CHAPITRE XXV
Il est vrai qu’une cliose ôtait de l’importance à toutes ces choses. Louis XV, Agé de soixante-trois ans seulemenl , paraissait dix ans de plus que le duc de Richelieu, qui en avait soixante-seize. Louis XV le beau cavalier à l'œil bleu , à l’oreille fine, au iarrettendu, IxmisXV perdait la vue, Ixmis XV devenait sourd, lx>uis XV ne montait (dus
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à cheval qu’à l’aide d’un marche-pied. L’ennui qui planait sur son front dès sa jeunesse, avait fondu sur le vieillard, s’acharnait à lui et le dévorait. Autour de lui, d’ailleurs, s’accomplissait le falal exemple qui accompagne les hommes en train de faire leurs derniers pas dans la vie. Autour de lui , tout ce qu’il avait aimé d’amour était toml)é. Madame de Vintimille, madame de Chàteauroux, madame de Pomixidour; tout ce qu’il avait aimé par les liens de la famille, fils, petit-fds, biu, femme, amis, tout tombait. Le maréchal d’Armenticres, son menin, né la même année que lui, venait de mourir; restaient M. de Chauveliii et M. de Richelieu.
M. deChauveliii, surtout, était de la part du roi l’objet d’une attention particulière. Le roi s'intéressait singulièrement à sa santé. A lui et aux autres, Louis KV s’informait à chaque instant comment allait M. de Chauvelin; celte grande amitié étonnait tout le monde dans ce cœur dont l'égoïsme était connu : on en sut un jour la cause.
A une fête des Loges, M. de Chauvelin s’était fait dire la bonne aventure par un sorcier à tréteaux, et celui-ci avait prédit que M. de Cliauvelin mourrait six mois avant le roi.
Cette prédiction était venue aux oreilles de Louis XV ; de là cette sollicitude pour la santé de M. de Chauvelin.
Or, cette dernière épouvante ou ce dernier avertissement devait lui venir à son tour.
Le 23 novembre 1 773, le roi avait soupé dans les petits appartements chez la comtesse du Barry, et, de la part de la comtesse, avait invité M. de Chauvelin à partager le souper. M. de Cliauvelin avait accepté, mais tout en priant le roi de ne [xiint exiger qu’il mangeât, attendu qu’il se sentait légèrement indisposé. En effet, au souper, M. de Chauvelin, qui avait commencé un whist avec Sa Ma- 'esté, ne mangea que deux pommes cuites; puis, après le souper, il reprit son jeu. La partie terminée, M. de Chauvelin se leva et alla s’adosser à la chaise de madame de Mirepoix qui jouait à une autre table. Au moment où il plaisantait avec cette dame, le roi, qiii était en face du marquis , remarqua l’altération de son visage.
— Qu’avez-vous donc , Chauvelin? demanda le roi.
El i^oinrae le roi achevait, M. de Chauvelin ouvrit la bouche pour
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répondre sans doute, mais il ne put articuler un son et tomba à la renverse.
On appela les médecins ; mais lorsqu’ils arrivèrent , le marquis était mort.
Depuis cette mort, on vit rarement sourire le roi. Dans tous les pas qu'il faisait , on eût dit que le spectre du marquis marchait à scs cûtés. La voiture seule le distrayait un peu; on multiplia les voyages; le roi allait de Rambouillet à Compiegne, de Compiegne k Fontainebleau, de Fontainebleau à Versailles. Paris, jamais.
Mais toutes ces belles résidences, au lieu de le distraire, le ramenèrent au passé, le passé aux souvenirs, les souvenirs à la réflexion. Ces réflexions tristes, amères, profondes, madame du Barry seule pouvait l'en tirer, et c’était vraiment pitié à voir la peine que prenait cette jeune et jolie créature à réchaulTer non plus le corps, mais le cœur du vieillard.
Pendant ce temps, la société se décomposait comme la monarchie. Aux infiltrations philosophiques de Voltaire, de d’Alembert et de Diderot, succédaient les averses scandaleuses de Beaumarchais. Beaumarchais publiait son fameux mémoire contre le conseiller Goezman; et ce magistrat, membre du tribunal Maupeou, n’osait plus reparaître sur son siège. Beaumarchais faisait répéter le Barbier de Séville, et l’on parlait déjà des hardiesses qu’allait débiter sur la scène le philosophe Figaro.
Une aventure de M. le duc de Fronsac avait fait scandale.
Deux aventures de M. le marquis de Sade avaient fait horreur.
M. de Fronsac qui n’avait ni la séduction qui fait aimer, ni l'esprit qui enchaîne l’amour, M. de Fronsac, libertin, brutal et pressé, avait avantageusement succédé à ce comte de Charolais, à l’assassin duquel Louis XV, jeune, avait d’avance promis sa grâce. Des laquais recrutaient pour lui , enlevaient les jolies filles, et M. le duc de Fronsac les faisait passer à l’Opéra. C’était un souvenir du beau temps de la Régence.
C’est que l'Opéra émancipait, et que les parents n’avaicnl plus le droit de réclamer leuis filles, une fois qu'elles justifiaient d'uii engagement à l'Académie de musique.
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