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CHAPITRE III

La l>rovence romaine, Provincia. — Arles sous l'Empire. — Régime torrentiel du Rhône. — Le Rhône maritime; son delta. — Foire de Reaucaire; sa prospérité; sa décadence. — Progression des embouchures du Rhône. — L'ancienne lagune et les deux ports antiques d'Arles. — Navigation maritime, navigation fluviale, navigation paludéenne.

La Camargue. — Son état ancien. — Le pays des Ana'iliens de Pline, Regio Anatiliorum et la ville d'Anatilia. — La barre; sa formation, ses variations. — Les theys ; leur accroissement. — Les tourâ sémaphores du Rhône. — Explication du phénomène des barres; sa généralité. — Action des crues sur la passe. — Difficultés de la navigation aux embouchures.

Endiguement et canalisation latérale. — Anciennes canalisations latérales du Nil, du Tibre, de l'Aude, du Rhin, du Rhône. — Marins et les Fossœ Marianœ, — Le port des Fosses Mariennss et les Grecs de Marseille.

Lorsque rimpératrice Fausla, femme de Constantin le Grand, fut sur le point de donner un

héritier à l'empire, elle reçut de son époux et maître Tordre de se rendre à Arles. La « petite Rome gauloise », Gallula Roma ArelaSy comme elle s'appelait alors orgueilleusement, jouissait depuis près d'un siècle de toutes les faveurs impériales. La Narbonnaise, qui comprenait toute la partie méridionale de la Ga:ile baignée par la mer Méditerranée depuis les Pyrénées jusqu'aux Alpes, n'était plus cette région à demi barbare dont la conquête avait coûté si cher aux armées de la république et aux légions de César. Auguste avait planté en face de la mer, sur l'une des crêtes des Alpes, un magnifique trophée, — la Turbie, — qui consacrait la victoire définitive de Rome, et dont les ruines imposantes dominent encore la ville et le port de Monaco, portvs Hermiis Monœci^ qui ont conservé à la fois le nom et le souvenir d'Hercule, leur légendaire fondateur. Pline nous a laissé le texte de l'inscription gravée à la base du monument et qui donne la liste des quarantecinq peuplades gauloises asservies dans la région des Alpes ^ Tout le pays compris entre le

1. De Caumont. — Fragments de Vimcnplion du monument de la Tuvbie, près Monaco. (Bulletin monum., 1868). —

Rhône, la Durance et la mer était pacifié et enrichi. Des routes s'ouvraient à riûtérieur et venaient se relier à la grande voie Aurélienne qui longeait le littoral. Les colonies grecques échelonnées sur la côte, depuis l'Espagne jusqu'à l'Italie, reconnaissaient toutes l'autorité romaine ; quelques-unes même recevaient le litre d'alliées, fœderatx. La flotte impériale avait son port d'attache à Fréjus, qui était , avec Misène et Ravène , l'un des trois grands ports militaires de l'empire dans la Méditerranée.

Tacite raconte que toute la zone littorale était habitée par des familles patriciennes qui ne le cédaient en rien aux plus opulentes de Rome ; on y retrouvait les mêmes mœurs, les mêmes cultures, les mêmes raffinements de luxe que dans la Gampanie et sur les côtes fortunées de Sorrente etdeBaïa. Au dire de Pline, c'était plutôt une seconde Italie qu'un pays de conquête. On l'appelait la province [ ar excellence, Procincia; et depuis dix-huit siècles elle

Cerquand. Fragments d'inscription de la Turbie. (Revue arcliéologiqHC, t. XX, 186'3. — Ernest Desjardins. Gaule romaine, t.lU chap. XVI. — Ch. Lenthéric. La Provence maritime ancienne et moderne. Paris, 1880.

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a conservé ce nom de choix. C'est la Provence moderne ^ ,

Après Narbonne, dont l'influence commerciale commençait à décliner, Arles tenait le premier rang. Les débris grandioses de ses monuments attestent son opulence passée. Son amphithéâtre, qui était, après le Colisée, l'un des plus vastes du monde, est encore dans un tel état de conservation, qu'on Tutilise fréquemment, comme celui de Nîmes, pour des représentations publiques. Sou théâtre, dont il resle des débris d'une extrême élégance permettant de reconstituer avec la plus grande précision toutes les parties de Tédifice, avait été canslruit par des artistes grecs. Détruit à la suite d'js émeutes populaires qui accompagnèrent

1. Agrorum cullu, virorum morumque dignatione, ampli'^ iu'iine oputn, nulli provinciarum postferenda, breviUrque Ita" lii venus quam Provincia, (Plixe, 1. Ht, c. it).

rintroduction officielle du christianisme dans les Gaules, il a gardé presque intacts sous ses décombres des marbres précieux que le Louvre et le musée d'Arles ont recueillis cl que l'on place au premier rang parmi les chefs-d'œuvre de la statuaire antique. Sur les côtés de la place centrale de la ville, qui était le forum de l'ancienne cité et que l'on appelle encore aujourd'hui la « place des hommes», on voit se profiler quelques colonnes corinthiennes; elles ont appartenu aux péristyles de ces anciennes galeries du forum qui servaient de lieu de réunion permanente et de promenoir aux colons, aux hommes publics et surtout aux rhéteurs et aux oisifs. Au centre de Thôtel de ville et vis-à-vis la merveilleuse église de Saint-Trophime, dont le portail et. le cloître sont un des joyaux de l'art roman dans le midi de la France, se dresse un obélisque, assez ridiculement couronné par le soleil de Louis XIV ; cet obélisque avait été apporté d'Egypte comme tous ceux de Rome et ornait la spina du cirque où l'on faisait courir les chars et les chevaux et qui avait été construit, sur les bords du Rhône, à l'endroit où se trouve la prise d'eau du canal de navigation d'Arles à Bouc, à côté de la promenade moderne à

laquelle on a donné le nom de Lices, en souvenir peut-être des anciens jeux de l'hippodrome disparu.

Auprès du forum, on voit encore les ruines d'une naumachie, de thermes, d'une basilique argentaire, de plusieurs temples. Dans la campagne, deux aqueducs, dont on peut suivre les traces sur près de 70 kilomètres, allaient chercher de l'eau vive et pure, le premier dans la plaine des Baux, le second au nord de la chaîne des Alpines, dans le3 graviers de la Durance. Sur la rive droite du Rhône s'étendait la ville plébéienne et maritime. C'était de ce côté que se trouvaient les anciens chantiers de construction de navires, assez importants pour que César ait pu y faire construire en quelques jours onze vaisseaux pour sa flotte. Un pont, dont on voit encore les amorces des culées dans les maçonneries des digues défensives de la ville, reliait la cité patricienne située sur la rive gauche avec I e grand faubourg de Trinquetaille. Des tuyaux de canalisation en plomb, que Ton a retirés du Rhône, portent encore en relief les noms des fondeurs romains, aussi intacts que si le métal sortait de l'atelier ; dans la campagne, aujourd'hui bien appauvrie, des fouilles à fleur de sol

ont mis dernièrement à jour des pierres tumulaires, des subslructions, des soubassements de maisons régulièrement alignées, de véritables rues, et un nombre tellement considérable de débris de poteries usuelles, que les remblais du chemin de fer qui traverse la pointe nord de la Camargue en sont presque entièrement formés sur près de 2 kilomètres de longueur.

Le palais dans lequel l'impératrice Fausta vint faire ses couches solennelles était dans la ville jjatricienne, sur le bord même du fleuve. On l'appelait la Trouille, Trollia ou Trullumj comme celui des empereurs à Constantinople.

Les ruines qui nous en restent sont encore très apparentes et dénotent une architecture plus byzantine que romaine; onn'y voit pas, comme à l'amphithéâtre, au forum, au théâtre, des pleins cintres aux bandeaux rigides, des platesbandes et des assises vigoureuses en pierres de taille; les voûtes sont en brique, très surbaissées; les murs sont construits en petits matériaux agglutinés par un ciment d'une extrême dureté ; ils portent partout des traces de revêtement, et tout semble indiquer que cette princière demeure était décorée entièrement de marbres et de peintures et présentait, à défaut

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de belles lignes architecturales, un très grand luxe d'ornementation. On n'élait plus au siècle d'Auguste. La corruption du goût et la décadence de Tart se faisaient sentir dans tout l'empire; et les Constantins, Grecs dégénérés yGrœculi^ plutôt que Latins, laissaient dans toutes leurs œuvres l'empreinte de leurs mœurs efféminées et de leur mollesse orientale \

A droite et à gauche du palais de l'empereur s'élevaient des palais particuliers dont on ne pourrait faire aujourd'hui que des essais de restauration tout à fait hypothétiques. Tout ce que l'on peut constater, c'est que, dans les caves de la plupart des maisons situées aux abords, on trouve des soubassements de provenance romaine; ces maisons elles-mêmes, qui datent de plusieurs siècles et dont les façades pitloresques rappellent l'élégance décorative de la Renaissance, sont elles-mêmes dans le plus complet dénuement. Le quartier aristocratique de l'an-

1. Noble Lalauzière, Abrégé chronol. de Vhist. d'Arles. Arles, 1808. — A. L. Millin, Voyage dans le midi de la France. Paris, 1807. — L. Jacquemin, Guide du voyageur dans Arles. Arles, 1835. — H. Clair, les Monuments d'Arles antique et moderne. Arles, 1837. — J. J. Estrangin, Études archéologiques sur Arles. Aix, 1838. — Cii. Lexthéric, la Grèce et VOrient en Provence. Paris, 1878, etc.

LV BARRE ET LES EMBOUCHURES DU FLEUVE. i51

cienne ville conslanlinienne est aujourd'hui habité par une population sordide. Les vieux hôtels du seizième siècle, entés sur les subslructions de Tempire, moisissent sur place ; et la digue du Rhône, sous prétexte de les défendre contre les inondations, les a pour toujours séparés du fleuve et leur a enlevé du même coup l'air, la lumière et la vie.

Cette partie de la ville a été pendant longtemps sur la berge même du Rhône. Palais et maisons des mariniers descendaient alors jusqu'au niveau de l'eau ; les péristyles et les terrasses s'alignaient le long du rivage, et fa vue pouvait s'étendre à la fois sur le port, dont la grande courbure embrassait l'île de la Camargue et sur le faubourg populeux de Trinquetaille. Les ta ri an es génoises et catalanes venaient, il y a à peine quarante ans, comme les galères romaines aux premiers siècles de notre ère, aborder au pied des consiructions riveraines, ce qui a été rendu désormais impossible depuis que les ingénieurs modernes ont si bien défendu la malheureuse ville par une digue formidable, insubmersible à la vérité, mais inaccessible aux navires et en tout semblable à une muraille de forteresse ou au chemin de ronde d'une prison.

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La navigation du Rhône a fait la fortune d'Arles dans les temps anciens ; la ruine de celte navigation est l'unique cause de sa décadence actuelle.

Le fleuve d'ailleurs ne présente plus les mêmes conditions nautiques qu'au commencement de notre ère, alors que la ville impériale, véritable port de mer en rivière, s'intitulait pompeusement la sœur de Rome et était le lieu de réunion de l'assemblée générale des sept provinces des Gaules. Il a modifié son cours, la longueur de ses bras, le nombre et la direction de ses embouchures; et toute la région maritime a subi une transformation complète, qui n'est pas, on doit le reconnaître, à l'avantage des temps modernes.

Le Rhône n'est en définitive qu'un immense torrent des Alpes ; et, comme tous les torrents, il se divise, depuis sa source jusqu'à la mer,

en trois parties qui présentent des formes tout à fait distinctes et très nettement caractérisées.

Dans la région montagneuse, les eaux provenant des pluies et de la fonte des neiges s'amassent et s'infiltrent dans le sol qu'elles affouillent ; des torrents- élémentaires prennent naissance, sillonnent et corrodent toutes les gorges qui leur servent de lit et précipitent avec fracas des fragments de rochers et des éboulis de toute nature qui vont aboutir au thalweg de la vallée. D'énormes masses minérales s'effondrent ainsi après chaque pluie, après chaque orage ou chaque avalanche, descendent d'étage en étage et sont jetées dans le cours d'eau principal. Celui-ci les met à son tour en mouvement, les charrie en les brisant, et, après un parcours de quelques kilomètres, les transforme en galets et en graviers. Cette première partie de la vallée du fleuve est ce que l'on appelle la zone d'érosion.

Dans la région maritime, au contraire, les eaux déposent les matières provenant de l'affouillement de la zone supérieure. La vallée s'ouvre et se transforme en plaine ; le lit devient plat, très large, et le fleuve n'en occupe souvent

qu'une partie ; ce n'est pas seulement la forme de la section fluide qui se modifie, c'est la masse tout entière des eaux qui abandonne son lit, le laisse tout à coup à sec, se transporte dans un lit nouveau à une distance souvent très grande du premier et divague sans règle sur . un terrain presque horizontal, où- elle perd sa vitesse, laissant sur son passage des couches superposées de sables et d'alluvions qui exhaussent le sol d'une manière continue. On est dans la zone de dépôt.

Entre ces deux zones si différentes il en existe une intermédiaire, où se fait le passage du déblai au remblai, de Taffouillement à l'exhaussèment. Il y a, en effet, nécessairement une limite où la première action finit et où commence la seconde. Dans cette région moyenne, sur un parcours plus ou moins étendu, les eaux s'écoulent sans affouiller le sol et sans l'exhausser ; et les matières charriées sont à chaque instant remplacées par de nouveaux dépôts provenant de la zone supérieure, sans quoi le fleuve s'approfondirait indéfiniment. C'est ce tronc intermédiaire, ce canal d'écoulement continu, très court dans les torrents proprement dils, qui constitue la majeure partie du cours des fleuves;

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et Téquilibre qui existe entre les matières apportées et celles qui sont entraînées lui a fait donner le nom très juste de zone de compensation.

Cette division est invariablement la même pour tous les cours d'eau ; et on la retrouve partout avec la plus grande netteté, depuis le plus modeste ruisseau et le torrent le plus élémentaire jusqu'au plus grand fleuve du monde. Ces phénomènes s'expliquent d'ailleurs tout naturellement par la forme même du lit dans lequel le fleuve s'écoule depuis la montagne jusqu'à la mer. Ce lit présente une courbe concave ; et sa pente longitudinale, presque nulle à l'embouchure, augmente progressivement à mesure qu'on remonte vers la région montagneuse, en tournant toujours sa concavité vers le ciel. Les matériaux entraînés descendent ainsi de moins en moins vite et cheminent sur une série de plans inclinés de plus en plus adoucis; ils subissent dans ce trajet un broyage mécanique qui les transforme, les arrondit et finit par les réduire en poussière. Ainsi, dans la partie supérieure du fleuve que Ton pourrait appeler le torrent proprement dit, ce sont des blocs de rocher ; dans la zone intermédiaire, qui est le ca-

nal d'écoulement flottable ou navigable, ce sont des galets; dans la région maritime, le broyage est terminé ; on n'a plus que du sable et du limon.

Arles se trouve à peu près à l'entrée de la région maritime du Rhône. Le fond du fleuve y est en effet formé de sable et de vase seulement ; on n'y trouve plus ni galets ni gravier. Ceux-ci s'arrêtent brusquement vis-à-vis du mas des Tours, à 10 kilomètres après Beaucaire, à 5 kilomètres en amont d'Arles. De ce point jusqu'à la mer, le fleuve glisse lentement dans un véritable lit de boue.

Il est ordinairement assez difficile de fixer d'une manière précise quel est le point d'un fleuve où commence cette région maritime.

Cette désignation est même par sa nature assez vague. Dans les rivières à fort courant, l'influence de la mer ne se fait sentir qu'à une faible

dislance au-dessus de Tembouchure. D'autre part, lorsqu'il n'existe pas de barrage qui détermine une barrière infranchissable entre les eaux douces et les eaux salées, celles-ci remontent quelquefois à une très grande distance dans l'intérieur des terres. On sait par exemple que le mouvement de la. marée a pour résultat de faire gonfler les eaux de la Gironde à plusieurs kilomètres en amont de Bordeaux.

Il en est autrement pour le Rhône, dont le courant est assez rapide et qui débouche dans une mer inerte. Les eaux salées ne pénètrent pour ainsi dire pas dans le fleuve, c'est plutôt celui-ci qui pénètre dans la mer; il s'y enfonce d'abord, puis s'y étale à une distance souvent très grande du rivage, et, pendant les temps calmes, dessine une immense trainée laiteuse qui tranche d'une manière fort nette sur le bleu profond de la Méditerranée.

Géologiqucmcnt, la région maritime d'un fleuve commence à l'origine même de son delta. Pour le Rhône, ce point est à la hauteur de Beaucaire et de Tarascon. C'est un peu en aval de ces deux villes, qui se font vis-à-vis, que les eaux de la Durance, réunies à celles du Rhône, se jetaient autrefois à la mer dans l'enfoncement

d'un golfe comblé, depuis l'origine de noire période quaternaire, par les dépôts diluviens, et recouvert postérieurement par les alluvions des deux fleuves.

Des cartes relativement récentes, ne remontant guère qu'au seizième siècle, montrent encore un ancien bras du Rhône qvii se détache à Beaucaire sur la rive droite, se dirige vers les étangs d'Aigues-Mortes, de Mauguio et de Montpellier et se prolonge par voie de suite jusqu'à la montagne de Cette. Ce bras passe à Saint-Gilles ; et cette ville, qui est maintenant dans l'intérieur des terres et qu'avive à peine le canal de navigation de Beaucaire à Aigues-Mortes, était au moyen âge un port de mer très fréquenté dans la lagune du Rhône.

Le Rhône moderne coule dans un bras unique jusqu'à Arles ou plus exactement jusqu'au petit village de Fourques {furca, fourche, bifurcation). Fourques n'est pour ainsi dire qu'une annexe d'Arles ; c'est à la fois l'extrémité occidentale de son grand faubourg de Trinquetaille et la pointe septentrionale de l'île de la Camargue, et tout porte à croire que ce point de diramation des eaux du fleuve n'a pas sensiblement varié depuis l'époque romaine. Arles, Trinque-

taille et Fourques, considérées dans leur ensemble, sont, depuis près de vingt siècles, le point de séparation des deux bras principaux du Rhône, comme la ville d'Héliopolis, à quelques lieues du Caire, marque, depuis l'origine des temps historiques, le sommet du delta du NiL

Ce n'est pas que la navigation maritime n'ait remonté plus haut jusque dans ces derniers temps. Il y a à peine trente ans, lorsque la foire de Beaucaire était, avec celle de Leipsick, l'un des plus grands marchés de l'Europe, les tartanes et même les petits bricks de la Méditerranée venaient mouiller le long des quais de l'antique Ugernum. On voyait alors débarquer en masse au pied de la colline du Château tous les trafiquants de la région méditerranéenne : l'Espagnol avec ses oranges, le Marocain avec ses cuirs, l'Africain avec son tabac et ses dattes, le

Turc et TÉgyptien avec leurs parfums, leurs tentures et leurs tapis. On y vendait en gros les huiles de Provence et de Gênes, les produits manufacturés de la France et de l'Angleterre, les draps et les peaux du Nord, les vins du Midi et les salaisons de l'Ouest, les aromates et les épices de l'Orient. C'était pendant six semaines le plus grand, presque Tunique marché d'approvisionnement de l'Europe méridionale, — immense bazar en plein soleil, où toutes les langues se mêlaient dans un indéfinissable jargon qui tenait à la fois du provençal, du catalan, de l'italien, du grec et de l'arabe, singulier amalgane de mots sonores et bariolés, agglutinés ensemble comme des coquillages ramassés au hasard sur tous les rivages de la grande mer latine.

Aujourd'hui la place est déserte. Les chemins de fer qui ont ruiné la batellerie du Rhône ont tué la plupart des marchés secondaires. La foire de Beaucaire, dont l'époque était la grande échéance commerciale du midi de la France, n'existe plus que de nom ; et c'est à peine si quelques saltimbanques viennent, pendant une quinzaine de jours, amuser un public de plus en plus rare sur le magnifique cours ombragé

de platanes séculaires où venaient jadis s'étaler les produits du monde entier.

Il y a vingt ans encore, un ou deux bateaux de mer de très petit tonnage remontaient de temps à autre jusqu'à Beaucaire à l'époque de la foire, mais ce mouvement se ralentissait tous les jours; pendant certaines années, aucun navire ne dépassait le pont d'Arles. En fait, la navigation à voiles n'existait plus en amont de cette ville. L'administration de la marine cependant, jalouse de tousses privilèges, tenait à conserver jusqu'à Beaucaire la libre navigation du fleuve. Lorsqu'en 1864 on étudia le pont du chemin de fer d'Arles à Lunel, qui devait traverser le Rhône, elle demanda énergiquement qu'on y ménageât une arche marinière et une travée mobile, de manière à permettre aux navires de mer de remonter avec leurs matures jusque dans les eaux de Beaucaire. Cette prétention ne pouvait être sérieusement justifiée. Il était injitile d'imposer aux compagnies de chemins de fer des sujétions aussi coûteuses pour favoriser une navigation absente. Le viaduc du railway, et plus récemment celui qui réunit la ville d'Arles à Trinquetaille, ont définitivement barré le fleuve, et les ponts d'Arles sont la limite désormais infran-

L\ REGION DU BAS-RHONE. il

chissable où s'arrête la navigation maritime.

Il est certain qu'à l'époque impériale cette navigation était beaucoup plus prospère que de nos jours. Le port d'Arles n'était pas réduit comme aujourd'hui à un simple quai de débarquement sur le bord d'une rivière enserrée entre deux lignes de quai. Le fleuve n'avait pas de digues, et la majeure partie de la plaine était toujours submersible, souvent submergée. La nature avait placé la ville dans une situation toute particulière. Bâtie sur une petite colline calcaire dont la plate-forme dominait le Rhône d'unevingtaine de mètres, elle était entouréed'un côté par les eaux du fleuve, de l'autre par celles des étangs. Ces étangs eux-mêmes, qui sont aujourd'hui en grande partie desséchés, étaient avivés par les inondations et les crues; ils présentaient en général assez de fond pour permettre l'accès de tous les navires de l'époque ; ils étaient, dans tous les cas, toujours flottables; et l'on sait que, dans les parties les moins profondes, la navigation se faisait alors au moyen d'un outillage spécial ; c'étaient des bateaux plais ou même de simples radeaux supportés par un nombre considérable d'outrés, comme on en

voit encore dans les plaines basses inondées par les grandes eaux du Tigre, de TEuphrate et de la plupart des fleuves de l'Asie*.

Mais il y a plus, et la mer était alors beaucoup plus rapprochée d'Arles que de nos jours. D'une part, les graus qui faisaient communiquer les étangs avec le golfe de Fos étaient très largement ouverts; et l'alimentation en eau salée de ces bassins intérieurs avait lieu d'une manière assez régulière pour que les navires de mer pussent pénétrer dans une sorte de lagune vive, analogue à celle de Venise, et remonter jusque sous les murs de la ville. D*autre part, si Ton tient compte de la progression constante des embouchures depuis près de dix-huit siècles, on est conduit à rapprocher d'une manière considérable d'Arles la ligne du rivage maritime. II est bien difficile de préciser quelle était exactement cette distance dans les temps anciens. Le taux d'avancement des embouchures du fleuve est actuellement de près de 40 mètres par an, et il est fort probable qu'il était un peu moindre il y

1 . Voir les inscriptions relatives aux anciennes corporations d'utriculaires du Rhône et de la Durance. {Les villes mortes du golfe de Lyon, la Grèce et VOrient en Provence, par Ch.

Lenthérig.)

a quinze ou vingt siècles. Les défrichements, dont on a tant abusé depuis le moyen âge, ont eu pour résultat d'aggraver le régime torrentiel du Rhône et d'augmenter la masse des matières qu'il charrie annuellement à la mer ; les digues entre lesquelles il est enserré, en empêchant lès eaux de s'étendre sur les terres riveraines et d'y déposer leurs sédiments, ont eu aussi le même résultat; mais il est cependant impossible que les atterrissements observés de nos jours ne se soient pas produits, sinon avec la même intensité, du moins suivant les mêmes lois, depuis l'origine de notre dernière période géologique. « Le Rhône fougueux, écrivait Ammien Marcellin vers le milieu du quatrième siècle, se jette dans la mer des Gaules par une large embouchure dans le fond d'un golfe à 18 milles de distance d'Arles ^ > Ce serait donc à peine vingt-sept kilomètres ; il y en a aujourd'hui plus de cinquante.

L'empereur Honorius, en désignant, en 418, la ville d'Arles comme le lieu de réunion des sept provinces des Gaules, motivait son choix par l'excellence de sa position maritime. « C'est là ,

i. Amm. Marcell. — Rer, gest, L XV, c. ii.

peut-on lire dans le texte un peu déclamatoire de redit impérial empreint de toute l'emphase des pièces officielles de la décadence, que les eaux du Rhône se mêlent à celles de la merTyrrhénienne, decursus Rhodani et Tyrrheni recursus ; c'est là que Ton peut arriver facilement de toutes les parties du monde et par tous les moyens, avec le secours de la voile, de la rame, en char, par la terre, par le fleuve, par la mer, vélo, remo, vehiculo, terra, mari, flumine ^

Le poète Ausone la salue comme la plus importante et la première ville de l'empire d'Occident. « Rome des Gaules, s'écrie- t-il, toi qui formes deux villes, ouvre-moi tes deux porti aimables et hospitaliers ' . Cette double situatior. de la ville à la fois maritime et fluviale paraît s'être continuée jusqu'au moyen âge; et Roger de Howeden, qui nous a laissé, dans son Histoire d'Angleterre, l'itinéraire détaillé suivi en H 01 par la flotte anglaise lorsqu'elle alla joindre le roi Richard en Palestine, raconte qu'elle côtoya, de Lisbonne à Marseille, tout le rivage

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