‹ La régence et Louis QuinzeChapitre 33 sur 72 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

E 1^' novembre , Fribourg capilula ; le roi signa la capitulation, et, laissant à ses généraux le soin de prendre les châteaux, il partit pour Paris le 8 du même mois , afin d'y faire son entrée triomphale.

La campagne de 1742, 43 et lik n'avait pas été heureuse.

La retraite deBclle-Isle, si habile qu'elle fût, avait découragé les esprits. Maillebois, qu'on appelait le général des Matliurins, avait laissé tout à faire à son collègue. Ségur, maître de la haute Autriche, l'avait évacuée; Broglie s'était à peu près enfui de Bavière sans coup-férir; l'empereur, que nous avions élu , avait perdu non-seulement les Etats que nous lui a\ ions promis, mais encore une portion de ceux qu'il possédait, et était devenu la risée de l'Europe entière. La garnison d'Égra, dernière place forte qui nous restait en Bohême, était prisonnière de guerre. Noailles, par la faute de son neveu Grammont, avait laissé échapper le roi Georges II à la bataille d'Eltinguen ; depuis deux ans, de tous côtés, nous battions en retraite, et le partisan Mentzel avait fait plus d'une excursion au delà de nos frontières en menaçant de venir couper les oreilles aux Parisiens. Le peuple n'apprenait que des nouvelles de défaites, il ne voyait que des troupes vaincues, il avait usé ministres et généraux, tout, excepté le roi, dans lequel on espérait encore, attendu qu'il n'avait rien fait. Sa maladie venait, disait-on, des fatigues qu'il avait prises à l'armée ; on avait cru qu'il allait mourir ; un miracle lui avait conservé la vie ; tout concourait donc, si peu de triomphes qu'il eût accompli, à lui préparer une entrée triomphante.

Aussi est-il diiïicile de se faire une idée de l'ivresse qui accom-

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pagiia ronlrce du roi à Paris : les arbres dos i)oulrvards ployaient sous les spectateurs, les fenêtres semblaient murées avec des tètes, les toits en étaient couverts. On sortit les grands carrosses du sacre; des chevaux magnifiques et la tète empanachée, traînaient ce beau et jeune monarque, qui, lorscpfil voulait, souriait d'un si gracieux sourire. Tout cela exaltait le peuple attendri, qui pleurait, courait, oubliant de ramasser l'argent qu'on lui jetait, pour se précipiter aux portières, voir le roi , le revoir encore et crier vive Louis le bien-aimé !

Cette entrée avait lieu le 13 novembre.

Le môme soir, comme le roi et la reine couchaient aux Tuileries, on entendit gratter trois fois à la porte de communication qui conduisait du roi chez la reine. Alors les femmes de service éveillèrent Sa Majesté et lui dirent qu'elles pensaient que c'était le roi qui demandait à entrer; mais elle , souriant avec tristesse :

— Ah ! vous vous trompez , leur dit-elle ; recouchez-vous et dormez.

11 était vrai que le roi n'avait manifesté aucun désir de passer chez la reine , mais il n'était pas vrai que le roi fût dans son lit.

Le roi , au contraire , venait de se lever, et , sortant des Tuileries, avait passé le Pont-Royal et s'était fait conduire incognito chez madame de Châteauroux , qui logeait rue du Bac , près des Jacobins. Il voulait la voir, connaître ses conditions pour rentrer à la cour, et lui faire ses excuses de ce qui s'était passé à ]Metz.

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Dix minutes avant qu'on lui annonçât le roi, lorsqu'elle doutait de son retour, madame de Clifiteaui-oux eût été trop heureuse de rentrer à Versailles sans conditions ; mais à cette heure que le roi venait en quelque sorte se mettre à sa discrétion , elle reprenait sa fierté et parlait , non plus en exilée , mais en maîtresse. Tout ce qu'elle demanda au roi lui fut accordé, et tout fut oublié. Mais la pauvre femme tomba malade presque aussitôt. La maladie alla toujours empirant ; onze jours se passèrent dans des absences d'esprit et des retours à la raison qui donnaient un caractère presque fatal k sa situation ; dans ses délires , elle criait qu'elle • était empoisonnée.

Soit aux bras , soit aux pieds , on saigna neuf fois la duchesse pendant sa maladie , rien ne fit ; chaque jour, la tête se prit davantage , chaque jour, le délire fut plus grand ; à chaque retour de délire , elle répétait qu'elle mourait empoisonnée. Le 8 décembre, elle mourut dans des convulsions atroces. L'autopsie ne présenta aucune trace d'empoisonnement. Deux jours après, le iO décembre illid, elle fut inhumée dans la chapelle Saint-Michel à Saint-Sulpice. 11 y avait deux ans , jour pour jour, qu'on avait trouvé la tabatière d'or du roi sous l'oreiller de la pauvre duchesse.

Le roi fut très-affligé de cette mort , et alla à la chasse pour se distraire. Le 8 , il n'avait pu rester au conseil jusqu'à la fin , et , ne voulant voir personne, il alla se renfermer à Trianon avec madame de Boufilers, madame de Modène et madame de Bellefonds, pour y pleurer tout à son aise. La reine eut le courage d'écrii'e à son mari pour lui demander de partager sa douleur ; mais le roi lui fit répondre par Lebel qu'il ne la verrait qu'à Versailles.

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