‹ La régence et Louis QuinzeChapitre 34 sur 72 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

'a>m^r 17/i5 s'oiiviil |)ar le mariage du ^ dauphin avec l'iniaule TMarie-Tliérèse- AntoincUe-Raphaële, fille de Pilipi)e V cl d'Élisabelh-Farnèse.

Paris élail toul en l'èle , mais peut-être le roi prolondémenl attristé de la mort de madame de Cliàleauronx , ressentant une plus forte atteinte de cet ennui qui était le cancer de sa vie , et que le vide laissé par la belle duchesse rendait plus profond encore ; peut-être le roi n'eût-il pris part à aucune , si M. de Pùchelieu ne fût revenu des États du Languedoc pour lui rendre un peu de gaité : il organisa des fêtes toutes bourgeoises données par la ville de Paris , mais qui n'en étaient que plus originales pour un roi habitué aux fêtes princières. Les chefs de métiers se réunissaient et élevaient des salles de bal tantôt à un endroit , tantôt à un autre , aujourd'hui sur la place Vendôme , demain sur la place des Victoires ; chacun apportait son contingent : les charpentiers bâtissaient la salle , les tapissiers la meublaient , les porcelainiers y apportaient leurs plus beaux vases , les marchands de fleurs en faisaient un jardin d'Ispahan ou de Bagdad; on arrivait ainsi, par la réunion des industries , à un luxe que les plus puissantes fortunes royales n'eussent pas pu atteindre.

Cette fois , il y avait bal masqué sur la place de Grève. Depuis quelque temps , tout était à l'orient , et à l'orient comme on le comprenait du temps de Louis XV ; Galland avait traduit ses Mille et une Nuits , Montesquieu ses Lettres persanes ^ Voltaire avait fait jouer Zaïre ; il y avait donc à ce bal force houris, force sultanes, force bayadères, quand, au milieu de toutes ces étoffes de brocard d'or et d'argent , le roi vit s'avancer vers lui une simple Diane chasseresse , portant l'arc à la main et le carquois sur l'épaule, montrant un bras rond et blanc, une jambe fine, une main de déesse ; la belle Diane était masquée , et cependant aux effluves sympathiques qu'elle répandait autour d'elle, lé roi devina que ce n'était point une étrangère; elle parla, et en parlant, mon-

Ira (les dcnls de perles, puis à travers ces dents, elle laissa tomber tout un monde de railleries fines, de coquelleries suprêmes, de llatterics ingénieuses ; elle ne s'était pas encore démasquée que le roi en était déjà fou, et quand clic se démasqua, ce fut bien pis, car dans la belle Diane chasseresse il reconnut la nymphe des bois de Sénart, celle qui lui était apparue, tantôt emportée par un cheval, tantôt à demi couchée dans une de ces conques de nacre que Boucher donne pour char à ses Vénus et à ses Amphitrites , cette belle madame d'Élioles enfin pour laquelle un soir la pauvre duchesse de Chàleauroux écrasa le pied de madame de Chcvreuse. Les femmes ont de ces pressentimenls-là.

Celle-ci n'est pas une grande dame comme les Vintimillc et les Mailly, dont nous avons déjà parlé ; ce n'est pas non plus une fille du peuple comme Jeanne Vaubernier, dont nous parlerons plus tard ; c'était Antoinette Poisson : les uns la disent fille d'un riche fermier de La Ferté-sous-Jouarre , les autres prétendent qu'un boucher des Invalides est son père ; quoi qu'il en soit, elle a épousé M. Lenormand d'Étiolés, le plus riche des fermiers-généraux, elle a vingt-deux ans, elle est musicienne parfaite, elle jette sur la toile de charmants paysages, sur le carton d'adorables pastels; elle aime la chasse, le plaisir, la dépense, les arts ; elle a en elle de la Vénus et de la Madeleine.

Un souper fut arrangé entre le roi et madame d'Étiolés; Binet, parent de la belle Diane et valet de chambre du dauphin, fut l'intermédiaire de ces nouvelles amours ; ce souper eut lieu le 22 avril 17/i5 ; M. de Luxembourg et M. de Richelieu y assistèrent. Ce tact parfait du courtisan qui n'avait jamais trahi Richelieu lui manqua cette fois ; il ne vit dans madame d'Élioles, ni ce qu'il y avait, ni ce qu'il y aurait; il fut froid pour elle, dédaigneux de son esprit, insensible à sa beauté; elle ne lui pardonna jamais. Le souper fut fort gai et la nuit fort longue ; le roi ne quitta madame d'Étiolés que le lendemain à onze heures ; elle occupait l'ancien appartement de madame de Mailly. Quels mélancoliques mémoires écriraient les murailles de certaines chambres , si les murailles pouvaient écrire !

A partir de ce moment, deux partis bien distincts se formèrent à la cour, le parti du dauphin, qu'on nomma le parti des dévots, et celui de la nouvelle favorite. Tout cela se passait tandis que M. Lenormand, qui adorait sa femme, se trouvait à la terre de M. de Lavalctte , un de ses amis , où il était allé passer les fêtes

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(le Pâques. Ce lui la qu il apprit do M. de Touriiehani que sa iemnie avait quille sa maison, lia])ilait Versailles cl était maîtresse déclarée. 11 fallut éloigner de lui toutes les armes, il était au désespoir et voulait se luer; dans sa douleur, il écrivit une lettre à sa lenmic et chargea î\l. ïourneliam de la porter. La première chose que fit madame d'Étiolés fut de montrer cette letlrc au roi, lequel la lut avec beaucoup d'altention cl la lui rendit en disant :

— Que vous avez-là, Madame, un mari honnête homme!

La position de madame d'Étiolés fut fixée dès le premier mojnenl; le 9 juillet 17/t5, c'est-à-dire trois mois à peine après ce petit souper auquel assistaientM. de Luxembourg et M. de Richelieu, le roi lui avait déjà écrit quatre-vingts lettres. Ces lettres étaient scellées d'un cachet qui portait ces deux mots : discret et ftdÎ'Le.

Le 15 septembre de la même année, à six heures du soir, madame d'Étiolés fut présentée par madame la princesse de Conti, qui avait réclamé cet honneur. Madame d'Étiolés débuta comme madame de Châteauroux , par pousser son amant à prendre luimême, à l'ouverture de la campagne, le commandement de l'armée, mais plus habile que la duchesse, elle ne demanda point à l'y suivre.

Malgré la mort de Charles-Albert, arrivée le 20 janvier, laquelle mort nous permettait de reconnaître Marie-Thérèse, la guerre avait repris, et surtout allait reprendre avec plus d'acharnement que jamais ; c'était notre influence diplomatique que les cabinets du nord voulaient abaisser, c'était notre nationalité qu'ils voulaient amoindrir. La coalition était complète ; les Hollandais venaient de se joindre aux Anglais et aux Autrichiens ; c'était encore la même ligue contre laquelle avait lutté Louis XIV, contre laquelle luttait Louis XV, contre laquelle devait lutter la république et l'empire, contre laquelle nous lutterons de nouveau avant qu'il soit longtemps. Les Anglais avaient fait un grand effort, ils avaient jeté sur le littoral de la Hollande vingt bataillons anglais et écossais, vingt-six escadrons, cinq régiments hanovriens, formant quinze mille hommes, et seize forts escadrons s'étaient réunis aux Anglais ; les États généraux avaient fourni vingt-six bataillons et quarante escadrons; enfin, l'Autriche avait envoyé huit escadrons de cavalerie légère et de hussards hongrois. Le prince Charles avait en outre, sur le Rhin, une armée de quatre-vingt mille hommes, qui incessamment devait être portée à cent vingt mille. Le duc de Cumberland commandait les Anglais, les Hollandais et les Hanovriens.

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