CHAPITRE XIX
ES Choiseul placés, le traité de Paris signé, Marie-Thérèse satisfaite ou à peu près, on eut le loisir de s'occuper de cette grande alTaire qui depuis longtemps préoccupait madame de Ponipadour, M. de Choiseul et les philosophes. Nous voulons parler de l'expulsion des jésuites.
En laissant vivre le dauphin et en laissanlles jésuites dominer, madame dePompadour et le duc de Choiseul se voyaient perdus à la mort du roi âgé alors de 53 ans. En anéantissant au contraire leur compagnie, non-seulement ils se popularisaient, mais encore ils étaient au roi, futur fds ou petit-fils de Louis XV, un des moyens de leur nuire. Les philosophes étaient les ennemis déclarés des jésuites. Voltaire, quoique élevé par un jésuite, d'Alembert, Diderot et cet autre philosophe couronné qui aida à les chasser des états des autres rois, mais qui ne les chassa point de ses états, Frédéric, les poursuivaient depuis longtemps.
Les parlements ne leur en voulaient pas moins que les philosophes. La compagnie de Jésus, grâce h ses influences, était toujours parvenue à se soustraire à l'influence parlementaire en obtenant des rois , qu'ils dirigeaient , que leurs afTaires fussent portées au grand conseil, corps judiciaire , instrument ministériel, mais non véritable magistrature. De là, la haine.
De son côté, le peuple qui attribuait aux religieux l'assassinat de Henri IV, l'assassinat de Louis XV et le refus de sépulture qui scandalisait Paris depuis dix ans, n'était pas disposé le moins du monde à soutenir les jésuites. Les deux grandes oppositions à ce projet de destruction pouvaient venir, l'un du roi Louis XV, l'autre de la cour de Rome, entièrement gouvernée par les jésuites, sous Clément XI IL
Quant à Louis XV, il n'y avait rien de bien arrêté en lui ni pour
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ni conli'o la ronipagnii! de Jésus; il on avail pcurinslinclivcilicnt, voilà loiil.
On commença i)ar lui raj)|)olor connncMil les jésnilcs s'étaicnl conduits cuvcms lui lors de sa nriladie de Metz. I.oiiis \V à celte épo(iue avait été laible jusqu'à la lâcheté, et ne leur avait jamais pardonné cette lâcheté.
Les choses ainsi préparées, on se tint sur le qui-vivc, décidé qu'on était à saisir la première occasion qui se présenterait d'attaquer l'Ordre ouvertement.
Depuis longtemps on savait que les jésuites faisaient dans l'Inde un commerce scandaleux ; mais lecrédit de la Société était si grand, qu'il étouflait réclamations et plaintes. Le père Lavalelte et le père Sacy, jésuites, avaient été jugés banqueroutiers de trois millions le 19 novembre 1759, mais le procès s'était arrêté là. M. le duc deClioiseul reprit ce procès; et par arrêt du 8 mai 1762, il rendit les maisons établies en France, elle général des jésuites, solidaires des pères Lavalelte el Sacy. Les créanciers jetèrent une grande clameur, el l'on put voir alors ce que la compagnie de Jésus avait d'ennemis en France.
Après avoir attaqué les jésuites dans leur commerce, le ministère les attaqua dans leur constitution. L'Ordre avait été fondé par Ignace de Loyola, noble espagnol, né en 1/^91, et qui, atteint d'une maladie grave, avait fait vœu en ibod, si Dieu lui rendait la santé, de renoncer à tous les biens de la terre, et de travailler à la conversion des infidèles. Dieu l'exauça. Il revint à la vie, jeta à Paris les fondements de son Ordre, se rendit à Rome, le fit approuver en 15/tO par le pape Paul III , et en fut élu général en 15/tl. La Société se répandit rapidement, non-seulement en Italie, nonseulement en France, mais encore par toute l'Europe, mais dans l'Inde, mais dans l'Asie, mais dans le monde. Établie en France en 1551 sous le roi Henri II, l'éducation de la jeunesse leur avait été confiée. Bannis de France en 1596, ils y avaient été rappelés en 1603 par le roi Henri IV ; depuis ce temps,'ils y avaient acquis l'influence dont nous les avons vus jouir sous Louis XIV, la régence el Louis XV.
Cet ordre donné par le ministère d'examiner la constitution de l'Ordre épouvanta fort les jésuites. Piédigée par des chefs qui avaient eu besoin des papes et des rois pour l'établissement et la dotation de leur compagnie, il était évident que l'arbitraire avait beaucoup fait dans cette constitution discutée el mise au jour au
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inomenldo la plus grande oITiorosconco des idées pliilosopliiques. ne pouvait donc quèlre lalale à l'Ordre; aussi le dauj)liin, l'archevêque de Paris, M. de Lavauguyon , tout ce qui protégeait et soutenait les jésuites en l'rance, su])plièrent-ils le roi de ne point l'aire cet examen public et de s'en réserver la connaissance. Louis XV ébranlé , attribua à son conseil la connaissance des règles des jésuites. IMais le parlement qui voyait lui échapper l'enquête, le parlement, soutenu par M. de Choiseul, déclara abusifs les bulles, brefs et constitutions papales; cl ne pouvant examiner la constitution des jésuites, il examina leurs ouvrages.
Cependant le roi gentait instinctivement que dx^lruire l'Ordre des jésuites poursuivi par les parlementaires, les philosophes et par les courtisanes, et soutenu au contraire par le dauphin, c'était porter un coup terrible à la religion et par suite à la monarchie. Il lui eût été impossible de se rendre conîpte de ce sentiment qui mettait la résistance au fond de son cœur, comme un pressentiment de son propre danger, mais enfin ce sentiment , il l'éprouva. Comme les esprits faibles, il s'arrêta à un terme moyen, et fit écrire à Rome pour demander au général s'il consentiiait à quelques modifications de l'Ordre ; mais celui-ci répondit avec la résignation et la fermeté des anciens martyrs :
« Qu'ils soient tels qu'ils sont ou qu'ils ne soient pas. >'
Le général préférait que l'édifice tout entier croulât, plutôt que d'en voir détacher une seule pierre. L'édifice croula donc.
Le 6 août d7G2, le parlement rendit un arrêt. Cet arrêt dissout la Société, fait défense aux jésuites de porter l'habit de l'Ordre, de vivre sous l'obéissance du général et autres supérieurs de la Société, d'entretenir aucune correspondance avec eux directement ou indirectement , leur ordonne de vider les maisons qui en dépendent, et leur fait défense de vivre en commun , se réservant d'accorder à chacun d'eux, sur leur requête, les pensions alimentaires nécessaires, et leur interdisant le pouvoirde posséder aucun eanonicat, bénéfice, chaire ou emploi. Cet arrêt devint un modèle pour tous les parlements de province, qui tour à tour expulsèrent les jésuites de leur ressort. Puis un arrêt du 9 mars 17G/i, bannit de France les jésuites qui avaient refusé de prêter le serment prescrit dans l'arrêt. Enfin, un édit du roi, en date de novembre 176/i, prononça la dissolution de la Société.
A l'heure qu'il est, et quoique quatre-vingt huit ans se soient écoulés depuis cette époque, ce grand acte de souveraineté parle-