CHAPITRE XVIII
'arrh de Bornis, qui avait, du boudoir de ^.\^ niadanio de Pompadour, néf;oclé cl conclu ^^^{j^Q avec le niinislère aulrichien le (railé du 1'' mai 1750, avait été nommé ambassadeur à Vienne, le 11 janvier suivant, pour le cimenter; puis, toute chose accomplie, ^1 il était revenu à Paris, avait été admis au tt^j conseil le 2 janvier 1757 et déclaré ministre des alTaires étrangères au mois de juin. Le traité de 175C avait été la source de celte faveur; un chapeau de cardinal devait en être la récompense. En outre, l'abbé de Bernis, quoique ennemi des jésuites, et tant soit peu philosophe, n'avait pas été étranger à l'exaltation du A'énitien Bezzonico, qui, en arrivant au pontificat, s'imposa le nom de Clément XIII. Après avoir été nommé ministre des affaires étrangères en juin 1757, il avait été nommé commandeur de l'ordre du Saint-Esprit le 2 février 1758; et vers la fin de la même année, il avait enfin reçu le chapeau de cardinal.
Mais aussi, une fois ministre, une fois cardinal, une fois riche, l'abbé commença à s'apercevoir que cette alliance avec l'Autriche était une chose filiale, et que cette guerre de sept ans, qui en avait été la suite , était non-seulement ruineuse pour la France , mais pour sa popularité , il tenta donc de négocier la paix, dùt-on, pour arriver là, abandonner Falliance autrichienne.
Ce n'était point là rafiidre de madame de Pompadour ; aussi, du moment où elle ne vit plus dans le cardinal son premier commis, elle vit en lui un homme quïl fallait renverser. Or, notre ambassadeur à Vienne était M. de Stainville-Choiseul , fils de M. de Stainville, envoyé du grand-duc de Toscane. Il avait servi dans l'armée de M. de Noailles, où il remplissait la fonction d'aide-major général de l'infanterie. C'était un homme d'une figure peu agréable,
i.oiiis xv ;^1 1
mais spirituelle, d'une aini)iLion démesurée et d'un caractère assez audacieux pour soutenir son ambition. L'al)i)é de Beiiiis s'adressa à lui pour arriver au but pacifique (pi'il venait de substituer à sa politique première.
M. de Clioiseul n'hésita pas en ire le cardinal de Bernis et madame de Pompadour, avec laquelle il était en correspondance directe ; il communiqua les dépèches du cardinal de Bernis à Marie- Thérèse, lui représentant le ministre des affaires étrangères comme un homme dangereux et découragé, comme un homme par conséquent qu'il fallait chasser de sa place ; Marie-Thérèse trouvant un si bon Autrichien dans M. de Clioiseul, n'hésita point à lui promettre le ministère du cardinal de Bernis, dont le renvoi était résolu à Vienne, avant même que Louis XV se doutât que le crédit de son ministre fut ébranlé.
Le cardinal de Bernis vit bientôt ce qui se tramait contre lui. C'était un homme de beaucoup d'esprit, lequel comprit qu'il ne pouvait tenir contre madame de Pompadour, Marie-Thérèse et M. de Stainville-Choiseul ; il offrit en conséquence sa démission en faveur de ce dernier ; la démission fut acceptée , M. de Choiseul rappelé de Vienne et fait duc, comme l'abbé de Bernis avait été fait cardinal. Mais ce n'était point assez, car le cardinal était resté au conseil, et continuait d'y appuyer la paix comme le seul remède capable de tirer la France de la situation où elle se trouvait ; aussi Marie-Thérèse continuait-elle de réclamer contre lui. Le duc de Choiseul et madame de Pompadour préparèrent une lettre d'exil, qu'ils mirent sous les yeux du roi, et que le roi signa.
Arrivé au pouvoir, M. de Choiseul comprit qu'il lui fallait , comme il venait d'opter entre madame de Pompadour et le dauphin, opter entre les jésuites et le parlement. Entre la favorite et le dauphin, M. de Choiseul avait opté pour la favorite; afin d'être conséquent, il lui fallait opter pour le parlement contre les jésuites.
Cependant M. de Choiseul comprit que dans cette lutte qu'il allait avoir à soutenir contre le premier prince de la maison royale, contre l'héritier de la couronne, ce n'était point assez d'avoir le roi, Marie-Thérèse, madame de Pompadour et le parlement, qu'il lui fallait encore toute sa famille en place, tous ses parents au pouvoir, afin que la moindre atteinte à son autorité lui fût dénoncée comme est dénoncé à l'araignée le moindre souffle qui fait trembler sa toile. Il commença à faire entrer dans ses vues et mettre au
312 '01 is \v
courant de ses plans les plus socrels, sa sœiu-, R-ninie d'espiil, de caractère et d'intrigue. Béatriv, comtesse de Clioiscul-Stainville, était chanoincssc comme madame de Tencin, et l'on assurait qu'elle avait encore avec madame de Tencin celte ressemblance d'aimer son IVère d'un amour trop vif pour n'être que IVaternel ; au reste, de pareils accusations sont Irétiuenles dans l'époque que nous essayons de peindre, et il faut ne leur accorder que le degré de confiance qu'on accorde au\ mauvais propos de cour. La comtesse de Choiseul-Stainvillc fut api)elée à Paris, où l'on essaya d'abord, mais sans y réussir, de la marier au prince de Beaufremont, qui éluda l'alliance ; peu après ce mariage manqué, elle épousa le duc de Grammonl, lequel consentit à cette union sur la promesse que lui fit de Choiseul de lever l'interdit de ses biens.
Dès lors, madame la duchesse de Grammont eut une cour assez considérable pour faire froncer le sourcil à madame de Pompadour. Le duc de Choiseul, ministre, la comtesse de Choiseul, duchesse de Grammont, on vit tous les Choiseul de la terre arriver à la cour, x\lors il sulTît de s'appeler Choiseul et d'appartenir à une branche maie pour avoir des places.
Tous les Choiseul, hommes et femmes, officiers, ambassadeurs, ministres, cardinaux, gouverneurs de provinces, brigadiers, lieutenants généraux, maréchaux de camp, formèrent ce qu'on appelle la dynastie des Choiseul ; dynastie obéissant au duc de Choiseul , son chef, sur un geste, sur un signe, sur un mot.
Un seul Choiseul fit de l'opposition, c'était un Choiseul qu'on appelait Choiseul-Romanet parce qu'il avait épousé la fille de Piomanet, président au grand-conseil, il avait été menin du dauphin, et sa femme passait pour avoir été un instant la maîtresse du roi. 11 fut mis à la Bastille.
M. de Choiseul, qui n'avait pas 4,000 livres de rente bien nets quand il avait été ministre, avait épousé, le 1/t décembre 1750, mademoiselle Crozat, petite-fille du fameux millionnaire de ce nom, qui avait été taxé, en 1716, au quatrième rôle et sous le numéro 221 à six cent mille livres, et dont le père avait acheté le titre de marquis du Châtel et de Caraman : ce fut une ange pendant la vie de son mari , ce fut une sainte après sa mort.
M. de Choiseul soutenait donc Marie-Thérèse de tout son pouvoir, lorsqu'un événement inattendu vint contraindre celle-ci à faire la paix. L'impératrice Elisabeth mourut et laissa le trône à Pierre III.
LOUIS W ol5
Pierre III était l'ami personnel de Frédéric. A peine sur le trône de Russie, Pierre 111 se retira de la coalition et ordonna à SCS troupes de se joindre à celles de Frédéric ; il n'y avait pas moyen de tenir contre ce revirement. De là, le traité de Paris, si désas- ^^ttttreux pour nous , et dans lequel Frédéric ne perdit pas un pouce de terrain. Il est vrai que Pierre III ne resta pas longtemps sur le trône, la même année où ill'avait faite impératrice, Catherine II le fit prisonnier. Sept jours après, Pierre III mourut dans sa prison, et Voltaire, qui avait ai)pelé Frédéric II le Salomon du Nord, eut une amie de plus parmi les tètes couronnées, Catherine y gagna le nom de Sémiramis du Nord, que la postérité changea en celui de Messaline.
C'est du règne de Catherine II que date réellement l'accroissement de la Fiussie. Nous ne pouvons résister, puisque nous en sommes là , à mettre sous les yeux de nos lecteurs le tableau de l'accroissement continental de cette puissance.
La Piussie, il y a cent ans, s'étendait de Kiew à File Saint-Laurent , et des grands monts Altaï au golfe de Ténissie, et peut-être avait-on le droit de croire que c'était pour lui marquer une limite que Bering avait découvert le détroit auquel en mourant il laissa son nom. La Piussie ne s'est point arrêtée là : Elle a rompu cette vieille limite de Kiew. Le serpent Scandinave qui enveloppe de ses replis la septième partie du globe, a déroulé les anneaux d'une de ses mâchoires : de sa gueule entr'ouverte pour dévorer la Prusse, il touche aujourd'hui à Foccident laVistule, et de Fautre le golfe de Bothnie ; à l'orient , il a franchi , en s'allongeant , le détroit de Bering, et ne s'est arrêté qu'en rencontrant l'Angleterre au pied du mont Saint-Elie et des monts Bukland : comme une arête derrière son dos, il porte aujourd'hui une plage dentelée qui, dernière limite du monde , se découpe sur l'océan glacial depuis le fleuve Pianina jusqu'aux iles des Ours, et depuis le lac Praniskoé jusqu'au cap Sassé.
Ainsi depuis cent ans, la Russie a gagné : Sur la suède, la Finlande. Abo, l'Esthonie, la Livonie, Riga, Revel et une partie de la Laponie.
Sur FAllemagne, la Courlande et la Samogitie.
Sur la Pologne, la Lithuanie, la Volhinie, une partie de la Gallicie, Mohilcw, Yitcpsk, Polosk, Minsk, Bialistosk, Karneniest, Tannopol, Yilna, Grodminsk, Varsovie.
31 /i i.oi is XV
Sur la Turcjiiie, une partie de la pelile Tarlarie, la Crimée, la Rcssai-abie, le littoral de la mer Noire, le protectorat de la Servie, de la Moldavie et de la Valachie.
Sur la Perse, la Géorgie, Tiflis, Erlvan, une partie de la Circassie.
Sur l'Amérique, les îles Aléontiennes et la partie nord-ouest du continent septentrional de l'arcliipcl de Saint-Lazare. Sa plus grande longueur est de trois mille huit cents lieues. Sa plus grande largeur est de quatorze cents. Elle compte soixante-dix millions d'habilanls. De l'autre côté de la nier Noire, elle regarde la Turquie qu'elle s'apprête à envahir.
Puis, si un jour elle s'adjoint la Suède, elle ferme le détroit du Sund à l'occident, le détroit des Dardanelles à l'orient, et nul ne pénétrera plus qu'à son plaisir dans la mer Noire et dans la Baltique, les deux miroirs qui réfléchissent déjà l'un Saint-Pétersbourg et l'autre Odessa.
Comparez en face de ces deux puissances gigantesque ce que les hommes , bien plus encore que les événements ont fait de la France.