctions, s’il ne voulait encourir la colère du roi. Le Parlement répondit qu’il attendait avec soumission, mais sans fonctionner, les événements dont il était menacé.

Le gant était jeté à l’autorité royale; M. le duc d’ Aiguillon le ramassa.

La nuit du 19 au 20 janvier fut fixée pour l’exécution du projet arrêté.

.A minuit, tous les magistrats furent réveillés au nom du roi. Dos mousquetaires entrent dans leurs cliambres, leur présentent

LOUIS XV

1 ordre de reprennre leurs fonctions, et réclament cette seule réponse sans périphrase aucune : oui ou non.

Quelques-uns obéissent; mais, réunis le lendemain, ils se rassurent, se raffermissent et refusent à l’unanimilé. Ce refus est immédialement suivi de la notification de l’arrêt du conseil, qui déclare leurs charges confisquées; les mousquetaires qui s’étaient déjà présentés chez eux, s’y présentent de nouveau, avec des ordres d’exil auxquels il faut obéir sans retard. A la place du Parlement, on installe le grand conseil qui doit les remplacer.

l/archcvéque de Paris, dans l’exaltation du triomphe, célèbre ce que l’on appelait la messe rouge, et le nouveau Parlement est baptisé séance tenante, du nom de Parlement Maupeou.

Mais alors une grande division s’opéra jusque dans les princes de la famille royale; le comte de La Marche, fils du prince deConti, et le comte d’Artois, à qui M. de Maupeou avait promis la main de Maoemüisei.le, reconnurent le nouveau Parlement. M. le duc d'Orléans, pressé par Madame dcMonlesson, céda momentanément; niais M. de Conti ne voulut entendre parler d’aucun accommodement avec la nouvelle magistrature. M. detilcrmont, suivant l’exenijilc de M. de Conti, protesta contre ce qui venait de se faire, et malade d’une maladie mortelle, mourut sans que le roi, qui lui gardait rancune pour son opposition , envoyât demander une seule fois de ses nouvelles. Quant à la pairie, elle protesta aussi contrôla ruine de l'ancienne magistrature, mais pour la forme seulement. Quant aux Parlements de province, ils furent cassés sans aueune op|X)sitinn. C’est ainsi que s’opéra ce grand événement, dont madame du Barry futle principal levier, et dontleducd’Aiguillon recueillit tous les fruits.

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