DES
M ISSISSIPIENS
Une statue à John Law ! — Les filles et les petites-filles. — Rue Quincampoix. — Prêts à la pendule. — Les agioteurs. — Origine des millionnaires.
— Hommes-meubles. — Coups de fortune et coups de ruine. — Filouteries.
— Au local de la Banque. — Les Bourbons s'enrichissent. — Law fils, mademoiselle Law et madame Law. — Le Mississipi. — Les poètes voulant avoir des actions. — Prospérité industrielle. — Paris. — Incidents. — D'Argenson, renvoyé, visite la Madeleine de Traisnel. — ■ Law, contrôleurgénéral ; sa conversion ; épigrammes. — Le primat du Mississipi. — Véritable portrait du seigneur Quincampoix. — Commencement de débâcle. — Aftaire du comte de Horn. — Le camp de Condé. — Hôtel de Soissons ; la Bourse."- Discrédit; plus d'argent.— Exil dii parlement. — Chat condamné.
— Hommes des halles et des ports. — Journée du 17 juillet 1720. — Law poursuivi. — Convulsions du système. — Mississipiens taxés. — Law s'en va. — Chanson sur sa déconfiture. — La semaine en actions. — Couplets sur le départ de Law. — Réveil des bourgeois parisiens.
Aux débuts de la Banque, lorsque Law, ayant reçu la Louisiane des mains de Crozat, développa ses idées sur l'exploitation de ce pays neuf devant une nombreuse assemblée de capitalistes, un de ceux-ei lui cria :
— Si vous tenez parole, vous mériterez une statue! A quoi les capitalistes en chœur répondirent :
— Oui. oui! nous vous la dresserons nous-mêmes sur la plus belle place de Paris.
Cela présageait l'engouement des Parisiens, quand le système aurait obtenu les développements indiqués plus haut.
A peine quelques partisans de l'anti -système inventé par les frères Paris, sous le patronage occulte et chancelant de dArgenson, conservèrent-ils leur incrédulité à l'endroit des succès définitifs de John Law. Leur opposition semblait misérable. Plus on émettait d'actions, plus la masse du public s'enthousiasmait. Les incrédules, cependant, lançaient çà et là leurs sarcasmes : ils se turent lors de la première émission 5 à la seconde, ils donnèrent aux actions le nom de filles; à la troisième, ils plaisantèrent sur \q?> petites filles. On laissa dire ces oiseaux de mauvais augure, et bien peu d'actionnaires voulurent croire que le temps des désillusions viendrait.
Tout le monde avait la fièvre de l'agiotage, et tout le monde se livra au culte de la spéculation avec la violence qui caractérise un premier amour, car cette soif du gain était nouvelle en France. Le siège des innombrables transactions accomplies alors était la rue Vivienne, où s'élevait le local de la Compagnie des Indes (aujourd'hui une partie des bâtiments restaurés de la Bibliothèque impériale): c'était surtout la rue Quincampoix, située entre les rues Saint-Martin et Saint-Denis, bien que les actions y coûtassent un bon tiers plus cher qu'aux bureaux mêmes de la Compagnie.
L'Europe entière se donna rendez-vous rue Quincampoix. « Le principal but des concurrents était de recevoir ces papiers à leur source; la plupart des souverains d'Europe y prétendirent, et entretinrent à Paris des mandataires par lesquels ils
imploraient avec soumission les faveurs du Régent. Après ces agioteurs couronnés, venaient sans honte les plus grands seigneurs de la France, souscrivant, dit Marmontel, les plus vils placets des plus beaux noms de la monarchie. » Faut-il s'en étonner, quand la noblesse s'était ruinée, sous Louis XIV, par son luxe et ses prodigalités ? Déjà, pendant la guerre faite aux traitants, elle s'élail montrée bien cupide, et son libertinage l'avait emporté sur le respect dû aux aïeux.
La rue Quincampoix devait naturellement devenir rofficine des aflaires d'agiotage ; sous le dernier roi, on y faisait l'usure ; une foule de juifs et de courtiers l'habitaient, et, s'entendant avec les caissiers de FÉtat, achetaient à perte les ordonnances de paiement. Dans le voisinage logeaient des banquiers, qui fournissaient les fonds nécessaires à ces agioteurs doublés d'usuriers: ils prêtaient pour chaque affaire à 2 0/0 par heure, d'où le nom de prêts a la pcoidule donné à ce commerce.
Tout en faisant l'usure, les courtiers colportaient entre eux les nouvelles publiques relatives à leur honteux négoce, établi en plein air.
Sous le système, la célébrité de cette rue la désigna aux spéculateurs. On disait simplement la rue^ la rue par excellence, en argot de ce temps-là. Pour éviter de trop graves encombrements, la police intervint; à chaque extrémité de la rue Quincampoix furent placés un corps de garde et une grille.
A six heures du malin, le son d'une cloche annonçait l'ouverture des trafics; à neuf heures du soir, c'était la clôture. Mais, bien souvent, inutile était le signal de la retraite : il fallait expulser de force les agioteurs.
Les gens « comme il faut, » hommes ou femmes, entraient par la rue aux Ours; le populaire, par la rue.Aubry-le-Bou-
cher : lous laissaient leur morgue à l'entrée, pour ne plus penser qu'au dieu Plulus. L'amour des lichesses rendait alors égaux les grands seigneurs et les portefaix.
Les « millionnaires, » — le mot date de cette époque, — pullulaient dans l'enceinle.
Heureux les gens qui possédaient des maisons dans la rue Quincampoix, où une chambre se louait jusqu'à dix livres par jour ! (( Chaque parcelle d'habitation se changeait en petits comptoirs. On en trouvait des labyrinthes jusque dans les caves, à la lueur des lampes infectes, tandis que d'autres banquiers, pareils aux oiseaux de proie, avaient attaché leurs guérites sur les toits (Lémontey). »
Au reste, les spéculateurs n'avaient môme pas besoin d'asile. Ils se servaient d'hommes-meubles, — d'un soldat dont la vaste omoplate valait certes un bureau, d'un bossu dont la bosse devenait un commode pupitre, sur lequel on gagna ou perdit des milliards. Lui-même se fit ainsi 150.000 livres. Un savetier qui avait changé son échoppe en cabinet, avec tabourets, table et écritoire, gagnait par jour deux cents livres.
Au lieu de boutiques, partout des cafés et des restaurants, où les agioteurs déjeunaient, dînaient, puis jouaient aux quadrilles, quand l'ardeur des négociations ét;:it calmée.
En une heure on faisait fortune; en une heure on se ruinait. Que deféeriques coups de baguette ! Tel homme qui était venu agioter, monté derrière le carrosse de son maître, s'en retournait mollement assis dedans, millionnaire; et réciproquement : on cite un laquais enrichi, qui, rencontrant son maître par un mauvais temps, fit arrêter son carrosse et lui olTrit d'y monter. Un peaussier de Montélimart se retira avec 70 millions, le valet d'un banquier avec 50, un Suvoisien avec 40.
Au milieu de celte foule avide, — genlilsliommes, molinistes, femmes titrées, artisans, jansénistes, laquais, courtisanes, magistrats, marchands, lilous , la précipitation avec laquelle se décidaient les transactions n'avait d'égale que la fourberie de certains spéculateurs. Il arriva qu'un abbé livra, pour des actions de la Compagnie, des billets d'enterrement. Que croyez-vous que fit le public? Il applaudit.
Les provinciaux les plus nombreux venaient de la Gascogne, de la Provence et du Dauphiné ; puis se coudoyaient là des Génois, des Hollandais, des Vénitiens, des Genevois, des juifs allemands, des Flamands et des Anglais. Ceux que leur timidité ou leur ignorance empêchait de jouer, avaient recours aux agioteurs de profession, usuriers sous Louis XIV, etmississipiens sous la Régence. Ces fripons, dextrement organisés, se formaient en bataillons dans la rue Quincampoix, commandaient la hausse et la baisse. Si rapides étaient les transactions, qu'il leur suffisait de garder en main un jour seulement les actions qu'ils avaient reçues en dépôt, pour trafiquer et réaliser des bénéfices énormes. Un d'entre eux, chargé de vendre des actions, ne parut pas pendant deux jours. Les actions sont volées ! s'écria-t-on. — Erreur. La valeur en fut fidèlement rapportée ; mais le mandataire s'était donné le temps de gagner un million pour lui-même.
Transportons-nous à l'hôtel de Nevers, où se délivraient les souscriptions. Même empressement, même foule : on s'étouffait pour y pénétrer. « Les portiers de l'hôtel, dit M. Thiers, gagnaient des sommes considérables en allant souscrire pour ceux qui ne pouvaient pas arriver jusqu'aux bureaux. Des aventuriers, prenant la livrée de Law, et se faisant passer pour ses domestiques, traversaient la foule et faisaient payer ce service à un très-haut prix. Les moindres employés de la Com-
116 LA RpiGENCE GALANTE.
pagnie étalent des protecteurs recherchés. Quant aux employés supérieurs et à Law lui-même, ils étaient entourés comme les distributeurs de la fortune. » Le 30 janvier 1720, on afficha que, la Banque pouvant à peine confectionner des billets pour fournir à ceux qui y portaient de l'argent, la Compagnie des Indes suspendait jusqu'au 10 février suivant l'achat des actions et souscriptions.
A la Banque de Law, le duc de Bourbon refit sa fortune plus que compromise; il y gagna de quoi orner magnifiquement Chantilly. Pour madame de Chaumont de Prie, sa maîtresse, elle réalisa des gains fabuleux, — 127 millions, peutêtre. Le prince de Conti se gorgea de richesses en papier, avec l'arrière-pensée de convertir bientôt ce papier en argent, car « il suffit, selon Barbier, d'être du sang des Bourbons pour aimer ce métal. » D'Antin, La Force, le prince de Carignan, et beaucoup d'autres grands seigneurs profitèrent du mouvement pour s'enrichir, estimant que si l'on dérogeait à la noblesse par le commerce, on gardait l'éclat du blason en étant simple actionnaire.
Le beau John Law eut naturellement la part du lion. En une semaine, il lui fut possible de compter 800,000 livres au comte dEvreux, pour le comté de Tancarville (Normandie) dont son (ils devait porter le nom; d'offrir 1,400,000 livres au prince de Carignan pour l'hôtel de Soissons; de donner 500,000 .livres à la marquise de Beuvron pour sa terre de Lillebonne, et enfin 1,700,000 livres au marquis de Sully, pour son marquisat de Bosny.
11 put se convaincre de la platitude des courtisans, agenouillés devant la richesse comme ils l'avaient été peu d'années auparavant devant le despotisme. Ce n'était pas de l'admiration seulement qu'on avait pour lui, mais de l'idolâtrie :
la noblesse remplissait ses antichambres. Pour travailler, il fallait qu'il agît pour ainsi dire comme un insolent, malgré sa modestie réelle.
Un des meilleurs, des plus anciens amis de John Law, introduit chez le créateur du système, le vit faire de longs calculs, puis déjeuner, enfin jouer au pharaon, pendant qu'une foule de grands seigneurs attendaient audience.
Voulant obliger TEcossais de se montrer à elle, une dame enthousiaste fit verser sa voilure sous ses fenêtres.
0 comble de la faveur! le fils de Law fut admis à danser avec le roi, dont il avait Tàge. Sa fille, qui ne comptait pas huit ans, donna « chez elle » un bal, où la fleur de la noblesse brigua l'honneur d'assister. On vit le nonce du pape y paraître des premiers, saisir dans ses bras la jeune maîtresse de la maison, et accabler de caresses cette enfant d'un hérétique opulent.
Par malheur, madame Lavv, moins spirituelle que son mari, ne savait pas dissimuler son orgueil. C'était une parvenue, dans la force du terme; quand les assiduités l'ennuyaient, elle ne craignait pas de le montrer, et plus d'un gentilhomme la blâmait d'une pareille insolence. Madame Law s'appelait Catherine Knowel; elle était sœur du comte de Banbury. Le célèbre financier l'aimait tendrement, et pourtant sa beauté disparaissait sous un grave défaut dans le visage. Madame Law avait une tache de vin sur l'œil et le haut de la joue, d'un côté de la face.
Revenons aux splendeurs des mississipiens.
Dans l'ivresse générale, on appela la rue Quincampoix « le
Mississipi. » Les salons, les cafés, les intérieurs de boutique
ou de ménage retentissaient des mots actions, fortune, ruine,
Louisiane, etc.
Suivant la mode, les poètes célébrèrent les merveilles du jour, parfois un peu saliriquemenl. Nous extrayons ce passage d'une pièce de vers intitulée . Souhait d'un poète pour avoir des actions :
Il n'est qu'être actionnaire;
* On y fait fortune en dormant,
Sans être propre qu'à rien faire.
On s'agrandit et l'on prospère.
Les ris, les jeux à tout moment Bercent votre propriétaire.
Pour lui Vénus et son enfant .
N'ont point de trait qui soit sévère.
Que vous feriez bien mon affaire.
Nouveau papier de rOccident !
Et ce vaudeville, inséré dans le Mercure galant^ comme la pièce précédente :
J'aime à présent mieux mille fois Le doux séjour de Quinquempoix, Que l'isle de Cythère :
On y fait d'aimables emplois Sans contrat ni notaire ; L'amour a vendu son carquois Pour être actionnaire.
Le mouvement inouï de la rue (^uincampoix rejaillit heureusement sur le commerce, sur l'industrie de Paris, de toute la France. Le nombre des manufactures françaises s'accrut des trois cinquièmes; l'intérêt de l'argent tomba à 1 et 1/4 pour 100. Il y eut une abondance extraordinaire de perles et de diamants; on en défendit l'usage. la France avait acheté tout le damas et tout le velours de Gènes.
Mille plaisirs raffinés s'élaienl implantés dans la capitale, où l'on comptait trois cent mille habitants de plus. « On a été obligé, écrit la Palatine, de faire des logements dans les greniers et dans les magasins. Paris est si plein de carrosses qu'on ne peut passer dans une seule rue sans embarras et sans blesser ou tuer quelqu'un. » La recette de l'Opéra croissait chaque jour, grâce aux mississipiens et aux mississipiennes.
Un tel succès renfermait en lui-même sa réaction, d'autant plus « qu'on avait forcé Law d'élever sept étages sur des fondements qu'il avait posés pour trois. » Bientôt les millionnaires, les mississipiens songèrent à réaliser, à changer leurs actions en billets, puis leurs billets en numéraire ou en propriétés territoriales. La baisse commença. D'Argenson et Dubois, maintenant hostile au système, se réjouirent. D'Argenson était, dit-on, d'un extérieur repoussant et de formes sévères, aussi les inimitiés ne l'épargnèrent pas.
Law eut à lutter contre la dépréciation du papier. Que fitil? Il obtint qu'on décrétât (1" décembre 1719) la dépréciation du numéraire, que la Banque ni le trésor ne recevraient plus d'espèces métalliques, autrement que comme appoint; le 21 décembre, il fut défendu d'effectuer des paiements en argent au-dessus de 10 francs, en or au-dessus de 300 francs.
Pour que l'usage du papier devînt plus général encore, on émit des billets de 40 francs. Le 29 décembre, — c'étaient les étrennes des Français, — il y eut une émission officielle d'un milliard de billets de banque. Mais la baisse des actions n'échappait point à l'œil pénétrant de Law, qui, prenant toute la responsabilité financière de l'Etat, eut le titre de contrôleurgénéral (5 janvier 1720).
D'Argenson, remplacé, s'en alla quelque temps chez les
jésuites de la rue Saint-Antoine, et ensuite à la Madeleine de TraisneL couvent du faubourg Saint-Antoine, où il avait un appartement pour se reposer. L'abbesse de ce couvent (madame de Villemonl) passait pour accorder simultanément ses bonnes grâces à d'Argenson et à Des Coteaux, llùtiste fort habile, qui l'avait rendue mère, assurait-on. D'Argenson fut cliansonné :
Avec moins de peine, I^ené d'Argenson A la Madeleine Fait le carillon.
Il court à la Madeleine, Villemont est son Hélène; Elle en fait son beau Paris, Et par une fausse porte Entrant, ressortant souvent.
Là, sa finance il transporte Et couche dans le couvent.
Par cette porte, en silence, 11 console Villemont.
On afficha : « Il a été perdu un grand chien n. ir avec un collier rouge et les oreilles plates. Ceux qui le trouveront s'adresseront à l'abbesse de Traisncl, et on les récompensera. »
En efîit, d'Argenson était grand et noir; il avait le grand cordon rouge, comme chancelier de l'ordre de Saint-Louis. Quant aux oreilles plaies, c'était sa retraite des aflaires ([ui les rendait ainsi.
SPLENDEURS ET MISERES DES MISSISSIPIENS. 12 i
Pour occuper le poste important de contrôleur-général, l'Ecossais John Law abjura le protestantisme, dissidence qui était encore un obstacle à Tadmission aux fonctions publiques. A ce propos, Tambaseadeur d'Angleterre, lord Stair, dit « qu'on ne pouvait plus douter du catholicisme de Law, puisce qu'il établissait « l'inquisition » après avoir déjà prouvé la « transsubstantiation, » par le changement de l'argent en papier. » Celte épigramme parut :
Law, ne devais-tu pas attendre.
Pour faire ta conversion.
Que la justice te fit pendre.
Pour imiter le bon larron ?
Son convertisseur était l'abbé Guerin de Tencin. qui s'enrichit par l'agiotage. Un plaisant s'écria :
Foin de ton zèle séraphique.
Malheureux abbé de Tencin !
Depuis que Law est catholique.
Tout le royaume est capucin.
Enfin, voici un fragment des pièces de vers répandues sur Law converti, et sur Tencin. Le colonel du régùnent de la calotte^ association burlesque, dont les satires s'attaquaient à tous les événements et à toutes les personnes, était censé donner à l'abbé de Tencin le brevet de primat de Mississipi :
Nous, colonel de la calotte.
Pour empêcher par tous moyens Que l'erreur des luthériens Et que la doctrine hugueuotte
N'infecteut notre ré}j;imeut;
Et pour remettre dans la voie
Quiconque serait fourvoyé.
Et serait devenu la proie
De l'hérétique dévoyé ;
A ces causes, vu la science.
Bonnes mœurs, doctrine, éloquence,
Et zèle que l'abbé Tencin
A fait paraître sur tout autre
Pour le salut de son prochain.
Nous lui donnons lettre d'apôtre
Et de convertisseur en chef;
D'autant qu'en homme apostolique.
Il a rendu Law catholique :
En outre, par le même bref.
Voulant illustrer la soutane,
Et donner du poids aux sermon»
Dudit abbé, nous le nommons
Primat de la Louisiane.
De plus, quoique l'abbé susdit.
Plein d'un évangéhque esprit.
Méprise les biens de ce monde,
Et que même contre eux il fronde,
De notre libéralité.
Pour soutenir sa dignité.
En conséquence du système.
Lui déléguons dîme ou dixième
Sur les brouillards dudit pays.
Espérant que la cour de Rome
Donnera les bulles gratis.
Déjà, les anlagonistes du système ne cachaient plus leurs opinions; ils savaient bien que le parlement était hostile à Law. Plus d'un mécontent vengeait d'Argenson.
Une estampe, — véritable portrait du seigneur Quincampoix, — peignit alors au naturel la frénésie épidémique. On
voit, au cenlre, le tableau en buste de ce seigneur, dont la devise est : Aitt Cœsar, aut nihil (ou César, ou rien). 11 est surmonté d'une couronne de plumes de paon et de chardons que lui offre la Sottise^ avec cette autre inscription : « Je suis le jouet du sage et du fuu. « Au-dessous du portrait fume une chaudière, chaufiee avec du papier par un démon. Dans celle chaudière un agioteur jette à pleines mains son or et son. argent, qui se fondent et ne rendent que du papier 5 et derrière Timprudent se tient le Désespoir^ prêt à s'emparer de lui, aussitôt que sera terminée la diabolique opération. Si, d'une part, un versificateur écrivait ;
Sous l'auguste et sage Régence
D'un prince aimant la bonne foy, Law consommé dans l'art de régir la finance, Son système enrichit les sujets et le roy,
d'autre part, la réponse ne se faisait pas attendre :
Perfide adulateur des plus indignes choses. Ennemi du bon sens, des vertus, de l'Etat, Puissent tomber sur toi tous les maux que tu causes, Ose§-tu bien tenir ce langage de fat !
Le système déclinait toujours, malgré les elYorls de Law : d'un côté les réaliseurs échangeaient leurs billets contre de l'argent-, de l'autre, les marchands, ayant perdu confiance, venilaienl le double à qui les payait en billets.
« Avez-vous des billets? rien de fait! » On retournait la phrase proverbiale, employée quatre mois auparavant. Les gros détenteurs assiégeaient la Banque, pour avoir du numéraire. C'étaient le prince de Conti et le duc de Bourbon,
qui, criblés de billets par Law, lui tournaient maintenant le dos.
Le contrôleur général se livra aux mesures les plus tyranniques : refonte générale des espèces avec une diminution légère; cours forcé des billets de banque par toute la France (28 janvier). En février, défense de transporteries espèces hors des villes où il y a hôlel des monnaies ; perquisitions pour rechercher les espèces; prohibition du port des pierreries et de la vaisselle d'or et d'argent ; défense de faire des paiements en espèces au-dessus de 100 francs, à peine de .T,000 francs d'amende, etc. En mars, démonétisation de l'or et de l'argent, pour des termes fixés; ordre aux particuliers de porter leurs espèces à la banque, à peine de confiscation, dont moitié sera donnée aux dénonciateurs.
Le public cria, résista passivement, garda son numéraire, mais ne remua pas. Dans la rue Quincampoix, la baisse amena des désordres quotidiens : le comte de Horn assassina un agioteur dans un cabaret, pour lui voler son portefeuille (22 mars 17^0), et le trafic de celte rue fut interdit.
Le comte de Horn, parent de l'empereur, de la princesse Palatine et du Régent lui-même, était le cadet du prince de Horn, souverain dans les Flandres. H logeait à Paris, à l'hôtel de Flandres, rue Dauphine, et son frère lui faisait une pen* sion de douze mille livres.
Mais la foire Saint Germain brillait par un jeu considérable et il y avait perdu beaucoup de billets de banque.
Suivant les conseils de deux coquins, vieux officiers, l'un Piémontais, l'autre Flamand, le comte de Horn pensa que sa (jualité et son crédit lui permettraient de commettre impunéuienl un léger assassinat. Avec ces misérables, il s'en alla dans la rue Quincampoix. Là, ils proposèrent à un homme.
tacteur-courlier, muni de papiers, de faire quelque afïaiçe, et ils l'emmenèrent au cabaret, dans une chambre au second (petit cul-de-sac de la rue Saint-Marlin, aujourd'hui impasse de Venise). Le courlier-facteur s'assit : il avait sur lui cinquante mille livres d'eflets. Le comte de Horn, se plaçant derrière sa chaise, lui entoriilla la lête avec sa serviette; en même temps, on donna au pauvre homme dix coups de poignard, qu'il ne reçut pas sans crier. Les deux vieux officiers se sauvèrent par la porte; le comte de Horn se jeta par la fenêtre, et ne se blessa pas.
Son impudence le perdit, toutefois. Ne s'en alla-t-il pas chez le commissaire Regnard, rue Saint-Martin, déclarer qu'on avait tenté de l'assassiner. Grand fut d'abord le respect du commissaire vis à-vis d'un parent du Régent. Mais une foule de populaire accourut, venant directement du cabaret, et le dénonça.
Le commissaire arrêta le comte de Horn, que l'on conduisit en prison; et bientôt le coquin piémontais fut arrêté aussi.
Beaucoup de grands seigneurs essayèrent de sauver leur parent ou leur ami. Law demanda au Régent de faire un exemple, parce que cet assassinai nuisait au système et à la liberté des négociations.
Le duc d'Orléans fut inexorable. Les deux coupables arrêtés, Horn et le Piémontais Laurent de Mille, furent condamnés à être rompus vifs en place de Grève, et subirent leur peine le mardi saint, 26 mars 1720.
Sur les instances de Law, on fit cesser les négociations de la rue Quincampoix, où les assemblées ne purent désormais se tenir. Aux deux bouts de la rue, huit jours durant, le guet veilla depuis le malin jusqu'au soir, et les gens sans aveu» reçurent l'ordre de sortir de Paris. (V. le Jour7ial de Barbier.)
Mais de la rue Quincampoix l'agiotage se Iraiisporla aussitôt sur la place Vendôme, ou Louis-le-Grand ; le <«» juin 1720, on permit au public de négocier là, en face de l'hôtel du chancelier Daguesseau, revenu de Fresne, sur les instances de Law, et replacé aux sceaux. A la porte du chancelier, des malins affichèrent la nuit en grosses lettres : Et HOMO FACTUS EST. Au môme moment, Trudaine, magistral intègre, prévôt des marchands et conseiller d'Etat, coupable « d'avoir été faire une visite d'inspection à la Banque, » fut disgracié. On afficha sur sa porte : Crucifixus est pronobis.
La place Vendôme était couverte de tentes, et, à cause de sa ressemblance avec un camp, à cause des monstrueux trafics du duc de Bourbon, les Parisiens la surnommèrent « le camp de Condé. » Le placard suivant y fut affiché :