CHAPITRE IV
E comnienccincnt de l'année 17!2y lui signalé i)ar un grand évèuement dont Paris avait bien besoin pour sortir de la torpeur où il se trouvait. M. le duc de Richelieu revint de son ambassade de Vienne.
Déjà depuis trois mois , en récompense des grands services que le duc avait rendus au roi près de l'empereur, le roi l'avait autorisé à porter le cordon du Saint- Esprit. Le premier de janvier, i> fut reçu au chapitre, et le roi lui donna la plaque.
Excepté cela, les seuls événements importants continuent à être des morts et des naissances.
Madame la marquise de Nesle meurt, et sa fille, madame la comtesse de Mailly , à laquelle nous allons bientôt voir jouer un rôle important , est nommée dame du palais à sa place. Le maréchal d'Uxelles meurt, mademoiselle Adrienne" Lecouvreur meurt. Les trois premières morts ne firent pas grande impression, madame de Nesle était malade depuis longtemps, M. d'Uxelles avait 79 ans, et M. de Yilleroy 76 ou 77.
Mais mademoiselle Lecouvreur était dans tout l'éclat de sa jeunesse, de sa beauté et de son talent, puis des circonstances étranges environnaient cette catastrophe.
Voilà ce qu'on raconte à celte époque.
Mais d'abord quelques mots sur sa vie a^ant d'en arriver à sa mort.
Adrienne Lecouvreur était fille d'un pauvre chapelier de Fisme, en Champagne , qui était venu s'établir à Paris,* il avait choisi le lieu de son établissement dans le voisinage du Théâtre-Français et ce» voisinage avait mis dans la tète de la petite Adrienne des idées de comédie qu'elle réalisa, en débutant, le 1/t mars 1717, dans le rôle de Monime, puis dans ceux d'Electre et de Bérénice. Un mois après ses débuts elle était reçue comédienne ordinaire du roi poulies rôles tragiques et comiques. Sa carrière dramatique avait été
de treize ans et les treize ans elle lesavait vuss'éconler au milieu de succès croissants et incessamment encouragés par la faveur du public. Elle a]>parlenait à celle rare école d'artisles dramatiques qui parle la tragédie, et qui tout en rompant la mesure du vers, Fait conserver à la période son harmonie poélique. Sans être d'une faille élevée elle savait si bien se grandir qu'elle semblait toujours dépasser les autres lemmes de toute la léle, aussi disait-on d'elle, que c'était une reine égarée parmi les comédiennes.
Son répertoire le plus familier, celui qu'elle jouait avec une supériorité marquée, c'étaient les rôles de Jocaste, de Pauline, d'Athalie, de Zénobie, de Roxane, d'Hermione, d'Eriphile, d'Emilie, de Marianne, de Cornélie et de Phèdre.
Une des aventures d'Adrienne avait fait grand bruit dans le monde. Lorsque le 28 juinl72G, le comte de Saxe son amant, d'une voix unanime avait été duc de Courlande, elle avait mis pour l'aider à conquérir son duché que lui disputaient la Pologne et la Russie, sa vaisselle en gage pour une somme de /i.0,000 livres. Et le comte de Saxe qui réunissait en ce moment toutes ses ressources personnelles et toutes celles de ses amis, avait non seulement accepté, mais encore avait raconté, dans les meilleures maisons, ce dévoûment de sa maîtresse. Malheureusement pour Adrienne l'entreprise n'avait pas réussi. Forcé de quitter la Courlande en 1727, le comte de Saxe était revenu à Paris, et duc manqué il avait repris ses relations avec une princesse dont la royauté quoique plus éphémère était plus durable que la sienne.
Jusqu'ici voilà les faits : mainlenant voici les conjectures.
Un ou deux mois avant la mort d'Adrienne Lecouvreur, Louise- Henrietle-Françoise de Lorraine, quatrième femme d'Emmanuel- Théodore de la Tour d'Auvergne duc de Bouillon, s'était éprise du comte de Saxe. La duchesse de Bouillon alors âgée de 23 ans, était une femme violente, emportée, capricieuse et surtout excessivement galante, la chronique scandaleuse prétendait que ses goûts n'avaient point de limites et s'étendaient des princes aux comédiens. La duchesse, comme nous l'avons dit, s'était donc prise d'amour pour le comte de Saxe, mais celui-ci, on ne sait pourquoi, fit l'ïlippolyte et ne voulut point répondre à cette fantaisie, non point qu'il se piquât de fidélité envers Adrienne, mais sans doute par un caprice pareil à celui qui attirait à lui madame de Bouillon.
Une femme méprisée cherche toujours, au mépris dont elle est l'objet, la raison la moins humiliante possible; celle qu'adopta I:i
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diK'iiesse de Bouillon fui (|ue les engagoinonls que le comte de Saxe avait pris avec Adrienne ne lui laisseraient pas la liberté d'avoir une autre maîtresse. Elle vil donc dans Adrienne Tobslacle (jui empêchait le comte de Sa\c de venir à elle , et elle résolut de se venger en se défesant de sa rivale.
Nous ne sonunes pas de ceux qui croient à la culpabilité des princes, par la seule laison qu'étant princes ils doivent être coupables. Non, nous sommes de ceux qui enregistrent tous les bruits retentissants, et par conséquent, nous répétons ce qui fut dit à cette époque, non ])as à la façon d'un accusateur public, mais à celle d'un simple narrateur.
La Bastille dévoilée, signale au nombre des personnes incarcérées en 1730, le sieur abbé Bouvet, pour Va/Jairc de la duchesse de Bouillon et de la Lccouvreur comédienne.
Voici l'ailaire pour laquelle était incarcéré l'abbé Bouvet. Nous prenons les détails qu'on va lire dans une lettre de mademoiselle Aïssé à madame de Calandrine. Celte lettre est datée : marsl'730. Les nouvelles qu'elle contient avaient donc toute la fraîcheur de la nouveauté, puisque mademoiselle Lecouvreur est morte le 20 de ce mois.
Décidée à supprimer l'obstacle qui la gênait, la duchesse de Bouillon fit faire des pastilles empoisonnées; puis, comme il fallait trouver un moyen de faire remettre les pastilles à mademoiselle Lecouvreur, elle choisit un jeune abbé qui avait la réputation de peindre agréablement, pour être l'instrument de sa vengeance.
L'abbé était pauvre, et un jour qu'il se promenait aux Tuileries sans savoir comment il dînerait , il fut abordé par deux hommes, qui, après une assez longue conversation, lui proposèrent un moyen de le tirer de la misère : ce moyen était de s'insinuer à la faveur de son talent de peintre, chez. la Lecouvreur, et de lui faire manger des pastilles qu'on lui donnerait; le pauvre abbé refusa, se défendit contre les instances devenues plus pressantes, objecta la grandeur du crime ; mais les deux hommes lui répondirent que puisqu'il avait reçu la confidence , il n'y avait plus moyen de reculer, et que s'il n'exécutait point ce que l'on attendait de lui, il était un homme condamné. L'abbé effrayé promit tout. Alors on le conduisit chez madame de Bouillon , qui lui répéta promesses et menaces et lui remit les pastilles; l'abbé s'engagea de là à huit jours à avoir mis son projet à exécution.
Dans l'intervalle, mademoiselle I-ecouvreur reçoit une lettre