IS
« aux soins qii’fillc on prenait et aux flô|)enses qu’elle faisait, que « c’élail un fils ric lieci eliéri, encore qu'il fût désaxoué.
« Quand le prince fut un [teu plus grand, monsieur le cardinal n de Maxarin, qui fut eliar^ de son éducation api-cs monseigneur le U cardinal de üiclielieu, me le fit bailler pour l’instruire et l'élever « comme reiifant d’un roy, mais en secret. Dame Peroimetfe lui « contimia ses offices jusiju’à la mort avec atbichement d'elle à luy « et de luy i elle encore davanUge. ix; prince a été instruit en ma « maison, en Bourgogne, avec tout le soin qui est deu à un fils de « roy et frère de roy.
« J'ay eu de fréquentes conversations avec la reyne-mère pendant « les troubles de la France, et Sa Majesté me parut craindre que si « jamais la naissance de cet enfant était comme du vivant de son « frère le jeune roy , qiiebiucs mécontents n’en prissent raison de se « révolter, parce que plusieurs mi-decins pensent cpic, de deux « enfants jumeaux , le dernier né est le premier conçu , et , par con- « si'apient, qu il est roy de droit, tandis que ce sentiment n'est pas « lecoimu par d’aulies de cet Ksfat.
« Cette crainte néanmoins ne put jamais engager la rcvne à dé- « truire les preuves par écrit de sa naissance, parce ([u’en cas d'é- « vènement et de mort du jeune roy, elle entendait faire reconnaitre « son fri're, qnoùiu elle eût un autre enfant. Elle m’a souvent dit « qu’elle conservait avec soin ces preuves, |wr écrit, dans une cassette.
« J'ay donné au prince infortuné toute l'éducation que je voudrais « qu on me doimût à moi-même, et les fils des princes avoués n’en « ont pas eu \me meilleure. Tout ce que j’ay à me reprocher, c’est « d avoir fait le malheur de ce jti-ince, quoique siins le vouloir. Gir « comme il avait, à dix-neuf ans, une envie estrange de sçavoir qui « il estait, et comme il voyait en moy la résolution de le lui taire,
O me montrant à lui plus ferme (piand il m’accablait de piièies, il « n'siolut alors de me cacher sa curiosité et de me faire accroire qu’il « pensait qu il était mon fds, né d’amour illégitime.
« Je lui dis souvent là-dessus, quand il m'iqi|iel;ut son jière,
« quand nous étions seuls, qu’il se trompait; mais je ne lui com- • buttais plus ce sentiment qu il allectait peut-être pour luu luiro
a parler, le laissant accroire, moy, qu’il était mon fils, sans coin- « battre en lui Ce sentiment, et lui se reposant là-dessus; maisclier- 0 chant des moyens de reconnaître qui il était. Deux ans s’étaient « écoulés, quand une malheureuse imprudence de ma i>art, de « quoy j’ai bien à me reprocher, lui fit connaître qui il était. Il sa- « vait que le roy m’envoyait souvent dos messagers, et j’eus le mal- « heur de laisser ma cassette, dans laquelle étaient des lettres de la « reyne et des cardinaux ; il lut une partie et devina l'autre juir sa « pénétration ordinaire, et il m’a avoué dans la suite qu’il avait cn- « levé la lettre la plus expressive et la plus marquante sur sa naissance.
« Je me ressouviens qu’une habitude hargneuse et brutale succéda « à son amitié et à son respect pour moy, dans lequel je l'avais c eslevé , mais je ne pus d’abord reconnaître la source de ce chan- « gement, car je ne me suis advisé jamais comment il avait fouillé B dans ma cassette, et jamais il n’a voulu m’en advoucr les moyens, B soit qu'il y ail été ayde par quelques ouvriers qu’il n’a pas voulu B faire connaître ou qu’il ail eu d’autres moyens.
B 11 commit un jour, ccjiendant, l’imprudence de me demander B les portraits du feu roy Louis XIII et du roy régnant. Je lui rc|)oua dis qu’on en avait de si mauvais que j’attendais qu’un ouvrier en a eût fait de meilleurs pour les avoir chez moy.
B Oilte réponse ne le satisfit pas et fut suivie de la demande d’ala 1er à Dijon. — J’ai sçu dans la suite ijuc c’était pour aller voir un a portrait du roy, et partir pour la cour qui était à Saint-Jean-dea Luz, à cause du mariage avec l’infante, et pour s’y mettre en paa rallcle avec son frère et voir s'il en avait la ressemblance ; j’eus cona naissance d’un projet de voyage de sa part, et je ne le quittai plus.
a Le jeune prince était alors beau comme l’Amour, et l'Amour a l'avait aussi très-bien servi pour avoir un portrait de son frère; a cac, depuis quelques mois, une jeune gouvernante de la maison a estait de son goût, et il la caressa si bien et contenta de même , a que, malgré la défense à tous les domestiques de rien lui donner a sans ma permission, elle lui donna un portrait du roy. Læ mal a heureux prince se reconnut, et il le pouvait bien, puisqu'un para trait pouvait servir à l'un et à l'autre, et cette vue le mit dans
« une toile fui’oiir, qu’il vint à moy en me disant ; Voilà mon frère,
« cl voilà ijui je suis, eu me montrant une lettre du cardinal Maza- « fin, qu'il m'avait volée.
« La crainte de voir le prince s’échapper et accourir au mariage « du roy, me fit craindre un pareil évènement. Je despêchai un « messager au roy pour l’informer de l’ouverture de ma cassette et O du besoin de nouvelles instructions. Le roy fit envoyer ses ordres « par le cardinal , qui furent de nous enfermer tous les deux jusqu’à « des ordres nouveaux, et lui faire entendre que sa prétention était « notre malheur commun. J’ay soullcrt avec lui dans notre prison n jusqu’au moment que je crois que l’arrêt de partir de ce monde « est prononcé par mon juge d’en haut, et je ne puis refuser à la « tranquillité de mon àme ni à mon eslève une espèce de déclaration « qui lui indiquerait les moyens de sortir de l’estât ignominieux où < il est si le roy venait à mourir sans enfants. Un serment forcé « peut-il obliger au secret sur des anecdotes incroyables qu'il est « nécessaire de laisser à la postérité? »
On demandera quel était ce gouverneur du prince. — Ëtait-il Bourguignon , ou simplement propriétaire d'un château ou d’une maison en Bourgogne? — A quelle distance de Dijon était sa possession?— C’était, sans contredit, un homme remarquable, puisqu'il était à la cour de Louis Xlli , jouissant de l’intime confiance, par charges ou en qualité de favori du roi, de la reine et du cardinal de Richelieu. — Le nobiliaire de Bourgogne pourrait-il nous dire quel personnage de cette province disparut de la société, après le mariage de Louis XrV, avec un jeune élève d’environ vingt ans, inconnu, et dont il avait soin dans sa maison ou dans son château? — Pourquoi ce mémoire, qui parait avoir près d’un siècle de vétusté, est-il anonyme? A-t-il été dicté par le moribond, sans pouvoir être signé par lui? Comment ce mémoire est-il sorti de prison? — Voilà les idées que ce mémoire suggérera. 11 ne nous certifie pas que ce jeune prince soit le même prisonnier que celui connu sous le nom de prisonnier au masque. — Mais tous ces faits conviennent si bien à ce personnage mystérieux, dont nous savons quelques anecdotes, qu’ils semblent remplir la grande lacune de ces mémoires et nousen
LOUIS XV
faire connaître le commencement. Je vais y joindre ici les anecdotes authentiques que nous avons depuis qu’il fut livré à Saint-Mars, comme le complément ou la eontinuation de son histoire, sans parler des débats littéraires qu'il excita.
En effet, les Mémoires de la cour de Perse avaient été à peine publiés, qu’une foule de gens de lettres se disputèrent sur le fond du secret. — Voltaire, qui rapporta des faits et qui ne les dévoila pas. quoiqu’il fût plus instruit que personne; Sainte-Foix, le Père Griffet. Larivière, Linguet, Lajirange, Chanut, l’abbé Papon Palleau, M. Delaborde, plusieui-s auteurs dans divers journaux, etnohimincnt dans le Journal de Paris, ont publié diverses anecdotes. Je vais rapporter celles qui paraissent authentiques, me contentant d’écrire en lettres italiques les e-xpiessions qui m’ont paru caractériser, dans ce prisonnier, un très-grand personnage et indiquer davantage ce qu’il était.
Le premier auteur qui ait parlé du personnage est l’anonyme des Mémoires secrets de la cour de Perse. Il cite quelques faits certains (]u’on a toujours pris pour tels, mais il se trompe sur le fond du secret, croyant que ce prisonnier mas<iué était le comte de Verm;mdois.
« Ce prisonnier, dit-il, fut remis au commandant des Iles Sainte- Marguerite, qui avait reçu d’avance l’ordre de Louis XIV de ne le laisser voir à personne. Le commandant traitait son prisonnier avec le plus grand respect. Il le servait lui-méme et prenait les plats, à la porte de l’appartement , de la main des cuisiniers, dont aucun n’a jamais vu le visage du prisonnier. — Ce prince s’avisa un jour de graver son nom sur le dos d’une assiette avec la pointe d’un couteau ; un esclave, entre les mains de qui elle tomba , crut faire s;i cour en la portant au commandant, et se flatta d’ètre récompensé; mais ce malheureux fût trompé : on s’en défit sur-le-champ, afin d’ensevelir avec cet homme un secret de la plus grande importance. I.e .Masi(uc de Fer resta plusieurs annè'cs dans le château de l’Ile Sainte-Marguerite. On ne l’en ôta que pour le transférer à la Bastille, lors<iue I^uis XIV, en reconnaissance de la fidélité de ce commandant, lui en donna le gou«eniei lient. Il était, en effet, de sa prudence de faire suivre au Maia)ue le sort de celui auquel un l’avait confié, et c’eût été agir
Digilized by Coogle
Lüliis XV 41 f)
contre toutes les règles que de se donner un nouveau confident qui aurait pu être moins fidèle et moins exact. On prenait la précaution, aux des Sainte-Marguerite et à la Bastille, de faire mettie un masque au prince, lorsque, pour cause de maladie ou pour quelque autrd sujet, on était obligé de l'exposer h la vue de quelqu'un. Plusieurs personnes dignes de foi ont affirmé avoir vu ce prisonnier masqué, et ont rapporté qiiil tutoyait le gouverneur, qui, au contraire, lui rendait des respects infinis.
« Quelques mois après la mort du cardinal de Ma/.arin , dit Voltaire dans son Siècle de Louis XIV (qui est le second ouvrage où il ait été parlé du prisonnier), il arriva un événement qui n’a point d’exemple; et ce qui est non moins étrange, c’est que tous les historiens l’ont ignoré. — On envoya dans le plus grand secret au château de Sainte-Marguerite, dans la mer de Provence, un prisonnier inconnu, d’uné taille au-dessus de la médiocre, jeune, et de la figure la plus belle et la plus noble. Ce prisonnier, dans la route, portait un mas(|ue dont la mentonnière avait des ressorts d’acier qui lui laissaient la liberté de manger avec le masque sur le visage. On avait ordre de le tuer s’il se découvrait. Il resta dans l’ile jusipi’à ce qu’un officier de confiance, nommé Saint-Mars, gouverneur de Pignerol, ayant été fait gouverneur de la Bastille en 1690, l’alla prendre à Sainte-Marguerite et le conduisit à la Bastille, toujours masqué. Le marquis de Louvois alla le voir en cette île avant sa translation , et lui parla debout et avec une considération qui tenait du respect . Cet inconnu fut mené à la Bastille et logé aussi bien qu’on peut l’étre dans ce château. On ne lui refusait rien de tout ce qu’il demandait. Son plus grand goût était pour le linge d’une finesse extraordinaire et pour les dentelles.
s II jouait de la guitare, on lui faisait la plus grande chère, et le gouverneur s'asseyait rarement devant lui. Un vieux médecin de la Bastille, qui avait souvent traité cet homme singulier dans ses maladies, a dit qu’il n'avait jamais vu son visage, quoiqu’il eût souvent examiné sa langue et le re.stant de son corps. Il était admirablement bien fait, disait ce médecin; sa peau était un peu brune; il intéressait par les seuls sons de sa voix et ne se plaignait jamais de
LOUIS XV
son éUit, et ne iaissait point entrevoir ce qu’il pouvait Ctre. Un fameux chirurgien, gendre du médecin dont je ixtrle, et qui a apixirtenu au maréchal deRichclieu,est témoin de ce que j’avance, et M. de Bernavillc, successeur de Saint-Mars, me l’a souvent confirmé. Cet inconnu mourut en 1704, et fut enterré la nuit à la paroisse de Saint- Paul. Ce qui redouble l'étonnement, c’est que, quand on l’envoya aux iles Sainte-Marguerite, il nedisparut dansl'Eurqjie aucun homme considérable. M. de Chamillard fut le dernier ministre qui sut cet étrange secret.
x Le second maréchal de La Feuillade, son gendre, m’a dit qu’à la mort de son beau-père, il le conjura à genoux de lui apprendre ce que c'était que cet inconnu qu’on ne connut jamais que sous le nom de l’Homme au masque de fer. Chamillard lui répondit que c’était i.e .sF.cnET DE l’État, et qu'il avait fait le serment de ne le révéler jamais.
« l>e gouverneur mettait lui-même les plats sur la table du Masque quand il était aux îles, et se retirait après l’avoir enfermé. Un jour le prisonnier écrivit son nom avec un couteau sur une assiette d’argent , et jeta l’assiette par la fenêtre , vers un bateau qui était au pied de la tour. Un pècbeur à qui le bateau appartenait ramassa l’assiette et la porta au gouverneur. Celui-ci , étonné, demanda au pécheur : — Avez-vous lu ce qui est écrit sur cette assiette, et quelqu'un r a-t-il vue entre vos mains? — Je ne sais pas lire , répondit le pécheur; je viens de la trouver, personne ne l'a vue.
« Ce paysan fut retenu jusqu'à ce que le gouverneur fût bien informé qu’il n’avait jamais lu et que l’assiette n’avait été vue de personne. .Allez, lui dit-il, vous êtes bien heureux de ne savoir pas lire. Parmi les témoins de ce fait, il y en a un digne de foi qui vit encore. »
L’auteur du Siècle de Louis XIV est le premier qui ait parlé de l’Homme au masque de fer dans une histoire avérée : c’est qu’i/ était très-instruit de cette anecdote, qui étonne le siècle présent, qui étonnera la postérité, et qui n’est que trop véritable. On l’avait trompé sur la date de la mort de cet inconnu si singulièrement infortuné. 11 fut enterré à Saint-Paul le 3 mars 1703, cl non en 1704.
LUUIS XV
O II rivait ctû d’abord enfermé à Pifrnerol avant de l'étre aux îles Sainle-Marpucrite et ensuite à la Bastille, toujoui's sous la garde de ce même liomiuc, de ce Saint-Mars ijui le vit mourir. I>e Père Griffet, jésuite, qui a communiqué au public le Joiinml de la Bastille, fait foi des dates. II a eu facilement ce journal, puisqu’il a eu l’emploi délicat de confesser les prisonniers de la Bastille.
O L’Homme au masque de fer est une énigme dont chacun peut deviner le mot. Les uns ont dit que c’était le duc de Beaufort ; mais le duc de Beaufort a été tué par les Turcs à la défense de Candie en 1699, et l’Homme au masque de fer était à Pignerol en 1662.D’ail- Icure, comment aurait-on attaqué le duc de Beaufort au milieu de son année? Comment l’aurait-on transféré en France sans que personne en sût rien? Et pourquoi l’cùt-on mis en prison? et (xiurquoi ce masque?
« Les autres ont rêvé le comte de Vermandois, fils naturel de Louis XIV, mort publiquement delà petite véroleen 1683, à l’armée, et enterré dans la petite ville d’.\irc, non d’Arras, en quoi le Père Grifict s'est trompé, et en quoi il n’y a pas grand mal.
« On a ensuite imaginé le duc de KIontmouth , à qui le roi Jacques fit couper la tète publiquement en 1673. On disait que c’était lui l’Homme au masque de fer. 11 aurait fallu qu’il eût ressuscité, et qu’ensuite il eût changé l’ordre du temps, et qu’il eût mis l’année 1 662 à la place de l’année 1 683 ; que le roi Jacques, qui ne pardonna jamais à personne, et qui parla mérita tous ses malheurs, eût pardonné au duc de Montmouth, et eût fait mourir à sa place un homme qui lui ressemblât parfaitement. Il aurait fallu trouver ce Sosie qui aurait eu la bonté de se faire couper le cou en public pour sauver le duc de Montmouth. Il aurait fallu que toute l’.Anglcterre s’y fût méprise, et qu’ensuite le roi Jacques eût prié instamment Louis XIV de lui servir de sergent et de geôlier. Ensuite Louis XIV, ayant fait ce petit plaisir au roi Jacques, n’aurait pas manqué d’avoir les mêmes égards pour le roi Guillaume et pour la reine Anne, avec lesquels il fut en guerre , et il aurait soigneusement conservé auprès de ces deux monarques sa dignité de geôlier, dont le roi Jacques l’avait honoré.
« Toutes ces illusions étant dissipées, il reste à savoir qui était ce
LOUIS XV
prisonnier toujuubs masqué, à quel âge il mourut et sous quel nom il fui enterré.
« Il est clair que si on ne le laissait passer dans la cour de la Bastille que toujours couvert d’un masque; si en présence du médecin il conservait ce même déguisement, c’était de peur qu’on ne reconnût dans ses traits quelque ressemblance trop frappante. U (xiuvuit montrer sa langue et jamais son visage. Pour son Age, il dit lui-méme àson apothicaire, peu de jours avant sa mort, qu'iL choyait avoir soixante ans; et le sieur .Marsoban, chirurgien du maréclial de Richelieu, et ensuite du duc d’Orléans, régent, gendre de cet apothicaire, me l’a redit plusieurs fois. Enfin, pourquoi lui donner un nom italien? On le nomma toujours Marchiali. Celui qui écrit cet article en sait peut-être plus que le Père Griffet : il n’en dira pas davantage.»
Lagrange-Chancel est le troisième historien qui ait parlé du prisonnier enfermé aux îles Sainte-Marguerite, quelque temps après la translation du .Masque à la Bastille , et il a pu s’instruire de quelques faits.
« Le séjour que j’ai fait , dit Lagrange-Chancel , aux ilcs Sainte- Marguerite, où la détention du Masque de Fer n’était plus un secret d'Etat dans le temps que j’y arrivai , m’en a appris des particularités qu'un historien plus exact que M. de Voltaire, dans ses Recherches, aurait pu savoir comme moi. Cet événement extraordinaire, qu'il place en 16fii , quelque temps après la mort du cardinal Mazarin, n'est arrivé qu’en 1669, huit ans après la mort de cette éminence. M. de Lt Mothe-Guérin, qui commandait dans ces lies du temps que j’y étais détenu , m’assuraque ce prisonnier était le duc de Beaufort , qu’on disait tué au siège de Candie , mais dont on ne put trouver le corps, suivant toutes les relations de ce temps-là. Il me dit aussi que le sieur de Saint-Mars, qui obtint W commandement de ces fies après celui de Pignerol , avait de grands égards pour ce prisonnier, qu’il le servait toujours lui-même en vaisselle d'argent, et lui fournissait souvent des habits aussi chers qu’il paraissait le désirer; que dans les maladies où il avait besoin de médecin et de chirurgien, il était obligé, sous peine de la vie, de ne paraitre en leur présence qu'avec son masque de fer, et que , lorsqu’il élait seul , il pouvait s'amuser à s’arracher le poil de la barbe avec des pincettes
LOUIS XV
d'afier très-luisant et très-joli. J'en vis une de celles qui lui servaient à cet usage dans les mains du sieur de Beaumanoir, neveu de Saint- Mars et lieutenant d'une compagnie franche, préposée pour la garde des prisonniers.
« Plusieurs personnes m’ont raconté que lorsque Saint-Mars alla prendre possession de la Bastille, où il conduisit son prisonnier, on entendit ce dernier, qui portait son masque de 1er, dire à son conducteur : Est-ce que le roi en veut a ma vie? — Non , mon prince, répondit Saint-Mars, voire vie est en sûreté; vous n'avez gu' à vous laisser conduire.
« J'ai su, de plus, d’un homme nommé Aubuisson, caissier du fameux Samuel Bernard, qui , après avoir été quelques années à la Bastille, fut conduit aux iles Sainte-Marguerite, qu’il était dans une chambre, avec d’autres prisonniers, précisément au-dessus de celle qui était occupée par cet inconnu; que, par le tuyau de la cheminée , ils pouvaient s’entretenir et se communiquer leurs pensées. Mais que ceux-ci lui ayant demandé pourquoi il s’obstinait à leur taire son nom et ses aventures, il leur avait répondu que cet aveu LUI COUTERAIT LA VIE, aussi bien qu à ceux ouxquels il aurait rcvél^ ce secret.
« Quoi qu’il en soit, aujourd’hui que le nom et la qualité de œtte victime politique ne sont plus des secrets où l’État soit intéressé, j’ai cru qu’en instruisant le public de ce qui est venu à ma connaissance , je devais arrêter le cours des idées que chacun s’est forgées à sa fantaisie, sur la foi d’un auteur qui s’est fait une grande réputation par le merveilleux, joint à l’air de vérité qu’on admire dans ses écrits, même dans la Vie de Qiarles XII. n
L’abbé Papon, en allant parcourir la Provence, parle aussi du Masque de Fer dont il visita la prison.
« Cest à l’ile Sainte-Marguerite que fut transféré, vers la fin du dernier siècle , le fameux prisonnier au masque de fer, dont on ne saura jamais peut-être le nom. Il n’y avait que peu de personnes attachées à son service, qui eussent la liberté de lui parler. Un jour que M. de Saint- Mars s’entretenait avec lui, en se tenant hors de la chambre, dans une espèce de corridor, pour voir de loin ceux qui
LOUIS ÏV
viemlraicnt, le fils d’un do scs amis arrive et s’avance vers l’endroit où il enîcnd du bi uit. Le gouverneur, qui l’aperçoil, ferme aussilol la porte de la chamln-e, court précipitamment au-devant du jeune homme, et d’un air troublé, il lui demande s’il a entendu quekjue chose.
« Dès qu’il fut assure du contraire, il le fit repartir le jour même, et il écrivit à son ami que peu s’en était fallu que cette aventure n’eût coûté cher à son fils, et qu’il le lui renvoie de peur de quelque autre imprudence.
« J’eus la curiosité, le 2 février 1778, d’entrer dans la chambre de cet infortuné prisonnier; elle n’est éclairée que par une fenêtre, ducûténord, percée dans un mur fort épais, et fermée par trois grilles de fer placées à une distance égale; cette fenêtre donne sur la mer. Je trouvai dans la citadelle un officier de la compagnie franche, âgé de 79 ans. Il me dit que son père, qui servait dans la même compagnie, lui avait plusieurs fois raconté qu’un frater a|)orçut un jour, sous la fenêtre du prisonnier, quelque chose de blanc qui flottait sur l’eau ; il l’alla prendre et l'apporta à M. de Saint- Mars. C’était uncchemisc très-fine, pliée avec assez de négligence, et sur laquelle le prisonnier avait écrit d’un bout à l’autre.
« M. de Saint-Mars, après l’avoir déplièeet avoir lu quelques lignes, demanda au frater, d’un air fort embarrassé, s'il n’avait pas eu la curiosité de lire le contenu ; celui-ci protesta plusieurs fois qu’il n’avait rien lu ; mais deux jours après, il fut trouve mort dans son iit.
« C’est un lait que l’officier a entendu raconter tant de fois à son père et à l’aumônier du fort de ce tcmps-là, qu’il le regarde comme incontestable. Le suivant me parait également certain , d’après tous les témoignages que j’ai recueillis sur les lieux et dans le monastère de Lerins, où la tradition s’en est conservée.
- « Ou cherchait une personne du sexe, pour servir le prisonnier. Une femme du village de Mongin vint s’offrir, dans la persuasion que ce serait un moyen de faire la fortune de ses enfants; mais quand on lui dit qu’il lallait renoncer à les voir, et même à conserver aucune liaison avec le reste des hommes, elle refusa de s’enfermer avec un prisonnier dont la connaissance coûtait si cher. Je dois dire encore
bÿtTTKt^k'
LOUIS XV
qu’on avait mis aux deux extrémités du fort , du c<Hé de la mer, deux sentinelles ([ui avaient ordre de tirer sur les bateaux ((ui s’approcheraient à une certaine distance.
« La personne qui servait le prisonnier mourut à file Sainte-Marguerite. Le frère de l’officier dont je viens de parler, qui était pour certaines choses l’homme de confiance de M. de Saint-Mars, a souvent dit à son fils qu’il avait été prendre le mort à l'heure de minuit, dans la prison , et qu’il l’avait porté sur ses épaules dans le lieu de sa sépulture; il croyait que c’était le prisonnier lui-même qui était mort; mais c’était , comme je viens de le dire, la (lersonne qui le servait, et ce fut alore qu'on chercha une femme pour le remplacer. »
On savait en 1698 que Saint-Mars, conduisant le prisonnier à la Bastille, s’arrêta avec lui dans sa terre de Paltcau. Fréron , en conséquence, pour contredire Voltaire, qui avait écrit sur le prisonnier, demanda des anecdotes au seigneur de Palteau , qui répondit la lettre suivante, insérée dans V Année Littéraire du mois de juin 1 768 :
« Comme il parait, par la lettre de M. de Sainte-Foix, dont vous venez de donner un extrait , que l’Homme au masque de fer exerce toujours l’imagination de nos écrivains, je vais vous faire part de ce que je sais de ce prisonnier. 11 n’était connu aux iles Sainte-Marguerite et à la Bastille que sous le nom de La Tour. Le gouverneur et les autres officiers avaient des égards pour lui; il obtenait tout ce qu’ils pouvaient accorder à un prisonnier. Il se promenait souvent, ayant toujours un masque sur le visage. Ce n’est que depuis que le Siècle de Louis XIV, de M. de Voltaire, a paru, que j’ai ouï dire que ce masque était de fer et à ressorts : peut-être a-t-on oublié de me parler de cette circonstance ; mais il n’avait ce masque que lorsqu’il sortait pour prendre l’air, ou qu’il était obligé de paraître devant quelque étranger.
« Le sieur de Blainvilliers, officier d’infanterie, qui avait accès chez M. de Saint-Mars, gouverneur des iles Sainte-Marguerite, et depuis delà Bastille, m’a dit plusieurs fois que le sort du prisonnier de La Tour ayant beaucoup excité sa curiosité, pour la satisfmre, il avait pris l'habit et les armes d’un soldat qui devait être en sentinelle dans une galerie, sous les fenêtres de la chambre qu’occupait ce prisonnier aux iles Sainte-Margiierite. Que de là il l’avait très-
bien mi, qu’il n’avait point son masque, qu’il était blanc de visage, grand et bien fait de corps, ayant la jamlicun [xîu trop fournie par le bas, et les cheveux blancs, quoiqu’il ne fût que dans la force de l’àge. Il avait passé cette nuit-là presque entièit; à se promener dans sa cbainbrc. Blainvilliers ajoutait qu’il était toujours vêtu de brun ; qu’on lui donnait du beau linge et des livres; que le gouverneur et les officiers restaient devant lui debout et découverts jusqu’à ce qu’il les fil couvrir e' asseoir; qu’ils allaient souvent lui tenir compagnie et manger avec lui.
€ En 1698, M. de Saint-Mars passa du gouvernement des îles Sainte-Marguerite à celui de la Bastille. En venant en prendre possession, il séjourna avec son prisonnier à sa terre de Palteau. L'homme au masque arriva dans une litière qui précédait celle de M. de Saint- Mars. Ils étaient accompagnés de plusieurs gens à cheval . Les paysans allèrent au-devant de leur seigneur. M. de Saint-Mars mangea avec son prisonnier, qui avait le dos opposé aux croisées de la salle à manger qui donnent sur la cour. Les paysans que j’ai interrogés ne purent voir s'il mangeait avec son masque ; mais ils observèrent trèsbien que M. de Saint-Mars, qui était à table vis-à-visde lui, avait deux pistolets à côté de son assiette. Ils n’avaient, pour être servis, qu'un seul valet de chambre, qui allait chercher les plats qu’on lui ap[)ortait dans l'antichambre , fermant soigneusement sur lui la porte de la salle à manger. Loisquo le prisonnier traversailla cour, il avait toujours son masque noir sur le visage. Les paysans remarquèrent qu’on lui voyait les dents et les lèvres; qu’il était grand et avait les cheveux blancs. M. de .Saint-Mars coucha dans un lit qu’on lui avait ditîssé auprès de celui do I hoimne au masfpie.
« M. de Blainvilliers m’a dit que lors de sa mort, arrivée en 1704, on l’enterra secrètement à Saint-Paul, et que 1 on mit dans le cercueil des drogues pour consumei’ le corps. Je n ai iioiiit oui dire qu il eût aucun accent étranger.
« Arrivé à la Bastille, du Jonca, lieutenant du roi , enregistra on ces termes, dans le livre de la Bastille, 1 arrivée du prisonnier, et c’est le Père Griffet, jésuite, qui, le premier, a public ces deux curieux lambeaux tirés des archives d’un château d où jamais aucun
Di"‘!iZGT] i
LOUIS XT
|upier ne sortait; mais ii était confesseur delà Bastille, et les jésuites et le gouverneur de ce fort, dans ce tem[ts-là, avaient bien, sans doute, leurs raisons en publiant ces anecdotes :
« Jeudi 8 septembre 1698, dit du Jonca, k trois heures après K midi, M. de Saint-Mais, gouverneur de la Bastillé, est arrivé, c pour sa première entrée, venant des des Sainte-Marguerite et Saint- « Honorai, ayant mené avec lui, dans sa litière, un ancien prison- « nier qu'il avait à Pignerol, dont le nom ne se dit pas, lequel on « a fait tenir toujours masqué, et qui fut d’abord mis dans lu tour « de la Basinière, en attendant la nuit, et que je conduisis moi- « même, sur les neuf heures du soir, dans la troisième chambre de « la tour de la Bertaudière, laquelle chambre j'avais eu soin de « faire meubler de toutes choses avant son arrivée, en ayant reçu « l'ordre de M. de Saint-Mars...
« En le conduisant dans ladite chambre, j'étais accompagné, « ajoute M. du Jonca, du sieur Rosarges, que M. de Saint-Mars « avait amené avec lui , lequel était chargé de desservir et de soigner « ledit prisonnier, qui était nourri par le gouverneur. »
Les dernières anecdotes qu’on a puisées sur le .Masque de Fer nous ontétè données par M. Linguet, qui, longtemps détenu à la Bastille, obtint quelques renseignements des plus anciens ofliciers ou serviteurs du château. U donna ses notes à M. de La Borde, qui les a publiées en ces termes, dans un petit ouvrage sur ce masque :
« Le prisonnier poilait un masque de velours, et non de fer, au moins pendant le temps qu'il passa à la Bastille. Le gouverneur luimême le servait et enlevait son linge.
« Quand il allait à la messe, il avait les défenses les plus expresses de parler et de montrer sa figure : l’ordre était donné aux invalida do tirer sur lui; leurs fusils étaient chargés à balle ; aussi avait-il le plus grand soin de se cacher et de se taire.
« Quand il fut mort, on brûla tous les meubles dont il s'était servi, on dé[)ava sa chambre, on ôta les plafonds, on visita tous les coins, recoins, tous les endroits qui pouvaient cacher un papier, un linge; en un mot, on voulait découvrir s’il n’y aurait pas laissé quelque signe de ce qu'il était. HL Linguet m’a assuré qn’à la Bav