I.OIIS XV
liles, que la pauvrclé de leur ordre cl la purclc de leur règle paraissaient devoir protéger contre ravaiice du prince ou la réforme
du philosophe.
Le progrès conlinue , la récoUe augmente. Le 2?^ novembre 1770, d'Alembert écrit :
«Nous avons pour nous Timpératrice Catherine , le roi de Prusse, le roi de Danemark, la reine de Suède, son fds, beaucoup de princes de l'empire et toute l'Allemagne. .
Aussi, de sou côté, Voltaire écrit-il à Frédéric le même mois et presque le même jour :
« Je ne sais pas ce que pense Mustapha sur l'immortalité de l'âme; je pense qu'il ne pense pas. Pour l'impératrice de Russie, la reine votre sœur, le roi de Pologne, le prince Gustave, fds de la reine de Suède , s'imaginent que je sais ce qu'ils pensent. «
Ainsi voilcà de compte fait un empereur, une impératrice, une reine et quatre rois qui aident Voltaire à écraser I'infame.
Au douzième et au treizième siècles, on se croisait pour le Christ; au dix-huitième, on se croise contre lui.
Aussi l'admiration que les philosophes ont pour Catherine dcpasse-t-elle encore celle qu'ils ont pour Frédéric.
« Nous sommes trois, lui écrit Voltaire : Diderot, d'Alembert et moi qui vous devons des autels. »
Ce à quoi Catherine répondait :
« Laissez-moi sur la terre , je serai plus à même d'y recevoir vos lettres et celles de vos amis. »
Bientôt le roi de Danemarck , qui ne veut pas être en retard , se joint à la ligue. Tout jeune, le bourreau de son médecin et de son favori Struenzé , a eu des tendances philosophiques. A dixsept ans, il est venu en France , et il a dit à Fontainebleau : « C'est ^ï. de Voltaire qui m'a fait homme et qui m'a appris à
penser. »
Maintenant que les philosophes seront assurés les premiers, maintenant, comme le dit Voltaire, que le triomphe est complet, et qu'il a écrasé Vinfûme, il passe tout doucement, insensiblement, de la religion à la royauté , de l'autel au trône.
Et ce qu'il y a d'étrange, ce qui prouve que c'est une fatalité qui le pousse , ce qui prouve que c'est une mission qu'il accomplit, c'est que Voltaire aime les rois; c'est que Voltaire aimeli monarchie; c'est qu'il aime surtout ces faveurs aristocratiques qui émanent du irôno; c'est qu'un liîre de gentilhomme le rend heu-
/llO i-oris \v
rciix on rrancc; c'est qu'une clef de clianihellan le comble de joie en Prusse; c'est qu'il passe la première partie de sa vie à célébrer Louis XIV, Henri IV, Charles Ml, Pierre 1'", Catherine 11 et l'Yédéric; c'est qu'il écrit à IMarmonlel des lettres comme celle-ci : « Vu la protection de M. de Clioiscul et de madame de Ponipadour, vous pouvez tout m'envoycr sans risque. On sait que nous aimons le roi et l'État : ce n'est pas chez nous que les damiers ont entendu des discours séditieux : je dessèche des marais, je bàlis une église , je fais des vœux pour le roi. Nous défions tous les jansénistes et tons les molinistes d'être plus attachés au roi que nous ne le sommes : il liuit donc, mon cher ami, que le roi sache que les philosophes lui sont plus attachés que les liuiatiques et les hypocrites de son royaume. « (13 août 17G0.)
Ce n'est point à Marmontel seul que Voltaire adresse ses professions de foi royalistes : voyez ce fragment de lettre à Helvétius; il est du 27 octobre 17G0 :
« C'est dans l'inlérct du roi que le nombre des philosophes augmente,et que celui des fanatiques diminue. Nous sommes tranquilles, et tous ces gens-là sont des perturbateurs. Nous sommes citoyens, et ils sont séditieux. Les bons serviteurs du roi triompheront à Paris, à Vorray, et même aux délices. » Thiriot, philosophe économiste, lui envoie la théorie de l'impôt. « Reçu la théorie de l'impôt, répond Voltaire, théorie obscure, théorie absurde , et toutes ces théories viennent mal à propos , pour faire accroire aux étrangers que nous sommes sans ressource, et qu'on peut nous outrager et nous attaquer impunément. Voilà de plaisants citoyens et de plaisants amis des hommes ; qu'ils viennent comme moi sur la frontière, ils changeront bien d'avis. Ils verront combien il est nécessaire de faire respecter le roi et l'État. Par ma foi, l'on voit tout de travers à Paris. »
Ainsi voilà trois affirmations au lieu d'une. Nous en citerions cinquante, mais ces trois suffisent à ce qu'il nous paraît.
Attendez: le jour d'attaquer la royauté venu , Voltaire, malgré toutes les protestations qu'on vient de lire, ne manquera point à l'appel ; il descendra un des premiers dans la lice : depuis longtemps , d'ailleurs , il a déjà attaqué la royauté en vers , tant au théâtre que dans ses épîtres ; mais la poésie a ses licences, la rime ses besoins.
Un académicien de Marseille lui écrit pour l'inviter à visiter la fille de la vieille Phocée.
« Je me rendrais à volrc invilalion , répond Voltaire, si Marseille (Hait encore une répubruiiie grecque, car j'aime beaucoup les académies ; mais f aime encore mieux les républiques. Heureux les pays où nos maîtres viennent chez nous et ne se lâchent point si nous n'allons pas chez eux ! »
Vous le voyez, Voltaire suit les avis de d'Alembert ; il prouve peu à peu , il avance pas à pas : il ne déteste pas encore les monarchies, mais il aime déjà les républiques. Nous allons le suivre dans son progrès républicain.
Maintenant une lettre de d'Alembert, qui prouve qu'il marche du même pas que le maître ; elle est du 19 janvier 17G9 et adressée à Voltaire :
« Vous aimez la liberté et la raison , mon cher et illustre confrère, et l'on ne peut guère aimer l'une sans l'autre. Eh bien! voilà un digne philosophe républicain que je vous présente et qui vous parlera philosophie et liberté; c'est M. Jennings, chambellan du roi de Suède, homme du plus grand mérite et de la plus grande réputation dans sa patrie. 11 est digne de vous connaître , et par lui-même et par le cas qu'il lait de vos ouvrages, qui ont tant contribué à répandre les doux sentiments parmi ceux qui sont dignes de les éprouver. »
Que dites-vous de ce philosophe républicain , qui est en même temps chambellan du roi de Suède ?
Et ne croyez pas que Voltaire se trompe sur le sort que le travail philosophique réserve à l'avenir.
Lisez ce paragraphe d'une lettre à M. le marquis de Chauvelin, et dites-moi si le prophète de malheur s'est trompé :
« Tout ce que je vois jette les semences d'une révolution qui » arrivera immanquablemenl, et dont je n'aurai pas le plaisir d'être » témoin. Les Français arrivent tard à tout, mais ils arrivent. La .. lumière s'est tellement répandue de proche en proche , qu'on » éclatera à la première occasion, et alors ce sera un beau tapage. » Les jeunes gens sont bien heureux, ils verront ds belles choses. » La lettre est du 2 mars 176^1.
Ainsi c'est vingt-six ans avant que ce beau tapage se fasse que Voltaire le prévoit, c'est vingt-six ans avant que ces belles choses arrivent que Voltaire les prédit.
Aussi ne croyez pas que ce travail, moitié souterrain, moitié extérieur, s'accomplisse sans jeter l'épouvante parmi les ordres
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«le l'Étal cliargi^s depuis des siiVles de défendre sa forme monarchique comme conservalrice de la société. T.e clergé surtout, le clergé tout eu manquant de religion et de mœurs , le clergé ne manque pas de prévoyance : ses remontrances, ses observations, ses prophéties se succèdent.
Voyez d'abord les doléances suivantes. Il est vrai qu'elles sont adressées à M. de Loménie , arclievèquc de Toulouse , auquel il ne manque, pour faire un excellent archevêque, qu'une seule chose :
C'est de croire en Dieu.
u Nous n'insisterons pas, disaient les évoques à Louis XV dans l'assemblée de 1765, sur l'intérêt pressant qu'a Votre Majesté d'arrêter les progrès de la nouvelle philosophie, dont les ouvrages que nous venons de flétrir sont les fruits malheureux, et qui, renchérissant sur la philosophie que TÉvangile avait ensevelie , renaît de ses cendres, non pour rétablir le culte et les sacrifices, ni même pour s'en tenir à la fausse sagesse de Rome païenne et d'Athènes, mais pour détruire et avilir tout ce qu'il y a de sacré parmi les hommes.
» Votre Majesté est trop instruite des avantages que la religion apporte aux nations, et surtout du tout-puissant appui qu'elle prête à l'autorité du roi, pour ne pas regarder l'impiété qui cherche à la détruire comme le plus grand fléau dont son règne puisse être affligé.
). Ce fléau dont nous nous plaignons ne cessera d'affliger ses États que lorsque la librairie sera assujettie à des règlements fidèlement exécutés.
» Ainsi pensèrent et agirent vos illustres prédécesseurs, lorsque le luthérianisme, après avoir désolé l'Allemagne, cherchait à s'introduire en France. La piété de ces grands rois et des magistrats dépositaires de leur autorité, prit des mesures vigoureuses pour repousser les livres pernicieux. Ces mesures sont dans les édits de 15/i2, 1547, 1551.
» Nous vous supplions, Sire, de vous Itiire représenter ces édits et règlements ; Votre Majesté y verra des exemples de sagesse et de sévérité dignes d'être imités ; elle y verra les auteurs , les libraires et ceux qui achètent ces livres, condamnés à des peines sévères , la voie des monitoires employée contre ceux qui les recèlent et s'obstinenl à les garder.
l.OMS \V /jl.S
» Nous sommes bien éloigiiôs, Siro, de vouloir doiinor des entraves au génie et arrêter les progrès des eonnaissauces humaines ; mais Hous devons représenter à Votre Majesté que la contagion dont vos Etals sont menacés est comi)aral)lc à celle du lutliérianismc, contre laquelle vos illustres prédécesseurs prirent tant de mesures.
» Nors Touciioîvs au moment fatal ou la lidratrie pérora i.'iî-
GLISK ET l'état.
» Le clergé est de tous les ordres de l'État le premier et celui à qui il importe le plus de maintenir les mœurs, la religion et même les lois fondamentales de la MONARcriiE. 11 serait juste et sage que la librairie fut soumise à notre inspection , et que nous fussions appelés à une administration où nous avons tant d'intérêt à prévenir les abus.
)> Nous ne sollicitons pas une nouvelle loi , nous nous bornons à demander à Votre Majesté de remettre en vigueur les lois anciennes.
» Les malheurs dont nous sommes menacés rendent leur exécution encore plus nécessaire.
» Votre clergé , Sire , n'ignore pas que Votre Majesté a donné souvent des ordres pour qu'on réprimât cette licence qui répand parmi vos peuples tant de mauvais livres. Mais si tous ceux à qui l'exécution de vos ordres est confiée ne daignent pas ouvrir les yeux sur les contraventions , ou si , par permissions tacites , ils semblent vouloir établir une intelligence entre l'impiété elle gouvernement, il faut que, malgi'é les intentions pures de Votre Majesté, la religion s'affaiblisse parmi nous, et que la France se précipite tôt ou tard dans la nuit de l'erreur. »
Voilà pour les mauvais livres, pour ces livres infâmes dont nous avons parlé.
Maintenant voilà pour les livres philosophiques. C'est cinq ans après que le clergé se soulève de nouveau et écrit au roi :
« L'impiété en veut tout à la fois à Dieu et aux hommes; elle
NE SERA SATISFAITE QUE LORSQU'ELLE AURA ANÉANTI TOUTE PUISSANCE DIVINE ET HUMAINE.
» Si Votre Majesté révoquait en doute celte triste vérité , nous sommes en état de vous en montrer la preuve dans un livre irréligieux récemment répandu pai'ini vos peuples, sous le nom spécieux de Système de la Nature.
» L'athéisme y est enseigné à découvert. L'auteur de cette pro-
/j 1 /j LOUIS XV
(ludion, la pins criminelle que l'espril linniain ait encore ose enfanter, ne croil pas encore avoir fait assez de mal au\ hommes en leur enseignant qu'il n'y a dans le monde tii liberté, 7n Providence^ ni être spiriliicl^ ni vie à venir. U porte ses regards sur les sociétés et sur les chefs (jui les gouvernent. 11 n'y trouve qu'un vil assemblage d'hommes ignorants, corrompus et prosternés devant des