‹ La régence et Louis QuinzeChapitre 26 sur 72 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

lEN, en effet, n'était plus innocent que la cour du roi Louis XV, à l'époque où nous sommes arrives, c'est-ànlirc au 1" janvier

C'était encore au régent qu'était due cette chasteté de la jeunesse de Louis XV. Dissolu pour lui, athée, blasphémateur, il avait préservé le royal enfant dont Dieu lui avait donné la garde de tout contact, avec l'orgie universelle dont il était le chef. Louis XV était sorti des mains du moderne Sardanapale avec la robe blanche d'Éliacin.

Aussi , quelle heureuse existence ctît été celle de cette pauvre princesse qu'on était allé chercher dans une vieille commanderie d'Allemagne, pour en faire la reine de France, si, en même temps que la femme , elle eût su être la maîtresse de son royal époux. Aux yeux de Louis XV, Marie Leczinska était la plus belle de toutes les femmes, et la fécondité de la reine faisait foi que le roi ne s'en tenait pas aux simples louanges. D'abord , au bout de dix mois de mariage, elle avait mis au monde une première princesse, puis deux jumelles, puis un fils, ce dauphin dont la naissance avait donné lieu à tant de fêtes, puis le duc d'Anjou, qui était venu consolider le sceptre dans la main de la branche aînée. Cinq enfants en cinq ans ! et le père de cette nombreuse lamille avait lui-même à peine vingt et un ans!

Et cependant, tout autour du roi, ce n'étaient que plaisirs. Nous avons dit les amours de toutes les grandes dames de l'époque. Tous les amours se croisaient comme un réseau dans lequel tout cœur venait se prendre , excepté celui du roi. Marie Leczinska était son seul amour, la chasse son seul plaisir.

C'était une chose merveilleuse que les chasses de la jeunesse de Louis XV, avec toutes ces galantes amazones qui les suivaient. La belle comtesse de Toulouse, mademoiselle de Charolois, mademoi-

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selle (leClerniont, mudenioisellc de Sens, toutes ces liéroïnes des peintures de Vanloo, qu'il nous a laissées vivantes après un siècle de cette vie mythologique dont toute l'époque est parfumée. Ces chasseresses, non pas chastes comme Diane, mais amoureuses comme Calypso , qui couraient les bois de Rambouillet et de Vincennes, de Boulogne, de Versailles et de Sa tory, non pas en calèche comme mesdames Henriette de Montespan et de La Vallièrc, mais à grande course de chevaux, leurs cheveux poudrés, noués par des chaînes de perles et de rubis, le petit chapeau à trois cornes coquettement penché sur l'oreille, l'amazone à revers, serré au corsage et traînant jusqu'à terre, sans cependant cacher le petit pied qui éperonnait le cheval avec un aiguillon d'or.

Au reste, toutes ces chasses n'étaient pas sans dangers : cerfs et sangliers vendaient chèrement leur vie aux illustres piqueurs qui les poursuivaient l'épieu à la main. Dans une de ces chasses , M. de Melun fut tué : c'était l'amant de mademoiselle de Clermont; mais la jeune princesse était si indolente que madame la duchesse demandait le lendemain :

— Croyez-vous que mademoiselle de Clermont se soit aperçue que son amant est mort?

Puis, au retour, c'étaient de ces joyeux soupers comme en font des esprits et des estomacs de vingt-cinq ans, des nuits passées au jeu, nuits plus agitées et plus brûlantes encore que les jours oii

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l'or roulait sur les tables en élincelaiites cascades. Le roi jouait comme son aïeul Henri IV; seulemenl Henri IV gagnait toujours, et le roi perdait quelquefois. Alors il fallait avoir recours à M. de Fleury; M. de Fleury grondait et payait, car il songeait que mieux valait, pour son ambition, que le roi passât ses journées à la chasse et ses nuits au jeu, dùt-il en coûter quelques mille livres au Trésor, que de se mêler des affaires d'État.

Il régnait une grande liberté d'actions et de paroles dans toutes ces réunions ; d'ailleurs c'était la mode à cette époque, et la princesse Palatine et madame la duchesse nous l'ont appris, d'appeler les choses par leurs noms. Pendant près d'un siècle , la langue française n'eut, sous ce rapport, rien à envier à la langue latine.

M. de Fleury n'était d'aucune de ces parties; il avait pour excuse sa vieillesse, et Louis XV se félicitait d'échapper ainsi à la double surveillance du précepteur et du ministre; mais M. de Fleury n'ignorait rien de ce qui se passait dans toute cette intimité : chacun s'empressait de se faire espion pour obtenir un sourire du vieux mentor, et madame de Toulouse, toute la première. Aussi M. de Fleury ne savait-il rien lui refuser.

Ce fut dans ces petits conseils de la Muette et de Rambouillet qu'on ménagea, pour le duc de Penihièvre, fils du duc de Toulouse et encore enfant, la survivance de la charge de grand-amiral et des autres gouvernements de son père. Ce fut dans ces petits conseils qu'on assura la fortune du duc et du marquis d'Antin . fils du premier lit de la comtesse. Ce fut encore là qu'on prépara la disgrâce de M. de Chauvelin, garde -des-sceaux et ministre des affaires étrangères. Enfin ce fut là qu'on reconnut et qu'on développa, dès les premiers symptômes, cette tendance vers le plaisir, que les refus conjugaux de la reine firent enfin naître dans le cœur du roi.

Celle qui avait suivi ces progrès avec le plus d'impatience était mademoiselle de Charolois ; depuis deux ou trois ans déjà, ses yeux ne quittaient pas le jeune prince , à qui Tort avait successivement donné, mais sans aucune certitude et sur les probabilités seulement , la comtesse de Toulouse , mademoiselle de Clermont , madame de Nesle , madame de Rohan et même madame la duchesse.

Malgré ces quelques bonnes fortunes dont on faisait courir le bruit, le roi était d'une timidité que l'entreprenante princesse résolut de vaincre.

Mais mademoiselle de Charolois était elle-même une maîtresse

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Irop légère pour rolonir longtemps J^oiiis XV; et l'on s'aperrul bieiilôt que, si elle avait détourné le roi de ses amours conjugaux, ee n'était que pour un instant.

Marie Lcezinska, en effet, tenait toujours le cœur de son mari, et avait une puissance absolue en tout ce qui ne regardait pas M. de Fleury. Vis-à-vis AI. de Fleury, toute influence échouait, même l'influence royale. C'était surtout à l'endroit de l'argent que l'avare ministre était intraitable. Bonne et bienAiisantc, la reine dépensait le peu d'argent qu'elle avait en œuvres charitables. Une fois, ù Compiègne, elle laissa tout ce qu'elle possédait, argent et bijoux, aux commerçants et à l'école d'artillerie ; de retour à Paris , elle fut obligée d'emprunter de l'argent pour tenir le jeu.

Madame de Luynes, témoin de cette gêne, essaya vainement de déterminer Marie Leczinska à demander un supplément de pension, elle s'y refusa obstinément, répondant qu'elle était sûre de n'obtenir du premier ministre qu'un humiliant refus. Alors madame de Luynes résolut de tenter la chose elle-même, et de son propre mouvement, elle alla trouver le cardinal et lui exposa la position de la reine. Le cardinal se contenta de répondre qu'il arrangerait la chose avec le contrôleur général Orri.

Le cardinal, en effet, s'entretint au premier travail avec le contrôleur général de l'état des finances de la reine, et lui ordonna de remettre à Sa Majesté, cent louis une fois payés. Le contrôleur général prévenu par madame de Luynes , se récria contre la modicité de cette somme, représentant avec respect au premier ministre, que cent louis, c'était ce que lui, simple particulier, donnerait à son fils s'il était dérangé, comme la reine, par ses aumônes. Eh bien ! ajoutez cinquante louis , dit M. de Fréjus. Orri insista encore , disant que cent cinquante louis ne suffiraient pas et qu'il n'oserait jamais présenter à la reine une si misérable somme. M. de Fleury pour se débarrasser de l'obsession, augmenta encore l'allocation de vingt-cinq louis ; enfin, de vingt-cinq louis en vingtcinq louis, le contrôleur général poussa M. de Fréjus jusqu'à douze mille francs. Cette ordonnance conquise, Orri alla trouver la reine et la lui remit, en lui demandant si elle lui suffirait. Marie répondit qu'elle était très-satisfaite et tout fut terminé là ; si ce n'est que l'évèque trouva le moyen de faire traîner l'expédition des douze mille francs pendant plus de trois mois, et ce ne fut qu'au retour de ses revenus accoutumés que la reine put payer ses dettes et se remettre au jeu.

Malheurciiscnient la reine qui avait encore un soutien dans son mari , perdit elle-mêuie , par sa faute et gratuitement ce soutien.

Soit fatigue de ses couclies réitérées, soit éloignement pour son époux, Marie Leczinska alfecta une froideur qui blessa Louis XV et l'éloigna de sa femme, qui eut pu tout au contraire faire de lui, si elle l'eut voulu, ce que la reine d'Espagne faisait de Philippe V.

Ainsi donc rien ne transpirait encore sur les amours secrètes de Louis XV, quand, le 2/i janvier 1732, le roi, à un de ces petits soupers où il avait plus bu que d'habilude , leva tout-à-coup son verre et ayant porté un toast à la maîtresse inconnue, brisa sa coupe, invita les convives à en faire autant que lui et à deviner le nom de cette inconnue.

Alors chacun nomma la dame dont le nom se présenta à son esprit. Les convives étaient au nombre de vingt-quatre y compris le roi, sept se prononcèrent pour madame la duchesse , sept pour mademoiselle de Beaujolois et neuf pour madame de Lauraguais, petite fille de Lassay et belle-fille du duc de Villars-Braucas, qui était à la cour depuis un mois.

A partir de ce jour tous les doutes furent levés, on sut que le roi avait une maîtresse , seulement on ne sut pas qui elle était.

Cette ignorance tourmenta les courtisans et surtout le cardinal ; une maîtresse, c'était peut-être un maître ; chacun voulut être pour quelque chose dans les futures amours du roi. . Un conseil fut donc tenu entre l'ex-précepteur, madame la duchesse et les trois valets de chambre Bon temps, Lebel et Bachelier; l'unanimité des suffrages se porta sur madame de Mailly.

Un mot sm- la maison de Nesle dont le sang était mêlé à celui des Mailly.

C'était une noble et antique maison connue en Europe depuis le XP siècle, par la personne d'Anselme de Mailly, tuteur du comte de Flandres , gouverneur de ses états et tué au siège de Lille ; leur blason avait figuré parmi les plus renommés au temps des croisades, et les nombreuses branches de la famille qui tenaient le premier rang dans l'Etat portaient haut et fier leurs armes aux trois maillets et leur superbe devise : cogne qui voudra.

Le marquis Louis III de Nesle, aîné de la race, avait épousé, en 1709, mademoiselle de Laporte-Mazarin, dont la galanterie était devenue proverbiale ; Marie Leczinska, dont elle était la dame d'honneur, connaissait toutes ces galanteries, mais elle ne lui en fit jamais aucun reproche, seulement lorsqu'elle savait ou croyait

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savoir que madame de Nesle avait quelque rendez-vous , elle la retenait en lui Taisant lire ou Vlmitalion de Jisus-Ckrist ou VEcriturc Sainte. C'était l'expiation du péché qu'elle avait eu envie de commettre.

C'était celte madame de Nesle, qu'on disait, Irois ou quatre ans avant l'époque où nous sommes arrivés, avoir été passagèrement la maîtresse du roi. Elle était morte en 1729, laissant cinq filles qui toutes les cinq attirèrent les regards du Roi.

La première, Louise-Julie, épousa Louis-Alexandre de Mailly, son cousin. C'est celle dont il est question ici.

La seconde, Pauline-Félicité, épousa Félix de Vintimille.

La troisième , Diane- Adélaïde , épousa Louis de Brancas , duc de Lauraguais.

La quatrième, Hortense-Félicité , épousa le marquis de Flavacourt.

Enfin la cinquième, Marie-Anne, épousa le marquis de la Tournelle. Celle-ci fut la fameuse madame de Châteauroux.

C'était donc l'aînée des filles de madame de Nesle que M. de Fleury trouvait bon que le roi aimât ; mais nous l'avons dit , Louis XV encore très-pudique , encore très-religieux , encore trèssoumis aux préjugés de ménage , n'était pas homme à aider son précepteur dans cette grande entreprise. — On fit trouver madame de Mailly plusieurs fois avec le roi, mais comme le roi parla seulement des yeux, il fut décidé que Bachelier et Lebel, les deux valets de chambre, feraient marcher l'intrigue.

Le roi trouvait madame de Mailly charmante, mais c'était toujours à la reine à laquelle il revenait, le résultat de la conversation fut donc qu'il envoya Bachelier prévenir la reine qu'il passerait la nuit avec elle. La reine répondit qu'elle était désespérée, mais qu'elle ne pouvait recevoir Sa Majesté. C'est ce que désiraient les deux tentateurs.

Mais Louis XV ne se tint pas pour battu. Il envoya le valet de chambre une seconde, puis une troisième fois, et à chaque fois, le valet de chambre revint apporter la même réponse.

Alors Louis XV irrité jura qu'il n'existerait plus rien désormais entre la reine et lui, et que plus jamais // ne lui demanderait le devoir.

Cette expression peint à merveille l'aspect sous lequel Marie Leczinska répondait aux avances amoureuses de son époux.

En ce moment M. de Richelieu entra, il était envoyé par les amis

de madame de Mailly cl sans doule avait élé prévenu par (jnelqne message secret de l'un des deux valets de cliambre de roj)j)orlaiiilé de rcccasion.

11 mit le roi sur le compte de la reine. Louis XV était tout bouillant encore, il raconta au duc ce (pii venait de se passer, le duc alors demanda au roi s'il croyait qu'il put vivre avec un pareil vide dans le cœur et si en vérité il n'avait pas lait, pour rester fidèle à sa femme, tout ce qu'il était humainement possible de faire, le roi soupira, le duc prononça le nom de madame de Mailly.

Ce nom éveilla un souvenir agréable dans l'esprit et dans le cœur du roi. Louis XV avoua que c'était une charmante femme et que ce serait une charmante maîtresse ; une entrevue fut arrêtée.

La victoire était chose facile , madame de Mailly ne demandait qu'à être vaincue.

Ouelques-uns , et M. de Richelieu est du nombre, prétendent qu'il ne fallut rien moins que l'intervention du valet de chambre Bachelier, pour que madame de Mailly ne sortît point de la chambre royale telle qu'elle y était entrée.

En somme, que Bachelier ait aidé au dénoûment de l'entreprise, ou que les honneurs en reviennent à madame de Mailly seule, madame de Mailly était la maîtresse du roi, c'était ce que l'on voulait. En effet, madame de JMailly était bien la femme qui convenait à la fois, à l'amour du roi et aux projets de M. de Fleury.

Elle était née en 1710, et par conséquent était de l'âge du roi. Elle avait une certaine décence, dont l'importance de la situation avait pu seule la faire sortir ; sa voix était un peu dure, mais en parlant d'amour cette voix s'adoucissait, elle avait de fort beaux et de fort grands yeux pleins de feux et d'éclat, elle était brune, avec un visage long, un beau front et des joues un peu plates. Voilà pour le roi.

Douce, réservée, timide, sans ambition, sans connaissance des affaires d'État, d'un caractère égal, amie sûre, incapable d'une fausseté, compatissante, pleine de droiture, ennemie de l'intrigue. Voilà pour M. de Fréjus.

Au reste, l'avenir justifia l'opinion qu'on avait eue d'elle; maîtresse du roi , elle n'aima le roi que pour lui-même , que parce qu'il était le plus aimable et le plus beau de sa cour et de son royaume, contente de l'aimer secrètement, elle n'essaya pas même d'user de sa faveur; jamais, pendant toutle temps que cette faveur dura, elle ne demanda une seule grâce, ni pour elle ni pour sespa-

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